23.12.18

À quoi ai-je pensé à Saint-Rémy devant le petit monument érigée à la mémoire de Nostradamus ? À rien. J’avais mes Persol® sur le nez, et j’ai fait une photo pour conserver au moins une trace de cette merveilleuse journée d’hiver en Provence. J’aurais probablement mieux fait de prendre le paysage en photo, mais il est trop photogénique. C’est tellement beau que c’est trop beau. Celui qui se trouve là comme un idiot devant les plus beaux paysages du monde, comment ne serait-il pas envahi soudain par un sentiment totalement kitsch qu’il ne faut surtout pas immortaliser parce que ce que tu immortalises ce faisant, ce n’est pas le paysage, mais ton sentiment totalement kitsch ? Tu peux le faire, tu peux faire ce genre de photo, si l’on n’y prête pas attention, tu peux te dire que cela ne porte pas à conséquence, après tout, c’est une photo, ce n’est qu’une photo, mais la photogénie kitsch du paysage, et par suite du monde, la kitscherie du monde, n’est-ce pas aussi cela qui rend le monde invivable ? Aussi, tu veux dire avec quoi, en plus de quoi ? Je ne sais pas, avec le monde lui-même. Kitsch2. (Décidément.) Et puis, il me semble qu’il est bon qu’on ne puisse pas prédire le futur, ni en énigmes ni en équations. Il ne nous est pas caché. Non. Il n’a pas encore eu lieu. Les prédictions font comme si le futur avait déjà eu lieu, comme s’il n’y avait plus qu’à attendre que les choses se produisent pour de bon. Alors que non, rien n’est jamais fait. Rien n’est jamais fait avant que quelque chose soit fait. Passons sur cette tautologie. Le paysage est quand même magnifique. Même si c’est kitsch d’en parler comme ça. Comment en parler ? J’ai repris hier soir la lecture des Carnets de Cioran, j’ai sorti le volume de la bibliothèque avec celui des Cahiers de Lichtenberg, parmi les plus grands des aphoristes, l’un des joyeusement désespéré, l’autre désespérément joyeux. Façon de parler (ça ne veut rien dire). C’est probablement l’aphorisme, ma forme préférée. La plus excellente. La plus tendue. La plus pointue. La forme extrême de la pensée, du langage. Un anarchisme de la syntaxe. Un nominalisme de la formule. Rien de trop. Une demi-vérité et une vérité et demie, disait Karl Kraus, quoique cela veuille dire au juste. C’est justement cela, la force de l’aphorisme, son ouverture aux interprétations multiples, infinies, toujours à formuler. Sous la forme d’aphorismes. Multiplications à l’infini. Expansion du langage. Je me suis beaucoup adonné à cette forme d’écriture. Jamais rien publié de ce genre. Un jour, peut-être. « Corse, Andalousie, Provence, — cette planète n’aura donc pas été inutile », écrit Cioran dans ses Carnets. CQFD.

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22.12.18

L’étrangeté est un sentiment au carré. C’est étrange de se sentir étranger au monde, de trouver tout ceci si bizarre qu’on n’y comprend rien ou, au contraire, de comprendre trop bien et de n’en pas vouloir. Personne ne décide de se sentir étranger. Le sentiment d’étrangeté est sans commune mesure avec la nationalité. Il arrive. Il t’arrive. Un beau jour, tu te sens étranger au monde et tu ne sais pas comment faire pour vivre quand même parce que, bien vite, tu sens que ce sentiment-là ne te quittera pas, qu’il faudra vivre avec aussi longtemps que tu vivras. Tu regardes tes camarades en classe, ils parlent, ils s’agitent, toi, tu n’as rien à dire, tu regardes, ils s’agitent, tu souris un peu, un sourire doux, sans mépris, sans indifférence, un sourire ailleurs, qui signifie que tu es ailleurs. Tu n’en as probablement pas conscience au moment où cet événement se produit. Peut-être qu’un événement de ce genre s’est déjà produit dans ta vie, à plusieurs reprises, mais il t’a semblé normal, peut-être, ou simplement tu as fait avec. Cette fois, c’est quelqu’un qui le fait remarquer, qui dit à tes parents que tu te tiens à l’écart, quand tout le monde parle, s’agite, tu restes à l’écart, sans indifférence, sans mépris, simplement parce que c’est comme ça que tu es. Ça, c’est moi qui le remarque. C’est étrange de se sentir étranger. Qu’est-ce que je fais dans ce monde-là ? N’y en a-t-il pas d’autres ? Et si les choses avaient été complètement différentes, autres, ou les mêmes exactement mais toutes autrement ? Mais non, c’est comme ça. C’est étrange de percevoir l’étrangeté comme une fatalité. Étrange étrangeté. Étrange de se sentir étranger.

Sinon, rien.

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21.12.18

Cet après-midi, j’ai lu dans le Figaro que les Américains étaient devenus plus petits et plus gros qu’en 1999. En moyenne, l’Américain a pris environ 3 kilos et perdu environ 3 centimètres. À ce rythme-là, l’Américain du siècle prochain sera une grosse flaque de graisse avec des organes génitaux atrophiés (probablement) et une touffe de cheveux (blonds) dessus. Saisissant portrait des maîtres du monde. C’est amusant, enfin je trouve, personne ne l’avait envisagé de ce point de vue, mais le déclin de l’Occident n’a rien de moral, non, le déclin de l’Occident est physique. Les Occidentaux sont en train de ressembler à des monstres qui étouffent dans la graisse, des choses obèses qui éructent et insultent la terre entière au nom d’un mode de vie qui, donc, consiste à se transformer en amas répugnant de matière dégoûtante. Le progrès qui devait guider l’humanité sur la voie du bonheur fait des êtres humains des tas littéraux, se retourne ainsi contre lui-même pour réduire à l’état de friture tiède tout ce qui est censé posséder un cerveau. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à tout ça, je n’aurais probablement pas dû, mais en arrivant devant la porte du coiffeur où j’avais l’intention de me rendre, je me suis trouvé nez à nez avec une feuille de papier qui disait ouverture à 15 heures, j’ai donc déambulé dans Marseille, fait quelques clichés de cette ville à la fois sublime et hideuse, et donc lu cet article de journal. Pour passer le temps. On ne devrait jamais passer le temps, me suis-je dit ensuite, en attendant mon tour, on ne devrait jamais regarder la télé. Sur l’écran, il y avait ce type, là, un grand Noir avec des lunettes ridicules, qui chantait un truc bizarre sur les poissons d’avril qui meurent dans l’eau, ou je ne sais pas trop quoi, c’était si étrange, j’avais l’impression qu’il dénonçait un par un tous les maux qui accablent l’humanité, que c’était une chanson à texte, mais je ne comprenais pas pourquoi il parlait des poissons d’avril dans l’eau, naturellement, je me suis dit que je me trompais, que je devais mal comprendre, non mais c’est quoi cette histoire de poissons, il est débile ou quoi ? mais dans le clip qui passait sur l’écran de télé en haut dans un coin du salon, on voyait des poissons dans la mer, ou dans un aquarium, je ne sais pas, j’étais trop loin pour bien voir, des poissons multicolores, exotiques, quoi, pas des loups ni des rascasses, non, quitte à dénoncer les maux qui accablent l’humanité, autant que ce soit joli, les gens veulent bien s’indigner, mais de façon positive. L’écologie, c’est un peu comme chez Carrefour, quoi. J’ai passé là un temps beaucoup trop long pendant lequel j’ai assisté à l’étalage de la culture de masse sur les écrans, des chansons toutes plus incroyables les unes que les autres, des paroles incompréhensibles beuglées par d’étranges personnages manifestement analphabètes broyées à l’autotune. Des tonnes de conneries qui te tombent sur la gueule, en quelques minutes à peine. Ensuite, il s’est passé quelque chose d’encore plus bizarre, à la télé, on s’est mis à passer des vieux clips. Des années 1990. J’ai cru que j’allais m’évanouir, mais non. J’ai eu chaud. Et puis, mon tour est venu. Malgré la musique, et quelques blagues que font les hommes quand ils sont entre eux (mon Dieu, qui a inventé ça, les hommes entre eux ?), le coiffeur travaille bien, et pas cher. 25 euros pour me couper les cheveux et tailler la barbe. Pas cher pour ma dose d’humanité, de France, inculte et dépourvue de tout sens esthétique, à la télé, la France qui dit aux gens quoi penser et que les gens, je ne sais par quelle anomalie dans le fonctionnement du monde, écoutent. Ensuite ? Eh bien, ensuite, il était temps de rentrer chez moi. J’ai bravé les embouteillages et, après être passé devant le fleuriste de Sainte-Anne, j’ai fait demi-tour, j’ai sonné à la porte, je suis entré, et j’ai acheté des hortensias. Trois. Des hortensias blancs incroyablement beaux, des explosions contenues au bout de la tige. Pas une image de la perfection, non, la perfection. Qui est donc de ce monde. Il suffit d’ouvrir les yeux. Et de s’en donner la peine.

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20.12.18

Hier, j’ai acheté une brosse à dents électrique et un dentifrice pour lutter contre le saignement des gencives, le Parodontax, depuis deux semaines, je n’ai pas bu la moindre goutte d’alcool, et je cours tous les jours que Dieu fait, sauf le dimanche, bien sûr, parce que le septième jour, bref, on aura compris, que s’est-il passé entre la période où je pouvais me voir comme une sorte de punk dandy intello (dans n’importe quel ordre), me dire sans trop perdre mon sérieux que je pouvais devenir une sorte de croisement entre Charles Baudelaire Ludwig Wittgentein Johnny Lydon, enfin, je ne sais pas, quelque chose comme ça, et aujourd’hui, où je me brosse les dents comme un petit vieux des fois qu’elles tombent, c’est vrai quand même ce serait dommage ? J’ai vieilli. Oui, ça, je l’avais bien remarqué, mais ce n’est pas tout. Est-ce que c’est tout ? Je n’ai pas l’impression que ça explique quoi que ce soit. C’est vrai qu’à partir d’un certain moment, les gens commencent à quitter le centre des villes pour la périphérie, généralement parce qu’ils ont fait des enfants, et que tu commences à ne plus voir personne, en tout cas, pas en semaine, le week-end, et puis un week-end sur deux, parce que l’autre week-end est pour maman, et puis un week-end sur quatre, parce que le week-end qui n’est pas pour maman, on va au parc pour que le petit puisse jouer, et puis une fois de temps en temps, et puis plus du tout, un mail à l’occasion auquel, honnêtement, je n’ai pas envie de répondre. C’est donc ça, vieillir. Non, je ne crois pas. Je me souviens que mes parents recevaient des amis le week-end, des tables de vingt personnes parfois, parfois plus, pas tous les week-ends, parce que les autres week-ends, les amis les invitaient. C’est peut-être simplement moi. C’est vrai. Peut-être que je ne suis pas sympathique et que les gens ne m’aiment pas parce que je ne leur inspire pas cette sympathie qu’il faut inspirer. On n’en a rien à foutre que tu sois intelligent, il faut être sympa. Moi, en contrepartie, comme ils ne s’intéressent pas vraiment à ce que je fais, eh bien, je ne m’intéresse pas vraiment à eux, non plus. Pourquoi ferais-je autrement ? Je pourrais, oui, je pourrais me forcer, mais je trouverais que c’est humiliant. Après tout, ma vie, c’est ce que je fais, ce qu’il me semble que je fais de mieux, écrire, si tu ne t’intéresses pas à ce que je fais de mieux, que veux-tu que nous ayons à nous dire ? Et pour cela, je dois avouer que, si les gens ne sont pas honnêtes, ils ne te disent pas en face qu’ils n’en ont rien à foutre, qu’ils ne comprennent pas vraiment, qu’ils n’essaient pas vraiment de comprendre non plus, ils trouvent en revanche le moyen de te le faire comprendre. Les gens, un peu comme les éditeurs, en fait, un peu comme tout le monde. Sauf Nelly, en réalité. Ça pourrait être pire. Mais tant pis, ce n’est pas grave. Il y a quelque chose que je fais très bien, c’est vivre. Vivre quand même. Ne pas m’effondrer. Je suis peut-être dérangé, c’est possible, mais ce qui m’ébranle (l’échec — passager, au moins — de mon écriture) ne me fait pas tomber. J’avance quand même. Je ne suis pas fort (je suis tellement inquiet, angoissé, pétri de doutes, et caetera et caetera), mais je suis résistant. Je ne suis pas faible ; je suis solide. On ne me casse pas. Peut-être que c’est un symptôme, pas les dents, non, le dentiste, le dentifrice, la traduction comportementale d’une nouvelle façon de voir les choses, de les appréhender, de me percevoir — moi et les autres. Ne plus m’opposer à ce phénomène d’isolement progressif et durable (une fois qu’il a eu lieu, pas de retour en arrière), mais apprendre à l’ignorer et accorder de l’importance à ce qui en a vraiment — Nelly, Daphné, écrire, quelques proches qui ne sont pas encore morts, pas encore partis, qui veulent bien encore me voir. Écrire surtout, parce que cela ne dépend de rien ni personne d’autre que moi.IMG_20181220_113536.jpg

19.12.18

Ce matin, je suis allé courir, comme tous les jours, c’est l’idée que j’ai eue, courir moins longtemps plus souvent, pour ne pas être cet horrible sédentaire que je deviens malgré moi, par paresse, sortir, prendre l’air, transpirer, ça vaut ce que ça vaut, mais c’est ce que j’ai trouvé de mieux jusqu’à présent. Tous les jours, donc, moins longtemps, entre 5 et 7 kilomètres. Ce matin, j’ai couru 5 kilomètres, distance plus faible, mais 1 minute plus vite (GPS en main) que lundi. C’est ridicule de dire ça, je perçois parfaitement le ridicule de ça, je ne m’adonne pas librement au culte hédoniste physique du moi à sculpter en faisant de la gym, mais c’est bon. Comme il pleuvait (fort) et qu’il y avait du vent (fort), c’était encore meilleur, comme un lavage de cerveau, me suis-je dit vers la fin. Mais non, me suis-je répondu, ce n’est pas un lavage de cerveau. Mais si, mais bien. C’est-à-dire que je lave mon propre cerveau, je fais le ménage dans les pensées, les idées, les rancœurs, les haines, les colères, les angoisses, il y a tant de sentiments qui se croisent, s’entrechoquent, se recoupent, se chevauchent dans un esprit, qu’il est bon de faire le ménage régulièrement. Au grand air, sous la pluie, il n’y avait pas grand-monde dehors, dans les voitures, oui, mais dans le parc, non. Un homme que j’ai croisé, il courait lui aussi, il m’a dit bonjour, moi non, je n’ai pas eu le temps de lui répondre. Pourquoi est-ce que je raconte ça ? Peut-être parce que j’étais angoissé à l’idée d’aller chez le dentiste l’après-midi, ce qui, en soi, n’a aucun intérêt, mais on se fait des montagnes de rien, ça prend des proportions absolument monstrueuses, parce que je ne crois pas que ce soit toujours une chance d’avoir de l’imagination. Quand j’étais enfant, j’imaginais mes parents morts, et la vie que je mènerais sans eux. Quand ma mère est morte, j’ai eu beaucoup moins d’imagination pour savoir comment vivre sans elle (je n’ai toujours pas trouvé, j’ai simplement dû faire avec, quelle horreur de faire avec faire sans). La réalité avait rattrapé la fiction et il m’apparaissait clairement qu’il n’est pas toujours bon d’avoir de l’imagination. Ce peut être tragique d’être rattrapé par la tragédie qu’on avait imaginée. Je suis allé courir pour exorciser ça, et tant d’autres choses encore. Enfin, exorciser, non, ce n’est pas le verbe qui convient, je ne suis pas possédé. Pour faire le ménage, comme je l’ai dit, c’est plus prosaïque, mais c’est aussi plus juste. Remarque comme tout peut finir en réflexion sur le langage. Qui est aussi une réflexion sur l’existence, la vie que tu mènes, les maux dont tu souffres et dont il faut bien que tu trouves les moins de guérir. Une thérapie comme on dit.

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18.12.18

Mais en fait, vous n’avez absolument aucun humour, ai-je eu envie de lui dire, la dernière fois que nous nous sommes « parlé », mais je n’ai pas osé, je n’ai pas osé lui dire la vérité, parce que j’ai besoin de lui, de ce qu’il peut éventuellement me proposer. Ce qui fait de moi un lâche. Doit-on renoncer à la vérité au nom de considérations inférieures ? Mais inférieures par rapport à quoi ? Si je me rends compte qu’il n’a absolument aucun humour, je ne dois pas être le seul, pourquoi devrais-je jouer ce rôle — celui par qui la vérité vient ? Il y a quelques années, un ami sortait avec une fille parfaitement détestable, désagréable à souhait. Tout le monde le reconnaissait, mais personne n’osait le lui dire. Un jour, quelqu’un m’a dit, Mais tu n’as qu’à le lui dire, toi. Ce que je n’ai pas fait, évidemment. Pourquoi serait-ce par moi que la vérité (et donc le malheur) devrait arriver ? Ils se sont mariés. Je ne suis pas allé au mariage. Nous ne nous sommes plus jamais parlé. C’est dommage. Pour lui. Pas pour elle.

Dans un article qu’il a écrit sur des lettres de Robert Walser, Laurent Margantin évoque la difficile relation de Walser avec les éditeurs. Qui n’est pas sans me rappeler la mienne. Depuis combien de temps n’ai-je plus de nouvelles du manuscrit de la Vie sociale ? Si longtemps que j’ai dû réfléchir quelques secondes pour me souvenir du titre du roman. J’ai dû moins l’oublier que le refouler, assurément. Combien de temps ? Deux mois. Margantin cite des extraits de ses lettres : « “Tous les éditeurs se comportent de manière très réservée à mon égard, ce qui est abominable pour moi”, écrit un Walser désespéré, qui a bientôt cette sentence définitive : “Les écrivains, qui sont aux yeux des éditeurs une bande de gueux, devraient frayer avec ces derniers comme avec des porcs galeux”. » Difficile, en effet de ne pas s’identifier, de ne pas lire dans ces mots les sentiments que tu ressens toi-même. Quand j’y pense, j’ai envie de mourir. Aussi, j’essaie de ne pas y penser. C’est mieux pour ma santé. Je n’ai pas cette proximité avec les pauvres qu’avait Walser, mais je comprends ce que veut dire son refus des honneurs et des mondanités. Pour ma part, ce n’est pas tant un refus qu’une incapacité — à jouer le rôle social qu’il faudrait que je joue. Tu vois, s’il m’arrive de cacher la vérité, je ne le peux pas bien longtemps, je ne peux pas faire semblant tout le temps. La littérature (c’est un nom un peu ridicule à l’ère des bloggeurs littéraires, mais bon, il paraît que c’est ainsi qu’il faut le dire) ne le permet pas. Quand il est question d’écriture, il faut être intransigeant, plein de scrupules et de doutes, tenir le cap, infatigablement.

Daphné, dit-elle, fait de l’art contemporain.

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17.12.18

Daphné, qui n’est pas seulement insupportable, mais aussi formidable, invente des expressions. Dans sa chambre, elle s’exclame : C’est vraiment hypertonique ça alors ! je vais le coller sur le mur pour que les parents le voyent (le voient, Daphné, réplique Papa, le voyent, ça n’existe pas). Quand elle était enrhumée, en effet, la pédiatre lui avait prescrit un pulvérisateur nasal hypertonique, elle a retenu le mot et en a fait un synonyme de super, génial, enfin, c’est ce que je comprends. Elle dit aussi : C’est très chic. C’est moins original, même si j’aime beaucoup l’idée qu’une petite grande fille de trois ans emploie des mots comme chic ; il n’est jamais trop tôt pour être une dandie. La vie n’est donc pas si triste, tu vois ? Est-ce que j’ai jamais dit que la vie était triste ? Trivialement, la vie est ce qu’on en fait. Oui, mais ce n’est pas si simple que ça. Encore faut-il avoir les moyens de faire cette vie. C’est une remarque que m’avait faite David, il y a quelque temps déjà. Et j’avais eu l’impression sur le coup que ce n’était pas une bonne objection. Mais en y repensant après coup, maintenant mais auparavant déjà, en fait, oui, c’est une vraie objection. C’est bien beau de se dire qu’il faut inventer sa vie, qu’il faut faire de sa vie une œuvre d’art, mais encore faut-il en avoir les moyens. Le but d’une organisation de la société ne devrait-il pas être de donner les moyens aux gens (façon de dire que je préfère à membres de la société, qui est ridicule) aux gens de faire ce qu’ils veulent de leur vie, de faire de leur vie une œuvre d’art (de la sculpter, si tu veux filer la métaphore) ? L’organisation de la société devrait tendre totalement vers cette esthétique existentielle, elle ne devrait jamais être qu’au service de l’individu. Ce qui est probablement irréalisable. Aussi, faut-il peut-être penser plus petit, sans doute, envisager des organisations infrasociales ou de micro-organisations sociales, le couple, la famille, plus ou moins étendue, qui ne seraient plus des structures oppressives (le mâle qui domine la femelle et les enfants) mais des moyens d’élaborer des existences en vue de cette fin esthétique. Ce qui ne va pas de soi, loin de là, il suffit d’être parent pour s’en rendre compte. Mais on n’est pas obligé d’opprimer les enfants, sans pour autant les livrer à eux-mêmes dans une espèce de délire faussement libertaire qui consiste à ne rien faire pour eux tout en prétendant le contraire.

Et puis, j’ai écrit un dixième poème. Pourquoi pas ?

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16.12.18

Plus je comprends et moins je comprends mais y a-t-il quelque chose à comprendre ? Faut-il se faire ermite pour échapper à tant de bêtise ? Quelle bêtise ? Partout tout le temps à l’assaut de mon cerveau. En un sens, c’est ce que je fais déjà, l’ermite. Voir le moins de monde possible. Ce n’était pas volontaire, au début, j’ai dû m’en accommoder, peut-être parce que je suis trop exigeant avec les autres et avec moi-même, mais c’est probablement mieux comme ça, après tout. À quoi bon parler quand parler, c’est pour ne rien dire ? Tu ne me crois pas ? Il faudrait peut-être que tu ouvres un peu les yeux. Enfin, ça ne fait, ça ne me fait rien. J’ai l’impression que quelqu’un appuie sur ma tête, de tous les côtés à la fois, pas assez fort pour que j’aie mal, mais suffisamment pour que je ne puisse pas tout à fait me concentrer. À peine, j’essaie de saisir un pensée à peu près claire, à peu près distincte, mais elle s’échappe. Systématiquement. Mais ce n’est pas une impression, c’est Daphné. Qui est insupportable. Littéralement. Peut-on avoir un enfant et une œuvre ? C’est le genre de questions qu’il ne faut surtout pas se poser parce que la réponse, s’il y en a une, la réponse n’apporterait rien. Elle serait semblable à du vent ; tu peux confondre le vent qui souffle, s’engouffre dans un interstice, avec une voix, mais elle ne dit rien. Rien du tout. Bref, c’est trop tard, je me suis déjà posé la question. J’exagère (n’est-ce pas un art, l’exagération ? pas la caricature, pas les traits grossiers, non, on pourrait comparer à un gros plan, un vrai). J’ai écrit 5 poèmes aujourd’hui. Le dernier dans une sorte de demi-conscience, cet après-midi, pendant que Daphné faisait la sieste. Je regardais la télé sans le son et les images sinistres qui se vendaient pour si gaies m’ont impressionné. J’avais la sensation d’assister à une comédie macabre, volontairement macabre, mais dont personne ne percevait le caractère profondément funèbre, non, au contraire, les spectateurs riaient, tendaient le doigt en direction de la scène et me disaient Tu as vu comme c’est drôle ? Pourquoi est-ce que tu ne ris pas ? Ris ! Allez, ris ! C’est drôle, il faut rire, la vie est faite pour s’amuser, tu ne sais pas ce que c’est la vraie vie. J’avais envie de quitter la salle mais je ne le pouvais pas. Les portes étaient toutes closes, verrouillées. Sauf que ce n’était pas pour cette raison que je ne pouvais pas quitter la salle, mais parce que j’étais hypnotisé par ce que je voyais, ce qu’il se passait sur la scène et les gens qui m’interpellaient, m’admonestaient, m’enjoignaient de changer de vie. J’avais envie de leur dire que je savais, moi, ce qu’était la vie nouvelle, mais je ne pouvais pas parler. Tout se passait dans le regard, dans ce à quoi j’assistais, médusé. Moi, je ne suis que du langage, même quand je ne dis rien. Je n’ai pas éteint la télé, j’ai pensé à une phrase, et j’ai écrit un poème. Le poème porte l’empreinte de ce cauchemar éveillé.

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15.12.18

Aujourd’hui, j’ai commencé un nouveau recueil de poèmes — qui connaîtra probablement la même fortune que le précédent — mais cette fois, je m’y prends mieux : je nomme le fichiers nouveaux poèmes décembre 2018. Tout un poème. De fait, je l’avais commencé la semaine dernière dans le train entre Paris et Marseille, mais je ne le savais pas encore. Est-ce que ça fait une différence ? Quelle importance ? La dernière fois que j’entendu un poète dire un de ses poèmes, en fait, c’était une poétesse (Est-ce qu’on dit poétesse ou poétrice ?), et je me suis demandé comment on pouvait écrire ça. Mais manifestement, tout le monde avait l’air de trouver ça très bien, il y a même eu un type dans le public qui a crié un peu comme on crie quand on assiste à un match de foot, après qu’elle a fini de dire son —————, alors moi je resté silencieux. Il valait mieux. De toute façon, je n’avais rien à dire. J’étais médusé. Sidéré, comme on dit sur BFMTV. Si c’est si mauvais la poésie, pourquoi est-ce que je me dis quand même tiens, ce serait une bonne idée d’en écrire ? Pour écrire quelque chose qui soit encore plus mauvais ? Compliqué quand même. Mais j’écris quand même, des essais, des poèmes, des contes, des romans, tout ce qu’il me passe par la tête. J’ai compté, et les quatre poèmes que j’ai écrits (3 aujourd’hui + 1 la semaine dernière) sont plus courts, par exemple, que cette page du journal (dans l’ensemble, c’est-à-dire, ils comptent moins de signes ­— n’oublie pas que c’est une obsession, chez moi, de compter les signes). Et pourtant, en un sens, j’y dis plus de choses. Enfin, c’est une façon de parler. Et puis, je n’ai rien découvert. On sait bien qu’un seul aphorisme peut dire plus de choses, infiniment plus de choses, que des logorrhées, les torrents de merde, qui se déversent sur nous à longueur de journées, dans le délire communicationnel le plus extrême. Mais, la poétrice, elle, elle n’avait pas l’air d’avoir compris ça, et ce qu’elle racontait m’a paru interminablement long et pas intéressant du tout. Mais les gens avaient l’air de bien aimer, il y en a même que ça a fait rire, enfin en tout cas il a ri, sonore, quelle horreur, les gens qui rient pour qu’on les entende rire, est-ce que je ris comme ça moi aussi parfois ? possible, mais il faut dire qu’on l’a déjà vue à la télé. Est-ce que mes poèmes pourraient passer à la télé ? C’est un critère d’exclusion — la télégénie : si ce que tu fais peut passer à la télé, tu es un traître. Et si, par hasard, tu ne l’as pas fait exprès, il ne te reste plus que ça à faire : SUICIDE-TOI.

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14.12.18

Quel pouvoir peut-il bien y avoir dans le pouvoir d’achat ? Je ne sais pas, mais j’y vois surtout une grande impuissance dont nous sommes tous victimes parce que nous sommes tous dans le même système monétaire, le même système planétaire et que les forces pour en sortir, pour le transformer de l’intérieur, plutôt, font défaut, et je dis aussi que je ne sais pas parce que, comme toujours, je pourrais me tromper, mais je ne l’ajoute pas toujours, je ne le précise pas toujours, parce que ce serait redondant et monotone, si j’étais sûr de ne pas me tromper, je le préciserais, mais ça arrive rarement ou à propos des aspects les plus domestiques de l’existence qui n’intéressent personne (même pas moi parfois). Le problème est peut-être là, d’ailleurs, que personne ne suppose jamais, quand même en son for intérieur, qu’il pourrait se tromper. Même ceux qui ne se trompent pas de fait devraient le supposer, surtout eux, même. C’est cette arrogance de l’opinion qui conduit au drame. Nécessairement, ça finit par arriver. Foncer les yeux grand ouverts dans le mur tout en niant qu’il existe, en affirmant que c’est bon, ça va passer, et après coup, prendre le deuil, faire des gestes symboliques, éteindre les lumières de la Tour Eiffel. Un peuple dont le symbole ultime est l’extinction de lampions, peut-il encore être tenu pour un peuple ? Y a-t-il jamais eu de peuple d’ailleurs, autre que celui qu’on forme par en haut et à grand renfort de contraintes ? Je ne sais pas. Je n’ai pas envie de le savoir. Je n’ai pas envie de répondre à ce genre de questions. Le problème, désormais, le problème, ce n’est plus la bêtise, mais l’admiration de la bêtise, ce n’est plus qu’on soit bête sans s’en apercevoir, qui pose problème, c’est qu’on soit bête et qu’on revendique cette bêtise, qu’on la proclame haut et fort. J’assume ! Comment est-on passé en un siècle et quelque de J’accuse à J’assume ? C’est une question qui me dépasse, j’en ai bien peur. Quand j’y pense, je me dis que c’est l’un des derniers soubresauts du mâle à l’agonie, un excès de virilisme du peuple des bandeurs mous — tu sens que c’est la fin, mais tu fais une dernière tentative : Oui, je suis bête, et alors ? j’en suis fier ; mieux vaut être bête que pas Français ! Mais est-ce vraiment ça ? Est-ce la fin ou le commencement ? Il faut toujours prendre les choses par les deux bouts, manipuler plusieurs possibles à la fois. Il m’arrive souvent de m’arrêter et de me demander : Est-ce que je me pose trop de questions ? Est-ce que je ne suis pas superchiant à la fin ? De n’être d’accord avec rien. Non, rien, non, ce n’est pas vrai, mais pas grand-chose. Sauf que la question, ce n’est d’être d’accord ou pas d’accord mais d’essayer de trouver quelque chose qui a du sens. Or, c’est le désert. Le grand désert du sens. Regarde autour de toi. Tu vas prendre parti pour qui ? Tout me paraît profondément débile quand j’y pense. Il y a 500 livres sur la table et il faut choisir parmi ce stock. N’est-ce pas débile ? N’est-ce pas fondamentalement débile ? C’est le pouvoir d’achat impuissant. Tu as le pouvoir d’acheter ce qu’il y a déjà. Tu as le pouvoir d’acheter de la mort. Rien d’autre. La vie est réduite à cette impuissance-là. Plus de pouvoir d’achat, plus de mort. Et on en demande encore. Qu’est-ce que je propose ? Si j’avais quelque chose à proposer, crois-tu que j’écrirais ? Les écrivains qui proposent des solutions sont des escrocs. Et des imposteurs. Il n’y a que les questions qui comptent. On ne se pose donc jamais trop de questions, n’est-ce pas ?

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