6.1.18

La fascination d’une époque pour elle-même a quelque chose de comique. Un comique tautologique, cela va sans dire. Les hommages à ses chers disparus sont pour elle autant de manières de se célébrer, de s’admirer, de s’encenser. On aurait tort de croire, toutefois, que ces manifestations débordantes de bons sentiments se limitent aux sphères les plus basses de la société. La seule différence entre les classes est désormais une différence de degré : on est plus nombreux à pleurer chez les faibles d’esprit qu’au sein de l’intelligentsia, mais l’émotion est la même qu’on soit un biker tatoué ou un asthmatique côtelé. Tout ceci est évidemment ridicule (l’époque, la mort, l’hommage, tout), mais chacun est à ce point aveuglé par l’admiration qu’il a pour lui-même que personne ne s’en aperçoit. Aussi, s’applaudit-on, quand même on pleure. Et de pathétique, aussi. Car chacun sent bien que, chaque fois que quelque chose se passe, quelque chose passe. C’est la règle et, dans l’hommage, s’en manifeste, cruelle et implacable, l’application personnelle. La disparition d’un autre est l’annonce de sa fin prochaine, souvent avant sa mort même, — la fin d’une époque. Et le contemporain ne tardera pas à s’apercevoir qu’il n’est plus guère qu’un vestige du passé. Il se convaincra alors qu’au moins il en aura été, mais si quelqu’un s’en souviendra jamais, rien n’est moins sûr. Les hommages aux disparus sont ainsi autant de tentatives désespérées d’échapper au naufrage. Comme si, en parlant, en parlant sans cesse, on pouvait échapper à sa propre mort. C’est que tout est bon pour ne pas se regarder en face.

Cinq heures cinquante-six, exactement. C’est ce que me dira Nelly, un peu plus tard, aux alentours de huit heures et demie. L’heure à laquelle Daphné se sera réveillée. Ces chants sont doux, assurément, mais ils sont un peu matinaux, toutefois, quelquefois. D’autant que, bientôt, ils se transforment en appels qu’on ne peut plus faire semblant d’ignorer. Il est temps de se lever.

Lectures : Baudelaire, Cazotte. Où est le possible ?… Où est l’impossible ?

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Errer dans la ville, sans but

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« New York est-elle la même ville après un film comme Manhattan de Woody Allen ? Berlin, après Les Ailes du désir de Wim Wenders ? Rome, après Journal intime ? » La question, ainsi posée en ouverture du livre que Paolo Di Paolo et Giorgio Biferali ont consacré À Rome avec Nanni Moretti, aurait de quoi faire sourire. En tout cas, moi, elle m’a fait sourire. D’autant que l’image de Nanni Moretti en scooter dans les rues des Rome est devenue une sorte de cliché, un peu comme celle d’Audrey Hepburn et Gregory Peck arpentant en scooter les rues de la ville éternelle dans les catastrophiques Vacances romaines d’une princesse au début des années 1950. Pas tout à fait, non, en effet, mais quand même. Évidemment, tu ne peux pas réduire Rome à ça, pas plus que tu ne peux réduire les films de Nanni Moretti à une scène où il roule dans Rome au son de Didi de Cheb Khaled ni un peu plus loin, disons vers le littoral d’Ostie, au son du Köln Concert de Keith Jarrett. Pourtant, c’est bien ainsi que la ville se manifeste. Elle ne se révèle pas, non : elle apparaît.

Comme l’expliquait l’architecte romain Francesco Careri dans ses Walkscapes, c’est en le traversant qu’un paysage se constitue et l’origine de l’architecture ne se trouve pas dans la civilisation sédentaire, mais dans le nomadisme. On comprend alors pourquoi les auteurs font référence, en ouverture de leur livre, à l’excursion parisienne de Dada à Saint-Julien-le-Pauvre, en plein cœur de Paris, le 14 avril 1921. Non que tous les chemins mènent à Paris, Dieu nous garde, mais parce qu’il y a, comme le pensaient nos ancêtres Dada, « encore quelque chose à découvrir ».

En fait, il y a toujours quelque chose à découvrir. En bas de chez toi, dans les endroits que tu crois connaître le mieux et, évidemment, là où tu n’es jamais allé. Ce n’est pas une question d’endroit. Contrairement à ce que l’idéologie touristique tend à nous faire accroire, ce n’est pas l’endroit où tu vas qui importe ; tu n’as pas besoin de faire un beau voyage pour faire une expérience.

L’une des choses les plus fascinantes dans les films de Nanni Moretti, ainsi, c’est le moment où le personnage se perd, erre dans les rues d’une ville qu’il connaît et la voit comme s’il ne l’avait jamais vue auparavant. Ce n’est pas la ville qui a changé, lui-même sans doute n’a pas changé non plus, c’est qu’il fait une expérience, il regarde ce qui l’entoure et le laisse apparaître pour ce que c’est, comme si, pourrait-on dire, comme s’il n’y avait pas de filtre, pas d’obstacle, pas d’intermédiaire entre lui et ce qu’il voit, ce qui se trouve là, à la portée de sa main.

La scène la plus célèbre, à ce titre, est sans doute celle où Nanni se rend à Ostie, là où Pier Paolo Pasolini a été assassiné. Il dit : « Je ne sais pas pourquoi je ne me suis jamais rendu à l’endroit où Pasolini a été assassiné. » Et il n’ajoutera plus rien. Il laissera la musique de Keith Jarrett et les images d’un trajet de Rome vers le littoral par une belle journée ensoleillée remplir la mission élégiaque de nous faire découvrir les lieux que nous sentons les plus familiers alors même qu’ils nous sont étrangers — ou inversement. À ce moment, le cinéma bavard, ou loquace, devrais-je pour qu’on ne me suspecte pas d’utiliser cette épithète à des fins péjoratives, moi qui aime tant les films de Nanni Moretti, le cinéma loquace de Moretti se tait, non que le langage soit impuissant à décrire, à faire voir, mais parce que le cinéma doit montrer l’expérience, il doit laisser l’expérience se produire, mieux : se dérouler, comme un plan-séquence, suivant Nanni sur son scooter pour que le spectateur fasse, lui aussi, l’expérience de découvrir le monde qui l’entoure.

Mais cette expérience, c’est aussi la déambulation de Michel Piccoli dans Habemus Papam qui la fait voir. Comme l’écrivent Di Paolo et Biferati :

Un vieux pape en civil à peine élu entame une errance dans les rues de Rome. Piazza Augusto Imperatore, il s’arrête pour écouter une chanteuse interpréter Todo cambia de Mercedes Sosa. Il monte dans un bus. Derrière les vitres, la nuit est tombée, les lumières sur les quais à hauteur de la piazza Cavour dessinent des formes étranges. Une ville ! Mobile et secrète. Le plan en mouvement donne à la scène un air mystérieux, presque déchirant. Le vieil homme parle tout seul, sous les regards de pitié ou les haussements d’épaules des passagers. Lui a le visage ouvert, plein de gentillesse de Michel Piccoli, ses petits yeux, son regard triste et doux. Il murmure les premiers mots du discours qu’il devrait prononcer devant les fidèles, éperdus devant un balcon désespérément vide.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette scène, sur le sens de la religion aujourd’hui, mais aussi sur la nécessité, sans doute, d’être anonyme, de disparaître pour exister, l’impossibilité d’accomplir une tâche qui nous dépasse, qui est trop grande pour nous, nous qui avons surtout envie de vivre, c’est-à-dire d’échapper au monde social tel qu’il fait de nous des choses, et non des personnes. À sa sortie en France, certains journalistes spécialisés dans le cinéma avaient reproché au film de Nanni Moretti de n’être pas une critique féroce du catholicisme. Comme si cela avait jamais été le but de Moretti. Alors que tout le film semble dire qu’il faut douter pour être un homme, un peu comme notre rédempteur sur la croix, quoi.

« Une ville ! Mobile et secrète. » Oui, c’est ça : quelque chose qui bouge et se cache. C’est une idée qui peut paraître très simple, mais qui est l’une des plus importantes parmi celles dont nous avons besoin aujourd’hui pour vivre. Je parlais tout à l’heure de l’idéologie touristique. Les films de Nanni Moretti, dans l’image qu’ils nous font voir d’une façon d’habiter la ville, en s’y perdant, en la découvrant dans l’errance, sans guide, sans personne pour nous montrer le chemin, simplement là où le moment nous conduit, nous permettent de nous y soustraire, de ne pas être colonisé intégralement par l’idée qu’on peut être partout chez soi, ce qui revient à être nulle part. Les films de Nanni Moretti ne sont pas des guides, ils ne servent pas à faire du tourisme. Oh, bien sûr, c’est ainsi qu’on peut les prendre. Et c’est parfois l’impression que donne le livre de Di Paolo et Biferali, comme s’ils nous disaient : découvrez Rome avec Nanni Moretti. Certes, il est question de Rome, presque exclusivement dans les films de Moretti. Et pourtant, l’expérience n’est pas romaine. Quand même elle serait gélocalisée, elle concerne le monde. C’est-à-dire : on peut la faire partout. Mais pas n’importe où.

À la fin de l’entretien que Moretti a accordé aux deux auteurs du livre, il déclare à propos de Rome :

Ce que j’aime à Rome, c’est la possibilité que me donne la ville de me promener à Vespa, et pas seulement l’été. Je peux errer dans la ville, sans but. Et puis, il y a la lumière, celle de journées merveilleuses comme aujourd’hui, une lumière comme il en existe à mon avis peu dans le monde. Quant au rapport que j’ai avec Rome, je pourrais m’en sortir en vous disant que cette ville est comme une mère. Difficile de demander à quelqu’un quel rapport il a avec sa mère ! Une mère, c’est une mère, c’est celle qui vous a donné la vie.

C’est ça que signifie partout, mais pas n’importe où. Il ne sert à rien de faire le voyage à Rome pour vivre une expérience. En revanche, il faut construire une relation avec la ville, il faut apprendre à l’habiter. Une ville n’est pas simplement un endroit où tu fais des choses (travailler, sortir, etc.). Une ville doit permettre de vivre. Aujourd’hui, c’est vrai qu’on a tendance à la livrer en kit aux touristes et à en chasser les habitants dans sa périphérie. On invente alors des fictions comme le grand Paris pour donner l’impression à ceux qu’on a mis à la porte qu’ils participent tout de même du rayonnement de Paris. Mais grand ou petit, Paris peut être le lieu d’une expérience, comme le 14 avril 1921, il suffit pour cela de se laisser aller, de se laisser faire, de suivre les inflexions du terrain, d’aller là la ville guide tes pas. Il n’y a pas de cicerone. Il n’y a pas d’autre cicerone que la ville elle-même, que tu peux parcourir, traverser. Il n’y a pas d’autre cicerone pour la ville qu’il t’appartient d’inventer que la ville elle-même.

Façon simple et humble, banale et économique, efficace et sans-façon, pour tous de faire de la politique.


Paolo Di Paolo et Giorgio Biferali, À Rome avec Nanni Moretti, traduit par Karine Degliame-O’Keefe, Paris, Quai Voltaire, 2017

Un Mexicain à la fibre européenne

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Conte. C’est un beau mot. Pas comme nouvelle dont on se sert pourtant en France, s’étonnant ensuite que les lecteurs n’achètent pas les recueils que l’on faits avec. Comme si les nouvelles des mille et une nuits auraient pu connaître un destin semblable aux contes des mille et une nuits qui nous font tous et tant rêver. C’est impossible, évidemment. Et pourtant, en France, on continue à faire comme si. Ce n’est pas le seul domaine dans lequel on continue à faire comme si le n’importe quoi, le médiocre, le mauvais avaient une valeur universelle. Non, mais celui-ci donne peut-être une bonne idée de celui-là.

N’est pas français qui veut.

Conte, c’est un beau mot, disé-je, qui renvoie à l’enfance, en plus, aux histoires que les parents racontent à leurs petits pour les préparer au sommeil, pour les attacher à la littérature, c’est-à-dire — puisque cela signifie la même chose — les éveiller à la vie. André Gabastou ne s’y est pas trompé, d’ailleurs, qui n’a pas traduit cuento par nouvelle, mais par conte, bien sûr, comme dans la Panthère et autres contes de Sergio Pitol. Parce que les contes sont toujours à dormir debout, et qu’on y rêve donc éveillé. Rien à voir avec la nouveauté supputée des nouvelles, genre bâtard qui ne tiendrait en fait que par sa brièveté.

Baudelaire, parlant de celle de Poe, expliquait ainsi doctement que la nouvelle

a sur le roman à vastes proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l’intensité de l’effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d’une haleine, laisse dans l’esprit un souvenir bien plus puissant qu’une lecture brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des intérêts mondains. L’unité d’impression, la totalité d’effet est un avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une supériorité tout à fait particulière, à ce point qu’une nouvelle trop courte (c’est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu’une nouvelle trop longue. L’artiste, s’il est habile, n’accommodera pas ses pensées aux incidents ; mais, ayant conçu délibérément, à loisir, un effet à produire, inventera les incidents, combinera les événements les plus propres à amener l’effet voulu. Si la première phrase n’est pas écrite en vue de préparer cette impression finale, l’œuvre est manquée dès le début. Dans la composition tout entière, il ne doit pas se glisser un seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou indirectement, à parfaire le dessein prémédité.

Pourquoi, en effet, ne pas tout réduire à la seule taille, paradoxe phallique, et au commencement, tout devant être dans le germe, conséquence spermique dudit paradoxe ? Non, il me manquerait plus qu’en plus assignât au genre ainsi décrit la vérité comme tâche. La vérité de la nouvelle, la belle affaire ! Au lieu que le conte fait rêver, évoque les vapeurs brumeuses d’avant le langage, d’un monde aux contours flous et évanescents. Non que la rigueur y fasse nécessairement défaut, non, ce n’est pas cela. Au contraire, on ne plane pas dans le conte, on voit plus loin. Et souvent double.

Ainsi, du texte qui ouvre l’anthologie de Sergio Pitol : Victorio Ferri cuenta un cuento, que Gabastou a donc légitimement traduit par « Victorio Ferri raconte un conte », mais qu’il faudrait rendre à sa littéralité : Victorio Ferri conte un conte. Magnifique tautologie, n’est-ce pas ? D’autant que c’est — rigoureusement — le premier conte jamais publié par son auteur, alors âgé de 24 ans, en 1957.

N’étant pas du genre spécialiste, ni spécialiste du genre, je ne me vanterai pas d’avoir la primeur de cette hypothèse (je veux dire : d’autres l’auront émise avant moi, sans doute, je ne sais pas), mais je l’avancerai quand même : Victorio Ferri, c’est Sergio Pitol. Et réciproquement.

Sergio Pitol conte un conte, que dire d’autre, en effet, quand on se met en tête d’écrire la première histoire qui passera le cap de la publication, espérant aussi celui de la postérité, sinon à quoi bon écrire ?

— Mais, Jérôme, c’est qu’on écrit avant tout pour soi. Pas pour la publication. Et encore moins pour la postérité.

Eh bien, évidemment, oui. C’est d’ailleurs ce qu’a commencé par faire Pitol, en titrant ainsi son conte : on écrit toujours pour soi parce qu’on n’écrit jamais que soi. Non que l’on raconte bêtement sa petite vie à soi (c’est ce que l’on s’imagine en France, tout le monde peut le voir à la télé, d’où peut-être les errements évoqués tout à l’heure), mais c’est soi qu’on invente — le soi du narrateur, de l’écrivain, des personnages formant un complexe de significations qu’il est impossible de dénouer parce que c’est le propre même du conte que de les rendre complexes, interrogeant dans un même mouvement la réalité et la fiction, le même et l’autre, toi et ton double.

Victorio Ferri conte un conte, on le voit, la tautologie se dédouble à l’infini, ou presque : le conte est le conte que le narrateur conte, le premier conte de l’auteur, le conte du double, un autre que le narrateur, le diable sans aucun doute, qui meurt de toute façon.

C’est que, dans un conte, à la différence, supposons-le pour tenir une seconde encore le fil de notre argument, à la différence de ce qui se déroule dans une nouvelle (mais, en réalité, les nouvelles ne sont que des contes dont a déformé le nom), il n’y a pas de fin mot de l’histoire. Parce que l’histoire ne peut pas le saisir ? Je ne crois pas, non. Il me semble au contraire qu’il n’y a pas de fin mot de l’histoire. Un point, c’est tout. Et le conte, avec sa façon de faire semblant de régler — en quelques pages à peine — un problème abyssal, se prend en fait à rêver d’un monde dans lequel personne ne rêverait du fin mot de l’histoire, mais plutôt d’animaux qui vont et viennent, circulent entre les nuits, suscitent en nous le désir de leur retour onirique.

Dans « la Panthère », le conte qui donne donc son titre à la version francophone du recueil des meilleurs contes de Sergio Pitol (c’est le titre original du livre : Los mejores cuentos), le narrateur rêve qu’une panthère vient lui rendre visite. La première fois, il est jeune encore, et cette vision le perturbe grandement. Puis, elle s’estompe progressivement jusqu’à disparaître complètement. La panthère revient, vingt ans plus tard, et cette vision le perturbe encore plus parce qu’elle lui révèle qu’il n’y a pas de vision. Le narrateur, bien sûr, ne veut pas y croire, et attend encore le retour de la panthère, pour comprendre enfin le message qu’elle doit nécessairement, c’est ce qu’il croit, lui délivrer. Mais il sait bien qu’il n’y a pas de message, qu’il n’y a pas de sens ultime qui nous est révélé, ni par les panthères, ni par n’importe qui. Les mots qu’il griffonne à son réveil, après la deuxième visite de la panthère, lui semblent riches de sens parce qu’il dort encore un peu. Or, plus il s’éloigne du rêve, plus il s’enfonce dans la veille, et moins ils ont de sens. Il ne veut pas admettre qu’il aime simplement ce rêve dans lequel une panthère vient lui rendre visite.

Le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein a écrit quelque part que

si un lion pouvait parler, nous ne le comprendrions pas,

phrase qui peut vouloir dire beaucoup de choses, mais aussi qu’il ne sert à rien de tenter de trouver un sens là où il n’y en a pas. Si un lion pouvait parler, nous le comprendrions pas, et une panthère non plus, c’est-à-dire : le sens n’est pas dans un langage tout autre, plus puissant que celui que nous parlons ou bien au contraire plus intime que celui que nous parlons ordinairement, il n’est pas non plus dans un non-langage, dans l’annihilation du langage. Le sens, ce sont les phrases. Le sens, ce sont les histoires que tu racontes.

Dans les meilleurs des meilleurs contes que Sergio Pitol a écrits, ses personnages veulent disparaître. Pas mourir, littéralement : ne pas exister. Ils ne veulent pas seulement cesser d’exister, non, ils veulent encore que tout cesse d’exister. Ils sont comme ce personnage d’un conte que le narrateur de « Vers l’Occident » découvre dans un livre illisible qu’il feuillette par dépit dans un train qui traverse les républiques soviétiques en direction de Moscou. Kiyoshi Kawase, qui s’aperçoit qu’il est comme son fantôme, et disparaît sans laisser d’autres traces que deux odeurs, l’une connue et agréable, l’autre âcre et inconnue. Ces personnages font l’expérience du doute et de l’absence de signification. En réalité, malgré tout ce qu’on pourrait se dire, malgré la mélancolie qui s’insinue dans le moindre recoin, dans tous les plis de la peau, la folie qui menace, et tout et tout, c’est une très belle expérience, comme en témoignent les histoires que raconte Pitol. Une expérience douloureuse, certes, semblable à la fièvre, mais qui modifie la perception que l’on a du monde, de notre existence, de ce qui nous entoure.

En ce sens, Pitol a raison de faire dire à l’un de ces personnages que son narrateur a la fibre européenne (« Vers Varsovie »). Car, l’Europe, c’est peut-être avant tout cela : moins l’union que la désunion — la désunion du monde qui ne tient plus sur les fondements hérités, semble au contraire s’effondrer sur lui-même, tomber sans cesse en ruine. Des ruines, c’est cela, l’Europe. Des ruines sur lesquelles il s’agit toujours d’inventer quelque chose de neuf, sans jamais recommencer à zéro.

Un Mexicain à la fibre européenne. Je n’aime pas les définitions, mais si j’en devais donner une de Pitol (à supposer, bien sûr, qu’on puisse donner une définition d’un écrivain), ce serait bien celle-là. Et elle ne serait peut-être pas totalement idiote le concernant, lui qui est diplomate et voyageur. Un mexicain à la fibre européenne, un grand écart entre deux continents, seule façon de relier des univers qui s’ignorent tant que, par grand beau temps, ils peuvent finir par se ressembler.


Sergio Pitol, la Panthère et autres contes, traduit par André Gabastou, Genève, La Baconnière, 2017.

 

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Chansons d’amour et de pluie, le onzième livre de Sergi Pàmies traduit en français, aurait pu être un recueil de contes fantastiques japonais du xviiie siècle. Qui sait d’ailleurs si ce n’en est pas un en fait et si le lecteur ne se trompe pas, naïf comme il est, en croyant sur parole tout ce que lui raconte l’auteur ? Pourtant, l’auteur ne manque pas une occasion de le détromper, de le mener en bateau par le bout du nez jusqu’à Dieu sait où. Mais l’autre, le lecteur, le suit tout le temps. Il fronce un peu les sourcils, quelquefois, oui, mais guère plus. Il est docile et se laisse faire ; après tout, pense-t-il, l’auteur est un Catalan. Sauf qu’aucune des histoires que raconte Pàmies ne va de soi : elle hésitent, se renversent, s’oublient, prennent le lecteur à témoin, à partie, et puis en font un personnage qui, lui, de son côté, se demande bien ce qu’il fait là, en train d’assassiner dans un combat qui n’a vraiment rien d’hitchcockien quelqu’un qu’il n’a jamais vu de sa vie et que, par la force des choses, il ne verra plus jamais. Preuve si l’on veut que, même s’il en donne souvent l’impression, l’auteur ne parle pas uniquement de lui puisque, l’autre, par essence, le lecteur, participe de ces élucubrations.

Les nouvelles de Pàmies sont comme leur auteur en voyage à New York avant de dîner chez Paul Auster et Siri Hustvedt : elles sont marquées par ce qu’il appelle une « hypocondrie de la tragédie » imaginaire (« il y a de gens qui exagèrent des maladies inexistantes ; moi, je souffre de catastrophes qui n’existent que dans mon imagination. »). Toujours imaginer le pire et vivre en fonction de cette fiction que l’on élabore à partir de la réalité. Mais la catastrophe qu’est le dîner chez ces stars de la littérature mondiale n’est qu’un désastre d’apparence. D’une part, parce que personne ne fait vraiment attention à Pàmies ni aux maux dont il souffre. Ensuite, d’autre part, et surtout, parce que l’écrivain invente un monde qui, bien que ressemblant en tous points avec ce que les autres tiennent pour la réalité, en diffère radicalement. C’est le destin des écrivains qui ont de l’imagination (tous les écrivains n’en ont pas, comme le font voir assez clairement, me semble-t-il, ces « notes pour une nouvelle ») — à la fois chance et tragédie — que de résider dans une manière d’univers parallèle, de vivre d’un certain point de vue comme tout le monde et, d’un autre, d’être toujours ailleurs, en décalage, opérant continuellement une sorte de déplacement, de déviation du monde qui change en fonction des histoires qu’ils racontent et se racontent. La réalité n’est pas un ensemble de données brutes avec lesquelles il faut apprendre à vivre, le clochard qui se met à hurler en pissant partout quand tu sors de chez toi le matin, la pollution des centaines de voitures qui dévalent à la seconde le boulevard, la pluie qui tombe d’un ciel imperturbablement gris, le vieux lourd qui t’assène un coup d’épaule avant de prétendre que c’était involontaire en marmonnant pardon sans même prendre la peine de se retourner, non, la réalité, c’est autre chose ; — une possibilité parmi d’autres, une façon de voir les choses, guère plus. Et tous les drames que l’auteur peut bien élaborer à partir d’elle ne sont jamais que des façons de faire l’intéressant, de fabriquer de toutes pièces l’échafaudage d’une fiction qui lui permettra de raconter une bonne histoire.

Évidemment, quand on écrit ce genre de choses sur un livre qu’on est en train de lire, on finit par ne plus très bien savoir si l’on parle du livre de l’auteur ou de soi-même. Mais ça ne fait rien : c’est une des propriétés remarquables de la littérature que de pouvoir s’immiscer si subrepticement dans ta vie que tu ne sais plus très bien distinguer ta vie de la littérature, que tu ne te souviens plus où se situe l’endroit où l’une est censée s’arrêter pour laisser l’autre commencer. À cause aussi, peut-être, de cette tendance de Pàmies à raconter qu’il est en train de raconter une histoire qu’il ne racontera pas, du moins pas brutalement, pas directement, comme si cela allait de soi. Car, le paradoxe dans cette histoire d’histoire, c’est que si l’on finit parfois par ne plus se souvenir où se trouvait naguère la frontière entre la vie et la littérature, raconter une histoire ne va toutefois pas de soi. Pas plus, en fait, que le fait de dire à quelqu’un qu’on l’aime, d’expliquer à ses enfants quelque chose de complexe ou d’atroce, pas plus que de quitter son mec ou son travail. Pas plus que vivre, tout simplement.

Ce qu’il y a de fascinant, ainsi dans la prose de Pàmies, c’est que la littérature n’y jouit d’aucune espèce de privilège, qu’elle ne s’élève pas haut loin au-dessus de l’existence pour la contempler d’un regard qui l’embrasse totalement, pas plus qu’elle ne s’enfonce dans les tripes de la vie pour la dévorer de l’intérieur, rien de tout cela, non, elle se tient là, apparemment tranquille et désabusée, ironique et amusée. Ce n’est qu’une apparence, bien sûr, l’écriture n’ignore pas la tragédie, et Pàmies, fils de réfugiés catalans qui ont fui la dictature de Franco le sait mieux que son lecteur d’un jour, mais elle ne s’y résout pas : elle ne se résout pas à s’abandonner totalement. Comme ce personnage qui parle depuis « L’autre vie » et, pince-sans-rire, raconte de là-bas comment sa mort n’aura finalement pas été inutile. Manière certes de ne pas prendre les choses trop au sérieux. Pas si simple cependant parce que, si l’on ne prenait pas ces choses au sérieux, on n’en parlerait tout simplement pas. C’est ce que permet la dualité du récit qui articule la voix de Pàmies : récit et récit du récit pour dire quelque chose tout en ne l’écrasant pas trop lourdement. Dans la nouvelle qui suit « L’autre vie » dans Si tu manges un citron sans faire de grimaces, un soldat russe meurt à la guerre cependant que Pàmies raconte comment il s’y prendrait pour raconter son histoire, mettre en scène l’horreur de la guerre sans prendre partie pour un camp plutôt que l’autre, traduire les dernières paroles du mourant, lui qui ne parle pas un traître mot de russe, et l’histoire d’avancer ainsi, au gré de deux récits à la fois qui n’en font qu’un, c’est-à-dire trois.

Grâce aux trains, l’humanité peut être facilement organisée en deux catégories radicalement opposées : d’une part, ceux qui préfèrent être dos au sens de la marche et, d’autre part, ceux qui préfèrent y faire face (chacun se convainquant bien entendu qu’il préfère jouir de l’instant présent en regardant par la vitre de la voiture du train dans lequel il voyage en direction d’une petite ville du Sud un vendredi après-midi ensoleillé). Si l’on peut organiser ainsi l’humanité, a fortiori les écrivains. Non, en fonction des trains, évidemment, mais de leur position par rapport au sens de la marche du récit. Les proustiens, par exemple, choisiraient de se tenir dos au sens pour regarder en arrière et contempler avec nostalgie le trajet qu’ils viennent de parcourir et s’apprêtent à ressasser infiniment. Pàmies, on l’aura peut-être deviné, n’est pas un proustien, lui qui écrit souvent des nouvelles dans lesquelles le narrateur anticipe ce qui va lui arriver, sans que l’on sache très bien si cela lui arrive vraiment (dans la littérature ou dans la vraie vie, cela ne fait aucune différence) ou s’il ne fait que l’imaginer, le récit s’écrivant ainsi sur le mode de l’avenir tout en racontant quelque événement qui, pour le lecteur, est en train de se dérouler, en ce moment même, sous ses yeux, cependant qu’il lit.

De trains, justement, il n’en est pas question dans « Origami », la nouvelle de la Bicyclette statique dans laquelle Pàmies explique pourquoi il n’a lu le Petit prince de Saint-Exupéry qu’à l’âge cinquante ans et pourquoi il n’a jamais pu en supporter ni le ton ni la morale ni rien du tout, en fait. À cinquante ans, raconte-t-il, Pàmies s’est enfermé dans une chambre d’hôtel de la ville où il vit pour une nuit et a lu le Petit prince, lecture dont il a tiré la conclusion suivante :

Sans laisser sonner aucun réveil, je me levai, me douchai — comme j’aime la pression de l’eau dans les douches des hôtels ! —, payai la note et rentrai à la maison à pied. Au moment d’ouvrir la porte, je me sentis comme si je rentrais d’un long voyage. Un voyage qui m’avait confirmé que l’imagination peut être trompeuse et fascinante et que, par bonheur, les livres ne sont pas comme les trains et qu’on peut les laisser partir et les reprendre (ou non) plus tard, et que, au moins sur la planète où je vis, l’essentiel est parfaitement visible. Qu’est-ce que l’essentiel ? La façon dont les femmes font semblant de ne pas se rendre compte qu’on les regarde, les couleurs des taxis, l’obstination du jeune homme qui fait des gammes sur son violoncelle, la crédibilité qu’ont les adultes quand ils racontent des mensonges aux enfants et les bouteilles qui, quand on les jette à la poubelle, ne sont plus ni à moitié vide ni à moitié pleines.

« Qu’est-ce que l’essentiel ? » est une question qui peut sembler étrange (parce qu’elle est circulaire, notamment, comme l’aurait fait remarquer Pascal), et la poser demande un certain courage, ou une certaine simplicité d’esprit qui est loin d’être un défaut, bien au contraire, quand on s’apprête à gravir de tels sommets métaphysiques. En tout cas, il faut savoir la poser, il faut savoir se demander ce que l’idée subsume plutôt que de se contenter d’une réponse toute faite qui ne nous dit pas grand-chose puisqu’au final, croire que « l’essentiel est invisible pour les yeux », comme ce petit con de petit prince nous a appris à le penser, c’est se résoudre à ne jamais savoir ce que c’est ça, précisément, que l’essentiel. Dire que c’est invisible ne répond tout simplement pas à la question : « Qu’est-ce que l’essentiel ? », mais se contente de faire accroire aux petits lecteurs, pauvres créatures innocentes dont on farcit le crâne d’idioties qui les préparent à être des moutons qui suivront n’importe quel gourou prétendant avoir vu l’invisible, qu’on ne peut pas vraiment répondre à ces questions parce que la vérité est transcendante, ineffable, hors d’atteinte, au-dessus de nos forces, et tout le baratin du genre. Pàmies fait partie de ceux (écrivains ou pas) qui ne supportent pas ces histoires-là, moins pour des raisons philosophiques, d’ailleurs, c’est ce que je crois, qu’existentielles, parce qu’elles nous laissent insatisfaits et qu’elles ne nous permettent pas de saisir ce qui fait tout le prix de nos vies. Ce n’est pas l’invisible qui est précieux, c’est la vie même dans ce qu’elle a de plus ordinaire, de plus simple, de plus drôle et de plus grave. Porter une attention de ce genre à la vie est en réalité bien plus profond que tout le bavardage métaphysique asséné comme une vérité transcendante par des adolescents attardés qui, n’ayant pas réussi à attirer sur eux l’admiration des adultes, se vengent en violentant leurs enfants. L’attention pàmiésienne est moins grandiloquente, assurément, que l’exaspérante affirmation exupérienne, mais au moins, on peut en faire quelque chose. On ne peut rien faire de l’idée selon laquelle l’essentiel est invisible pour les yeux : elle contraint le lecteur qui y croit à vivre faute de mieux parce que l’essentiel, il n’en verra jamais la couleur, que les foutaises que des écrivains hystériques ont écrit à son sujet. En revanche, quand on s’intéresse à l’ordinaire, à ce qui traîne là sous nos yeux, on découvre des choses dont on ne soupçonnait pas l’existence, qu’on n’aurait pas découvertes autrement, et qui quelquefois même s’avèrent extraordinaires.

Si l’écriture de Pàmies exerce une telle fascination sur le lecteur, ce n’est pas seulement en raison de l’intelligence et de l’humour dont fait preuve l’auteur (ce qui n’est tout de même pas rien) mais parce que ce dernier a découvert quelque chose qui fait la spécificité, la singularité de l’art de la nouvelle. Pàmies s’attarde sur des détails, des coïncidences, des banalités et les pousse dans leurs derniers retranchements, les radicalise, procède à des expériences qui touchent au cœur de la vie même dans ce qu’elle a de plus simple, de plus beau, de plus déchirant, de plus fantastique. Comme ce personnage, « l’homme », de la nouvelle « L’océan Pacifique » qui constate que chaque fois qu’il achète et écoute un disque, son interprète meurt. Évidemment, pour l’homme post-moderne, au volant de son Audi A6 flambant neuve, ce n’est qu’une coïncidence, au mieux un hasard, et c’est d’ailleurs ainsi que réagit l’homme, qui roule vers Paris où il vivra tous les clichés romantiques qu’offre la ville lumière en hiver. Mais le récit l’emporte malgré lui au-delà de ce que ses habitudes le portent à croire spontanément. Et, dans cette série de coïncidences discomorbides, il aperçoit un condensé de sa vie même, ou plutôt une image de l’Europe : l’homme est un homme seul qui roule au volant de sa grosse voiture allemande et tue des gens involontairement. Même dans ses « romans », Sergi Pàmies fait preuve de cette lucidité, de cette capacité à faire de rien une image : pas une figure de style, un symbole, non, quelque chose qui fait penser, en riant, certes, en se moquant, assurément, en pleurant, aussi, oui, mais les émotions ne sont pas des fins en soi, elles stimulent l’intelligence du lecteur et élargissent l’horizon de son imagination.

Une littérature comme celle de Pàmies n’est possible qu’à certaines époques. Des époques de décadence, comme l’affirment les prophètes de peuples en manque de sensations fortes. Des époques, surtout, où les auteurs parviennent à prendre conscience d’eux-mêmes, de ce qu’est la littérature qu’ils écrivent, de ce qu’ils peuvent raisonnablement espérer en écrivant et de ce qui fait, malgré toutes les hésitations, tous les doutes, toutes les amertumes, tous les espoirs déçus, toutes les utopies devenues lettres mortes, la spécificité inestimable, irremplaçable de la littérature. À la fin du dernier Livre de Sergi Pàmies, dans le texte qui s’intitule « Couverture » et qui revient sur le mot écrit justement sous le titre sur la couverture du livre, après avoir cité le poète catalan Màrius Sampere : « Qu’il est bon d’écrire dans une langue dont on dit qu’elle se meurt », Pàmies écrit :

cela vaut la peine de rire, cela vaut la peine de chanter sous la douche, de tenir la porte à une femme qui rentre du supermarché encombrée de sacs, de nous sentir les doigts avant de et après avoir, de bavarder avec les chauffeurs de taxi, d’entrer dans un magasin et d’acheter des vêtements que nous ne pouvons pas payer, et d’écrire, même un roman qui est en train de mourir, même dans une langue moribonde.

Si l’on adopte le point de vue réaliste de celui qui admet l’ordre du monde, rien de tout cela ne vaut la peine : il y a bien longtemps que tout est fini, comme le sermonnent les prophètes de peuples en manque de sensations fortes, et, sauf l’américain, toutes les langues sont sur le point de rendre l’âme (si ce n’est déjà fait). Ce point de vue réaliste, d’ailleurs, la plupart des écrivains ont fini par l’adopter, qui préfèrent écrire des livres dont le ton, le style, la forme et le modèle sont des biens de consommation courante importés du pays de la liberté. Ce que nous dit Pàmies, avec sa vraie nonchalance et sa singulière originalité, c’est qu’il n’est pas nécessaire de renoncer, pas obligatoire de faire comme tout le monde, et qu’en tout cas, le fait que tout soit déjà fini n’est pas une raison suffisante pour abandonner. Tout est toujours déjà fini. Il faut vivre, raconter ce qu’on a envie de raconter, parce que la mort est toujours certaine.

Le lecteur qui se documente — ou mieux : celui qui a l’heur de lire ces quelques lignes — n’est finalement pas surpris d’apprendre que Sergi Pàmies écrit aussi sur le Barça. Parce qu’à Barcelone, comme à Marseille, le football est plus qu’un sport, c’est une expérience urbaine (et le lecteur se plaît à imaginer un répondant à Pàmies dans la cité phocéenne), certes. Mais surtout parce que l’écriture de Pàmies est plastique : elle opère par lignes courbes, bifurcations, anticipations, retours en arrière, méta-narrations avec une facilité qui s’avère souvent tout simplement déconcertante. Il n’est pas fondamentalement original, répliqueront les esprits chagrins, de finir un livre comme on l’a commencé, cela a été fait, déjà, ne serait-ce que Finnegans Wake de Joyce. Ce qui est vrai, en effet. Sauf que, chez Pàmies, ce bouclage du livre sur lui-même n’est pas une clôture, plutôt un tour d’horizon de la ville dans laquelle les histoires s’inscrivent. Il serait facile de dire qu’ainsi, dans le Grand roman de Barcelone, le vrai personnage, c’est la ville. Facile, mais pas totalement inexact, et donc pas totalement exact. Pàmies aborde la ville d’un regard surplombant, à vol d’oiseau, enfin, d’avion, et y plonge pour y suivre des pistes qui sont autant de lignes de fuite, des jeunes femmes naïves, des couples qui s’aiment, des femmes qui écrivent, des hommes qui se taisent, d’autres qui sont prêts à tout pour ne pas s’ennuyer. Le bouclage n’est pas une fermeture, il évoque plutôt l’impossibilité d’épuiser un sujet aussi riche qu’une ville, impossibilité qui n’est pas un défaut, bien au contraire, mais une chance parce que l’histoire ne finit jamais, quand on croit qu’on est parvenu au point final, on s’aperçoit qu’en fait, il faut recommencer, reprendre un fil qu’on avait laissé tomber, pensant qu’on avait tout dit et suivre une autre voie, une autre rue, une autre ligne de fuite dont on ne sait pas où elle nous conduira.


(*) Tous les ouvrages de Sergi Pàmies sont publiés par Jacqueline Chambon dans des traductions d’Edmond Raillard.

Faibles fables

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Les fossoyeurs de l’intelligence, ceux-là même qui prennent le pouvoir en Occident, et un peu partout dans le monde, se distinguent généralement par une conception moniste de la réalité, à la lumière de laquelle ils envisagent cette dernière comme un grand ensemble homogène sur lequel on peut agir pour le monétiser en réduisant les coûts et en augmentant les profits, le tout au nom du bon sens, évidemment. Évidemment, dans cette conception du monde, il n’y a pas la moindre place pour l’imaginaire : il s’agit d’être réaliste et de s’adapter. Cette manière-là de penser, si on peut ainsi nommer la chose dont on parle, se caractérise encore par une politique de la demande, dont on offrira le résumé facile que voici : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent. Résumé facile, certes, parce qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à dire pour définir une telle politique, sinon parler de l’un de ses corolaires les plus significatifs : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent, quitte à leur donner toujours la même chose, c’est-à-dire n’importe quoi.

Dans le domaine des œuvres de l’esprit, il n’est nul besoin d’être particulièrement clairvoyant pour admirer chaque jour les conséquences d’une telle conception du monde : produits culturels toujours plus standardisés, toujours plus simplifiés, toujours plus faciles à comprendre, à supposer, bien sûr, qu’il y ait quelque chose à comprendre, et qui s’oublient toujours plus vite. Même s’il semble que, depuis une quarantaine d’années, cette conception soit toujours plus répandue et s’impose avec toujours plus de force comme la seule conception viable, les autres n’étant que l’écume de doux rêves utopiques qui n’ont aucune consistance, même s’il semble que l’intelligence soit devenue une notion obsolète, dont on a peut-être eu l’usage jadis, mais que l’évolution a rendu tout simplement superfétatoire dans la dynamique de croissance et de développement de l’espèce humaine, on peut toujours compter un petit nombre d’individus qui n’ont pas renoncé à inventer quelque chose qui n’a pas encore été fait, qui n’ont pas oublié que pour inventer, il fallait imaginer, et que les frontières entre le rêve et la réalité ne sont pas si hermétiques qu’on s’efforce d’habitude de nous le faire accroire (« Surtout, nous dit-on, ne prenez pas vos rêves pour la réalité ! »). Des individus qui croient qu’une histoire ne se limite pas à raconter ce qui arrive à quelqu’un qui, à la fin, n’est plus tout à fait celui qu’il était au début, quand même on raconterait, ô comble de l’avant-garde, cette histoire à l’envers.

Toute sa vie, l’écrivain serbe Milorad Pavić aura recherché des façons de raconter des histoires qui échappent à la conception moniste du monde à laquelle s’adossent les fossoyeurs de l’intelligence. Des histoires qui n’auraient ni début ni fin, enfin pas comme on s’attend à ce que les histoires aient, d’ordinaire, un début et une fin, mais qui seraient ouvertes à l’interprétation, à la lecture, à l’intervention ludique du lecteur qui, dès lors, ne serait plus, ne pourrait plus être un consommateur passif condamné à acheter et donner son opinion quand on lui demande de la donner, mais un individu qui s’active, pense, fait le livre autant que le livre le fait, fait preuve d’intelligence, et à qui on accorde de surcroît le droit de s’en servir, au moins pour cette raison qu’on ne le prend tout simplement pas pour un con.

On considère fréquemment que le sommet de cet édifice littéraire est le Dictionnaire khazar, et c’est vrai que c’est un monument, en plus d’être un grand livre, mais on peut voir les choses différemment et supposer que ce n’est (on me pardonnera cette image quelque peu ordinaire) que la partie émergée de l’ensemble.

Tous les livres ne se lisent pas un jeu de tarot à la main, le jeu distribuant à la fois les personnages du roman et l’ordre d’enchaînement des chapitres dans la lecture en fonction des cartes que l’on tire : à chaque carte son personnage, à chaque personnage son chapitre, à chaque lecteur la succession des deux. Pas tous les livres, en effet, et cette simple procédure, telle qu’elle est à l’œuvre dans le Dernier amour à Constantinople, suffit à elle seule attirer l’attention, à captiver le lecteur curieux de nouvelles façons de déchiffrer une histoire, de progresser dans un récit. Une « réversibilité » de la littérature, comme l’appelait Pavić, qui la libère effectivement de sa linéarité, du temps aussi, qui doit s’écouler, toujours dans le même sens, du début vers la fin, de la naissance à la mort. Elle permet de circuler dans la narration, de trouver de nouveaux passages, de se perdre aussi, cela va sans dire, puisque celui qui suit l’ordre aléatoire du tirage des cartes du tarot byzantin qui accompagne l’ouvrage peut commencer sa lecture n’importe où et la finir à peu près au même endroit. Ce qui se présente au lecteur qui s’aventure de la sorte dans le livre, c’est une expérience nouvelle et, de fait, une multiplicité d’expériences possibles de lecture. Et la réversibilité de la littérature de signifier ainsi qu’elle multiplie l’œuvre par elle-même, l’élève en quelque sorte au carré de sa propre possibilité, offrant en plus d’elle-même une perspective multiple sur elle-même.

Mais il ne faudrait pas pour autant réduire l’écriture de Pavić à cette seule dimension formelle, un peu trop fonctionnelle peut-être, si intéressante et stimulante qu’elle soit de fait, comme si ce qu’il racontait était réductible en dernière instance à la forme procédurale à travers laquelle il le racontait, comme si le sens pouvait être épuisé par le hasard de sa présentation raffinée et élaborée. Pour éviter un tel écueil, sans doute faudra-t-il lire le livre deux fois : en se tirant les cartes et puis, tout bonnement, du début à la fin. Car, ce sera le même livre et ce ne sera pas le même livre. Le même livre, oui, parce que le matériau ne sera pas différent (l’ordre change l’organisation, mais pas les morceaux organisés) ; le même livre, non, parce que, racontant l’histoire différemment, de fait, c’est une autre histoire qui sera lue.

D’accord, d’accord, mais quelle histoire ?

Eh bien, dans l’Europe en guerres napoléoniennes, les aventures de Sofronie, fils priapique, qui cherche Harlampie Opouyitch, son père aux trois morts, officier dans l’armée française tout comme son rejeton. Et en face, de l’autre côté de la ligne de front, dans l’armée autrichienne, celle de Pahomie Ténetski et de son fils Pana, leurs ennemis. Deux familles opposées, en somme, dans un destin qui doit néanmoins les unir.

Argument simple, historique, classique, diront en un rictus, peut-être, les esprits chagrins, et qui permet à Pavić d’avancer avec méthode dans un chaos organisé où les chemins vers le passé et l’avenir se croisent, où la superstition ressemble à la raison, le sexe se confond avec la musique et celle-ci, avec la vie. La prose de Pavić plonge ainsi dans un passé qu’elle invente, le surchargeant de références inventés, de mythes fabriqués de toutes pièces, de légendes qui fabulent, l’élevé et le terre-à-terre, le noble et le graveleux se ressemblant à s’y méprendre, comme si tout dans l’univers était lié, comme si rien n’était complètement détaché de rien, comme si la fiction avait un goût de réel, et inversement.

Dans cet univers dont le centre est loin de la frontière, à la porte de l’Orient, exactement, le sort tient tout entier en une pièce de théâtre commandée par Harlampie Opouyitch lui-même, et qui raconte sa vie : Les trois morts du capitaine Opouyitch.

« — Mettons tout de suite les choses au point, dit une femme personnage de la pièce : je ne suis pas l’esprit de ton bisaïeul maternel, ni, à plus forte raison, son vampire. Mais comme les morts ne meurent pas, je suis là. Je suis ta mort. Et celle-ci, près de moi, est la mort de ta bisaïeule. C’est tout ce qu’il reste d’elle. Si tu as bien compris, je continue. Ainsi donc, chacun de tes ancêtres a eu une seule mort. Pour toi, les choses sont différentes. Tu auras trois morts, et les voici. Cette vieille femme, là, cette beauté et cette fillette, ici, sont tes trois morts. Regarde-les bien…

— Et, lui demande le Capitaine, c’est tout ce qu’il restera de moi ?

— Oui, c’est tout. Mais ce n’est pas si mal. »

Trois morts, dès lors, comme trois âges, trois morts comme trois temps, à la linéarité supposée, mais qui s’anticipent, en fait, se superposent, se chevauchent, s’enroulent les uns dans les autres, spirale ou autre motif complexe qui ne laisse pas de s’achever et de continuer. Trois morts et donc trois vies aussi, mais qui sont moins qu’elles semblent être parce qu’elles sont déjà écrites, et plus encore, néanmoins, parce qu’elles racontent quelque chose.

Le moindre des tours de force de Pavić, ainsi, n’est pas d’avoir inscrit l’anti-linéarité de son art dans l’anti-linéarité de l’histoire qu’il racontait, d’avoir réussi à assoir les strates supérieures sur les strates inférieures, d’être parvenu à consolider sa théorie littéraire à grâce à son art du roman. Certes, non. Sauf que, s’il ne s’agissait que de cela, s’il ne s’agissait que d’un méta-procédé, un de plus, il n’y aurait guère de quoi se réveiller la nuit pour lire entre les lignes de la main du texte et, pris de terreur nocturne, tirer des cartes à l’éloquence byzantine.

« — Mais, demande alors le Capitaine, qu’arrivera-t-il après ma troisième mort, quand je revivrai pour la troisième fois ?

— Pendant un certain temps tout le monde, y compris toi-même, aura l’impression que rien ne s’est produit et que tu es toujours vivant. C’est alors que surviendra ton dernier amour et qu’une femme capable de te donner un enfant posera les yeux sur toi. À l’instant même, tu disparaîtras de la face du monde, car la troisième âme ne peut pas avoir de descendance, et celui qui revit pour la troisième fois ne peut pas avoir d’enfants… »

Une fois l’histoire finie, elle continue encore, à la manière d’un pur jeu spéculatif qui a pour objet ce qui pourrait bien avoir lieu, ce qui aurait pu avoir lieu, ce qui n’aura jamais lieu. Il est toujours loisible d’imaginer, quand rien n’est plus caché. Or, si rien n’est plus caché, rien n’est révélé pour autant : le mort continue de vivre dans l’ignorance de sa propre fin, et le monde entier tout autour de lui, aussi. Le destin ne change rien, il a lieu ; un point, c’est tout. C’est déjà beaucoup, en effet, et ce n’est pas si mal parce qu’il pourrait tout aussi bien ne rien se passer du tout, tous les jours se ressemblant toujours, aujourd’hui comme hier, sans même parler de demain. La différence entre une existence à destin et disons, bêtement, ton existence à toi, ce n’est pas une connaissance surnaturelle, pas une excursion mystique au pays de l’ineffable, mais plus poétiquement que l’une fasse quelque chose au lieu de rester là à attendre que le temps passe, tandis que l’autre ne fait rien.

C’est généralement là-dessus, d’ailleurs, que comptent les fossoyeurs de l’intelligence : que le temps passe sans que tu ne fasses rien, sans que rien ne se passe. Et c’est vrai que les fables que tu pourrais leur vouloir opposer te sembleront bien faibles. C’est une erreur de le croire, cependant : elles t’aident à vivre tout en sachant que tu vas mourir.


Milorad Pavić, Dernier amour à Constantinople, traduit du serbe par Jean Descat, Montricher (Suisse), Les éditions Noir sur Blanc, 2000.

5.1.18

Après deux jours de grand vent, le temps est de nouveau calme. Soleil. Le soleil est-il un remède ? Étrange question. Un remède à quoi ? À tout, je suppose. Mais ce n’est qu’une supposition. Comme si je disais à tout ce qu’il te faut endurer, quand même tu n’aimerais pas l’expression, pas plus que l’idée, évidemment, mais un remède quand même, à tout ce qu’il te faut bien endurer malgré tout pour vivre malgré tout. Si tu étais conséquent, je suppose (encore), si tu faisais preuve d’une certaine logique, tu aurais déjà déduit, en conclusion de l’étude de tes expériences, si étroites soient-elles en elles-mêmes, que ce monde ne vaut rien et, puisqu’il est peu probable que tu parviennes jamais à le changer, pas tout seul en tout cas (mais, pas de chance, c’est à peu près ainsi que tu es) qu’il vaut mieux ne plus le peupler, ni d’autres corps que tu contribues à mettre au monde, ni du surpoids de ton propre corps à toi, de ta propre existence, dont il vaudrait mieux le soulager, dans l’espoir qu’ainsi — il respirerait un peu mieux. Sauf qu’en fait, comme tu es conséquent, tu te trompes peut-être, peut-être que les prémisses ne sont pas les bonnes, mais ce sont les tiennes, alors pour l’instant, pour l’instant au moins, tu fais avec, comme tu es conséquent, dis-je, tu sais que tu ne ferais rien de bon au monde, tu ne lui ferais pas une fleur en plein hiver, le soulageant de ta personne. Or, être une fleur en plein hiver, je ne vois que ça.

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4.1.18

À force de vouloir que tout et tout le monde soit moderne, rien ni personne n’est moderne. Évidemment. Tout est en revanche vulgaire, commun, daté dès le moment où il a lieu, produit d’une injonction à être moderne qui passe sur-le-champ. Ne serait-il pas temps que l’Europe, faute de mieux, l’Europe qui a inventé l’idée même de modernité un jour ou l’autre au cours du dix-septième siècle, admette enfin que c’est une idée datée, qu’elle est exactement dépassée, et qu’il conviendrait par conséquent d’en prendre congé ? On ne peut pas attendre d’un continent tout entier qu’il soit conséquent, non, mais de quelques-uns des ses habitants, peut-être, qui sait ? À la place de la modernité, que mettrait-on ? Mais rien, précisément. Qu’y a-t-il de plus ennuyeux, de plus lassant, de plus répétitif, que l’appel constant à être moderne ? Tout le monde veut croire au progrès. Tout le monde veut laisser le monde ancien derrière lui, loin derrière lui. Tout le monde veut sortir du siècle, de l’année, du mois, et caetera en descendant jusqu’à la plus petite unité, qui vient de s’achever. Pourquoi ? Eh  bien, pour recommencer. Commentant l’Exposition universelle de 1855, Baudelaire, magnifique antimoderne, à propos de ce fanal obscur, laissait « de côté la question de savoir si, délicatisant l’humanité en proportion des jouissances nouvelles qu’il lui apporte, le progrès indéfini ne serait pas sa plus ingénieuse et sa plus cruelle torture ; si, procédant par une opiniâtre négation de lui-même, il ne serait pas un mode de suicide incessamment renouvelé, et si, enfermé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne ressemblerait pas au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir ? » Questions qui valent toutes les réponses que les administrateurs de biens qui s’efforcent de mener le monde peuvent bien apporter par la profonde logique de la victime-bourreau, du couteau-plaie, qu’elles tracent — la grande vue qui voit une chose et son envers en même temps.

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3.1.18

Sommeil profond. Au réveil, bien d’être là, allongé sur le dos. Aucune envie de me lever. Mais de rester là, dans le noir, le vent ne souffle pas encore, au calme. Dans sa chambre, Daphné chante des chansons dans son lit. Si tout le reste, le monde, disparaissait, le regretterais-je ? Évidemment, la question est mal posée. Le monde ne disparaît pas. Du moins, s’il disparaissait, il ne disparaîtrait pas sans moi. Mais supposons qu’il le puisse, ou supposons que nous puissions demeurer sans lui, loin de lui, dans l’ignorance de lui, ce matin, par exemple, qui ne durerait pas une éternité, mais s’étendrait plutôt, se dilaterait pour composer tout ce qui existe, ce matin, par exemple, est-ce que le monde me manquerait, si je restais au lit, un peu plus longtemps que d’habitude, un matin, ce matin, par exemple, si je ne voyais pas le monde, mais simplement la pénombre de la chambre dans laquelle j’ai dormi et où je suis allongé au réveil, si je n’entendais pas le bruit du dehors, les voitures, les poubelles, pas le vent non plus, non, rien au-delà de la fenêtre, simplement, de l’autre côté du mur, les chansons que Daphné se chante le matin avant de nous appeler, Nelly ou moi, est-ce que quelque chose me manquerait ? Est-il seulement besoin de répondre ?

 

2.1.18

Patine de l’expérience. Phrases que tout s’évertue à priver de sens. Regrets, promesses, sentiment de l’échec. Tentative d’apaisement. Vaste et tendre, dit le poète. Conversation avec soi-même avant d’entrer dans la salle de bains, et sous la douche encore, et puis longtemps après toujours. Toute la journée, en fait. Toute une journée passée à tenter de tirer au clair ce qui doit l’être, à mettre au jour ce que la nuit aurait dû permettre. La nuit n’est pas en cause. Qu’est-ce qui est en cause ? Tout. Comme le doute. Suis-je capable de ? Suis-je seulement capable ? Capax vitae. Monodie de la manie parlante. Trouver la solution du langage. Tant d’inconnues. Mais pas assez, peut-être.

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1.1.18

Deuxième année consécutive que je ne me réveille pas avec la gueule de bois. L’année dernière, pour dire toute la vérité, j’étais malade. Mais cette année, je n’ai tout simplement pas bu une goutte d’alcool. Impossible de faire plus sobre. On pourrait dire que je vieillis — ce qui ne pourrait malheureusement pas être plus vrai —, mais c’est surtout que l’idée de boire me dégoûte. Oh pour boire, j’ai bu. Je boirai encore, un jour ou l’autre. C’est sûr. C’est moins l’idée de boire en fait que de faire la même chose que tout le monde, que ce qu’on attend de tout le monde. Fêter. Oh fêter, quelle idée stupide ! D’où l’absence de la moindre goutte. Suite logique. Temporaire, au moins. Tout comme me dégoûtent le nombre et la vulgarité qui l’accompagne, le culte de la quantité — classer ce qui se vend le plus et, ajouter à cette grossière manière, le goût douteux de dire combien ; dénombrer le nombre de suiveurs (followers en français dans le texte) et flatter ceux qui en ont le plus. Et caetera. N’est-ce pas tout bonnement répugnant ? C’est comme une plage bondée en été, les corps graisseux couverts de sueur qui passent les plus chaudes heures de la journée entassés les uns sur les autres — et ils appellent ça, des vacances. Je sais que je vieillis (c’est une loi universelle de la nature), mais je me souviens encore d’un temps pas si lointain quand être un suiveur était connoté négativement, quand être un suiveur, c’était être un mouton, un animal grégaire, une petite bête que l’on fait paître avant de la tondre. Quand est-ce qu’être un mouton est devenu une qualité ? Oh, je sais bien qu’entre l’alcool et la théorie quantitative de l’humanité, le lien peut paraître tiré par les cheveux, mais ce sont deux aspects d’un même tableau que je perçois par flashs (pour ainsi dire) — la dissolution de l’individu et de son individualité.

Fais ce que tu veux mais pense avant un peu.

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