27.9.18

Depuis quoi ? dix ? quinze jours ? deux fichiers ouverts en permanence sur l’ordinateuràgenoux que je n’éteins jamais ou sauf quand je ne peux pas faire autrement je redémarre. Depuis quatre jours (exactement, cette fois), un troisième, qui augmente à raison de 10000 signes espaces compris minimum par jour. Je ne sais pas dans combien de temps il va s’autodétruire lui aussi. Je lui ai fixé une date limite inférieure, mais est-ce qu’il tiendra jusque là, qui peut le dire ? Pas moi ? Dieu alors ? N’est-ce pas la même personne ?

Sur le petit meuble bas à roulettes ouvert en matière plastique transparente, les livres à lire pour le prix. Il ne faut pas se laisser induire en erreur par les apparences, si les piles bougent, pas grand-chose à en tirer. Je ne sais pas si c’est moi qui n’ai de goût pour rien en ce moment — c’est fort probable — ou si c’est simplement que ce n’est pas bon, pas bon du tout. Oh, il y a bien un livre qui sort du lot, mais suis-je objectif ? Me demande-t-on d’être objectif ? Me demandé-je d’être objectif ?

Dans le livre que je suis en train d’écrire. Non, décidément, ce n’est pas une phrase que j’ai envie d’écrire. Je préfère dire qu’en ce moment je regarde BoJack Horseman, mais que je ne sais pas trop pourquoi. Pour confirmer la nullité absolue de l’existence ? Parce que je suis merdique ? Parce que je n’ai pas la moindre idée de ce que je pourrais bien faire d’autre du temps que je passe à regarder ? Qui peut bien en avoir quelque chose à foutre ? Même le déconstructionnisme est ringard. Back in the 90’s I was in a very famous TV show. Je préfère quand c’était Thelonious Monk ou Muddy Waters qui tournaient en boucle dans ma tête. Ceci dit. Est-ce que ce monde est sérieux ? Qui posait cette question, déjà ?

Nelly me dit de lui envoyer le fichier de la Vie sociale pour l’envoyer à quelqu’un qui l’enverra peut-être à quelqu’un. C’est confus. Quand je lui pose des questions à ce sujet, je m’y prends mal, comme tout le temps, ou presque, alors elle le prend mal, quoi de plus normal ? Je lui envoie le fichier avec un Objet débile À ouvrir avec précaution et un laconique Je t’aime. Qu’est-ce que je peux écrire de mieux ? Mes mémoires ? (Rires enregistrés)

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22.9.18

Pourquoi les éditeurs s’entêtent-ils à adresser aux auteurs dont ils ne veulent pas publier les livres ces inutiles courriers dans lesquels un être anonyme ou abstrait (le comité littéraire, les éditions pol) te répond — c’est ce que j’ai lu dans le courrier que j’ai laissé dans la boîte aux lettres ce matin avant de le foutre à la poubelle dans quelques jours — que, ne publiant pas beaucoup de livres, le tien ne saurait trouver place dans leurs collections ? Qui peut bien écrire des phrases si bêtes, niaises, médiocres, insipides, inutiles, et jetables, par conséquent ? Quel intérêt de parler si c’est pour ne rien dire ? C’est une maladie, me semble-t-il, comme s’il fallait toujours avoir quelque chose à dire. Mais non, moi, il y a d’innombrables sujets sur lesquels je n’ai rien à dire. Absolument rien. Le salut passe par là. Chez Grasset, on racontait qu’Yves Berger répondait aux mauvais manuscrits qui lui étaient adressés Monsieur, vous êtes à la littérature ce qu’un cul-de-jatte est à la course à pied, qui a au moins le mérite de faire preuve d’un peu d’esprit et de talent, à défaut de cette fausse et néfaste politesse, qui n’est rien, qu’un écran administratif et impersonnel pour ne pas avouer qu’on ne t’a pas lu ou que ce que tu fais, c’est de la merde. Le mépris le plus lisse du monde.

Asie, Asie, Asie chante Teresa Berganza sur une mélodie de Ravel / Klingsor. Au début. Meilleur remède que je connaisse (avec le soleil qui devient plus pâle après que l’été a passé). Et puis, à la fin : Je voudrais voir des assassins souriant Du bourreau qui coupe un cou d’innocent Avec un grand sabre courbé d’Orient ; Je voudrais voir des pauvres et des reines ; Je voudrais voir des roses et du sang ; Je voudrais voir mourir d’amour ou bien de haine, Et puis, m’en revenir plus tard Narrer mon aventure aux curieux de rêves, En élevant comme Sindbad ma vieille tasse arabe De temps en temps jusqu’à mes lèvres Pour interrompre le conte avec art… Immoral orientalisme.

Méditerranée. — Cette lumière, unique au monde, cette lumière qui est la lumière de la vie et du bonheur. Qui s’imprime sur tes perceptions. À travers laquelle, tu vois ; — même dans le noir. Même dans le noir.

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21.9.18

Comme la manivelle m’est restée dans la main hier soir, j’ai passé la matinée à attendre que quelqu’un vienne réparer les dégâts. Maintenant encore, j’ai du mal à comprendre la logique, sinon la chronologie, des événements, mais c’est ainsi que cela s’est passé. Comme je n’arrivais pas à me concentrer, mon esprit étant occupé à attendre quelqu’un qui ne venait pas mais finirait bien par venir (on n’imagine pas à quel point c’est vaste, vague, flou et complexe, le concept de dans la matinée), j’ai regardé un film intitulé les Grands esprits, lequel n’a de grand que le mot dans le titre, et qui est en fait une pochade pleine de bons sentiments républicains, sur un vieux blanc professeur à Henri IV qui, suite à un quiproquo (il pense qu’il a une touche avec une nana qui travaille au ministère de l’Éducation nationale), se retrouve muté dans le 93, et finit par se lier d’amitié avec un petit noir, qu’il sauve de l’échec scolaire après avoir largement contribué à l’y pousser. Bref, à la fin, j’ai failli pleuré, mais non, j’en avais simplement marre d’attendre quelqu’un qui finirait bien par venir, mais quand ? ah ça, quand ? nul ne le sait, je crois que mes nerfs ont lâché (en plus dans le noir, le volet roulant étant déroulé). Pour passer le temps, aussi, je suis descendu chercher le courrier. Et c’est là que j’ai trouvé une lettre de refus signée le comité littéraire, tout aussi invisible que l’autre mais nettement moins ancré à gauche, qui m’expliquait que « malgré des qualités littéraires », il n’allait pas publier ma vie sociale parce que ça ne correspond à ce qu’il recherche en ce moment. Il y a vingt ans peut-être ou dans cinquante, est-ce que c’est ce que je dois supposer ? Possible. Mais non. Je ne crois pas. En tout cas, je jure que c’est ce que j’ai pensé, et c’est la preuve que j’ai infiniment mauvais esprit, je me suis dit, heureusement qu’il ne refuse pas mon manuscrit malgré ses qualités charcutières, ce serait étrange, de refuser de publier un cochon. Un cochon peut-il écrire un livre ? Pourquoi pas ? Ne soyons pas bêtement spécistes. Ensuite, le réparateur de volet roulant de balcon est venu et je n’ai plus eu le temps de penser à ces histoires de charcuterie littéraire. Et je crois que c’est tant mieux. Quelquefois, je me dis que ce manuscrit doit être horriblement mauvais pour que tout le monde s’acharne à le refuser, mais je n’arrive pas à m’en persuader. C’est dommage, me dis-je à présent, c’est dommage parce que, si je parvenais à me persuader que ce manuscrit est horriblement mauvais et que, par suite, ce manuscrit n’est pas et ne pourra jamais être un livre, je m’empresserais d’effacer le fichier et de faire comme s’il n’avait jamais existé, mais non, je n’y parviens pas, et je crois, finalement oui je le crois, je crois que c’est là tout mon malheur : ne pas parvenir à détruire ce que j’ai créé, alors que la clef du bonheur, j’y pense à présent que j’écris, la clef du bonheur est sans doute là, dans la destruction de toute création, non pas dans l’incendie, l’explosion, ni même la décharge électrique qui efface le fichier, mais dans le vide qui survient ou souvient, je ne sais pas comme il faut dire, disons qui souvient, dans le vide qui souvient après que la destruction a eu lieu, et le calme par conséquent, oh oui, le grand calme, l’apaisement, la paix de l’esprit dans le néant, le vide. Évidemment, je suis tout à fait incapable de ce genre de sentiment apaisé par le vide, je suis passablement occidental, catholique même, sans doute, qui ne puis m’empêcher de souffrir, et de confesser que je souffre. C’est horrible, d’être catholique, on ne peut jamais vraiment se taire, les latins sont les pires des catholiques, d’ailleurs, ils ont toujours quelque chose à dire, et si leur mère est morte, en plus, trop tôt, en plus, comme c’est mon cas, pauvre de moi, c’est l’enfer, ils ne la ferment jamais, et sont incapables de la fermer, qui plus est. Impossible de se taire. Toujours quelque chose à ajouter. Toujours quelque chose à raconter. Il faut parler, parler, parler. Écrire, immense logorrhée, tout coule du moment qu’on peut le dire, tout coule du moment qu’on peut en parler, si je peux en parler, alors il n’y a pas de raison que cela s’arrête de couler un jour. Si ça s’arrête de couler, je le sais, je me noie. À mort mon catholicisme, moi qui ne suis même pas baptisé, c’est l’enfer sur terre et partout ailleurs. L’enfer à mort. L’amour aussi.

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18.9.18

Chut. Comme dans se taire, voilà qui est toujours plus facile à dire qu’à faire, non ? Comme si, face au choix de parler ou de se taire, on choisissait toujours de parler. Et puis, chut, c’est déjà dire quelque chose. Ou alors est-ce que je suis fatigué ? Peu dormi. Moi qui voulais ne faire que ça. Daphné qui nous a rendu la nuit impossible. On voudrait ne jamais se séparer. Et pourtant, il le faut. Dormir. Partir. On se retrouve et puis il faut recommencer.

J’ai repris la lecture de la Montagne magique. Enfin, repris, non, recommencé du début. C’est quoi ? La troisième fois ? Oui, je crois que c’est la troisième fois. Je note en lisant des noms de marques Maria Mancini, Gruaud Larose, des expressions l’éternité et trois jours, des phrases — Il n’y a pas du tout de temps », dit Hans Castorp, la langue pâteuse. Je n’ai rien à dire de plus. En ce moment, c’est dans ce livre que je voudrais m’assoupir pour n’en plus jamais sortir.

Suicidaires sans suicides.

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17.9.18

41 aujourd’hui.

Ce matin, après que Nelly est partie pour conduire Daphné à l’école, j’ai fait le ménage et puis je suis allé courir. Pour être tout à fait honnête, j’aurais préféré rester au lit, ne rien faire du tout, ou alors uniquement dormir, mais j’étais déjà debout. C’est le projet que j’ai formé hier, dimanche, pour cette semaine qui vient, d’ailleurs : dormir. J’aimerais presque ajouter que c’est le projet que j’ai formé pour la vie qui vient, ou ce qu’il en reste, mais peut-être qu’après avoir tant dormi, une semaine ou presque, j’aurais envie de me réveiller et de faire quelque chose de ma vie. Je ne crois pas. Je suis déjà en train de faire quelque chose de ma vie. Le seul problème, c’est que ce quelque chose-là ne marche pas. Et moi, je ne crois pas avoir envie de faire autre chose. Non. J’y pensais à l’instant même, en écrivant à Christian, dont c’est aussi l’anniversaire aujourd’hui : j’ai toujours pensé qu’arrêter d’écrire se ferait à la suite d’une décision de ma part, et que ça aurait de l’allure, que ce serait comme une manière de feu d’artifice, mais non, non plus, non, je vais continuer dans l’indifférence quasi générale. S’il suffit de traverser n’importe quelle rue pour trouver du travail, pourquoi ne suffit-il pas de traverser cette même rue quelconque pour trouver un éditeur ? Question stupide, évidemment, comme l’origine d’où elle provient. Mais n’est-ce pas l’époque qui est comme ça, stupide ? Comme moi. Je ne sais pas.

Le ciel, cependant qu’il brûlait, était magnifique.

Qu’est-ce qu’un mystère ? me demande Daphné.

Je voudrais m’assoupir dans un livre et n’en plus jamais sortir.

Comment appelle-t-on la femelle du génie ? La génisse ?

Chut.

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14.9.18

J’ai la certitude que les travaux de l’autre côté du boulevard ne finiront jamais. J’ai la certitude que ces travaux ne sont pas destinés à finir mais au contraire à durer éternellement. Pourquoi ? Pour maintenir l’illusion de la richesse. Qu’est-ce qu’ils construisent ? Une résidence de standing et un centre commercial haut de gamme. Le dernier qui a été construit à Marseille le dernier en date est désert. Mais ce n’est pas le but d’un centre commercial d’être plein, ni d’un résidence de standing d’être habitée, ni des travaux de s’achever. Non, le but, c’est de faire croire qu’il y a quelque chose à vendre et des gens pour acheter. Or c’est faux — il n’y a plus que des robots. Sinon pourquoi te demanderait-on de prouver que tu n’en es pas un ? Comment prouver que tu n’es pas un robot ? Si je m’ouvre les veines et que je montre le sang qui coule, est-ce que cela prouve que je ne suis pas un robot ? Non, cela prouve uniquement que tu es un robot sophistiqué, un humanoïde de dernière génération. On ne te demande pas de prouver que tu n’es pas un robot pour savoir si tu es ou non un robot. On te demande de prouver que tu n’es pas un robot parce que tu es un robot et que si tu passes le test prouvant que tu n’en es pas un tu vas croire que tu n’en es pas un et continuer à vivre ta vie de robot comme un robot qui s’ignore. Le parfait robot, quoi. L’idée d’être un humanoïde sophistiqué ne me déplaît pas. Mais où sont passés les humains ? Que leur est-il arrivé ? Quelqu’un le sait-il qui refuse de d’exprimer à ce sujet ? Ou bien a-t-il été assassiné ? Mais quelqu’un d’autre le sait forcément qui a fait assassiner celui qui savait et s’apprêtait à parler. A-t-il été assassiné lui aussi ? C’est infini. Comme prouver que je ne suis pas un robot. Si je devais prouver que je ne suis pas un robot, je n’y parviendrais pas non plus, l’humanoïde sophistiqué que je suis étant indiscernable des humains qui n’existent plus. Peut-être que les humains n’ont jamais existé, qu’il n’y a jamais eu que des robots. Mais qui nous a fabriqué ? Que ces questions sont compliquées ! Je n’arrive pas à penser. Les robots pensent-ils ? Si je n’arrive pas à penser, c’est peut-être que je suis un robot. Ou bien est-ce le bruit des travaux ? Les travaux qui n’en finissent pas, n’en finiront jamais. Daphné aime les travaux. Pas le bruit, non. Elle aime les travaux parce qu’elle peut regarder les grues dans le ciel de l’autre côté du boulevard la nuit au lieu d’aller se coucher. Les robots ont-ils des enfants ? Pourquoi n’en auraient-ils pas ? Je ne crois pas que je sois un robot. Les robots travaillent tout le temps. Même le dimanche. Pourquoi faut-il travailler ? Même le dimanche ? Pour produire de la richesse, de la croissance, de la prospérité et du bonheur ? Non. Pour entretenir l’illusion de la richesse, de la croissance, de la prospérité et du bonheur. Alors qu’il n’y a plus que des robots qui travaillent tous les jours. Même le dimanche. Les travaux ne finiront jamais. Et Daphné aura toujours une bonne raison de ne pas aller se coucher à la nuit tombée. Le bruit est insupportable. De toute façon, même si les travaux devaient se terminer, ce qui finira bien par arriver, Daphné aurait encore une bonne raison de ne pas aller se coucher à la nuit tombée : la roue électrique colorée qui tourne dans des jeux de lumière bariolés. Elle tourne sur elle-même. Malheureusement, elle tourne. Si Galilée avait su, il n’aurait rien dit. Tout est de sa faute. C’est à cause de Galilée que les humanoïdes robotisés ont remplacé les humains. L’obsession du progrès. Elle tourne sur elle-même. Elle tourne en rond. S’il avait su, Galileo Galilei, ne se serait pas réjoui. Il aurait déploré sa découverte. Brûlé ses travaux. Et malheureusement, elle tourne, aurait-il dit.

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13.9.18

L’immense majorité des écrivains, la rentrée littéraire, ils ne la verront jamais qu’à la télé, où des émissions convenues donneront la parole à de vieux croutons ou de jeunes louves, tous également assoiffées du stupre moqueur de la célébrité sans délai, et peut-être est-ce mieux comme ça, parce que tu sais non ? que de toute façon ce n’est pas pour toi non ? je veux dire enfin tu te vois toi aller faire semblant de discuter avec un faux beau photogénique au sujet d’un concept que tu sais être foutu ou, du moins, n’avoir cours que sur les plateaux de télé, seul endroit où on en parle encore sans éclater de rire, sans même une petite pointe d’ironie, bavasser à propos de la littérature comme si c’était quelque chose qui avait cours de toute éternité, la littérature, qui était là de toute façon, ils parlent de la littérature comme d’aucuns parlent de l’état, ils te foutent une énorme majuscule devant ça et s’imaginent que c’est suffisant pour grimper les degrés qui conduisent du monde commun des mortels qu’on ne verra jamais à la télé aux hauteurs sublimes où les stars se confondent avec les étoiles ? Parler de la littérature au moment de la rentrée littéraire a quelque chose d’écœurant, comme trop d’édulcorant dans la nourriture, tu ne sens plus rien, plus rien n’a de goût si ce n’est celui d’un sucre plastique, chimie de la médiocrité, malsaine nourriture, et pourtant tu manges quand même, mange, c’est tout ce que l’on attend de toi. Mange et tais-toi. C’est le père avec une majuscule, grande en proportion inverse de la taille de son vier, qui parle, l’état, la littérature, papa, l’autorité, l’art, et caetera parlent tous de la même voix. Ce sont une seule et même voix. Et si c’était maman qui parlait, elle dirait la même chose. Ne te méprends pas. Tout le monde est sur la même longueur d’ondes. Les femmes ne valent pas mieux que les hommes, ne te laisse pas abuser. Elles étaient simplement dominées. Mais tout rentrera dans l’ordre. La majuscule portera sur une autre lettre, mais elle sera toujours là. En tête du mot. À la tête du langage. Elle est ancrée si profondément dans nos façons de penser que changer de sexe ne changera rien. Il faut des hiérarchies qui nous précèdent, sinon nous sommes perdus. Dans un monde sans parcours fléché, sans itinéraire balisé, sans lisibilité, sans verticalité, comment pourrions-nous nous y retrouver ? Nous sommes si petits, si faibles, si misérables. Minuscules. Elles ne vendent pas de livres, les minuscules. Elles ne deviennent pas millionnaires, les minuscules. Elles ne font pas de de bons supports de communication, les minuscules. Elles ne peuvent pas produire de produits dérivés, les minuscules. On ne dérive rien d’une singularité. Les entités abstraites (le grandécrivain que Robert Musil mit au jour au début du XXe siècle dans l’Homme sans qualités), il suffit de les incarner, un peu de chair, et voilà, elle est là, la grande dame de la littérature, pas la peine de chercher bien loin, non non, il suffit de prendre quelqu’un qui existe déjà. Tout est là, dit la majuscule, des petites à mon image, il n’y a qu’à se baisser pour les ramasser. Minuscules. Sauf que voilà, ce que Musil n’avait pas prévu, lequel était encore un homme de l’époque du génie, un homme qui assistait au spectacle apocalyptique du génie qui se fane, ce que Musil n’avait pas prévu, et ne pouvait pas prévoir, logiquement, c’est que le grandécrivain, plus rien ne le distinguerait du grandattaquant, si ce n’est le nombre des millions qu’ils génèrent respectivement. Du point de vue des essences, il n’y a pas de différence. La différence, c’est que le grandécrivain devra toujours s’effacer devant le grandattaquant. Même le plus lourd des grandsécrivains ne pèse rien face au dernier des grandsattaquants. Une fois que tu rentres dans le jeu, il faut en suivre les règles. De son temps, Musil découvrait qu’un cheval de course pouvait être un génie. Il n’imaginait pas que ce même cheval de course devait un jour devenir le vrai génie et que le génie du passé — disons Beethoven — serait imité par une intelligence artificielle qui ferait le travail d’aménagement esthétique du monde à sa place — plus mieux et moins cher. L’homme qui court à plus de 30 km/h sur un terrain de foot — le cheval de course génial de Musil — écrasera toujours les poncifs de l’écrivain sur un plateau de télé. Écrivain qui, d’ailleurs, n’a d’autre choix que d’admirer le grandattaquant qu’il sait lui être supérieur. Pas question de mettre en question la hiérarchie grâce à laquelle tu adviens à l’existence : il faut s’incliner devant plus grand que soi. Chaîne alimentaire ou bien chaîne du livre, descendant l’échelle, le grandécrivain peut librement écraser de son pied faussement distrait l’écrivain tout court, qui lui-même massacre légèrement les minuscules qui ont le malheur d’encore traîner leurs sales livres informes et inachevés dans les bas-fonds de la République des Lettres. Minuscules minuscules qui parcourent le monde leur petit portable sous le bras. Lettres qui errent dans un monde sans marquage du terrain. Quantités négligeables. Adieu.

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12.9.18

Qu’est-ce qui passe par la tête de cette jeune femme qui, suite à un accrochage de voitures dans un rond-point, mineur, banal, sans gravité ni réel intérêt, et après avoir échangé quelques mots pour dire, elle, qu’elle n’y était pour rien, et moi qu’elle y est bien pour quelque chose, prend la fuite ? Tu baisses la tête et quand que tu la relèves, plus personne. Tu cherches un regard compatissant, sympathique, simplement humain, mais personne n’est là pour toi, tu es seul au milieu d’un rond-point hideux, un tas de ferraille sans vie à tes côtés. Elle est partie sans prévenir. Le fou, le délinquant, aux yeux de l’humanité qui ne te regarde pas mais pourrait te voir, c’est toi. Toi qui gênes la circulation alors que ton seul tort, ton seul délit, que dis-je ? ton seul crime, c’est de t’être comporté comme quelqu’un de civilisé. Malheureux ! Qui se comporte comme quelqu’un de civilisé ? Personne. Qui se comporte comme quelqu’un de civilisé est faible, solitaire, méprisable, écrasable. Pauvre piéton involontaire dans le cauchemar mécanique de la ville la plus embouteillée de France — aux heures de pointe. Je voudrais dire à la Cour que je ne voulais pas descendre de voiture, mais il fallait bien que je sache, que je regarde, que je mesure l’ampleur des dégâts, avant de descendre, comment aurais-je pu savoir que ce n’était rien ? Presque rien, si peu. Même pas froissée, la tôle. Quelques éraflures tout au plus. Et puis, il fallait bien se parler. Oui, je sais, et je veux le dire à la Cour, je sais que c’était une erreur, une faute même, mais nous ne pouvons tout de même pas nous entretuer sans autre forme de procès. Qu’est-ce qui lui est passé par la tête à cette jeune femme ? Quelque chose de trop. Peut-être que ça a débordé. Elle a profité d’une seconde d’inattention de plus de ma part pour fuir. Mais fuir quoi ? En rentrant de chez mon père avec Daphné, que j’étais allé chercher en ce mercredi sans école, rien de particulier à signaler. Comme à l’aller en somme, à peu de choses près. Ensuite, je crois que j’ai pensé à une fleur que j’avais prise en photo quelques jours plus tôt. À Paris, je m’en souviens, je prenais des tombes en photo au cimetière du Montparnasse. À Marseille, je ne prends pas que des fleurs en photo, non, ce n’est pas vrai, il n’y a pas que des fleurs dans la ville la plus embouteillée de France, mais les bignones sont si belles. Si belles. Qui se souvient de Jean-Paul Bignon ? Personne, mais on peut encore admirer les fleurs qui portent son nom. 1751 bignone (Encyclop. t.2). Dér., sous la forme lat. bignonia, francisée en bignone, du nom de Jean-Paul Bignon (1662-1743), prédicateur du roi, membre de l’Académie fr., en l’honneur duquel Tournefort, dont il était le protecteur, dénomma la plante, me dit le Trésor de la langue française.

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10.9.18

C’est désespérant, non ? Quoi ? L’existence. Ah. Je ne sais pas. Ça dépend. Évidemment, ça dépend. Enfin, ça aussi, ça dépend. Mais vraiment, c’est désespérant. Ce matin, en faisant le ménage, je me suis fait la remarque que je faisais bien les choses et que j’aimais bien les choses bien faites. Ce qui ne signifie logiquement pas que je ne rate jamais rien, au contraire, mais je fais bien les choses, même les ratées, quand je les rate, c’est une erreur, ce qui arrive, forcément, du moment qu’on fait des choses. Par suite, me suis-je dit ensuite, par suite, la bonne explication, c’est que les gens n’en ont tout simplement rien à foutre de ce que je fais. Pas de chance, en quelque sorte. Je fais ce que je fais, c’est bien et je le fais bien, mais les gens s’en tapent. C’est le sens d’une réponse qu’on m’a faite à la vie sociale, c’est bien, l’écriture et tout, mais ça ne m’intéresse pas. Quant à la question de savoir ce qui les intéresse, les gens que je n’intéresse pas, je n’ai pas la réponse. Et je n’ai pas non plus envie de la chercher. Pourquoi faudrait-il que je m’intéresse à ce à quoi s’intéressent des gens que je n’intéresse pas ? Question de fou, non ? De fou, je ne sais pas, mais pas loin. Pas loin. En fait, je ne m’intéresse même pas à ce que je fais, je ne me pose pas la question du sujet, par exemple, je n’accumule pas des tonnes de documents dans lesquels je me fraye ensuite un chemin pour dire ce que je suppose que j’ai à dire et qui va intéresse les gens. J’écris. Des livres ou pas. Sur le papier ou sur internet. Je ne fais pas la différence. J’écris. Et ça n’intéresse personne. Enfin, personne, tu exagères. Pas grand-monde, oui, pas grand-monde, tu as raison. Comme j’aime bien faire les choses bien faites, je ne me suis pas jeté par la fenêtre. Ce qui aurait pu être une conséquence existentiellement logique de la suite des remarques que je venais de me faire à moi-même. Je ne me suis pas arrêté de frotter non plus, non, j’ai continué. Et comme il faisait chaud — chaleur lourde, moite —, j’ai continué de transpirer. Et je me suis dit que c’était bien de bien faire les choses même si personne n’en avait rien à foutre. Tu vois, aurais-je pu me dire, je ne me le suis pas dit à ce moment-là, mais je me le dis à présent, tu vois, ce n’est pas parce que personne n’en a rien à foutre que tu fasses le ménage que tu arrêtes de faire le ménage. Il faut que le ménage soit fait. Alors je fais le ménage. Écrire, c’est pareil. Je crois que c’est une bonne morale — plutôt que de vouloir faire des choses qui marchent, vouloir faire marcher les choses. Comme Socrate le disait à peu près à Gorgias tu sais, il vaut mieux que tu sois en désaccord avec tout le monde plutôt qu’en désaccord avec toi-même.

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9.9.18

Les boulangers ne sont pas (nécessairement) des boulangers.

Apologue. (Film muet.)

Il est trop tard. Il est trop tard pour le jour. Il est trop tard pour la nuit. Il est trop tard pour la vie. Je ne sais pas pourquoi j’écris. Quelque chose ne va pas. Chez moi. Manière de parler. Manière de vivre. Regarde le plafond plus de cinq minutes et deviens fou. Ou alors la tête te tourne et tu vomis. N’est-ce pas la même chose ? Mais bien sûr que c’est la même chose. Tout est la même chose que tout. Tout est la même chose que rien. Dis-toi bien une chose, une phrase, une sentence, n’importe quoi, peut-être pas une chose, non, mais dis-toi bien ceci : quand il est trop tard pour tout, il n’est pas trop tard pour écrire. Quelle heure est-il ? Trop tard. Si tu y réfléchis bien, tu t’aperçois qu’il y a une part infime d’obscurité et une part immense de clarté mais tu ne regardes pas du bon côté. Aussi as-tu cette impression persistante qu’il fait sombre, tellement sombre qu’on dirait qu’il fait nuit tout le temps. Mais ça ne change rien, si tu regardes de l’autre côté, tu n’y vois plus rien. Aveuglé. Tout est foutu d’avance. C’est la raison même pour laquelle il faut vivre. Sinon, vivre ne servirait à rien. Il ne faut pas nécessairement qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, mais comme tu te trouves dans le coin, autant faire quelque chose. Lignes épurées quand il n’y a rien à voir. Pas la peine de circuler. Quelque chose de beau. Désertique. Quand j’habitais Paris, c’est ce que j’allais écrire ensuite, mais rien que de commencer une phrase comme ça, j’ai envie de me taire, de ne pas finir, non, de ne même pas commencer. Il est trop tard pour parler du passé. Il est trop tard pour s’en faire une idée. Les idées courent les rues, mais pas les gens qui vont avec. Idées seules qui te hantent. Ce sont elles, les fantômes. Spectres. Ce qui serait vraiment beau : partir pour aller nulle part. Aphorismes. Pas de blancs entres les phrases. Pas d’espaces vierges. 699669 caractères espaces compris, chaque jour plus, et je ne sais toujours pas pourquoi j’écris. Ce journal, et tout le reste aussi.

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