26.1.19

N’attends pas que quelqu’un fasse quelque chose à ta place. Fais-le.

S’il y a quelque chose à retenir (pas une leçon, mais de l’ordre de l’apprentissage), n’est-ce pas cela ? D’où tous ces vampires, qui se jettent sur le moindre mouvement. Ils ont attendu, tu sais, attendu si longtemps que quelqu’un fasse quelque chose.

« J’ai commencé à écrire en 1968-1969, raconte Emmanuel Hocquard dans un entretien de 1992. J’ai envoyé mes manuscrits à un certain nombre d’éditeurs dont Seuil, Gallimard, Laffont ; les réponses ont été les réponses que tous reçoivent : vous êtes tout à fait extraordinaire, mais vous n’entrez pas dans le cadre de nos publications. Je ne me suis pas démonté pour autant et avec Raquel on a décidé que, bon, on allait faire notre propre maison d’édition, mais pas pour me publier moi, pour publier les gens qui nous intéressaient.
À cette époque-là, nous vivions à Nice. On décide de laisser tomber Nice et tout ça parce qu’on ne pouvait pas imaginer faire une maison sérieuse d’édition en Provence à cette époque-là. Ce n’est plus la même chose maintenant. C’était tout au début des années 1970. Maintenant en France tu peux faire une maison d’édition à Tourcoing ou à Menton, c’est pareil. À l’époque, il fallait que ce soit à Paris, c’était impossible de la faire en province, il n’y avait pas la décentralisation, il n’y avait pas la circulation des idées, des gens, etc. On arrive à Paris et je dis à Raquel : « Écoute, personne ne veut me publier, je me publie ». On me publie. Eh bien, j’ai décidé que le premier livre d’Orange Export serait un livre d’Emmanuel Hocquard. »

Tout faire soi-même. Avec tes mains à toi. Ne laisser personne faire les choses à la place. N’arrive-t-il pas toujours un moment où c’est à ça que tu dois revenir ? — Ne pas être un industriel. Tout le contraire.

Fascinante lumière ce matin. Vagues qui se fracassent sur la jetée. Pluie de mer sur le corps du marcheur. Quelle autre vie que celle-ci ?

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25.1.19

Pas beaucoup d’idées. Voire pas du tout, en fait. Mais des envies, ça oui, comme celle-là : me la couler douce, vivre doucement. Pourtant, j’ai écrit ce matin, dans mes habitacles, au réveil, j’ai écrit les phrases avant de les mettre par écrit. Mais ce n’étaient pas des idées — c’étaient des phrases —, oui mais, surtout, c’était un rêve. Je me souvenais d’un rêve que j’avais fait, un vrai rêve, sauf qu’il n’était pas fait d’images, ce rêve, d’images qui racontent une histoire, mais de phrases, qui racontent une histoire, elles aussi, oui, mais pas comme un film, non, comme un passage d’un livre. Que j’étais en train d’écrire, mais que j’aurais très bien pu ne pas écrire (j’ai écrit une nouvelle, comme ça, qui se trouve, je crois, dans le Feu est la flamme du feu). Ces phrases, sont-elles une vie onirique en plus ? J’entends par là : en plus de la vie onirique que j’appellerais cinématographique, une vie onirique textuelle en plus de l’onirique cinématographique, où l’on rêve en images en mouvement qui racontent une histoire ? Est-ce ça ? C’est forcément ça. Mais je ne sais pas si c’est en plus, ou si c’est la même vie onirique qui trouve à s’exprimer de plusieurs façons différentes ? Les musiciens ne se lèvent-ils pas en ayant rêvé la musique (≠ en ayant rêvé de la musique) ? Un sorte de monisme onirique à plusieurs branches. N’importe quoi.

« Dans une démocratie, lis-je, le peuple ne parle que d’une seule voix : par le vote. » Comme les ânes, qui ne parlent que d’une seule voix, en ânonnant.

Tu ne peux pas imaginer résoudre les problèmes politiques si tu ne comprends pas que ce sont avant tout des problèmes moraux — des questions de mœurs, i.e. formes de vie, façons de vivre sa vie. Oh, tu peux toujours raconter et te raconter par la même occasion tout un tas d’histoires, pour réduire la situation à des questions actuelles, d’autant que les gens adorent ça, les problèmes actuels, les questions sociétales, et tout et tout, tu leur en jettes une et ils se ruent dessus, même ceux qui passent pour les plus intelligents, c’est fou, je ne sais pas comment ils font, mais en t’acharnant sur quelque chose qui n’est rien, tu laisses intactes les questions qui devraient t’empêcher de dormir la nuit, alors que tu dors, oui, tu as bien rempli ta journée à beugler, pensant penser.

Ça sert à quoi, la vie ? Ça sert à quoi de vivre une vie, la tienne, la mienne, celle de n’importe qui, si tu n’as jamais le droit de parler que lorsqu’on t’en donne la permission ? Les gens qui pensent comme ça, que, de fait, il faut se taire quand on ne te donne pas la parole, que le peuple parle en votant, et puis, c’est tout, que font-ils au fond ? À part brasser l’air loyaliste qui leur passe entre les deux oreilles ? Walou, voilà ce qu’ils font. C’est terrible, d’être là, comme ça, à attendre qu’on veuille bien te donner la parole, c’est terrible, parce que toute la vie devient comme ça. Et on aboutit à quoi, dans cet univers lugubre du tour de parole majoritaire ? À ceci, de très simple, qui interdit à l’immense majorité de la population mondiale de vivre, à ceci : tu n’existes qu’en proportion de ce que tu vends. Autant te dire que si tu n’as que ta force de travail à vendre, tu ne vas pas crever, non, tu es déjà mort.

Mais bon, moi, ce que je pense, qu’est-ce qu’on peut bien en avoir à foutre ?

Couru 5 kilomètres ce matin. Plus vite que d’habitude (5:30 min/km). Et puis, surtout, le ciel bleu partout au-dessus de toi. Où peux-tu penser ailleurs que sur le ciel bleu ?

(Chut, ne réponds pas aux questions.)

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23.1.19

Projet de déménagement n°xxxxx.

Couché quelques milliers de signes dans mes habitacles aujourd’hui. Texte qui avance comme par la grâce d’une idée fixe. Les ébauches retrouvées qui font date, les cahiers auxquels je pense sans les regarder, qui n’annonçaient rien, non, mais témoignent d’une obsession. Une idée fixe qui sait se mettre en sourdine. Se taire. Laisser la place à autre chose. Si tu as quelque chose dans la tête, elle reviendra. Sinon, tant pis pour toi. Enfin, si tu as quelque chose d’autre dans la tête que l’idée fixe. S’il n’y a qu’elle, tu ne vas nulle part. Extinction des feux.

Ce matin, avant, à la fin de la course, chute. Étalé par terre. C’est amusant, je trouve : je suis tombé parce que je ne suis pas les conseils que je donne à Daphné. Regarde où tu mets les pieds. C’est simple, pourtant, quand tu cours, si tu ne regardes pas où tu mets les pieds, tu vas finir par tomber. La chute n’est pas inéluctable, sauf si tu n’es pas à ce que tu fais. Tout entier. Les choses à moitié, au tiers, au quart, les choses pas en entier finissent toujours par s’effondrer. C’est le contraire de foncer tête baissée. Il faut garder la tête haute, le buste bien droit, et regarder où tu mets les pieds.

Une devise donc (répétition) : les pieds sur terre et la tête dans les nuages.

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22.1.19

Le temps qu’il fait est plus qu’une question météorologique. La lumière, notamment, qui déchire les zones d’ombre. Est-il étonnant que la théorie de la vérité comme dévoilement ait été inventée en Grèce ? Le voile déchiré, c’est une question d’atmosphère. Le déchirement du voile qui forme une pellicule entre le philosophe et le ciel au-dessus de lui. Ce n’est pas ce que je me suis dit après être allé courir ce matin. Mais c’en est une conséquence. Regarder le ciel bleu au-dessus de ta tête, quand même tu n’aurais pas besoin de le voir, parce que tu le sais, parce que tu le sens, c’est dans l’air que tu respires. Le ciel bleu, l’hiver, surtout (Est-ce parce que nous sommes en hiver que je dis cela ? Sûrement.), qui est d’une nuance extrêmement précise, à certains moments de la journée, quand rien ne le trouble. Sauf que tu ne peux pas t’empêcher de lever les yeux au ciel, non pour t’indigner, pour admirer une étendue si sublime qu’il paraît douteux de vouloir aller vivre ailleurs. Est-il étonnant, qui plus est, que l’idée même de vérité ait été inventée sur les rivages de la Méditerranée ? Ce n’est pas une pensée pour les atmosphères pesantes, chargées, mais une pensée qui vient à celui qui respire l’air bleu pur — léger — dans lequel il flotte. C’est une idée qui vient à l’air libre. Ce n’est pas une pensée d’espace clos, à l’atmosphère confinée. Pas une pensée de cour, dirais-je par exemple parce que je suis en train de lire Saint-Simon.

Saint-Simon et Wittgenstein, a-t-on idée d’un attelage si bigarré ? C’est pourtant celui que j’aime, celui qui me convient en ce moment, celui via lequel je suis heureux, les mémoires, les aphorismes, les cabanes, les palais. Je n’aime que les maniaques, il faut le croire, moi qui le suis aussi. Maniaques du détail, de la précision, maniaques du récit, de la mémoire. Et moi, je suis maniaque de quoi ?

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21.1.19

Marché 1 heure et 1/2 ce matin. Le temps qu’il faut pour aller voir la mer en passant par l’Huveaune, longer le rivage sur un kilomètre environ, prendre un virage à 90° avant la Pointe Rouge, et revenir sans trop se presser. Le temps qu’il faut aussi pour composer un poème. Pas à pas. S’asseoir ensuite face à la mer, l’écrire là. Une fois rentré à la maison, je prends le petit carnet noir dans lequel je l’ai écrit un peu avant pour le recopier dans le carnet gris dans lequel je note tous les poèmes de ma musique difficile. Du sable tombe d’un carnet dans l’autre. J’en enlève un peu, mais pas trop, juste ce qu’il faut pour ne pas être dérangé en écrivant. C’est bien comme ça. Combien de fois peut-on se dire dans une vie, c’est bien comme ça ? N’est-ce pas le signe finalement d’une vie réussie ? Mais une vie réussie, est-ce une vie où l’on est content de soi ? J’espère que non. Ou alors, il est impératif de rater sa vie.

Il y a peu, juste avant la nouvelle année, je me suis abandonné à l’algorithme de Facebook, pendant une heure ou deux, je me suis totalement laissé faire par lui, j’ai ajouté tous les amis qu’il me suggérait, sans réfléchir, sans même regarder qui, sans vouloir voir quoi, sans chercher à savoir pourquoi. Au bout de la fatigue de cette procédure d’un ennui inhumain, j’ai décidé d’arrêter pour la nuit et de remettre au lendemain la suite de la procédure. En peu de temps, ainsi, un jour ou deux, mais pas plus de 48 heures, je suis passé de moins de 300 à 845 amis précisément, des gens dont, pour la plupart, je n’avais jamais entendu parler avant de les voir apparaître sur la page de suggestion d’amis Facebook, avec qui, probablement, je n’échangerai jamais rien, et avec qui, surtout, je ne voudrais pour rien au monde passer une seule seconde « dans la vraie vie ». J’ai cliqué sur AJOUTER chaque fois que l’algorithme me le proposait parce que cela n’avait aucun sens, aucune conséquence. Ce n’était pas beau, ce n’était pas intéressant. Je n’y ai vu aucun symbole. Je me suis simplement dit : tous ces cons avec leurs milliers d’amis, mais ce n’était même pas ça en fait, je n’étais pas en colère, en aucun cas, tout ce que je voulais, c’était pour aller au bout de la logique de l’époque dans laquelle je vis, logique qui se résume à cela : avoir des amis sur Facebook. C’est-à-dire : singer la célébrité. Tout le monde ne pouvant pas être célèbre, on va se raconter quand même se raconter qu’on est connu. Facebook, littéralement, c’est du rien. Du rien qui pèse des milliards de dollars, mais du rien quand même. Pas un mince paradoxe. Ceci dit, comme il y a bien un monde au milieu de ce rien, eh bien, je l’ai exploré (prudemment ­— je suis un aventurier postmoderne), et j’ai découvert une misère (de laquelle je participe aussi), une misère colossale, un amas infernal d’images, d’opinions, de campagnes d’autopromotion, de colères insensées, de délires humanistes, de vidéos en direct, d’art contemporain à la portée de tous, une quantité délirante de narcissisme frustré, laid, très laid. Notamment ces « écrivains », que j’ai vu apparaître comme des champignons sur ma page (c’est l’algorithme de Facebook qui fait les calculs), « écrivains » qui sont tous impensablement laids, mais veulent à tout prix montrer leur tête. Ce doit être ça, le succès, dans l’esprit des gens — qu’on voie leur tête, sur internet, à la télé, dans les journaux, partout (à la radio, même). Ce qui est absurde, évidemment, mais on n’en est plus là. Tout ce de quoi, moi aussi, je participe, nécessairement, en pensant à toutes ces choses, je ne cesse de me le répéter. Je me suis souvenu qu’on m’avait tiré le portrait, un jour. Et quand le photographe m’avait envoyé les clichés, je m’étais trouvé laid, tellement laid, et gros et vieux, mais il fallait une photo de moi, « pour la presse », m’avait-on dit. Alors, j’en avais choisi deux. Quelle bêtise, mon Dieu, quelle bêtise, me suis-je dit cet après-midi en pensant à tout cela. Après quoi, j’ai passé un temps relativement long, mais il fallait que je le fasse, à effacer les photos de moi où l’on voit mon visage, ne gardant que celles où il est masqué en partie. Le visage, ai-je pensé alors, le visage est en train de devenir la marque la plus manifeste de l’inhumanité. Il est urgent de le dissimuler. Procédure d’autocorrection ou narcissisme porté à l’extrême (méta-narcissisme, on dira) ? Je ne sais pas. En tout cas, il vaut mieux se cacher. Se faire discret. Incognito. S’éclipser.

Le luxueux, le grand, le dandy ultra, c’est l’inconnu.

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19.1.19

L’amitié élève. Tout le reste (même ce qui lui ressemble à s’y méprendre) doit être détruit ou fuit. Impérativement. Gouffre entre les deux qui, quelquefois, fait qu’on les confond. Mais on n’est pas à un paradoxe près. À un bout de la semaine, l’amitié morte, nulle, laide. À l’autre, tout le contraire. Une semaine bien remplie.

J’ai eu Pierre au téléphone, hier. Et c’est vrai que, d’un certain point de vue, dans ma vie, il ne se passe pas grand-chose. Il n’y a pas, notamment, une foule d’événements à raconter, des gens que j’aurais rencontrés, des anecdotes, des ragots, des ondits, non. Est-ce plus intérieur ? Non, pas du tout. Quelle bêtise, cette histoire d’intérieur et d’extérieur. Mais quand tu écris, qu’est-ce que tu as à raconter ? Pas grand-chose. Tout dépend du point de vue où tu te places.

Et donc, moi, du point de vue où je me place, qu’est-ce que je vais raconter ?

Dans ses souvenirs de famille, Hermine Wittgenstein raconte l’attention maniaque que son frère Ludwig portait aux détails cependant qu’il construisait le palais de sa sœur Gretl à Vienne. « Je crois encore entendre, se souvient-elle ainsi, je crois encore entendre le serrurier lui demander à propos d’un trou de serrure : “Dites, Monsieur l’Ingénieur, est-ce qu’un millimètre ici est vraiment important ?” et, avant même qu’il ait fini sa phrase, un “Oui” fort et énergique retentit qui le fit presque sursauter. » Est-il possible d’être autrement que maniaque quand on est plongé dans l’invention, le travail (— L’invention est le seul vrai travail. —) ? La frontière n’est-elle pas toujours étique qui sépare la précision, l’exactitude, la rigueur du délire le plus complet, de la folie ? Enfin, la folie, que c’est mal dit. La frontière est nécessairement étique qui sépare l’obsession nécessaire à la poursuite de la perfection de l’obsession maladive qui se perd dans des détails sans jamais trouver comment sortir du piège qu’on s’est tendu.

Que faut-il faire alors ? Écrire. Écrire. Écrire.

Il y a des bouts que je prends ici. Des bouts que je prends là. Quand je mets ces bouts bout à bout ça donne quoi ? Je ne sais pas. Il y a de vieux fichiers dont je me souviens d’un coup. Qui se rappellent à moi. Qui entrent dans le texte qui est en train de s’écrire. Des versions antérieures. Oubliées. Des ruines. Mais pas tombées en désuétude. Actuelles. Malgré elles. Une vie d’écrivain (même raté, l’écrivain, pas la vie). Il y a des bouts que je prends ici des bouts que je prends là. C’est comme ça.

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17.1.19

Les idées en place. Mais où ?

J’ai écrit deux phrases dans les habitacles tout à l’air. D’un certain point de vue, deux phrases, ce n’est presque rien. Mais en fait, deux phrases, ce peut être beaucoup. Parce qu’elles ouvrent quelque chose qui n’avait pas encore été ouvert et qu’il fallait ouvrir. Dans le premier cahier, me suis-je aperçu, j’avais écrit : « Nous y reviendrons. » Sauf que je n’y étais pas encore revenu. Il fallait y revenir. Mais il fallait encore trouver comment y revenir. Est-ce que j’avais oublié d’y revenir ou est-ce que je m’étais dit laisse faire les choses, laisse le livre se faire, quand il faudra y revenir, tu y reviendras, et si tu n’y reviens pas, c’est que tu ne devais pas y revenir ? Vaste question à laquelle je ne répondrai pas parce que je n’ai pas envie d’y répondre. Ces deux phrases, c’est pour cette raison que je dis que deux phrases ce peut être beaucoup, ces deux phrases à elles seules ouvrent un nouveau cahier, le cahier 7. Rien que ça. C’était l’idée du livre, l’idée que ces habitacles soient eux-mêmes un habitacle, c’est-à-dire qu’ils accueillent ce qui se présenterait pendant que je les écrirai, qu’il abriterait les phrases que j’aurai l’idée d’y écrire. Sans plan. Sans idées préconçues. Mais avec des idées en tête, oui. En place, donc.

Vapeurs de bergamote qui flottent dans l’air, ce soir.

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16.1.19

Je vais faire quoi, 25, 30 exemplaires de chaque cahier des habitacles ? Comme une manière de tiré à part, si on veut. On peut voir les choses comme ça. Oui. Christian m’a écrit ce matin et il a employé un joli mot, que j’aime beaucoup, et que j’avais eu le tort d’oublier, à propos d’un autre tiré à part, mais enfin, il s’applique à celui-ci : самиздат. Soit, comme le dit le Trésor de la Langue Française sur internet, dans la partie que je préfère des articles, tout en bas : Prononc. et Orth.: [samizdat]. Parfois avec majuscule (supra). Plur. des samizdatsÉtymol. et Hist. 1971 (le Figaro ds Giraud-Pamart Nouv.). Motrusse, propr. « auto-édition », abrév. de samoizdatel’stvo « maison d’auto-édition », comp. de samo- « soi-même » et izdatel’stvo « maison d’édition ». L’angl. samizdat « auto-publication » est att. dep. 1967 ds NED Suppl.2. J’avais déjà commandé une agrafeuse long bras pour brochures Rapesco Marlin, une cartouche d’encre XL pour mon imprimante, des agrafes Rapid. Mais il manquait quelque chose. Du papier. Aussi, c’est ce que j’ai fait ce midi, au lieu de manger (j’ai mangé après), je suis allé acheter du papier, un rouge 120 g pour la couverture et un ivoire 100 g pour l’intérieur. Peut-être que j’ai tort de faire ça, je perds probablement mon temps. Ou alors, c’est une façon d’occuper le temps malgré tout, de ne pas le regarder passer à vide, mais en fait j’aime bien cette idée — tout faire moi-même. Ce qui ne signifie pas que je ne veux plus être édité par un éditeur digne de ce nom, mais il faut que je fasse quelque chose, il faut que je fabrique quelque chose. Tout seul, tout à la main, ou presque. Quand j’ai imprimé le premier cahier aujourd’hui, j’ai ressenti une véritable émotion, j’avais le sentiment d’avoir fait quelque chose. Et, je crois, il y a longtemps que je n’avais pas ressenti cela. SAMIZDAT, dit encore le TLFi, subst. masc. [En U.R.S.S. et, p. ext., dans d’autres pays de l’Est] A. − Ouvrage diffusé clandestinement sous forme polycopiée ou ronéotypée, en raison de l’impossibilité pour son auteur de le faire éditer de façon régulière et ouverte du fait de son caractère politique ou social (d’apr. Giraud-Pamart Nouv. 1974). Les Occidentaux croient que les samizdats qui circulent sous le manteau dans les pays de l’Est sont des textes engagés, polémiques. Mais ce sont tout simplement des romans, des poèmes, les œuvres de Kafka (Le Nouvel Observateur, Spécial littérature, 1981, p. 43, col. 2). Évidemment.

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15.1.19

Cahiers 4, 5 & 6 en cours d’écriture dans les habitacles.

Quoi qu’il arrive, je n’arrêterai pas. Est-ce une bonne résolution ? Je ne sais pas. Bonne, je ne sais pas si elle l’est. En tout cas, oui, résolu, je le suis. C’est la moindre des choses, non ? Si je ne suis pas résolu, personne ne le sera pour moi — à ma place. Personne n’est jamais à la place d’un autre. Peut-être, après tout, peut-être, que cette période que je traverse me sera salutaire, l’isolement, l’impression que, quoi que je fasse, cela ne suscite rien que de l’indifférence. Je dis que cette période me sera salutaire, mais en suis-je convaincu ? Rien n’est moins sûr. Je ne me suis jamais vraiment vu comme un saint, un martyre. Le martyr, les épreuves, je m’en passerais bien volontiers. Est-ce pour cette raison que Dieu se détourne de moi, qu’il ne me répond pas quand je m’adresse à lui, la nuit, quand je ne dors pas ? La nuit dernière, derechef, quand Daphné, se réveillant, emporta avec elle le réveil de la maison entière. Pourquoi est-ce qu’au lieu de dormir — quand je suis réveillé comme ça en pleine nuit — je parle à Dieu ? Est-ce que je parle à Dieu dans mon sommeil et que, comme je dors, je ne m’en aperçois pas ? Mes rêves sont-ils des prières ? Comment le saurais-je ? Il faudrait que je le demande à Dieu, mais il ne me répond jamais. Ou bien alors quand je dors et, au réveil, je l’ai oublié. Je ne me sens pas l’âme d’un saint. D’un philosophe, oui, mais d’un saint, non. Est-ce que je l’ai déjà raconté ? Oui, je crois que je l’ai déjà raconté. Je devais avoir 12 ans, mon frère était en terminale, et il avait des difficultés avec la philosophie. Ce n’était pas pour lui. Il en parlait avec ma mère qui devait lui expliquer que c’était important, la philosophie, pour la culture, enfin, le genre de choses que ma mère disait, quoi, et moi, je m’en souviens très bien, je suis intervenu dans la conversation, conversation dans laquelle je n’avais rien à faire, mais j’y suis intervenu quand même pour déclarer : Je me sens une âme de philosophe. On imagine le malaise. J’ai toujours eu le chic pour faire des déclarations incongrues. Mais rigoureusement vraies. Je me sentais une âme de philosophe. Et aujourd’hui encore, je me sens une âme de philosophe. Mais pas de martyre ni de saint. Trop de souffrances, pas assez d’idées. Est-ce que le genre de déclarations incongrues que tu fais à 12 ans déterminent toute ta vie ? Il faut croire que oui.

Pourquoi fallait-il qu’il y eût quelque chose plutôt que rien ?

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14.1.19

Cet après-midi, dans Saint-Simon, cette phrase qui est tout à la fois un traité miniature de morale et de grammaire : « Son grand mérite étaient ses inepties, qu’on répétait, et qui néanmoins se trouvaient quelquefois exprimer quelque chose. » Par ce que la phrase raconte, évidemment, tout d’abord, l’histoire de quelqu’un qui parle (un courtisan, le comte de Roucy), parle, parle pour ne rien dire et qui, parfois, par hasard, se trouve effectivement dire quelque chose. Comme il peut arriver, effectivement, à quelqu’un qui ne sait pas compter de tomber juste à l’occasion. Pour la place des adverbes, ensuite, multiples (preuve, soit dit en passant, qu’il n’est pas nécessaire de les éliminer tous, adverboctone incontinent, il suffit de savoir où les mettre) et qui témoigne d’une maniaquerie quasi scientifique qui fait tout l’art de la phrase de Saint-Simon (quand même il se perdrait, de temps en temps, dans la construction de ses phrases ; mais encore faut-il qu’elles obéissent à une construction a priori, rien n’est moins sûr). Enfin, à l’endroit de son début : « Son grand mérite étaient ses inepties ». « L’accord du verbe avec l’attribut, note Yves Coirault dans l’édition de la Pléiade, est assez fréquent dans les textes saint-simoniens », ce qui est probablement exact, mais qui manque peut-être le fond de l’affaire, le fond de la phrase qui peut se lire de gauche à droite, comme c’est l’usage, aussi bien que de droite à gauche, comme c’est la nécessité ici. À l’endroit et à l’envers, c’est une manière de grammaire totale (ses inepties étaient son grand mérite, ou : ses inepties était son grand mérite) qui s’expose là. Il n’y a pas qu’un seul sujet dans la même phrase, ou alors tout n’est que sujet dans la phrase, tout peut fonctionner comme sujet selon comment on prend la phrase. La phrase s’étend dans tous les sens, elle n’est pas unidirectionnelle (sujet verbe complément, puisque le complément peut être sujet et le sujet, complément) ; elle part littéralement dans tous les sens (à l’endroit et à l’envers).

Magie de tout ce qui peut se prendre à l’endroit comme à l’envers (la phrase, les ruines, la métamorphose, la poussière). Et supériorité sur celles qui ne peuvent se prendre qu’en un sens, qui vont toujours au même endroit. Magie de tout ce qui part dans tous les sens. Grammaire ou ontologie.

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