17.10.18

L’histoire est mal foutue, qui avance tordue, quand elle ne se ramasse pas sur le cul. Comment expliquer autrement que des millions — toujours plus nombreux — n’en admirent jamais qu’un seul, ou deux, comme si on les obligeait à réduire le champ des possibles, un être femme homme ou autre qui n’a rien d’un symbole, n’est guère mieux qu’un petit amas de cellules comme eux, mais se retrouve là sous leurs nez crottés à durée déterminée ? Des milliers d’années de progrès pour en arriver là, ceux qui sortent du tas pour se faire aduler ne sont ni héros ni génies, non, ils ont simplement mieux mené leur petite embarcation que les autres qui, donc, se retrouvent à devoir les regarder à longueur d’années. Une fois que la durée est écoulée, il s’en trouve un autre pour le remplacer. Il n’y a pas de progrès, non, ou alors il faut que le progrès ait des regrets. Non. Les regrets du progrès font le sens de l’histoire sans. Rien dedans. J’ai beau secouer, je n’entends rien, enfin, je ne distingue rien qu’un brouhaha informe. Galimatias. Étymologie incertaine. Comment le serait-elle ? Quand on sonde un peu, on ne découvre rien que des doutes. Toujours plus de doutes. History, Stephen said, is a nightmare from which I am trying to awake, mais personne ne sait comment on se réveille d’un cauchemar, il se trouve qu’on finit toujours par se réveiller, ou alors c’est qu’on est mort, mais tous les efforts sont vains, de se réveiller, d’échapper à la mort. Alors quoi ? Je ne sais pas. La batterie de l’ordinateur me joue des tours. Vérifiez la batterie. Pas de rendez-vous avant la semaine prochaine. La veille du départ à Florence. Il va sans doute falloir la changer. 209 euros. Ce sera le prix à payer à l’horrible mac. Mais y en a-t-il de bons, ou de meilleurs au pire ? Tu parles. Tout est bon à jeter.

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16.10.18

Here comes Jacques Lacan
Dancing the French cancan
People do rejoice
He is reading James Joyce

Quand même tu regarderais par le petit bout de la lorgnette avec les meilleures intentions du monde, tu n’en regarderais pas moins par le petit de la lorgnette. Les lorgnettes sont ainsi faites.

Tous ces gens, pourquoi ? Et puis comment se fait-il, par exemple, que tout ce qui semble passionner susciter provoquer l’admiration l’indignation de ces êtres étranges et flous que l’on nomme mes contemporains me laisse au mieux indifférent un arrière-goût désagréable et une question insistante lancinante entêtante agaçante inquiétante pourquoi ? et que je ne sache pas forcément y répondre c’est vrai après tout ils ont le droit mais n’est-ce pas précisément cela le problème, qu’ils en aient le droit et que cela à la longue ne veut plus dire grand-chose si c’était un spectacle il serait si mauvais qu’il y a bien longtemps que plus personne ne voudrait y assister la boutique aurait fermé faute de client ce n’est pas un spectacle c’est obligatoire on ne me demande pas mon avis on m’impose ces simagrées vulgaires pantins illettrés qui se dévorent les entrailles sans prendre la peine de prendre l’air dégoûté. Comment font-ils ? Pourquoi sont-ils ?

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15.10.18

Il y a plusieurs mots pour chaque chose, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à ça après le déjeuner, quelle drôle d’idée, et comme il y a toujours plus de choses, le nombre des mots est toujours en expansion, on sort les vieux du dictionnaire pour mettre les nouveaux à leur place, où passent les vieux mots alors ? ils tombent dans l’oubli, où est-ce l’oubli ? est-ce une déchetterie à l’entrée de la ville où on met au rebut les mots passés dont plus personne ne veut se servir ou dont certains se servent encore mais ils sont minoritaires alors on les oublie eux aussi ? il n’y a jamais trop de mots puisqu’on se débarrasse de ceux qui n’intéressent plus personne, toujours plus de mots toujours autant de mots toujours moins de mots, qui y comprend quelque chose ? le problème c’est peut-être aussi les choses, qu’on en fabrique toujours plus, des nouvelles, des qui semblent être nouvelles mais ne le sont pas, des inutiles. Les mots qui désignent des choses inutiles sont-ils eux aussi inutiles ? Disparaîtront-ils plus vite que les mots qui désignent des choses utiles ? Peut-être ont-ils une durée de vie, c’est-à-dire une durée d’usage, plus courte encore que les choses qu’ils nomment. Un nom ne devrait pas disparaître. Un nom devrait-il apparaître pour nommer quelque chose dont on pourrait se passer ? L’économie des choses, des mots, des noms, de l’usage, du langage, le déséquilibre qu’on y constate n’est-il pas avant toutes choses le déséquilibre de nos esprits ? Bancals. On ne pense pas, on ne fait pas usage de sa pensée, on ne s’approprie pas le langage ; quelqu’un jette un os et on se précipite dessus pour le ronger. Certains s’y prennent mieux que d’autres, mais ils ne pensent pas ne parlent pas pour autant, non non non, ils grognent bavent mordent lèchent crachent montrent les dents tirent la langue donnent des coups aboient remuent la queue, mais ce n’est pas du langage, rien du tout, on ne décèle que des traces de pensée, résidus, des restes de ce qu’on a peut-être appris, mais avec le temps on a fini par en perdre l’usage — on se bat, on ne réfléchit pas. Ce matin quand je suis allé courir le vent soufflait si fort que j’avais quelquefois l’impression de ne plus avancer et avec la pluie ensuite je me suis demandé par moments ce que je faisais là si je ne serais pas mieux ailleurs que là battu par la pluie et le vent qui de toute façon sont plus forts que moi ce n’est pas si difficile que ça mais non je n’aurais pas mieux été ailleurs. Quand je suis rentré à la maison une heure et quelque plus tard, la énième polémique a achevé de me convaincre qu’il fait toujours meilleur dehors, on est toujours mieux à l’air libre qu’enfermé, dedans on moisit plus vite qu’on ne le croit, quand on se regarde dans le miroir on ne voit pas la couleur verdâtre des idées, on se dit oh ça va je ne suis pas si vieux que ça tant que ça ne se voit pas ce n’est pas si grave que ça mais si mais si si ça ne se voit pas ça se sent, comme une odeur d’humidité étouffée, une serviette qui a mal séché, quand tu baignes dedans tu ne la sens plus, l’odeur, mais ça pue, j’avais un ami, quand j’étais étudiant en philosophie, qui vivait dans un petit appartement et faisait sécher ses serviettes et son linge à l’intérieur, dans la salle de bains, je sais que c’est là qu’il faisait sécher son linge, et ça sentait l’humidité renfermée, mais il ne s’en rendait pas compte, moi oui qui venait du dehors et y retournait et je sentais ma peau imprégnée de cette odeur quand il m’arrivait par exemple de me sécher avec une de ses serviettes, l’odeur tenace on la perçoit quand elle n’est que ponctuelle, quand elle est continue, elle devient diffuse et on ne la sent plus mais si on ne la sent plus cela signifie pas pour autant que ça ne sent plus non, au contraire, même, comme on ne sent plus l’odeur, on n’y fait plus attention et c’est de pire en pire, on aère de moins en moins, plus aussi souvent qu’il ne le faudrait, et puis on n’aère plus du tout, et la peau commence à être tout entière gagnée par cette odeur et cette couleur passée qui bave jaunâtre verdâtre couleur de serviette humide sale et qui traîne et soi-même on n’est bientôt plus qu’un peu d’humidité. Gangrène. Ce n’est pas qu’esthétique. Comme toujours, il y a une affaire éthique dans ces histoires de senteurs, de couleurs. Laquelle ? Quelqu’un vient, ouvre grand les fenêtres, et adieu. C’est qu’il était temps. Qu’est-ce que je peux être moralisateur parfois.

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14.10.18

Ce matin, j’ai marché dans Marseille, et c’était bien. De la maison jusqu’à la plage de la Pointe Rouge et retour en faisant un détour et des photographies de ce que je voyais tout autour de moi, et c’était bien. Un peu plus de 7 kilomètres et demi en tout. Je sais que j’ai mesuré la distance parce que je savais que j’avais besoin de penser me dépenser, on dirait le slogan d’une publicité non ? de sortir, de prendre l’air, pour ne pas devenir complètement fou. Mais le problème, c’est que je le suis déjà. C’était bien parce qu’en marchant, je me suis dit heureusement que j’habite à Marseille. En un an, à peu près toutes les personnes en qui j’avais confiance m’ont laissé tomber et, si j’avais encore vécu à Paris, je ne l’aurais pas supporté. Oh, bien sûr, oui bien sûr, cette ville-ci est insupportable par tellement d’aspects qu’il ne sert à rien de les énumérer, enfin pour moi cela ne sert à rien étant donné que fondamentalement c’est faux, mais cette ville-ci, je l’aime, c’est comme ça, je n’y peux rien. Et c’est très bien, en fait, non ? Enfin, moi je trouve que c’est très bien. Sortir marcher jusqu’à la mer et retour, ce n’était pas pour moi le moyen de trouver une bonne occasion de plus de me plaindre de tous les maux qui m’accablent, même pas de m’en débarrasser, non, je voulais simplement prendre l’air et quand je suis arrivé sur la plage de la Pointe Rouge et que j’ai regardé la mer et que j’ai regardé le ciel d’automne dans le ciel de Marseille et que j’ai admiré ce sublime contrejour du soleil que des nuages voilent, j’ai trouvé ce paysage-ci tellement beau que je n’avais plus rien à dire de plus, plus aucune raison de me plaindre de plus, plus aucune raison du tout. Heureusement que je vis ici, me suis-je fait remarquer. Et même si je pense beaucoup à Dublin en ce moment, Ulysses oblige, et même si je sais d’expérience que Dublin est une ville où je me sentirais bien vivre, le temps ici, un dimanche matin un peu nuageux, avec beaucoup de vent et un chaud-froid-sec-humide en guise d’atmosphère, parfait la vie. Il y avait bien ce mec beaucoup trop musclé qui sortait de l’eau avec ce petit slip de bain beaucoup trop petit mais si je l’ai vu, certes, je suis observateur, je n’y peux rien, je vois je vois je scrute j’observe, en le croisant, je ne lui ai pas fait le plaisir d’un regard que j’ai détourné vers la mer. C’est quand même beaucoup plus intéressant. J’ai marché le long du qu’est-ce que je disais déjà ? je ne sais plus Daphné belle enfant d’ans trois m’a interrompu littoral et puis une petite boucle pour prendre derrière le lion rouge l’avenue Joseph Vidal qui parallèle l’avenue de la Pointe rouge avant de bifurquer pour ramener vers Bonneveine, écart vers l’église dont les cloches sonnaient et dont le parking ne se remplissait pas pas assez de vieux pour aller à la messe, j’ai emprunté une traverse qui ne traversait rien n’en était pas une donc mais c’est moi qui l’ai appelée traverse pas le cadastre, il y avait des gens en vélo qui faisaient un course pour pour je ne sais pas pour quoi, j’avais chaud, j’ai transpiré, mais l’air était frais, chaud-froid de l’automne sec-humide, j’aime ce temps aussi, j’aime tous les temps des matins comme ce matin. Est-ce que tu vis quelque chose pour l’écrire ? Est-ce qu’il faut vivre quelque chose pour écrire ? Est-ce qu’il faut avoir quelque chose à écrire pour le vivre ? Pourquoi écrire et vivre seraient-ils distincts ? J’ai toujours dit j’écris comme je respire et ce matin, j’avais besoin d’air — écrire et marcher 2 en 1.

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13.10.18

Pas grand-chose à raconter ces derniers temps. Tellement la migraine que j’ai vomi le matin. C’était mardi. Nelly venait de partir pour Paris. Je n’avais jamais ressenti ça. Je ne sais pas si c’est l’orage de la veille et l’ampoule qui rend l’âme et le flash de l’autre ampoule que tu allumes dans le couloir pour compenser, aura visuelle, spectaculaire auraculaire, ou la lecture de Ulysses de Joyce, qui occupe le plus clair de mes journées autrement désœuvrées, je ne sais pas — les deux peut-être. Peut-être les deux, oui. Climatologie de l’esprit. Ulysses. Se perdre dans quelque chose qui te dépasse complètement, se noyer dans la langue de l’autre comme on ne pourrait pas se noyer dans un fleuve, la Liffey, disons la Liffey, parce que dans la langue c’est affaire de respiration, de rythme, de ne plus rien comprendre du tout, pas de surnager, surtout pas, de plonger entier, couler à pic, centaines de voix qui se croisent et au milieu desquelles le lecteur n’est pas certain de trouver sa place, ni même en vérité d’en avoir une. Qui te dit que tu es le bienvenu ? Pourquoi faudrait-il que tu sois le bienvenu ? Pas grand-chose à raconter, non : ne faut-il pas une chance que ce soit entendu pour dire quelque chose ? Parler dans le vide, est-ce encore parler ? Tellement pas en phase avec le monde que le bec est cloué, mutisme obligé, débats qui semblent stériles, insapides. Nuls (en un mot, il suffit). Mais pas envie de jouer au vieil acariâtre, ah ça non, les cheveux blancs suffisent à accabler la pauvre chose pensante que je suis de vieillesse. Mais quand même, guerre des sexes races religions et caetera, pas de place pour l’esprit, enfin pas le mien, les curés ont tombé la soutane mais ils règnent sur les âmes perdues au monde, décréteurs de moralité, pas manger les animaux, apôtres chevelus ou calvites de la fin du monde, gare au temps qu’il fait, de plus en plus chaud, bientôt la terre fondra, tâcherons du cataclysme, diseurs de mésaventures, pitres de l’apocalypse, bonimenteurs de vérité, toujours quelque chose à sauver, la planète désormais comme l’âme jadis, l’âme s’est extériorisée, dedans dehors, c’est tout, mais c’est la même rengaine, repentez ! recyclez ! création continuée de la culpabilité. En fait, trop de choses à dire, mais pas de place pour ça. Personne pour entendre. Quelques oreilles de-ci de-là et puis quoi ? désert surpeuplé, marmaille. Autant la fermer. Sauf que ce serait trop bête. Non que je croie qu’on entendra un jour — et ce serait quand, ce jour, en fait ? on part sur un jeudi ou vous préférez plutôt le week-end ? —, mais s’il faut céder tout le temps la parole, autant s’avouer vaincu. Dans le cul. De toute façon, quel esprit sain s’aventurerait à la télé ? autant livrer sa tête sur un plateau, non, plutôt crever. Au lieu de quoi, pas envie de mourir, même parler au mur, c’est mieux. Les mots résonnent dans le silence. N’est-ce pas le meilleur écho qu’ils puissent recevoir ?

742910 ces signes compris.

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6.10.18

whackfollolderah

La connerie est tellement partout que tu as l’impression d’être cerné. Réflexe d’autodéfense, manquerait plus que je sois cintré, dit Guillaume, tu te dis, mais non arrête d’être parano, ce n’est pas toi, personne ne s’intéresse à toi, ce n’est pas toi qui es visé. N’importe quoi. Sauf qu’en fait, si, bien sûr que si, tu as absolument raison, d’être parano et de reconnaître que ce n’est pas toi qui es visé, tu n’es qu’une donnée parmi d’autres, une goutte d’eau dans le nuage du big data et tu es cerné, on ne veut pas te laisser de répit, si tu ne désires pas ce qu’on te vend, on t’assaille, te pénètre, te laboure jusqu’à ce que tu abandonnes, renonces, jusqu’à ce que tu admires l’ignoble consensus qu’est devenue la réalité. Bam blâme. Ainsi : Agrégé de philosophie, ancien élève de l’ENS, il souffle à la (je cite) nouvelle star de la littérature française qui vient de dire que l’enfance c’est l’innocence et qui cherche ses mots en parlant de l’adolescence, oui c’est la fin de l’innocence, qui lui répond oui, elle, c’est ça. Excursion dans les très-haut du sublime où les étoiles tutoient les sommets de lavérité. C’est quoi lavérité ? Une tautologie pardi. Une phrase que tu as déjà entendue cent mille fois et qui a fini par s’imposer à toi, par la force même de sa répétition, l’enfance c’est l’innocence et l’adolescence la fin de l’enfance donc aussi la fin de l’innocence. Un point c’est tout. Et tout coule de source. Le simple fait que tu puisses avoir une idée différente des choses faits évènements est inconcevable alors que, par exemple, toi qui, comme un con, avant de parler des choses faits évènements, tâches d’en faire l’expérience, non mais quel con putain quel con !, t’en rends bien compte, toi qui es père d’une petite fille de trois ans, que l’enfance ce n’est pas l’innocence, surtout pas, plein d’autres choses faits évènements, mais pas l’innocence, vulgaire caricature, mais personne n’en a rien à foutre (combien de fois ai-je prononcé cette phrase, ces derniers temps ?), ce qui compte, c’est lavérité, la nouvelle star de la littérature vend des livres, et c’est tout ce qu’on lui demande. Ainsi : Le streetartiste qui découpe son œuvre après l’avoir vendue aux enchères un million et des poussières (passée une certaine somme, tout n’est que poussière) comme ça elle vaudra encore pus chère après. Tout ça, en une journée. Et après ? Après tout, tu pourrais vivre sans tout ça, mais est-ce que tu as le choix ? Assurément pas.

Pourquoi ?

Pourquoi ne te poses-tu jamais cette question : pourquoi ?

Lavérité contre lesfaussesniouses.

Hier, j’ai recommencé Ulysses de Joyce. Mais tranquille. En laissant la chance au texte de se couler en moi de couler dans moi de se répandre au-dedans de moi. Lui opposer une résistance minimale. Après que Daphné n’a pas dormi de la nuit, petit-déjeuner en tête-à-tête avec lui, ce matin. Les barrages culturels habituels anticharnels ne résistent pas au manque quoi ? non ! à l’absence de sommeil. Bam clame. Plus tard, Luke Kelly chante One two three four five hunt the hare and turn her down the rocky road all the way to Dublin whack follol de rah.

4.10.18

C’est vrai que c’est étrange, cette histoire. La première fois que je l’ai vu, nous venions d’arrêter politique des havanes, qui n’aura jamais été autre chose qu’un mort-né, il faut bien l’avouer, et j’avais cru à une plaisanterie de mauvais goût. Un point, c’est tout. J’avais signalé le faux à Twitter (pour un effet néant, pourquoi en aurait-il été autrement ?), bloqué le compte, et puis oublié. C’est hier que Samuel m’en a parlé pour me signaler l’existence de ce bot farceur qui twitte exclusivement sur le foot, a la tête de Samuel, le même prénom que moi, et exerce le métier sous-payé de « traducteur littéraire ». C’est étrange, cette histoire, c’est vrai, suis-je en train de me dire, peut-on être le double de deux personnes à la fois ? Est-il possible qu’un être (de fiction ou non) soit le double de deux personnes ? Rigoureusement, non. Pour qu’un être soit le double de deux personnes, il faudrait en effet que cet être possédât toutes les propriétés d’un des deux êtres dont il est le double et toutes les propriétés de l’autre être dont il est le double, sans priorité ni hiérarchie, il faudrait qu’il soit à la fois lui et moi, Samuel Monsalve et Jérôme Orsoni. Ce qui semble impossible. Et ce que, manifestement, cet être n’est pas, qui se contente d’exhiber quelques propriétés de l’un et quelques propriétés de l’autre — sa photo est celle de Samuel, son prénom, le mien, tous les tweets prononcent une même formule énigmatique « alai eduardo orsoni », par laquelle le mystère s’épaissit, et quant à sa qualité, traducteur littéraire, en toute honnêteté, ni Samuel ni moi ne le sommes, à deux peut-être le serions-nous, mais comment savoir ? — et d’en inventer d’autre, comme cette résidence à Paris-L’Hôpital, qui existe bel et bien, j’ai vérifié sur une carte. C’est l’hôpital qui se moque de la charité, entretemps, j’ai déménagé. Tout ceci, je me répète, certes, mais puis-je faire l’économie de la répétition ? non, je ne le crois pas, tout ceci je me répète, tout ceci est bien étrange. D’autant qu’on doit aller jusqu’au bout de l’enquête préliminaire et se demander, mais qui est responsable de cette mauvaise plaisanterie ? Les robots n’agissent pas encore seuls, ou du moins n’ont-ils pas un sens si aigu de la farce moqueuse, de l’ironie crasse comme la bêtise. Il doit donc y avoir quelqu’un derrière le robot, quelqu’un qui agit en secret, masqué, larvé derrière le robot. Mais qui ? Qui a suffisamment de temps à perdre ? Qui hait et admire si fort ? La première fois que je l’ai vu, cet être mixte, j’ai pensé que c’était Samuel. Enfin, c’est une hypothèse que j’ai envisagée. Mais je me suis dit que ce n’était pas possible. Ce n’est tout simplement pas son genre. Mais alors qui ? Moi ? Je sais que je peux être bizarre, mais à ce point, non. Et puis, je suis trop égocentrique pour accepter de partager quelqu’une de mes qualités avec un autre que moi, s’agirait-il de Samuel Monsalve. Mes propriétés sont uniques, c’est en tout cas ce que j’affecte de croire tout en sachant pertinemment que c’est faux, les propriétés sont les mêmes pour tout le monde, aléatoirement distribuées entre les membres de la population mondiale. Alors quoi ? Ou qui, plutôt ? Je ne sais pas. Mais j’ai une idée, enfin trois. À mon sens, il y a plusieurs explications possibles. Ou bien, c’est le double de Samuel Monsalve qui est derrière tout cela. Ou bien, c’est au contraire mon double à moi. Ou bien, mon double et son double se sont alliés dans l’univers parallèle au sein duquel ils évoluent pour mettre au point cette farce foireuse. Mais cela ne répond pas à la question de savoir pourquoi. Pourquoi nos doubles se sont-ils alliés pour créer un être hybride à tête de Monsalve et patronyme de moi ? Et pourquoi l’ont-ils envoyé sur Twitter tweeter ces graphèmes insensés ? S’agissait-il d’une tentative qui a échoué de conquérir le monde ? On peut le penser. On ne devient pas le maître du monde sur Twitter du jour au lendemain. Enfin, on ne le devrait pas. Mais qui sait ? Pas moi. On ne sait rien. On vit à l’aveuglette. Quelquefois, il arrive qu’on tombe sur quelque chose qui ressemble à un signe, un message, un indice. Quelquefois, il arrive qu’on tombe sur quelque faux compte Twitter, on se dit alors qu’on vient de mettre le doigt sur quelque chose, mais c’est du vent. Tout s’envole. Et si, par impossible, on apprenait le fin mot de l’histoire, on serait sans doute déçu. Mais pourquoi ? Pourquoi les gens font-ils cela ? Non, il vaut mieux ne pas répondre, se raconter des histoires bizarres et laisser les faits là où ils sont, enveloppés dans le brouillard fade de la réalité, là où les gens font n’importe quoi et sont récompensés pour ça.

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3.10.18

Ainsi, moins de vingt-quatre heures à Paris suffisent à me rendre malade. Preuve que mon métabolisme et l’écosystème de la ville ne font pas bon ménage. L’ont-ils jamais fait ? Je ne sais pas. Il faut bien croire que oui. Ou alors c’est la climatisation dans le train ? Ou alors le fait d’avoir croisé le sosie de Pierre Ducrozet dans ce même train ? À un moment, je l’ai vu, qui parlait avec un type dont le visage m’était familier et qui m’a semblé être un comédien, mais un comédien qui aurait eu un peu de succès à la télévision il y a longtemps et dont tu te souviens seulement parce que son visage est là, entraperçu entre deux fauteuils, entre deux trois quatre cent autres visages, dont celui d’une jeune femme avec des lunettes à la John Lennon. Est-ce qu’elle est connue, elle aussi ? Non, je ne crois pas. Enfin, c’est possible. Tout est possible d’autant que je ne connais pas les gens connus. De moins en moins du moins. Toutes ces histoires ne sont que des parasites. Des distractions. Je suis un mauvais lecteur et, par conséquent, c’est malheureux mais c’est ainsi, je suis aussi un mauvais ami, j’aurais dû lire ce livre de Pierre Parlant il y a des mois déjà. Mais était-ce le temps qu’il faisait ? Était-ce moi qui n’étais pas disponible mentalement pour le lire ? Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, j’ai ouvert Ma durée Pontormo il y a quelques jours, avant de partir à Paris, et je ne l’ai pas refermé depuis, j’en ai ingurgité quelque deux cents pages dans le train. C’est un livre merveilleux. D’une grande intelligence et d’une profondeur de sentiments rare. Trouvé-je. Du coup, nous passerons les vacances de la Toussaint à Florence avec Nelly et Daphné. Même s’il me reste encore un manuscrit de Pierre à lire. Le temps viendra. Question de kairos. Parlons-nous de kairos ensuite avec Guillaume Vissac à la brasserie le Tarmac, où j’ai déjeuné d’une salade avec des toasts de chèvre chaud qui ne méritaient pas tant d’attention ? Je ne le crois pas. Ce qui m’a étonné en sortant de la gare de Lyon, par exemple, c’est cet homme plus jeune que moi (remarque comme ils sont de plus en plus nombreux, les hommes plus jeunes que moi) qui portait manteau et écharpe. Plutôt que de me dire qu’il exagérait, j’aurais dû me douter que quelque chose n’allait pas. Mais j’étais trop ému par les rues de cette ville où j’ai vécu douze ans et où je n’avais pas remis les pieds depuis l’an dernier. 1er octobre. Le lendemain, trois ans plus tôt, Daphné naissait à la maternité de Port Royal. Un peu plus tard, j’irais prendre le mur où le nom est inscrit en photo. En attendant, avec Guillaume, je n’arrête pas de me plaindre, que ça ne va pas, que ça ne marche pas, que ce n’est pas comme je voudrais, comme ça devrait être. Sauf quand je lui parle de sa traduction du Chien du mariage d’Amy Hempel, qui est sur la liste du Prix de la SGDL, même si je n’arrive pas à dire précisément ce que j’en pense. Parce que la narration flotte dans une sorte d’éther sans réelle relation de cause à effet qui rend ces courts textes si beaux. Est-ce cet éther-là qui rend la littérature plus belle que la vie ? Enfin, la possibilité de cet éther-là ? Question con, je crois. Oh oui, très con. Comme s’il y avait une différence entre la vie et la littérature. Tout peut devenir de la littérature. Tout peut devenir de la vie. Ce qui est beau, c’est la possibilité que l’une se convertisse dans l’autre et la réalité occasionnelle de cette conversion. Que cette conversion ait lieu, n’est-ce pas ce qui me rend si heureux ? Non, pas seulement. Pas seulement, évidemment. Ce que je retiens de ce séjour à Paris ? Je ne sais pas, rien. Il n’y a rien à retenir d’un tel séjour. Qui, en fait, n’existe probablement pas. Ou n’a pas duré suffisamment longtemps pour atteindre à une quelconque dignité existentielle. Il est en quelque sorte voué à disparaître dans une sorte de décharge ontologique, là où s’en vont les morceaux d’existence qui sont tombés dans le néant. Dans quelques années, je me demanderais où ces événements se sont déroulés et je ne parviendrais pas à les situer dans l’espace ni le temps. Dans le livre toscan de Pierre, on peut lire la fascinante litanie des repas de Pontormo. On trouve aussi cette déclaration de Zanzotto qu’on avait déjà pu lire dans les Courtes habitudes : « la météo est le dernier refuge des dieux » (se trouve-t-elle encore dans le livre sur Warburg ?), dans l’idée peut-être d’une manière de météorologie généralisée, le relevé de tous les flux, corporels compris, entrant sortant, ce que Pierre appelle, si je comprends bien, le régime de Pontormo. Le temps qu’il fait, ce qu’on mange, comment on fait les couleurs, le laps qui sépare encore de la mort. Est-ce que je comprends bien ? S’agit-il de (bien) comprendre ? C’est beaucoup plus simple que ça, je crois. Pas d’ordre dans les idées, on l’aura remarqué. Rien qu’une rhapsodie. C’est le coup de froid qui veut ça. Il faudrait ranger ça dans des catégories, mais il faudrait encore pouvoir discerner. Impossible. Je ne devrais même pas écrire. Ce que j’aime dans mes conversations avec Samuel Monsalve, c’est qu’elles finissent toujours par ressembler à des plans de révolution esthétique, éthique et politique. C’est systématique. Mais ce n’est pas lassant, bien au contraire. C’est stimulant. Comme un esprit en ébullition permanente. La vérité, la seule vérité, c’est que je suis fatigué.

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28.9.18

Ce que j’aimais le plus, et qui me manque le plus, peut-être, dans notre seconde vie parisienne, la vie parnassienne, c’est d’être un piéton. Tout faire à pied, ou presque, un peu de bus, rarement de métro, presque jamais de rer. Je sais que ça ne correspondait pas du tout à la façon dont vivent les Parisiens, mais je n’en ai jamais rien eu à foutre des Parisiens, moi, j’aimais marcher dans les rues. Nous marchions pendant des heures, avec Nelly. Dès que nous en avions l’occasion. C’était bien. Et non, je n’ai rien à dire de plus intelligent.

Qu’est-ce qui est digne d’être écrit ? — Rien. N’importe quoi. Tout.

La plus belle petite fille du monde n’a pas tenté d’assommer son père, aujourd’hui.

Note la différence entre les livres : ceux qui te donnent envie d’arrêter d’écrire immédiatement à l’opposé de ceux qui te donnent envie d’écrire encore toujours. Mais comment savoir lesquels aimer et lesquels haïr ?

Cherche un livre à lire, à aimer, bêtement, béatement, surtout pas à écrire. Surtout pas.

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27.9.18

Depuis quoi ? dix ? quinze jours ? deux fichiers ouverts en permanence sur l’ordinateuràgenoux que je n’éteins jamais ou sauf quand je ne peux pas faire autrement je redémarre. Depuis quatre jours (exactement, cette fois), un troisième, qui augmente à raison de 10000 signes espaces compris minimum par jour. Je ne sais pas dans combien de temps il va s’autodétruire lui aussi. Je lui ai fixé une date limite inférieure, mais est-ce qu’il tiendra jusque là, qui peut le dire ? Pas moi ? Dieu alors ? N’est-ce pas la même personne ?

Sur le petit meuble bas à roulettes ouvert en matière plastique transparente, les livres à lire pour le prix. Il ne faut pas se laisser induire en erreur par les apparences, si les piles bougent, pas grand-chose à en tirer. Je ne sais pas si c’est moi qui n’ai de goût pour rien en ce moment — c’est fort probable — ou si c’est simplement que ce n’est pas bon, pas bon du tout. Oh, il y a bien un livre qui sort du lot, mais suis-je objectif ? Me demande-t-on d’être objectif ? Me demandé-je d’être objectif ?

Dans le livre que je suis en train d’écrire. Non, décidément, ce n’est pas une phrase que j’ai envie d’écrire. Je préfère dire qu’en ce moment je regarde BoJack Horseman, mais que je ne sais pas trop pourquoi. Pour confirmer la nullité absolue de l’existence ? Parce que je suis merdique ? Parce que je n’ai pas la moindre idée de ce que je pourrais bien faire d’autre du temps que je passe à regarder ? Qui peut bien en avoir quelque chose à foutre ? Même le déconstructionnisme est ringard. Back in the 90’s I was in a very famous TV show. Je préfère quand c’était Thelonious Monk ou Muddy Waters qui tournaient en boucle dans ma tête. Ceci dit. Est-ce que ce monde est sérieux ? Qui posait cette question, déjà ?

Nelly me dit de lui envoyer le fichier de la Vie sociale pour l’envoyer à quelqu’un qui l’enverra peut-être à quelqu’un. C’est confus. Quand je lui pose des questions à ce sujet, je m’y prends mal, comme tout le temps, ou presque, alors elle le prend mal, quoi de plus normal ? Je lui envoie le fichier avec un Objet débile À ouvrir avec précaution et un laconique Je t’aime. Qu’est-ce que je peux écrire de mieux ? Mes mémoires ? (Rires enregistrés)

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