18.1.18

L’ère des victimes.

Régime. — Pas une goutte d’alcool, de l’exercice et se plonger dans un roman-fleuve.

Marcel Duchamp à Jean Neyens : « (…) je suis allé à une conférence. Une table ronde qu’on avait faite à Philadelphie, on m’avait demandé : “Où allons-nous ?”. Moi j’ai simplement dit : “Le grand bonhomme de demain se cachera. Ira sous terre.” En anglais c’est mieux qu’en français — “Will go underground”. Il faudra qu’il meure avant d’être connu. Moi, c’est mon avis, s’il y a un bonhomme important d’ici un siècle ou deux — eh bien ! il se sera caché toute sa vie pour échapper à l’emprise du marché… complètement mercantile (rire) si j’ose dire.

Cultive une certaine passion pour les Marcel.

Marcel-Duchamp

17.1.18

La consultation des news de Google, le seul lien effectif que je m’accorde avec le monde réel pour ne pas avoir trop violemment l’impression de vivre en vérité dans un univers parallèle, a quelque chose d’édifiant. Sans ironie. Parce que si l’on peut bien éclater de rire en apprenant qu’une star de la télé, un expert ès téléréalité, se met en retrait de l’émission à laquelle elle participe parce qu’après avoir volé un scoop à l’un de ses concurrents, en diffusant une image où l’on voit deux stars de la téléréalité se tenir par la main, pour se venger, le concurrent en question a diffusé une vidéo de l’autre où on le voit en train de se masturber, ce rire cynique, par la proximité de cette information avec d’autres informations comme celles concernant la santé mentale de l’homme le plus puissant du monde ou l’assaut des forces de l’ordre que le gouvernement s’apprêterait à ordonner pour déloger des individus qui vivent depuis des années dans un bocage qu’ils ne veulent pas voir détruit, ne peut pas être de longue durée, supplanté qu’il est par une question assez « grave » : Comment tolérer une telle fange ? Ce n’est pas s’offrir une vertu à peu de frais que se poser une telle question. D’autant que voici une autre question qu’il conviendrait de se poser dans le même geste : Comment peut-on ne peut pas se poser une telle question ? Comment peut-on non seulement supporter l’odeur nauséabonde métaphorique que dégage le monde dans lequel nous vivons, mais encore ne pas même se demander comment il est possible de ne pas imaginer faire autrement ? Parce que, enfin, tous ceux qui participent de cette réalité, tous ceux qui contribuent à faire que cette réalité est telle qu’on la découvre dans les news propagées par Google, ces gens-là n’ont aucune raison de vouloir changer, d’imaginer qu’on puisse seulement vouloir changer — pas de chaîne, de monde —, et ceux qui se repaissent de cette réalité (soit, dans le monde occidental, l’immense majorité de la population), ratifiant ce qui s’y déroule, interdisent qu’ils puissent se produire autre chose.

La révolution n’est plus que le nom d’une vidéo sur YouTube.

Vent qui souffle à faire claquer la baie vitrée. À réveiller Daphné, qui explique, le lendemain, qu’elle a entendu le vent, la nuit. Stries blanches sur l’indigo de la mer. Lumière un peu jaune du soleil. Quelques nuages dans le ciel, un peu au-dessus de la ligne d’horizon, au-dessus de la cime des collines, mais pas au zénith, azur parfait.

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16.1.18

L’emphase de l’en phase. Imaginer en revanche tous les cas du contraire. Exister. Résister. Se désister. Perception d’une vie qui sourd malgré le bruit. Comme quelque sous-bois de l’être peut l’être : moins un abri qu’un lieu où croître. Sous les détecteurs, imaginer tout ce qui vibre quand même. Et au-dessus, un peu plus haut. Nuages qui s’étirent au-delà des collines. Blanc clair derrière, plus sombre devant. Fonction du soleil. En parlant à haute voix, des paysages inédits s’ouvrent devant soi. Ainsi, territoires sans fins, sans lendemains peut-être, aussi. À chaque non qui te viendra presque naturellement, réponds par un oui suivi d’une série de points d’interrogation aussi étendue que ton courage te le permettra. Et faire un devenir là-dessus. Apprendre qu’on ne désire jamais que des fictions. Qui ne sont pas celles qui ne sont pas mais celles que tu deviens & fais advenir. Feindre de le découvrir. Se garder de ce qui est sur toutes les lèvres. Virus. Contamination. Symptômes. Langue enflée. Disparition des nuances. Exagération chronique. Incontinence verbale. Tendances mégalomaniaques. Thérapie. Hygiène spartiate. Économie de moyens. Grandeur de desseins.

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14.1.18

Du bris des choses, pas grand-chose à sauver. Un sentiment d’effritement, peut-être ; — destruction lente, sans flammes sang larmes ni explosion. Pas même le temps qui passe. C’est instantané, tout aussi bien. Le ciel gris s’écarte-t-il au loin ? Je ne sais pas. Je ne vois pas. Le ciel est gris au loin aussi. Or il y a plus loin toujours plus loin encor. Lumière vive, qui ne brille pas. Je ne dirai pas mate, non, mais diffuse. As-tu la sensation de la chose ou tes sensations font-elles la chose ? Un moment qui, malgré le bruit, semble de silence. Le temps, ne serait-ce qu’une poignée d’enfant de secondes, de mesurer toute l’étendue d’une passion pour les questions sans réponses. Avant, quand nous rentrions à Paris, à la fin de l’été, aller manger dans un restaurant japonais était la première chose que nous faisions, Nelly et moi. Que vient-il faire, ici, ce souvenir ? Il est là, c’est tout. Comme le reste. Comme un bateau entre au port, énorme animal blanc, qui écrase l’espace avant de disparaître derrière la presqu’île. Du bris des choses, sauver toutes celles qui peuvent l’être.

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13.1.18

Bon. Quand tu te trouves un peu trop souvent en désaccord avec le monde entier, ou ce qui te semble répondre au nom en question, que fais-tu ? Tu refonds d’un coup l’ensemble de tes croyances pour adapter tes goûts aux sous-produits de la culture brutale de l’entertainment ? Ou bien tu persistes, tu t’entêtes dans ce d’aucuns considéreraient sans doute comme un délire idiosyncratique qui confine au ridicule ? Bon. Tu sais bien ce qu’on dit, qu’il vaut mieux être désaccord avec le monde entier plutôt qu’en désaccord avec soi-même (on, c’est John Stuart Mill), mais le monde entier, ça fait quand même beaucoup de monde. Après tout, ce n’est pas parce que quelque chose est insensé (en désaccord avec le monde entier) que c’est faux. Ce n’est pas non plus pour cette raison que c’est vrai, c’est vrai, mais au moins est-ce différent. Depuis près de trois siècles qu’on fait croire au monde entier (d’abord aux Européens, puis aux Occidentaux, puis à tout le monde) que l’égalité rend libre, et que les gens ne sont ni plus égaux entre eux ni plus libres chacun de leur côté, n’y a-t-il quelque chose de borné, de fondamentalement limité, de profondément étroit d’esprit, à promouvoir toujours les mêmes valeurs, comme s’il n’y en avait pas d’autres, comme s’il ne pouvait pas y en avoir d’autres, comme si l’on ne pouvait pas en inventer d’autres ? Quel rapport ? Eh bien, c’est au nom de l’égalité que tout le monde consomme désormais la même chose puisqu’il ne faut pas qu’il y ait une culture pour certains et une culture pour d’autres, mais la même pour tous, sinon, c’est injuste, les gens ne sont plus égaux, et s’ils ne sont plus égaux, ils sont dominés, et s’ils sont dominés, ils ne sont pas libres. La popularité renforce la popularité. Les gens sont des génies parce qu’ils sont célèbres. Mais il ne faut pas opposer l’inégalité à l’égalité, non, comme si on allait réparer une injustice par une autre injustice, non, il faut foutre la paix aux gens plutôt que de leur imposer une quantité toujours plus indigeste de produits formatés (le roman autobiographique de telle actrice célèbre est toujours accueilli par des exclamations béates de bêtise : une écrivaine est née ! et la majorité le croit parce qu’on ne lui apprend pas à penser par elle-même, ou plus modestement à se forger sa propre opinion ; — la majorité, on lui apprend à obéir, à faire ce qu’on lui dit de faire). Et il faudrait aussi que les gens exigent qu’on leur foute la paix. Mais, ça, c’est une autre histoire.

La plage, un matin d’hiver. Tapis de détritus, plastiques, emballages crevés, traces odorantes du passage des chiens du matin de la veille ou du jour d’avant. Masses d’algues qui forment comme une digue sur le front de la mer. L’image même du siècle : rebuts qui ne disparaissent pas, reviennent inlassablement, rejetés sur le sable par la mer qui les vomit. L’horizon, passablement. L’horizon, quand même, qui est à peu près tout ce qui sauve cet espace singulièrement anesthétique.

D’où cette question qui m’obsède aujourd’hui : au milieu de toute cette ordure, métaphorique ou littérale, qu’importe, au milieu de toute cette ordure, comment faire une expérience esthétique ?

12.1.18

Violence de l’enfance. Colères, rages, crises de larmes de Daphné, qui s’irrite face à quelque chose que nous ne comprenons pas — que, sans doute, nous ne pouvons pas comprendre. Mais ne sont-elles pas du même ordre que celles de l’adulte, qui s’efforce de formuler son incompréhension et ne découvre, en réponse, que de l’incompréhension ? Et ces deux incompréhensions — du monde, face au monde, de l’autre, face à lui — ne sont-elles pas elles aussi du même ordre ? Une grande incompréhension, ainsi, ou bien alors un excès de compréhension, qui cherche un écho qui ne se rencontre pas et risque de se replier sur soi-même. Les parents peuvent être les plus bienveillants du monde, ils ne résoudront jamais l’incompréhension de l’enfant. Au moins, au mieux, sont-ils là pour l’accueillir (l’incompréhension, l’enfant, l’incompréhension de l’enfant). Mais l’adulte n’a pas de terre d’accueil, il faut qu’il se fraye lui-même un chemin qui n’a pas nécessairement de bout. Il n’y a peut-être pas de fin à l’incompréhension, pas de bout de l’excès de compréhension, pas de moment où l’immense tension accumulée depuis l’enfance se résout, pas de révélation finale quand incompréhension et compréhension ne sont plus qu’un seul et même sens, quand sens et non-sens s’éclairent réciproquement. Il se peut que la tension s’accumule encore et encore, qu’elle ne cède jamais, que cesse simplement la vie. Dans une violence qui semble inouïe mais s’est pourtant fait connaître dès l’enfance.

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11.1.18

Hier, centaines d’oiseaux (milliers, peut-être, je ne veux ni ne peux les compter — je veux, seule, l’idée que je m’en fais), qui chantent à tue-tête dans le parc. Impression en le traversant après avoir marché un assez long moment que le corps se dilue progressivement dans le son qui l’entoure, que la ville disparaît, au loin, comme l’écho sourd d’une réalité sur laquelle tout le monde a beau être tombé d’accord, tout le monde s’est trompé. Ce n’est pas le sentiment de la nature — il faudrait être naïf pour croire en la nature dans un parc —, c’est la possibilité de l’effacement, de la disparition de toutes choses qui nous étouffent parce que nous croyons ne pouvoir respirer sans elles. Les oiseaux vivent dans l’indifférence de ce que nous faisons, ils se servent des parcs comme si c’était la nature. Nous ne faisons que fantasmer des horizons dont nous n’avons pas besoin, une nature juste où l’égalité serait une loi universelle. Les oiseaux se servent de ce dont ils ont besoin pour vivre, et puis ils s’en vont. Ils font leur nid et migrent. Nous ne sommes pas des oiseaux. Sauf que, dans le parc, ne l’ai-je pas été, n’ai-je pas gazouillé comme oiseau au soleil ?

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10.1.18

Sur la littérature. — La littérature, c’est l’écriture. Tout le reste n’est que littérature.

Sur la littérature. 2. — Retient-on un orgasme ? Il traverse. Dévaste. Ou alors, c’est que personne ne jouit.

Peut-être, après tout, peut-être. Peut-être que personne ne jouit. La démocratisation de la culture, la fin de la transcendance, le climat d’accessibilité de tout à tous ont permis la multiplication des créateurs sur terre. Créature = créateur — équation de l’Occident. Or, créateur, est-il autre chose que le nom poliment désuet qu’on donne au producteur qui produit un produit que le consommateur consomme ? Comme tout ceci est bien arrangé. Oh, bien sûr, tous les actes de consommation sont associés à une jouissance. Se multiplient ainsi les adjectifs pour exprimer la grande joie que procurent la consumation de tous les biens en vente sur le marché, la jubilation. Pourtant, de cris de joie, on n’en pousse guère qu’à la télévision, voire dans les journaux qui la singent. La jubilation de la jouissance est ainsi une suite d’images mises en scène, publics qui applaudissent dans les cérémonies de remise des prix, stades remplis de gens qui crient, scandent le nom de leur équipe et, à l’occasion, se tabassent allègrement, foules en délire ou bien en larmes qui chantent en chœur un refrain monologique, familles en extase devant leur nouvel appareil connecté, haies de corps qui assistent au défilé en agitant gentiment le petit drapeau de leur nationalité.

Sur un panneau publicitaire : Métro. Boulot. Libido.

— Mais alors, que proposes-tu ?
— Moi ? Rien. Je m’adonne à l’exploration esthétique de mon existence.

Que faire d’autre, en effet ? La révolution ? Y a-t-il attitude plus vulgaire que celle qui consiste à se payer de mots qu’on a si bien vidés de leur sens qu’ils ne provoquent plus le moindre frisson, qu’ils laissent froids et circulent ainsi dans toutes les bouches, entre tous les sexes ?
On a les orgasmes qu’on mérite. Les plaisirs qu’on prend. Les livres qu’on écrit.
Il faut que les livres que tu écris ne ressemblent à rien. Qu’ils ne soient dictés par personne d’autre que toi-même. Aucun vivant ne dispose d’un droit de regard. Il n’y a que ta spécificité qui importe. Ton originalité radicale. Et derechef, l’exploration esthétique de ton existence.

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8.1.18

Nuit au sommeil entrecoupé de nouveau des réveils de Daphné. Et puis, gris, le matin, dans la journée, pluie. Travail au ralenti. Déjà que c’est lent. Lecture en parallèle de l’original en anglais et de la traduction en français du texte des araignées. Second volume. Labeur, je crois que c’est le mot qui convient. Exercice de patience aussi, traduire en avançant si lentement, mais en avançant quand même. Deux cent six pages sur deux cent soixante-quatorze format A4, grandes marges mais interligne simple. Des milliers et des milliers de signes. Quand toute apparence de virtuosité, d’allant, de vitesse, de spontanéité disparaît pour ne laisser place qu’à une seule et longue activité : ruminer — des semaines durant.

Dehors, ciel chargé noir dilué, qui coule. Deux oiseaux de mer traversent le rectangle que la fenêtre y découpe. La pluie fait les traits fins obliques rapides devant tes yeux. Pour les oreilles, c’est autre chose. Son étouffé ; tout à l’heure, comme ce n’était pas si visible, j’ai dû aller ouvrir la fenêtre de la cuisine pour vérifier. La peau frissonne légèrement. Pourtant, on ne peut pas dire qu’il fasse froid. Est-ce le manque de sommeil ? Pourquoi n’ai-je pas ouvert celle qui se trouve là, juste en face de moi ? Est-ce le manque de sommeil ?

7.1.18

Cette nuit, Daphné s’est réveillée vers trois heures du matin. Multiples tentatives de l’aider à se rendormir, couronnées de succès relatifs, répétées jusque vers six heures trente du matin quand il fallut bien se résigner à prendre le petit-déjeuner. — La matinée s’annonce brumeuse, par suite de la nuit chaotique.

Lutte interminable avec soi-même, pour n’être pas aigri ; — ce qui est fort probable lorsqu’on est si peu en phase avec son époque, si peu de son temps, lorsqu’on ne peut pas se résoudre à tremper dans le bain tiède du contemporain tant on en trouve l’eau passablement trouble, comme une mare où l’on se soulage un peu trop librement.

Lecture, hier, du Diable amoureux de Jacques Cazotte. Roman dont on ne peut certes pas faire une lecture noire, parce que c’est une œuvre somme toute légère, mais dont on comprend tout de même qu’on ait pu le tirer en ce sens parce que sa morale est si faible, les raisons de ne pas succomber si peu contraignantes qu’on se demande bien comment Alvare ne s’abandonne pas corps et âme à Biondetta. Raisons si peu convaincantes qu’elles laisseront Baudelaire froid, qui écrira quelques décennies plus tard : Ô mon cher Belzébuth, je t’adore ! Cazotte écrit en étant convaincu de la positivité de l’histoire. Et il a tort, ce qui lui coûtera littéralement la tête. Baudelaire sait, au contraire, que l’histoire est négative, ce pourquoi il s’abandonne à Satan et, au lieu de lui résister, succombe à ses charmes parce que c’est là la seule façon de jouir, la seule façon de vivre.

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