5.1.19

Le pouvoir est détestable. Il suffit d’en donner un peu aux gens pour qu’ils se transforment en gardiens d’un temple qu’ils ne possèdent pas, auxquels ils sont même complètement étrangers, mais de l’aura duquel ils pensent participer en montrant les dents pour en défendre l’entrée. Cariées, mais ils ne s’en rendent pas compte. C’est le gardien de salle (niveau -1) du musée, la guide qui fait visiter l’abbaye hors saison. Le petit rôle qu’ils jouent — et qu’ils tiennent mal — est dérisoire, mais ils existent à travers lui. Il faudrait renoncer au pouvoir, mais combien sont prêts à renoncer à donner un sens, quand même artificiel, à leur existence ?

La Provence. L’hiver. Le vent. Le froid sec. L’air si pur qu’il se confond avec la lumière. Lumière pas blanche, légèrement teinté, tirant quelque peu sur le jaune, jaune pâle, jus de citron très frais, quasi blanc mais pas tout à fait. Lumière couleur d’agrume. En rentrant, essence de bergamote dans la maison. Il y a longtemps que je n’avais plus senti cette odeur (que je diffusais allègrement avant la naissance de Daphné dans l’appartement parisien, mais je fumais encore à cette époque). J’y ai pensé il y a deux ou trois jours. J’ai eu envie de la sentir à nouveau. C’est comme un univers diffus qui se forme autour de soi, une atmosphère qui se crée, enveloppe, le monde éthéré, en suspension dans l’air, qu’une odeur transforme.

J’ai eu une idée dans la voiture en rentrant de l’abbaye de Sénanque. Le vent soufflait fort, comme je l’ai déjà indiqué, mais ce n’est pas pour cette raison (en tout cas, je ne crois pas) que j’ai eu cette idée. Pourquoi l’ai-je eue ? Je ne sais pas. Elle est venue, je l’ai développée un peu, et je me suis dit, oui, c’est ça, oh, pas cette idée-là, ce qu’elle désigne, enveloppe, évoque, non, plutôt ce qu’elle propulse. Ce genre d’idées-là. Que j’avais déjà explorées en écrivant des habitacles, mais ils s’étaient essoufflés parce qu’ils étaient trop centrés, en quelque sorte concentrés en eux-mêmes, pas assez diffus, pas assez légers, pas assez volatiles. Trop lourds, quoi. Trop lourds alors qu’ils luttaient contre l’obésité, c’est bien le comble. En effet. L’idée dans la voiture, avec elle, je veux essayer de faire quelque chose de plus léger encore, et de plus vaste. Ce n’est pas un paradoxe, ce qui est léger, flotte, vole, furtif, parcourt plus de distance, couvre plus de terrain. Tenir tous ces fils de soie fine à la fois. Non. Pas les tenir. Les laisser s’envoler, les suivre, aussi légers que la pensée. Et aller aussi vite que la pensée.

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4.1.19

Prêches contre le Capitalisme. Monnaie courante. Sauf qu’on a tort de tout mettre sur le dos du Capitalisme. C’est une façon de se défausser, de se débarrasser des problèmes auxquels le monde est effectivement confronté. On a tort de le faire pour une bonne raison : le Capitalisme n’existe pas. C’est une entité abstraite et les entités abstraites n’existent pas. Elles ont une forme d’être, on peut le supposer (on ne peut toutefois pas en être certain), mais elles n’existent pas comme les entités concrètes existent. Les personnes, par exemple. Les entités abstraites n’ont pas de pouvoir causal. Le Bien, par exemple, n’a pas de pouvoir causal. En revanche, une personne, en pensant au Bien, peut être conduite à agir de telle ou telle façon. Elle peut arrêter de manger parce que le Bien veut la sauvegarde de la vie, et qu’en ôtant la vie, elle fait le mal. Or, comme tout est vivant, si elle mange, elle détruit la vie. Elle cesse donc de manger. Et ainsi, elle meurt. Preuve que le Bien n’est pas toujours bon. Quoi qu’il en soit de cet effet pervers ou d’un autre, on voit bien que ce n’est pas le Bien, la cause de l’action, mais la personne. Le Bien est un mobile, une justification, une raison, pas une cause. Eh bien, avec le Capitalisme, c’est la même histoire. La raréfaction du travail humain, son remplacement par le travail robotisé, en soi, n’est pas capitaliste. Ce qui l’est, c’est son usage. Plutôt que d’affecter le surplus monétaire dégagé par les gains de productivité liés à l’automatisation du travail aux personnes parce qu’on n’a plus besoin de leur force de travail — c’est-à-dire, en gros, de les payer à ne rien faire —, on affecte ce surplus au capital. On augmente le capital. Plutôt que de libérer le temps des personnes en les faisant bénéficier des gains de productivité résultant de la robotisation du travail, on les transforme en pauvres, en chômeurs, en déclassés, minisalariés, bénéficiaires de minima sociaux, et caetera. Cette affectation du surplus au capital et non aux personnes, c’est cela, le problème. Et c’est cette affectation qu’il faut repenser. Le reste, c’est du catéchisme.

« L’algorithme fait bien les choses. »

Ce matin, avant 8 heures, j’ai écrit quatre mails aux éditeurs chez qui le manuscrit de la Vie sociale est encore en lecture. Un seul m’a répondu. C’est mieux que rien. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. J’ai écrit ces mails parce que j’ai peur de la réponse que je vais recevoir, j’ai peur qu’on me dise encore non, encore et toujours non, Non, nous n’avons pas envie de publier ce que vous faites, même si c’est très bien, mais nous n’en avons rien à foutre, en fait, vous voyez, j’ai peur que ce manuscrit reste lettre morte, j’essaie de ne pas y penser, mais cela m’angoisse tellement, je me dis mais de toute façon, tu sais très bien ce que cela veut dire, Jérôme, une absence de réponse, souviens-toi de ce que te disait GB, il faut lire entre les lignes ou, en l’occurrence, l’absence de lignes, mais ça ne marche pas et, en plus, tout est bien plus compliqué que cela. Pour preuve, la réponse de ce matin n’était pas un non mais un encore un peu de patience. En réalité, j’ai tellement peur de la réponse à ma question que, ce matin, je me suis dit, ça suffit, pose la question qui te fait si peur, et tu verras bien. Je n’ai presque rien vu, mais je vais bien finir par voir. Encore un peu de patience. Ce que je déteste. Faire preuve de patience. Oh, comme je déteste attendre ! Les choses devraient se produire instantanément. Aussi vite que la pensée. Tout le reste, tout ce qui ne va pas aussi vite que la pensée, est attardement. L’attente est une torture. La patience, un supplice. Le temps se traîne, là, devant toi, et tu ne peux pas t’en saisir, lui tordre le coup, il est là, à portée de main, tout ce qu’il y a de plus matériel, tout ce qu’il y a de plus réel, mais il est intouchable. Insupportable. Paradoxe du tangible intouchable. Et pourtant, je supporte le délai (toujours plus long, par la force des choses). Je dois être fou. Ou idiot. Ou particulièrement résistant. En fait, l’un n’empêche pas l’autre. Je suis un idiot résistant, un idiot qui persiste dans son être. N’est-ce pas, d’ailleurs, le propre de l’idiotie ? D’insister, de s’affirmer avec insistance, de se poser toujours encore, d’être là, singulière et irréductible, inépuisable ? Probablement.

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3.1.19

Passé l’après-midi à lire les Mémoires de Saint-Simon, commencés hier, enfin recommencés pour la troisième fois — la bonne, probablement. Je voulais lire un livre qui fût comme un univers, immense, et quasi infini. Comment ne pas être fasciné par cette interminable logorrhée d’un voyeur narrant dans les détails ce à quoi il assiste par le petit bout de la lorgnette, quand ce n’est pas ouï-dire ? Impression de disparaître, d’être englouti dans ces pages. « Que Saint-Simon est mal élevé ! », écrit Cioran, et il faut l’être, en effet, pour se lancer dans une telle entreprise, faire d’un livre un monument, un tombeau du temps. Inactualité totale de l’œuvre qui, par sa force contraire, permet de respirer dans une époque qui étouffe sous sa propre masse, sa lourdeur, son obésité. L’invention du selfie (l’autoportrait sans esprit) n’est pas un hasard, elle est notre expression la plus parfaite, la seule chose, sans doute, qui restera vraiment de nous. Des milliards d’individus qui, soudain, se mettent à se prendre en photo et ne s’arrêtent plus, quitte à en mourir. C’est contre cette actualité qu’il faut lire, enfin contre, dans l’espoir d’en réchapper. Comment la rentrée littéraire (deux fois par an, autant dire, un peu comme la révolution, mais en franchement débile, la rentrée permanente) ne donnerait-elle pas envie de se cacher, de fuir loin de ce monde, anywhere out of the world, et de s’y tenir là-bas, ailleurs, n’importe où, nulle part, n’importe où pourvu qu’on ne souffre pas cet éternel retour de l’inane ? Oh, je n’ignore pas tout ce que cela peut bien avoir de dérisoire de jouer Saint-Simon contre le temps présent, snob jusques en la désuétude du mot même. Il n’y a rien à opposer à l’époque, puisque tout a déjà été récupéré, ridiculisé, contemporanisé, mais enfin, on peut toujours rêver, voilà qui ne coûte rien. Et respirer, surtout, se dire qu’après tout, nous finirons comme ces fantômes qui hantent l’esprit du narrateur voyeur, peuplent ces pages, ectoplasmes grisâtres qui n’existent plus que par la grâce de la grammaire. On a dit tant de mal de la grammaire (même Proust), accusée de nous endoctriner, de nous asservir, de nous faire croire en l’être, qu’on en oublie que c’est elle qui nous sauve quand plus rien ne semble avoir de sens, quand les slogans, les mots d’ordre rivalisent de malveillance dissimulée sous les meilleures intentions du monde pour nous faire marcher au pas. Quoi, sinon la grammaire, peut bien déchiffrer la connerie brutale des maîtres du monde, des personnalités et autres stars, people, maîtres à penser, doctrinaires de la petite semaine, apôtres de la rentabilité, gestionnaires efficaces de la cité de Dieu ? Quoi ? Rien.

Après être allé courir, ce matin, une image : des pins et le ciel. Vert et bleu dans la lumière. Au-dessus. Il suffit de lever la tête pour voir que la vie a un sens, quand même minimal.

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1.1.19

Qui sont « les proches » ? Quelqu’un que tu n’as jamais vu, qui vit à l’autre bout du monde (c’est une façon de parler, bien sûr, il n’y a pas de bout du monde), qui s’intéresse à ce que tu fais, et à qui tu t’intéresses ? Ou bien quelqu’un que tu as pris l’habitude d’appeler « papa » et qui t’écrase, indifférent, parce qu’il ne sait pas faire autrement que vivre replié, enfermé sur lui-même, jusqu’à l’épuisement de ses forces vitales (mais pas des tiennes, je ne le laisserai pas faire ça) ? C’est une question rhétorique. Pas la force de haïr. Pas la force d’aimer non plus. Pas aujourd’hui. Un autre jour ? Honnêtement, non plus. L’amour, je m’efforce de le réinventer pour Nelly, pour Daphné, du mieux que je peux, fort mal quelquefois, c’est-à-dire souvent. Quant à la haine, je n’en ressens pas. Je ne sais pas comment ça marche. J’essaie, c’est vrai que j’ai essayé de haïr, EW notamment, l’année passée, mais je n’y suis pas parvenu. Tu sais quoi ? Je finis toujours par oublier. Est-ce une faiblesse ? Non, je ne crois pas. Au contraire, pas de ressentiment, l’oubli efface les traces inutiles, les taches qui doivent devenir aveugles. Et le rester. Le destin, c’est ainsi qu’il faut l’aimer, comme une contingence. Malgré tout, donc, l’année commence bien. A bien commencé. Hier, j’ai écrit deux pages de je ne sais pas quoi. Probablement rien. Mais non. Je sens quelque chose. C’est étrange, non ?

Cioran dans ses Carnets : « Tenir un journal, quel témoignage d’impuissance à coordonner ses pensées ! C’est le propre d’un esprit discontinu, en profondeur complice et victime des fluctuations du temps, de son temps. Inapte à méditer, il se médite… C’est encore de la philosophie rabaissée à un calendrier intime. » Ce à quoi j’aimerais objecter quelque chose, mais quoi ? Je ne sais pas. Rien. Je n’ai rien à répliquer. Ce journal n’est pas littéralement un journal, certes, mais je sens bien son insuffisance, j’entends bien qu’il est là comme faute de mieux. Un peu plus tard, toujours Cioran : « Tous mes “écrits” manquent d’aisance. C’est le malheur de ceux qui écrivent peu, qui n’écrivent pas comme ils “respirent”. Auteur par accident, car je ne prends la plume que pour me libérer d’une oppression momentanée. » Tandis que moi, j’ai toujours écrit comme je respire. Et j’ai toujours écrit de plus en plus. Est-ce à dire que j’écris trop désormais ? Que je n’écris pas assez nécessaire ? Mais c’est quoi la nécessité ? On peut tout reprocher à ce journal, de n’en être pas un, donc, pour commencer, d’être l’ersatz d’une œuvre que je n’ose plus écrire (pour l’instant ? oui, pour l’instant), mais n’est-il pas aussi ce qui me permet de survivre, de ne pas périr d’inactivité, de ne pas me précipiter tête baissée vers ma fin ? De ne pas danser sans cesse avec le suicide. De sourire en revanche plutôt que de sombrer.

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31.12.18

Ne nous faut-il pas envier, d’une certaine manière, les gens à certitude (note : comment les appeler, les « certitudineux » ?), ceux pour qui le monde est bien organisé selon des tables de contraires claires et lisibles, et auxquelles on peut se référer sans réfléchir pour appréhender le monde, disent-ils ? Le mal contre le bien, les riches contre les pauvres, le fascisme contre la démocratie, le nationalisme contre la mondialisation, la mondialisation contre les peuples, et ainsi de suite, dérouler la longue liste des contraires qui structurent la pensée depuis que les gens se sont mis en tête de faire profession de penser. Δεξιτεροῖσιν μὲν κούρους, λαιοῖσι δὲ κούρας — à droite les garçons, à gauche les filles, fragmentait déjà Parménide (du moins, est-ce tout ce qu’il nous reste). Manie qu’on doit donc aux Grecs, comme à peu près tout ce qu’il nous arrive, et qui a culminé dans les colonnes de contraires, les συστοιχία pythagoriciennes, enfin, c’est ce que nous dit Aristote. L’univers bien rangé devient simple, c’est-à-dire qu’il peut entrer tout entier dans une tête simple qui, dès lors, saura interpréter tout ce qui arrive au monde. Bienheureux, ceux qui ont des certitudes, car le monde leur semble limpide. Malheur à nous autres, nous qui ne connaissons pas le repos parce que nous ne disposons pas de certitudes suffisamment confortables où nous reposer.

Hier, rentrant d’Aix, extase sur la route. Au volant, en écoutant les concertos brandebourgeois de Bach (version Concerto Italiano de Rinaldo Alessandrini). Extase sensationnelle, dans le corps, qui traverse les oreilles et puis le corps tout entier, manière de spasmes qui l’envahissent totalement. Aura aurale. Rayonnement. Éclair. Éclaircie.

Dirais-tu que la vie, c’est cela ? Oui, c’est une façon de voir les choses. Mais sors du véhicule, regarde où tu te trouves, cette autoroute limitée à 90 km/h, la circulation, les embouteillages qui se forment aux sorties qui conduisent en direction de ces gigantesques zones commerciales toutes de béton et de néon. Demande-toi : Tout n’est-il pas fait pour que ce genre d’expérience — une expérience esthétique — devienne impossible ? Oui, non ? Et pourtant, elle se produit quand même, malgré les conditions de son impossibilité. Je ne cherche pas une définition de l’expérience esthétique — du genre : ce qui se produit malgré les conditions de son impossibilité (même si) —, mais je remarque que celle-ci se produit malgré son impossibilité manifeste. L’impossibilité en question n’est pas une illusion, on ne se trompe pas en faisant le constat que, elle est réelle et, néanmoins, l’expérience a lieu. Pouvoir de la musique — qui va droit au corps.

Coucher de soleil sur la Corniche. Kitsch anéanti par l’orange du soleil qui s’abîme derrière l’horizon.

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30.12.18

Au Musée Granet d’Aix-en-Provence, il y a une aquarelle (et mine de plomb) de Paul Cézanne, les « Environs d’Aix », qui est plus belle encore peut-être que celle de « la Sainte-Victoire vue des Lauves », non en soi, c’est-à-dire, mais pour celui qui regarde, et dont le regard n’est pas (il me semble qu’il faut le préciser) perturbé par la montagne elle-même. Cette montagne est devenue si massive, si imposante dans l’histoire de l’art — dans la réalité elle l’est beaucoup moins —, qu’il est possible qu’on ne voie rien de ce qu’il y a à voir ; simplement elle. Ces « Environs d’Aix », au contraire, ne perturbent pas en tant que sujet le regard, mais le laisse libre de voir quelque chose, de voir d’une certaine façon à neuf. Cette géométrie bizarre, l’économie de moyens que permet le médium (pas de l’huile sur la toile, un peu de peinture, de l’eau, des traits de crayon sur le papier) atteignent à quelque chose d’essentiel. Enfin, essentiel, non, ce n’est pas le mot. Quelque chose d’indispensable. Histoire de seuil : ce en-dessous de quoi il n’y a plus rien, ce au-dessus de quoi il y en a trop. Et cette économie de moyens appelle à son tour une économie de couleurs, une économie des couleurs, comme une manière de Farbenlehre réduite à sa plus simple expression, trois couleurs primaires — rouge, vert, bleu. Et par suite que les couleurs ne sont pas le produit d’une sorte d’arithmétique, et des espèces d’équation que l’on pourrait poser (rouge + vert = jaune), (rouge + bleu = violet), mais forment bien plutôt une géométrie, de pures surfaces, ici diluées sur des tracés au crayon, disséminées sur le plan du papier. Or, ce plan du papier, c’est le pays du paysage, c’est le pays natal du peintre, Aix, auquel il ne cesse de revenir sans jamais l’épuiser. Probablement parce que le pays natal est inépuisable, tant qu’on y revient sans cesse sans jamais parvenir à en faire le tour. Mais ce que cela dit aussi, c’est que la géométrie n’est jamais purement plane, c’est toujours une géométrie dans l’espace, une géométrie territoriale, qui emporte avec elle lumière et couleurs.

La question des couleurs est infinie. Elle nous (me ?) dépasse toujours. Tellement que nous ne savons pas très bien quoi en dire. Ou qu’elle nous fait dire plus que ce que nous avions pensé dire. J’ouvre le dossier « Remarques sur les couleurs », dossier auquel je reviens toujours sans jamais déterminer ce que je voudrais dire au juste, et je tombe sur les dernières notes prises il y a plus de cinq ans. Je cite (c’est Ludwig Wittgenstein qui écrit) :

BF. III, 309 :
« Hier könnte man nun fragen, was ich denn eigentlich will, wiewelt ich die Grammatik behandeln will. »

Et cet essai de traduction (qui n’est pas en entier dans le carnet, mais que je complète) :

« Ici on pourrait se demander ce que je veux faire au juste, jusqu’à quel point je veux m’occuper de la grammaire. »

Que font au langage les couleurs ? Que font-elles au regardeur ? Et au peintre, quoi ?

Une enseigne Monoprix peut-elle être sentimentale ? Oui.

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« Environs d’Aix »
aquarelle et mine de plomb
48 x 59 cm
Collection Jean Planque
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29.12.18

Deux poèmes sur la route aujourd’hui. Entre Toulon et Marseille, au crépuscule. C’est Nelly qui conduit. À l’arrière, Daphné s’endort. Moi, j’écris. Sur mon téléphone portable. Même si je n’en ai pas conscience sur le moment, si je n’y pense qu’après coup, la virée nocturne de Tony Smith sur une autoroute du New Jersey m’accompagne. L’expérience de l’autoroute est une expérience universelle. Tout le monde peut la faire. Sur la route, Tony Smith fit l’expérience de la fin de l’art. Son achèvement. C’est une expérience magnifique. Écrire sur son téléphone portable à l’arrière d’une voiture sur une autoroute cependant que le monde disparaît, aspiré par le noir de l’asphalte, aspiré par le noir de la nuit, le noir. À présent que j’y pense, même si une partie de moi semble trouver cette idée assez étrange, il me semble que c’est ainsi que je puis la dire au mieux, cette expérience est une expérience du bonheur.

XV.

Nuit contre la vitre
la lumière derrière la vitre s’estompe avant de disparaître
aura orange
noir dessous la ligne d’horizon
bleu jusques aux cieux avant de revenir à zéro
il fait chaud dans l’habitacle
on pourrait dormir
si je pose le front contre la nuit
je sens le froid
contre le chaud de mes joues
je les imagine rouges
mais n’en sais rien
peut-être que je rêve
tout simplement
que le monde n’existe pas
que je n’existe pas
qu’il n’y a pas de tout
pas de confusion
il fait chaud dans l’habitacle
on pourrait dormir.

XVI.

Phares de nuit
rouge et blanc
le sens s’inverse
hémisphères de mon cerveau
ou de l’asphalte
garde les pieds sur terre
et la tête
dans les nuages
l’enfant dort à côté.

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28.12.18

XIV.

Il n’y a rien de pire que
la mauvaise poésie
est-ce que j’écris de mauvais poèmes ?
oui c’est possible oui
il n’y a rien de pire que la mauvaise poésie
sans rythme et pleine d’images transparentes et d’idées insipides
pas de sel jamais dans les mauvais poèmes
fades
est-ce que j’écris de mauvais poèmes ?
oui c’est possible en effet
ce qui fait d’un mauvais poème un mauvais poème c’est le manque de doute il ne connaît pas de trous c’est une masse lourde qui tombe assomme
oh tu as bien le droit d’écrire de mauvais poèmes
c’est la grande démocratie c’est ton droit de
faire n’importe quoi
mais
il n’y a rien de pire que
les mauvais poèmes
jamais le retour à la ligne ne ressemblera à un vers.

Écrit ce poème aujourd’hui (n° 14 du mois de décembre), poème que je tiens pour une sorte de poème militant. Ce à quoi on pourrait répondre : ce n’est pas un poème du tout, réplique probablement exacte, mais qui pointe précisément ce qui fait de mon poème qui n’en est pas un, un poème militant. Le savoir-faire est une des pires choses au monde, si l’on y pense. On imagine un artisan, on se dit que c’est son savoir-faire qui le rend excellent, on étend cette idée (quelque peu grossière) à l’ensemble des affaires humaines : il faut du savoir-faire en général, et on transforme les gens en experts ou en incultes. Ce qui est évidemment caricatural. On apprend aux gens à faire des choses, ils les font, on les récompense. Qu’y a-t-il de plus profondément débile que cela — récompenser les gens parce qu’ils ont été bien dressés ? Et pourtant, on ne fait que cela. C’est absurde, mais c’est la façon dont le monde va. Mon poème qui n’en est pas un est un poème militant parce qu’il participe d’un refus du savoir-faire, milite pour une sorte de libération du faire qui soit une invention, une libération du savoir qui le précède et auquel il se conforme parce que c’est comme ça qu’on fait. Pas savoir-faire — inventer-faire. Mon poème est encore un poème militant parce que les mauvais poèmes (les mauvais livres, les mauvais films, les mauvais disques, tout ce qu’il y a de mauvais sur terre) détruisent le monde, ils en font une chose hideuse, tirent le goût vers le bas, font passer le sens esthétique pour une chose dispensable, superflue, inutile. On me rétorquera à présent que mauvais ou pas, c’est subjectif (de gustibus blablablabla). Il n’y a de subjectivité que pour les sujets, les individus assujettis à une norme qui les précède et fait d’eux, précisément, des sujets. Des esclaves d’un goût qui n’est pas le leur. On s’imagine avoir du goût, mais on ne fait qu’ânonner une leçon bien apprise. Comme aller admirer des “œuvres d’art” à la Fondation Louis Vuitton. N’ayant pas les moyens de se payer le sac à main, on s’offre la version pour le petit peuple, le ticket d’entrée au musée. Et on invite toute la famille, histoire de bien s’assurer que les enfants aussi seront décérébrés. Alors que c’est criminel, en réalité, criminel, d’acheter son petit billet, de renforcer fortune et prestige social de l’autre, de celui à qui tout oppose, en imaginant se cultiver. Se cultiver. Kev Adams à la Philharmonie. Et moi de me dire que, de toute façon, tout ce que je fais, c’est parler dans le vide, prêcher comme un imbécile dans le désert, de toute façon, toute pensée critique m’exclut de fait, me rejette dans le camp des haters (N. d. A. : en français dans le texte), où je croupirai avec tous les antisémites déguisés en antisionistes de l’univers, tous les racisthomophobosexistocomplotistes possibles et imaginables jusqu’à ce que ma femme et ma fille me quittent et que je mette fin à mes jours sans la moindre dignité (étouffé dans mon vomi). Que suis-je après tout sinon un pauvre employé aux écritures que personne ne veut plus employer ?

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27.12.18

Un jour, une fille avec laquelle je sortais m’avait dit qu’elle s’épilait en ticket de métro, et moi j’avais perçu alors la chose différemment, d’un coup, preuve que j’étais sans doute bien naïf alors, et que je le suis sans doute encore, mais aussi que je n’avais déjà pas le même sens esthétique que mes contemporains, même les plus proches (physiquement), j’avais perçu la chose différemment que je ne l’avais vue, question de sens esthétique, donc, probablement, de façon de parler aussi. Comme je ne me suis jamais senti l’âme d’un contrôleur de la Régie des Transports Amoureux, notre histoire s’était arrêtée là, ou à peu de choses près, là où cette expression avait détruit le charme, quand même étique, qui enveloppe les choses pour qu’elles n’apparaissent pas trop vite et trop brutalement pour ce qu’elles sont — des choses, rien que des choses. Les tenants du retour aux choses mêmes, c’est ce qu’il m’a toujours semblé, croient sans doute bien faire en appelant de leurs vœux les plus chastes un tel réalisme direct, mais les mots sont au moins tout aussi importants. Le sens esthétique ne peut pas baisser les yeux devant les injonctions réalistes à voir la réalité en face, les choses comme elles sont, un chat est un chat, un sou est un sou, une chatte, non rien. Un ticket de métro dans un string, à supposer que ce soit la réalité, n’en demeure pas moins quelque chose d’étrange, voire de bizarre, qu’on préférait comprendre moins bien que le réalisme de la description ne nous le fait apparaître dans toute sa nudité. Non qu’il faille prôner une sorte d’euphémisation, un peu de poésie bordel, une sorte d’euphémisation du réel pour qu’il devienne vivable, mais enfin, en allant zu den Sachen selbst, on n’est pas obligé de raconter n’importe quoi. À peu près à la même époque, dans un film superbe, bien qu’un peu trop parigocentré, Arnaud Desplechins faisait dire au personnage interprété par Mathieu Amalric, que la nouveauté, c’est mettre la main dans la culotte d’une fille (je cite de mémoire). Je me suis longtemps interrogé sur cette phrase. Je m’interroge encore. Ne sachant pas très bien ce qu’elle peut vouloir dire tout en ne la comprenant que trop bien. Peut-on philosopher sur n’importe quoi ? Sans doute. Le paradoxe, c’est qu’en l’occurrence, la nouveauté (mettre sa main dans la culotte d’une fille) consiste à faire toujours la même chose (mettre sa main dans la culotte d’une fille). La Régie des Transports Amoureux est plus complexe et ambiguë qu’une vision trop directe, trop réaliste, des choses peut bien nous le faire accroire. On se dit : c’est simple ou bien c’est si compliqué et l’on ne voit pas, ce disant, que c’est toujours les deux à la fois. Le mot et la chose. Le dire et le faire. Un ticket de métro est et n’est pas un ticket de métro. Sa disparition prochaine, décidée par les services administratifs de la Région Île-de-France, n’y changera rien. Une culotte est une culotte, mais c’est aussi un abîme de perplexité. Il est terrifiant d’y plonger ; on ne sait jamais si on parviendra à en sortir, et si oui, dans quel état. La crainte d’être avalé par cette béance n’est pas tant symbolique (le petit garçon qui a peur de perdre son pénis) que sémantique, esthétique. C’est bien beau de faire la chose, mais encore faut-il savoir en parler. Tu te poses trop de questions, rétorque-t-on généralement à ceux qui ont la manie de se comporter comme je le fais. Tu ne t’en poses pas assez, ai-je pris le parti de répliquer désormais. Quand tu seras tout nu face au réel, comment feras-tu pour t’en saisir, comment t’y prendras-tu pour en faire quelque chose ? Crois-tu qu’il s’offrira à toi dans le plus simple appareil ? Tiens, prends-moi, je suis à toi. Tu rêves, tu rêves. Si tu n’as pas les bons mots pour la dire, la chose t’échappera. Si tu n’as pas de sens esthétique, pire, tu te tromperas de chose, tu en prendras une pour une autre, et tu ne sortiras jamais de la béance du réel, tu erreras dans le noir, petit garçon tout penaud qui a perdu son pénis.

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25.12.18

Est-ce que tu peux être heureux et malheureux en même temps ? Est-ce que tu peux être un écrivain raté et quelqu’un de pas trop mal dans sa peau au quotidien en même temps ? Est-ce que tu peux détester ton sort et aimer la vie en même temps ? Est-ce que tu peux en vouloir à la terre entière et aimer ton destin en même temps ? En même temps, j’en ai bien conscience, en même temps, c’est une façon de parler. Quand même tu aurais souvent envie de mourir tout en n’ayant pas envie de mourir, tu continues d’avancer, de faire ce que tu as à faire, de ne pas faire ce que tu n’as pas à faire, d’en faire à ta tête, de faire ce que tu peux, de faire tout ce que tu veux. Oui. Par exemple, aujourd’hui, je me suis trouvé beau et moche en même temps, pas au même moment, non, il m’a semblé que le même individu, la même chose qu’on appelle faute d’une meilleure façon de s’exprimer, la même chose qu’on appelle moi était laide et belle. Étrange façon de voir les choses, en fonction des reflets dans les miroirs, des angles de vue, des prises surprises, de ce que tu veux, de ce que les autres te renvoient dans la gueule ou pas, de ce que tu sens, de comment tu te sens. & tout. & tout. Tout est un peu comme ça, mais ne va pas t’imaginer que c’est purement et simplement oui ou non, blanc ou noir, yin ou yang, vivre ou mourir, parler ou ne pas parler, c’est toujours plus compliqué que ça, plus nuancé, plus fin, plus difficile, plus facile, je ne sais pas, la vie, c’est une manière torse d’enchaînement, imagine, Nisi Domini et Doolittle dans le même bateau, plouf, avoir envie de mourir et vouloir vivre encore, il n’y a pas d’autre alternative, c’est ou bien et ou bien, tout et rien, tout le temps. Je déteste crier, mais il faut crier pour me faire entendre, sinon personne ne m’écoute, jamais, j’en ai déjà fait l’expérience. Les gens pensent que tu ne parles pas, que tu n’as rien à dire, que tu es un débile mental muet, mais c’est simplement que si tu parles, personne ne t’écoute. Les gens sont des cons. Ils méritent de mourir. Toi, tu mérites qu’on t’écoute. Quand même tu n’aurais rien à dire. C’est possible. Ça arrive. C’est la vie, tu sais, c’est la vie.

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