31.12.17

0. Le sens n’est pas l’ennui, n’est pas la mort, est même le contraire, tout le contraire. En plus, il n’y en a pas qu’un. Non. Mais plein. Penser, avoir des idées, réfléchir, s’interroger, faire preuve d’esprit critique (à supposer qu’il ne soit pas parfaitement ridicule de s’exprimer ainsi par les temps qui courent, voire stagnent, plutôt) n’est pas épuisant, n’est pas fatigant. C’est de l’absence de pensée que proviennent en revanche la fatigue, la mélancolie, l’ennui et, enfin, quoi ? La mort. Mort molle. Évidemment. Comme tout ce qui provient de l’uniformité, de la répétition indéfinie et potentiellement infinie du même.
0,1. L’Occident a, prétend-on, imposé une vision non cyclique du temps, un conception orientée de l’histoire qui, telle une flèche, fffffuit, va de l’avant, toujours plus loin, progresse infiniment. Sauf que ce récit est faux. Ou, du moins, est-il devenu caduc : jamais l’histoire n’a été si cyclique, car c’est toujours la même chose qui se répète, les mêmes événements qui se reproduisent à intervalles réguliers, récurrence du même qui confine les événements à l’absence. Il n’y a guère que durant les trêves des championnats sportifs que le temps cesse d’être cyclique — pour devenir vide. Personne ne sait très bien qui a imposé ce conjoncturel retour du même, qui a décidé que désormais les choses recommenceraient toujours de la même façon et qu’on aurait toujours l’impression de la nouveauté, pourtant, qu’on aurait toujours le sentiment que quelque chose de neuf est en train de se produire, que cette fois, non non non, ce n’est pas comme la fois précédente alors même que si, c’est exactement la même chose. Oui oui.
0,2. La Culture, le nouveau Dieu sur terre des humains qui ne croient plus en rien, pas même vraiment en eux-mêmes, sinon Dieu m’est témoin qu’ils feraient autre chose, la Culture est le moteur de ce cyclisme, forme de la vie de milliards de fourmis qui produisent et se produisent, reproduisent et se reproduisent toujours à l’identique, et ont besoin pour continuer leur travail indifférent de s’imaginer qu’elles font quelque chose qui n’a jamais été fait auparavant. La Culture a fait de ce retour de la même chose à intervalles réguliers des sortes de rituels au cours desquels elle se célèbre elle-même par branche, au cours desquels elle s’admire et surtout vend l’admiration qu’elle affecte de se porter à elle-même. Car rien n’assure le spectateur médusé que ce à quoi il assiste n’est pas purement et simplement une parodie de quelque chose qui a lieu il y a bien longtemps, si longtemps qu’il faut consulter les archives de l’histoire de l’humanité pour savoir quand, au juste, quelque chose a eu lieu une première fois — qui avait peut-être alors le parfum de la nouveauté — et que depuis lors on ne cesse de singer parce qu’on ne sait pas vraiment quoi faire d’autre.
0,3. Les singes excellent dans la parodie, c’est leur façon à eux de produire des signes. Et, de l’autre côté de l’écran, le spectateur médusé assiste au défilé de tous ceux qui s’adulent. Le spectateur est médusé, oui, c’est ce que je viens de dire, et l’on m’objectera sans doute que, désormais, le spectateur est aussi un commentateur, qui donne son avis, participe, s’exprime, mais ce commentaire n’est qu’un des termes de l’assistance, il ne change pas grand-chose à la relation asymétrique entre ceux qui défilent et ceux qui assistent au défilé, entre ceux qui parodient et ceux qui parodient la parodie. Mais, de la même manière, on aurait tort de croire aussi que ce spectateur/commentateur n’y est pour rien dans ces exercices de parodie. Il est l’acteur de la métaparodie du commentaire, certes, mais il est aussi la cause que les événements se reproduisent et se reproduiront indéfiniment à l’identique, continueront sans fin de se reproduire à l’identique, car s’il voulait seulement détourner le regard, aller voir ailleurs non pas s’il y est, mais si quelque chose se passe, et quelque chose s’y passe, en fait, quand même personne ne le verrait, s’il cessait de se laisser méduser, alors les choses pourraient être différentes. On ne naît pas médusé, on le devient. Pardon pour la formule, mais comme on le devient vraiment, je n’ai pas vraiment le choix. On devient médusé la toute première fois qu’on s’abandonne à un écran, qu’on regarde quelque chose qui en retour ne nous regarde pas, mais nous transforme injustement en une chose, sans vouloir, sans autonomie, sans force, sans vie, morte molle.
0,4. Mort molle derechef. C’est moins le contenu du spectacle qui méduse que l’attitude. Après tout, il pourrait y avoir n’importe quoi à l’écran, du moment qu’on s’y abandonne, qu’on cesse d’être une personne qu’on regarde quand elle regarde pour devenir une chose qui regarde sans personne qui lui rende ce regard, on devient méduse, pierre parmi les pierres, comme quand le monstre assiste à son propre reflet. Parce que c’est ça donc, qu’on regarde sans le voir lorsqu’on s’abandonne à un écran : son propre reflet, sa propre image, qui a quelque chose d’insupportable pour celui qui regarde tant elle lui ressemble. Et que s’apercevrait-on qu’on regarde si l’on réussissait à voir quelque chose ? Rien. C’est tout ? Eh oui, rien, c’est tout. On ne voit rien. Et dès lors, tout est dans l’attitude, pas dans le contenu, parce que le contenu, c’est rien. Du tout. L’attitude qui consiste à regarder sans rien voir du rien alors que c’est précisément cela qu’il faudrait voir : que nous ne sommes rien. Mais que nous ne sommes pas seuls à être rien. Que nous sommes tous rien. Que, contrairement à ce que la pâle parodie d’un antique spectacle auquel on se force à assister comme on se force à vomir, nous fait accroire — contrairement donc à ce que nous nous faisons accroire nous-mêmes (ne nous y trompons pas, en effet, tout est réflexif dans cette histoire) —, nous sommes tous à la même enseigne du rien. C’est cela qu’il faudrait commencer par voir. C’est cela qu’il faudrait commencer par sentir. Par un étrange jeu de déversement, renversement, disparition, nous avons oublié cette façon de voir les choses. Nous présupposons même le contraire. Avant, en effet (et je vais dater cet avant pour bien faire voir que je ne parle pas dans le vide, à l’instant), avant, disons : quand Dieu existait encore, son existence renvoyait celui qui y croyait à son néant. Tout le monde était égal à zéro devant le Dieu qui était le seul un (un et unique).
0,5. Tous des 0 et un seul 1, c’était ça, la structure de la réalité. Et puis, après, disons : quand Dieu est mort, comme plus personne ne croyait en Dieu, chacun s’est mis à rêver qu’il était un 1 et qu’il y avait des 0 : tous les autres. Tous des 0 et un seul 1, c’était devenu ça, la structure de la réalité. Identique et pourtant radicalement différente, chacun s’imaginant qu’il était devenu le 1, qu’il avait pris la place vide laissée par la mort de Dieu, mais aussi qu’il était le seul, l’unique à jouir de cette propriété, à défaut de tous les autres, les 0, pas comme lui, que nenni.
0,6. Est-ce que Dieu est mort vraiment ou pas ? Ça n’a aucune espèce d’importance. Ce qui devrait en avoir, en revanche, c’est que sa disparition ne change rien à la structure de la réalité de notre point de vue : nous sommes tous des 0, chacun d’entre nous. Et le 1 alors ? Pas si vite. J’ai dit à l’instant que j’allais dater l’avant en question pour qu’on ne m’accuse pas de raconter n’importe quoi. Eh bien, voici. Nous sommes le 22 mars 1662. Il y a bien longtemps, mais pas tant que ça, finalement. Le 22 mars 1662, au Louvre, qui n’est pas encore un musée, une boîte à touristes, mais encore pour un temps la demeure du roi de France, Louis XIV, un provincial de 35 ans, qui n’est pas sans un certain talent pour faire la morale, s’adresse au roi soleil en ces termes précisément :

Ô Dieu, encore une fois, qu’est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien : un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant ; on ne m’a envoyé que pour faire nombre ; encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.

0,7. C’est vrai qu’il n’est pas mauvais, Jacques-Bénigne Bossuet, et l’on comprend en le lisant quelques siècles plus tard que le roi l’écoute attentivement. Pourtant, que ce doit être humiliant d’être le roi et d’être traité ainsi, comme tout le monde, comme tous les 0 que nous sommes. Que lui dit-il, en effet, Bossuet ? Quels sont les deux mots qui accomplissent l’humiliation, l’égalité absolue de tous les hommes entre eux, leur réduction universelle à zéro ? Nous et moi. « Ô Dieu, qu’est-ce que de nous ? » commence par demander Bossuet. Nous, c’est-à-dire : nous tous, le monarque compris. Et il répond : « Si je jette la vue devant moi ». Nous, le roi et moi, c’est du pareil au même, quand je me regarde, quand je regarde autour de moi, quand je considère l’univers, le temps qui passe en flèche, fffffuit, je vois la même chose que le roi, l’infini derrière moi et l’infini devant moi, et quand je considère l’ensemble, Dieu, le passé, le présent et l’avenir, tout quoi, je vois encore la même chose que le roi. Ou plutôt, quand le roi regardera, il verra la même chose que j’ai vue, moi : que nous ne sommes rien. Nous ne sommes là que « pour faire nombre », dit Bossuet. Quoi de plus horrible à une conscience sans Dieu, qui s’imagine le seul 1 qui compte ? Non, nous ne comptons pas, nous sommes comptés. C’est tout, mais ça n’a rien à voir. Et la conséquence vient si logiquement que c’en est presque naturel : si je n’avais pas été là, moi, il y aurait eu quelqu’un autre à ma place, après tout, 0 = 0.
0,7. Voilà la date, le 22 mars 1662. Le mot : « la pièce n’en aurait pas moins été jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre ». Et la chose, enfin : un 0 tout rond. Nous sommes tous des 0 tout ronds, le roi et moi. Nous sommes tous identiques, radicalement égaux, reconduits à notre rien essentiel. C’est terrible. C’est si beau. C’est le stade critique de la pensée. Quand la conscience regarde en elle comme en de l’eau claire, pure, transparente, et qu’elle voit qu’il n’y a rien, pas même de l’eau, que ce n’est qu’une vulgaire métaphore, que c’est moi qui suis là, en effet, mais qu’il aurait pu s’agir d’un autre que moi, indifféremment, de n’importe qui, puisque tous les 0 se valent. Il faut être fort pour supporter une telle pensée, une telle faiblesse, une telle débilité, une telle nullité — et ne pas mourir. Parce que c’est ce qui est si beau : c’est une parole pleine de vie. Que Dieu soit mort ou pas, cela ne change rien à l’affaire : je ne suis rien, mais je suis là, alors autant faire quelque chose, mais pas rien. Voilà le passage du 0 à 1. Être rien me condamne à faire quelque chose. Tandis que si je suis déjà quelque chose, je n’ai rien à faire puisque je le suis déjà. La beauté du néant n’est pas qu’on s’y abîme, qu’on s’y plonge pour disparaître. On ne disparaît pas dans le néant. Non, on disparaît dans l’eau claire, pure et transparente de l’étang de l’être. On s’abandonne à ce que l’on est déjà. On peut se contempler, admirer sa propre image, parodier à l’infini ce que nous sommes parce que c’est ce que nous sommes. Exploiter sans vergogne la tautologie ultime : je suis ce que je suis, l’admirer, la clamer, haut et fort, et s’en délecter indéfiniment. Parodie et parodie de la parodie et ainsi de suite — nous sommes tous déjà quelque chose que nous pouvons aimer.
0,8. Je crois que Bossuet est allé trop loin. Il en a trop dit. Trop franchement. Trop crûment. C’est peut-être pour cette raison que Louis XIV finira par déménager à Versailles, pour fuir le lieu de ce cruel apprentissage, le lieu où il s’est dit : Ah bon, même moi, je ne vaux pas plus qu’un autre. Après Bossuet, il semble difficile d’exister parce qu’il ne suffit pas d’être, d’être là, de simplement respirer pour valoir quelque chose. Au contraire, même, puisque je ne vaux rien. Et cela ne changera jamais. Mais alors quoi faire ? Eh bien, quelque chose. Oui, mais quoi ? C’est alors qu’il faut penser. Exercer ses talents. Travailler, mais travailler vraiment, pas toucher son salaire, non, inventer quelque chose. Bref, faire quelque chose de soi. Les parents désespérés ont raison de demander à leurs enfants désespérants : Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ? parce que ça ne va pas de soi ce qu’on va faire de soi. Les enfants désespérants ont conscience de leur nullité. On leur fait accroire qu’ils ne valent rien par opposition aux autres. Mais c’est faux. Absolument faux. De même, quand un mauvais imitateur du roi soleil prétend qu’il y a ceux qui sont quelque chose et ceux qui ne sont rien, lui, le roquet paternaliste qui n’a pas d’enfants, perpétue pourtant le mensonge des mauvais parents désespérés : tu n’es qu’un vaurien. Mais nous sommes tous des vauriens. Et le mauvais imitateur du roi soleil ferait mieux de lire Bossuet plutôt que de parler à tort et à travers. Car Louis XIV le savait, que sa superbe n’était rien, ne valait rien, que son 1 équivalait au 0 de Bossuet, au 0 de tous ses sujets.
0,9. Mais les temps ont changé. Les temps changent tout le temps. C’est un peu désespérant. Comme les enfants. Nous croyons désormais qu’il y a ceux qui valent quelque chose et puis les autres, qui ne valent rien. Et chacun rapporte à soi-même la valeur de tous. C’est moi le 1, toi, tu ne vaux rien. La leçon de Bossuet est tout autre : qu’il faut partir de 0. Toujours partir de 0. Et faire quelque chose avec si peu, avec rien. S’efforcer de compter jusqu’à 1.

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30.12.17

Au départ, j’ai cru à un courrier anonyme. Il n’y avait pas d’adresse d’expéditeur au dos, c’était une petite enveloppe blanche renforcée avec du papier bulle, mais si fine, si légère, qu’on aurait pu se dire en ne regardant pas avec suffisamment d’attention qu’il n’y avait rien à l’intérieur. Après les menaces de mort de la veille, ai-je pensé en ouvrant la lettre, supposant aussi que j’étais fou de le faire sans autre précaution, et si on voulait vraiment ma mort ?, ça commence à faire beaucoup, il faudrait peut-être que je pense à assurer ma protection. M’inscrire à un club de tir ? M’acheter une arme à feu ? Mais non, je n’avais pas regardé avec suffisamment d’attention, l’écriture sur l’enveloppe était bien trop soignée, élégante, bienveillante pour contenir la mort. Et, en effet, ai-je constaté en sortant le fin contenu de l’enveloppe, c’était tout sauf la mort que l’enveloppe expédiait. Je revenais d’aller courir — enfin, plus exactement, de me traîner comme une vache en peine sur quelques kilomètres —, et je suis allé me doucher. En sortant de la douche, je me suis souvenu d’une conversation que j’avais eue avec quelqu’un de connu, un jour au Salon du Livre de Paris, parce que j’étais le mari de Nelly. Ensuite, j’ai pensé à la Culture, comme on l’écrit quand on veut se donner l’air plus important qu’on ne l’est, à l’idée de culture, et j’en suis venu plus ou moins logiquement à l’idée que l’immense majorité des productions culturelles qu’on nous présente comme telles n’en sont en fait pas — pour être exact, elles le sont bien, mais en un sens nouveau — pour cette raison qu’on les comprend et qu’il est dans leur nature d’être comprises. La culture démocratisée n’est pas un processus ascensionnel par lequel on permet à un public, pour ne pas dire au public en général, de parvenir à une dimension de l’existence à laquelle il n’aurait pas accès autrement (disons, pour faire vite, une dimension qui donne les moyens de comprendre le sens de l’existence, justement), mais un processus quasi horizontal descendant, comme une chape que l’on fait tomber sur les gens pour qu’ils soient toujours occupés (occupés principalement à ne pas penser). Une œuvre, ainsi, une œuvre que l’on comprend ne nous fait rien, ne nous apprend rien. Ce à quoi sans doute, on reconnaît ce qu’avant on appelait culture, c’est qu’on commence par ne rien comprendre, parce qu’il s’y passe quelque chose de proprement nouveau. Nouveau, cela ne veut pas dire du charabia — la langue classique de Borges dans son Pierre Ménard n’empêche pas qu’on n’y comprenne rien —, mais qui ne s’est jamais produit. Si tu comprends tout ce que tu lis, tu n’apprends rien, rien de neuf, tu ne fais que relire quelque chose qui a déjà été écrit. Qui niera que l’expérience de la culture est désormais profondément ennuyeuse, décevante et triste, parce qu’on comprend tout, n’apprend rien ? D’ailleurs, il faudrait d’autres mots que ceux d’art et de culture — qui sont des mots qui désignent l’ennui profond que suscitent les productions artistiques et culturelles — pour dire cette nouveauté, cet étonnement, cette incompréhension qui est le signe que l’on a affaire à quelque invention et non aux bavardages de quelqu’un qui radote avant de mourir. C’était ce que je me disais quand j’ai lu ce qu’il y avait dans l’enveloppe blanche, un court texte que Pierre Parlant avait eu l’amitié de m’adresser (à moi ainsi qu’à d’autre, disait-il) pour bien finir l’année. J’ai commencé de lire, et puis je me suis aperçu que c’était une seule phrase, et que c’était l’été. Et c’est à peu près tout. La première lecture peut-elle être autre chose qu’une expérience ? L’indice d’un sens qu’il faut découvrir, non qu’il soit caché, mais parce que tu ne l’as pas encore expérimenté ? Vila-Matas écrit quelque part qu’à partir du moment où l’on ne lit plus que des choses que l’on comprend, on vieillit. Dira-t-on, en extrapolant, que la culture, l’art nous rendent vieux, nous font tout rabougris, dès la petite enfance, des croûtons écervelés, élevés décérébrés pour mieux avaler tout ce qu’on veut bien nous faire gober ? Dira-t-on aussi que, malgré le temps qui passe, certains, comme Pierre Parlant, ont le don de nous faire rajeunir ? Et que c’est très beau.

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29.12.17

Être misanthrope par humanisme n’est pas le plus labyrinthique des paradoxes. Après tout, celui qui a foi en l’humanité, celui qui est convaincu que l’espèce humaine est capable d’accomplir de grandes choses ne peut qu’être circonspect, voire franchement dégoûté, lorsqu’il constate, en dépit de tous les bons sentiments qu’il conçoit à leur endroit lorsqu’il ne les voit pas, ce que les gens font, sans même parler des gens bons, la façon dont ils se comportent, ce qu’ils font de leur talent (à supposer qu’ils en eussent jamais un, mais soyons humanistes et admettons qu’ils en aient), et tout et tout. Comme ce matin, notamment, lorsque j’ai entendu une voix cependant que Nelly s’apprêtait à entrer dans la salle de bains. Je lui ai demandé si elle entendait quelque chose, elle m’a répondu que non. Mais, moi, comme je savais que, si j’entendais une voix, je n’entendais pas des voix, j’ai ouvert la fenêtre de notre chambre à coucher pour voir si ça ne venait pas de chez les voisins du dessous et que j’ai effectivement vu mon voisin du dessous, sur son balcon, l’écume aux lèvres, hurler qu’il allait monter chez moi pour me casser les lunettes, me tuer, me défoncer (je cite). Il faut dire qu’il fume tellement de joints qu’il est fort probable qu’il soit psychotique. Évidemment, ce n’est pas agréable de se voir ni de s’entendre menacé de la sorte, mais quand nous l’avons croisé un peu plus tard dans la matinée, alors que nous allions faire des courses, Nelly, Daphné et moi, je me suis aperçu qu’ayant du mal à marcher, il y avait fort peu de chances qu’il me casse quoi que ce soit, à commencer par les lunettes, nonobstant le geste explicite qu’il avait fait sur son petit perchoir. C’est fou, quand même, m’étais-je dit après m’être convaincu que ce n’était pas une hallucination mais que le type en question avait littéralement l’écume aux lèvres, tempête sur la lippe, pas baveuse, non, mais ruisselante, la lippe, c’est fou, l’effet que les lunettes font sur ceux qui n’en portent pas. Comme si elles représentaient dans l’esprit étriqué d’une partie de l’humanité une sorte de signe de faiblesse, d’infériorité, de débilité physique, tout en représentant une menace, l’intellectuel portant aussi facilement les lunettes que le bas-du-front, le jogging, même si, face à la variété quasi infinie de possibilités que présente l’espèce humaine, l’inverse est tout à fait plausible. L’humanité, pensé-je après que nous nous mîmes d’accord, Nelly et moi, sur la nécessité d’un déménagement prochain, l’humanité, il est plus facile de lui imaginer un destin que de la croiser de bon matin.

Un an aujourd’hui que je n’ai pas fumé. C’est la laideur de la cigarette, la laideur du fumeur, qui m’a incité à arrêter de fumer, quand je me suis trouvé laid de fumer, laid en fumeur. Pas laid enfumeur, non, mais une disgrâce dans toute l’atmosphère qui enveloppe désormais la fumée de cigarette. Le fumeur de cigarette est un prolétaire, incapable de comprendre la pertinence de la raison hygiéniste. L’augmentation constante du prix des cigarettes sanctionne le pauvre qui ne sait pas qu’il doit arrêter, que c’est mauvais pour lui. C’est comme un coup de fouet qu’on donne à l’esclave chaque fois qu’il travaille — non pour l’inciter à redoubler d’efforts, mais pour qu’il n’oublie pas qu’il est un esclave. Il y avait quelque chose de plus laid encore, quand je fumais encore : ces millions de corps qui, à travers le monde occidental, font le trottoir pour fumer leur mégot, ont quelque chose de profondément repoussant. Ce sont des corps faibles, des corps qui s’exposent au froid, à la pluie, au soleil, aux agressions verbales, physiques, ils coexistent avec les clochards, les migrants, les mendiants, les éboueurs, les VTC, la lie de la société. Plus personne ne se retire, à la nuit tombée, dans son fumoir afin de méditer sur la mort. Les fumeurs sortent, ils font le pied de grue dans la rue, usent la gomme de leur semelle sur les boulevards, quand on ne les retrouve pas tout simplement assis par terre, sur quelque volée de marches, avec lesquelles ils se confondent naturellement. Je n’ai pas eu besoin de me faire aider, comme on dit si communément, je me suis simplement représenté celui que je ne voulais plus être, et j’ai cessé de l’être. Je suis devenu un autre. C’est aussi simple que ça. Aussi, s’il est vrai de dire que je me suis plié aux diktats de la raison hygiéniste — après tout, je suis nécessairement le produit de mon époque —, il me semble que j’ai prouvé dans le même moment que je n’avais rien de commun avec elle, qui fixe les gens dans des identités, les assignent à résidence dans leur culture, leur religion, leur sexualité, leurs loisirs, leurs désirs, met en place des dispositifs extrêmement complexes et coûteux pour accompagner les victimes, les faibles, les dominés, les mâles, les dominants, construisant ainsi un gigantesque appareil de contrôle dont l’accompagnement du fumeur n’est que le petit bout de la lorgnette. Mais quand on y met l’œil, la scène qui se joue est terrifiante.

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28.12.17

Daphné est infernale en ce moment. C’est peut-être pour cette raison que ma passion diabolique m’a repris. J’ai malheureusement commis l’erreur, pour l’assouvir, d’ouvrir à nouveau l’histoire du diable de Muchembled, qui est à peu près aussi soporifique que celle littéraire de Milner. Tout n’est qu’abstractions agissantes, coïncidences dont on ne se risque même pas à dire qu’elles ressemblent à des causalités, se contentant dans une sorte de modestie méprisante (rien ne vaut que la démarche de l’auteur, lequel en est à ce point convaincu qu’il oublie les arguments en sa faveur), d’imaginer des mouvements de fond au sein de la société et de les appeler « imaginaire collectif ». Les comparaisons de Muchembled sont tristement éloquentes : « On peut représenter ce système souple de l’imaginaire collectif, écrit-il, par l’image d’une forêt de canalisations invisibles irriguant le même ensemble, mais ne délivrant pas la même quantité, ni exactement la même qualité, d’idées et d’émotions à tous ceux qu’elle dessert, après le passage par beaucoup de filtres et de relais. Sans oublier les contre-cultures qui refusent ou détournent les mêmes messages. » Le tout-à-l’égoût de la culture, en somme. Sous des dehors ambitieux — embrasser tout le vaste champ de la culture des formes les plus élevées aux manifestations les plus vulgaires —, c’est en fait peu de choses, un récit qui se donne pour scientifique, mais qui n’est qu’une façon de réduire en quelques centaines de pages un sujet qui aurait pu être profond. C’est ainsi que fonctionne le discours de l’expert : produire un compendium qui se prétend exhaustif et objectif sur un thème (à vrai dire, n’importe quel thème) qui est si bien brossé et balayé que toutes ses aspérités disparaissent et qu’il apparaît d’une platitude mortellement ennuyeuse. Après avoir lutté pour ne pas m’endormir, j’ai refermé le livre tout de suite le premier chapitre achevé pour m’empresser, dès le lendemain, de faire l’acquisition de deux livres : les trois Faust de Goethe édités par Jean Lacoste et Jacques Le Rider et la Peau de chagrin de Balzac.

Quand tu crois que tu es sur le point de devenir fou, mais que tu parviens quand même à reprendre ton souffle, est-ce que tu n’es pas fou du tout ou bien est-ce que ton espèce d’énergie vitale te rend suffisamment fort pour ne pas te perdre complètement ? De toute façon, quand tu crois en la vie (j’avais envie d’ajouter : vraiment, quand tu crois vraiment en la vie — mais c’est superflu), quand tu crois en la vie, c’est-à-dire : quand tu crois tout aussi fort en la possibilité de la négation de la vie, tu es toujours en train de devenir fou et de te sauver de la folie, n’est-ce pas ?

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27.12.17

Rien — c’est à peu près tout ce dont je suis capable en ce moment. C’est probablement la période de l’année qui veut cela. C’est aussi que je n’ai pas tellement envie de réfléchir à ce que j’ai fait, à ce que je pourrais faire, à ce que j’aurais dû faire, à ce que je devrais faire. Généralement, cela se manifeste par une incapacité à parler ; incapacité n’est pas le mot exact : je peux parler, mais je ne le sens pas. La solitude est souvent la meilleure option et, en l’occurrence, le silence aussi — ou, un quasi silence. Que les choses ne se passent pas comme je le souhaite est à la fois une description exacte et une déformation grossière de la réalité. Il faudrait que je résolve cette contradiction, mais je n’en ai pas envie. Je n’ai pas envie de ne rien faire, non plus, mais je n’ai pas envie de faire le moindre des efforts qu’il faudrait pourtant que je fasse pour dépasser cette contradiction — celles-ci et toutes les autres que je pourrais mettre à jour en faisant un effort minimal. Rien, ce n’est pas une solution, c’est une démission. Mais n’est-il pas souvent préférable de démissionner plutôt que de s’opposer à quelque chose sur quoi, de toute façon, on n’a absolument aucune influence, ou une influence si faible, si débile, qu’elle se réduit d’elle-même à zéro. Où passe l’énergie dépensée à s’opposer ? Si elle ne disparaît pas, tu t’en trouves pourtant dépourvu. Elle te manque. Est-ce que tu la retrouveras ? Peut-être. Peut-être aussi qu’elle diminue jusqu’à la mort ? Non vraiment, autant ne rien faire.

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22.12.17

Hier, sur une radio sérieuse, j’ai entendu un type (très sérieux lui aussi) expliquer qu’il avait reconstitué la dixième symphonie de Mahler à partir des esquisses que celui-ci a laissées à sa mort. Il ne se contentait pas de dire qu’il l’avait fait, il en parlait comme si c’était quelque chose de très facile ; après tout, comme il connaît le style de Mahler, il n’y a qu’à remplir les trous (même s’il y en a beaucoup, le génie humain a horreur des trous).

Dans la matinée, j’avais lu qu’une autre personne très sérieuse — la France dispose d’un avantage compétitif considérable sur le marché mondial des gens sérieux — entendait interdire la publication par une prestigieuse maison d’édition des écrits antisémites de Céline. Parce que, forcément, publier un texte antisémite, c’est faire le jeu de l’antisémitisme (comme on dit). Cependant, ce que cette personne sérieuse ignore totalement (sinon, elle aurait réfléchi à deux fois avant de prendre la parole ; mais les gens sérieux ne s’embarrassent pas de ce genre de précautions), c’est qu’il suffit de faire une recherche qui prend une dizaine de secondes sur internet pour trouver tous les textes antisémites de Céline, accessibles sans préface, sans commentaires, sans notes, sans appareil critique, tels qu’ils ont été publiés chez Denoël en 1937, par exemple, dans le cas de Bagatelles pour un massacre. Le fait est que cet épisode antisémite, la Collaboration, etc. font partie de l’histoire de France et que ce n’est pas en les dissimulant qu’on les fera disparaître. Qui pense sérieusement que le fait de ne pas dire à un malade qu’il est atteint d’un cancer le guérira de sa maladie ?

Trop ou pas assez. C’est un peu ça, la morale de ces histoires. Trop d’idées (vouloir achever des œuvres inachevées) ou pas assez (ne voir qu’une toute petite partie du tableau et en juger sur le fond de cette perception tronquée).

J’ai repensé à ce passage de l’Homme sans qualités : « Ulrich regardait fixement sa sœur, le front ridé. “L’homme qui n’éprouve pas le besoin de polir un vieux poème, mais l’abandonne dans la désagrégation de son sens à demi ruiné est le frère de celui qui refuse de mettre un nez nouveau à une statue antique qui a perdu le sien, pensa-t-il. On pourrait évoquer le sentiment du style, mais ce n’est pas cela. Ce n’est pas non plus que son imagination soit assez vive pour que les manques ne le gênent pas. C’est bien plutôt qu’il n’accorde aucune valeur au fait d’être ou non complet, et qu’il n’exigera donc pas de ses sensations qu’elles soient totales. Sans doute Agathe aura-t-elle embrassé, conclut-il par une transition un peu brusque, sans que son corps tout entier fonde aussitôt !” En cet instant, il lui semblait qu’il n’avait pas besoin de savoir de sa sœur autre chose que ces quelques vers passionnés pour comprendre qu’elle “n’y était jamais tout entière”, qu’elle aussi, comme lui, était l’être du “fragment passionné”. Il en oublia même l’autre moitié de sa nature, celle qui aspirait à la mesure et à la maîtrise. »

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21.12.17

Ça faisait combien que je toussais ? Peut-être cinq, six semaines, peut-être que ça faisait sept semaines que je toussais. Je ne sais plus. Enfin bref, aucun intérêt. Ça faisait plusieurs semaines que je toussais, et la toux ne voulait pas passer. J’avais d’abord fait venir un médecin quand j’avais eu une conjonctivite, me disant bon, si la toux commence à remonter dans les yeux, où va-t-elle s’arrêter ? C’est ce que j’avais demandé au médecin, d’ailleurs, dites-moi, si la toux commence à remonter dans les yeux, où va-t-elle s’arrêter ? Mais le médecin m’avait assuré que la conjonctivite n’avait rien à voir avec la toux ou qu’en tout cas la toux ne remontait pas dans les yeux, non, et donc que je n’avais pas à craindre qu’elle continue de remonter, jusqu’au cerveau peut-être, ou qu’elle descende, au contraire, non plus, non, jusques aux pieds. Il m’avait prescrit un sirop pour la toux et un collyre pour les yeux. Le collyre, je dois le dire, avait plutôt bien fonctionné et, au bout de quelques jours, il n’y avait plus de traces de la conjonctivite. J’avais simplement les yeux rouges. Mais pas à cause de la conjonctivite, non, à cause du traitement contre la conjonctivite. Oui, cela peut sembler un peu confus, un peu bizarre, un peu contradictoire, enfin, on peut avoir l’impression que quelque chose dysfonctionne, mais en fait les deux rouges n’avaient en commun que la couleur, pas la cause ni les effets, qui étaient exactement opposés, seul le premier était infectieux ou viral ou sidéral, je ne sais plus, et le second simplement coloré. Rouge quoi. La toux, elle, en revanche, non, elle ne passait pas. Le sirop que le médecin m’avait prescrit avait beau être plein de E217, B412, et autre chlorure d’uranium, rien n’y faisait. Je continuais de tousser. Je n’aurais pas pu le prouver, et je ne le peux toujours pas, non, même si mon récit devrait quand même plaider en faveur de cette théorie, mais j’avais réellement l’impression que je toussais plus depuis que j’avais pris le sirop prescrit qu’avant. À vrai dire, j’avais la sensation que chaque jour, la toux devenait plus forte, et qu’en plus, elle s’installait. Un matin, j’eus même peur que la toux ne fût pas qu’un simple épisode de ma vie, un incident comme j’en avais déjà connu tant, mais qu’elle devînt chronique, qu’elle durât aussi longtemps que ma vie même. J’ai voulu rappeler le médecin, mais je me suis dit que c’était à cause de lui que la toux s’était aggravée, à cause de son sirop de malheur. Je ne l’ai donc pas appelé, j’ai continué de tousser. De plus en plus. Quelques jours plus tard, un ami est venu me rendre visite à l’appartement. Comme il n’avait pas l’air d’oser aborder le sujet de mes quintes de toux, je lui ai fait remarquer que je toussais depuis plusieurs semaines, peut-être-trois, mais pas encore quatre. Il n’a pas eu l’air plus alarmé que ça, même pas quand je lui en ai fait écouter une, particulièrement sonore, virulente, wagnéroboulézienne, pensé-je en riant en toussant. Il me regarda un peu étonné et voulut changer de sujet, mais j’insistai. Alors, il me dit que, lui, quand il toussait, il prenait généralement un sirop à base de lierre grimpant, quelque chose de parfaitement naturel, de parfaitement sain, et de très efficace. Les plantes, on dira ce que l’on voudra, mais c’est quand même ce qu’il y a de mieux, prit-il le soin d’ajouter. Je fis la moue. Je ne me montrais pas sceptique, non, mais l’étais pourtant tout de même un peu. Je ne suis pas un fanatique absolu des trouvailles de l’industrie chimique, des miracles de l’industrie pharmaceutique, je n’admire pas précisément la réalisation de milliards de profit sur le dos de cadavres de malades qui n’étaient pas, il y a peu encore, en phase terminale, mais je ne me suis jamais senti d’affinités herboristes non plus, et je considère avec méfiance les individus qui se nourrissent de graines, se soignent avec des racines, et embrassent les arbres. C’est vrai. Sauf que je n’avais pas l’intention de continuer de tousser toute ma vie. Il fallait que ça s’arrête. Je profitais d’une pause dans la conversation (je venais à nouveau de tousser bruyamment) pour m’excuser auprès de mon ami et, après l’avoir mis dehors, me précipitai à la pharmacie la plus proche où je demandai le remède grimpant. Au bout de quelques jours de traitement, je toussais encore. J’appelai mon ami pour me plaindre : Quand même, tu exagères. Oui, je sais bien que tu n’es pas médecin. Heureusement, d’ailleurs parce que bon. Oui oui. J’exagère. Non non. Tu n’y es pour rien. Mais quand même, cela fait des jours que j’avale ton horrible breuvage, et je tousse encore. Je toussai alors pour me faire entendre. Peut-être que chez toi, les symptômes disparaissent au bout de trois à quatre jours, mais pas chez moi. Je te croyais un ami, quelle déception. Quelle désillusion. Non, ce n’est pas exagéré. Adieu, dis-je enfin dans une ultime quinte de toux. J’étais sur le point de m’étouffer quand j’eus soudain une idée. Enfin, une idée, non, je n’eus pas une idée. C’était plutôt comme si une voix s’était adressée à moi pour me la souffler. Un peu comme si la quinte de toux elle-même pouvait parler, que moi je pouvais l’entendre, et la pouvais comprendre, ou qu’au milieu d’une de mes innombrables quintes de toux, j’étais parvenu à distinguer la voix de la raison. La mer, dit la voix de la raison. J’ouvris de grands yeux. Et bouche bée, pensai bien sûr. Il y eut un silence. Une autre quinte de toux. L’air de la mer te fera du bien, ajouta enfin la voix de la raison. Mais bien sûr, comment n’y ai-je pas pensé plutôt ? me demandai-je quand la voix de la raison se fut tu. L’air de la mer, c’est bon pour tout, même pour la toux. Je cherchais un hôtel au bord de la mer, pas sur la côte méditerranéenne, non, les gens qu’on trouve dans ces contrées sont trop vulgaires, là-bas ils vivent débraillés, dépoitraillés, parlent fort, mais sur la côte normande. Tant pis s’il fait froid, pensé-je, c’est justement de l’air pur qu’il me faut, pas chargé des miasmes de millions des baigneurs, tous ces touristes qui s’agglutinent chaque été le long de la côte méridionale. Ce qu’il me faut, ce n’est pas cela, mais un souffle frais, vivifiant. Je trouvai rapidement un hôtel, appelai, appris qu’il restait encore des chambres libres et pris ensuite le premier train pour la côte. J’arrivai le soir et ne pus pas aller voir la mer immédiatement, mais j’eus le sentiment que déjà quelque chose se produisait, en moi, oui, comme si mes poumons devenaient plus légers, plus vides, et moi, évidemment, moi, de respirer mieux. Je déclarai à la réception que je dînerais dans ma chambre via le service d’étage et vidai mes bagages pour m’installer. Ensuite, je m’allongeai sur le lit et m’endormis, je crois, instantanément. Je fus réveillé en pleine nuit par une toux sèche et rauque. Il était une heure quarante-sept du matin. Je le sais parce que j’ai regardé l’heure sur mon téléphone. J’ai toussé. Regardé l’heure et toussé de nouveau. Une heure quarante sept, précisément. Toux sèche et rauque, ai-je dit. J’eus l’impression qu’un animal parlait en moi. Pas la voix de la raison comme la veille, quand je l’avais entendue qui me conseillait d’aller respirer l’air de la mer. Un animal qui pourrait parler. Mais les animaux ne peuvent pas parler, pensé-je, entre deux quintes de toux. Si c’était vrai ou si ce ne l’était pas, que les animaux pouvaient ou ne pas parler, à vrai dire, je ne le sais pas. C’est ce que j’aurais dit, moi. Tout ce que je sais, c’est que je toussais jusqu’à une heure cinquante-sept du matin avant de me rendormir aussi instantanément qu’en m’allongeant en début de soirée sur le lit de ma chambre d’hôtel. Au réveil, j’appelai le service d’étage, mais ne pus pas parler. Aucun son ne sortait de ma voix. Je fus étonné, certes, oui, mais surtout par le fait que je ne toussais plus. J’essayai bien, mais rien ne voulut sortir. J’essayai bien de parler aussi, mais rien ne sortit non plus. J’entendais la voix au bout du fil me dire Allô Monsieur, que puis-je faire pour vous ? mais ce qu’il pouvait faire pour moi, moi, je ne pouvais pas le lui dire. Tant pis, j’irais le voir en personne, me dis-je, et parviendrais bien à me faire comprendre. Je passai dans la salle de bains, fis ma toilette, et descendis à la réception. Là, j’essayai de reprendre la conversation que j’avais entamée un peu plus tôt, mais évidemment, rien ne se passa, je n’arrivai pas à me faire comprendre. Je pris un bloc-notes qui se trouvait sur le comptoir et griffonnai rapidement que je souhaitais prendre mon petit-déjeuner. On me dit que oui, tout de suite, Monsieur, mais je corrigeai. Après. D’abord, je vais aller me promener sur la plage. Bien entendu, Monsieur, me répondit le réceptionniste. Qui me regardait d’un drôle d’œil. Comme je ne parlais pas, je ne pus pas lui en faire la remarque, mais si j’avais pu parler, je n’aurais pas eu à la lui faire parce que c’était justement à cause de mon extinction de voix qu’il me regardait d’un drôle d’œil, et même si j’avais pu parler et qu’il m’avait regardé d’un drôle d’œil, je crois que je n’aurais rien dit, peut-être qu’il souffrait d’un strabisme, ou quelque déformation du genre, et il est vrai qu’il vaut mieux éviter de commettre ce genre d’impairs. Enfin bref, je sortis de l’hôtel et me dirigeai vers la plage. C’est vrai qu’il fait frais, me dis-je à moi-même. Peut-être aurais-je mieux fait d’aller sur la côte méridionale, après tout, ajoutai-je. Je ne répondis rien à cette remarque, de toute façon, je ne supporte pas la vulgarité, les gens débraillés et les poitrails poilus qu’on arbore fièrement à défaut de virilité, mais ce n’était pas pour cette raison. C’était parce que je venais de me rendre compte que je pouvais me parler à moi-même. Je ne pouvais plus parler à personne (je venais d’en faire l’essai en croisant plusieurs marcheurs du bord de mer aussi matinaux que moi, et je n’avais rien trouvé à leur dire, incapable comme je l’étais d’allier la parole au geste, ce qui me valut encore quelques regards suspicieux, un salut cordial accompagné d’une bouche ouverte sans rien dedans, n’attire pas la bienveillance, décidemment), mais je pouvais me parler à moi-même. Ce n’était pas une grande découverte, j’en conviens, mais je n’en avais jamais fait l’expérience. Enfin, oui, bien sûr que j’en avais déjà fait l’expérience, mais je n’avais jamais fait l’expérience de l’étrangeté de ce phénomène qui consiste à se pouvoir parler sans pouvoir parler à personne. Car, le problème, je m’en aperçus rapidement, c’est que je n’avais rien à me dire. J’aurais dû trouver une solution, ou du moins la chercher, mais je n’avais littéralement rien à dire. Je ne vais tout de même pas me faire la conversation, ai-je dû penser, ou quelque chose comme cela, mais je ne le sais pas puisque je ne me parlais pas. J’ai traîné sur la plage un certain temps, je ne sais pas combien, je ne sais même pas si j’étais sur la plage, il n’y avait plus que des sensations éparses sans noms et que rien ne reliait entre elles, des riens anonymes juxtaposés dans le chaos ou simplement posés là ou ailleurs, n’importe où peu importe, les uns à côté des autres ou même pas, je ne sais pas je ne parlais pas. Finalement, mes pas me conduisirent jusqu’à l’hôtel où l’on me fit asseoir devant une table où je pris ce que je suppose à présent avoir été un petit-déjeuner. Mais cela aurait pu être n’importe quoi. Ensuite, on m’a reconduit à ma chambre. Comme je ne disais rien, je suppose qu’on a décidé pour moi. Je me suis réveillé à quatre heures douze, l’après-midi. Je le sais parce que j’ai regardé ma montre après la première quinte de toux. Après la seconde, je n’ai plus rien pu faire. Rien que tousser. Tousser et tousser encore. Je me suis levé du lit, mais je n’ai pas pu me tenir debout, j’étais plié en deux, incapable de faire autre chose que tousser. Et puis, soudain, je me suis redressé, comme un arbre, comme un homme, je ne sais pas, comme quelqu’un comme moi. Je me suis redressé et j’ai toussé de plus belle, encore plus fort, encore plus violemment. J’ai eu l’impression que la toux faisait trembler les vitres, comme si le mur du son était franchi à chaque quinte, mais personne n’est venu taper à la porte, alors, comme ça ne devait pas faire tant de bruit que ça, j’ai continué de tousser. Combien de temps ? Aucune idée. Je sais simplement que la dernière quinte de toux fut la plus violente. Je ne respirais plus depuis un certain temps déjà quand j’ai expulsé tout ce qu’il restait dans mes poumons. D’un coup d’un seul. Je n’ai plus rien entendu. Je n’ai plus rien vu. Enfin, non, ce n’est pas vrai, j’ai vu quelque chose, mais c’était noir, aussi dis-je que je n’ai rien vu, comme si le noir ne pouvait pas être vu, ou comme si voir du noir, c’était comme ne rien voir. Et puis, je l’ai vu. Il était juste devant moi. Je ne sais pas s’il me ressemblait ou si je le trouvais familier. Nous venions quand même de passer un bon moment ensemble. Peut-être qu’il me ressemblait. Mais pas au point d’être identique à moi, non. De toute façon, c’était un autre. Je me suis contenté de le regarder pendant quelques minutes. Et lui n’avait pas l’air de faire autre chose que moi. Nous sommes donc restés là ces quelques minutes de plus. Au bout de ces quelques minutes en plus, je me suis dit qu’il fallait peut-être que je lui dise quelque chose, mais il ne m’en a pas laissé le temps. Non. Il m’a dit : Ça fait du bien d’avoir quelqu’un à qui parler.

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20.12.17

pantin automate
ô bouffeur de tomates
avaleur des sabres de la prospérité
progrès
luxe
calme
décérébré
au bout de tes doigts
pendent les théories
de millions d’âmes perdues
elles qui lèchent l’asphalte
et râpent le talus
sans l’ombre d’un espoir
pas même l’espoir de l’ombre
et surtout non surtout pas du salut
peut-être que d’autres
âmes en peine
ou bien en paix avec elles-mêmes
rament encore
la tête sous l’eau
insignifiant hommage
au commandant Cousteau
cependant que toi
tu récoltes impassible
les graines de l’impossible
ou presque
les présages de lendemains
dépeuplés
quand il n’y en aura guère plus que des comme toi
attablés en concile
pour sermonner
ceux qui auront eu le malheur
de ne pas se pouvoir sauver
et quand les rêveurs en tous genres
auront fini leur ronde
à quatre pattes
ou bien affalés
à plat ventre
affairés à achever de régurgiter
leur nouvelle mappemonde
l’espoir sera alors permis
que tout foute enfin le camp

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16.12.17

Hier, c’était le goûter de Noël à la crèche. Évidemment, en voyant le mec déguisé en Père Noël (il y avait une Harley Davidson garée devant l’entrée de la crèche, je suis sûr que c’était la sienne), Daphné s’est mise à pleurer et à hurler jusqu’à ce que nous sortions de la salle où il se trouvait. Elle a refusé de lui donner sa lettre, c’est moi qui l’ai fait, un peu plus tard, après qu’elle s’est calmée, parce que j’ai appris à faire semblant, à faire comme tout le monde. C’est sans doute un peu de notre faute ; Nelly et moi ne lui avons pas expliqué ce qui allait se passer et, même si c’est son troisième Noël sur Terre, c’est le premier qu’elle passe « en société ». De notre faute aussi, parce que nous n’encourageons pas Daphné à se comporter normalement. Nous ne l’encourageons pas non plus à se comporter anormalement, mais nous ne l’incitons pas à aimer ce que tout le monde aime, nous ne la soumettons à la doxa enfantine. Oh, je sais, je sais que cela peut paraître une expression pédante, tout à fait hors de propos, mais qui niera qu’elle existe, cette doxa ? Qui niera que l’on formate les enfants ? Avant même l’éducation ? Qui niera que la société de consommation est responsable d’une part colossale et tout à fait exagérée des comportements des enfants ? Est-ce que je vais faire croire à ma fille que le père Noël existe ? Pourquoi vouloir à tout prix qu’elle devienne comme tout le monde ? Pourquoi vouloir à tout prix qu’elle devienne stupide ? Évidemment, je l’influence, c’est inévitable. Je l’influence forcément quand je lui explique, après coup, que le monsieur qui lui a fait peur était déguisé, que d’habitude il ne s’habille pas comme ça, ce qui serait franchement bizarre, mais qu’il représente Noël, et — surtout — qu’elle n’est pas obligée de l’aimer, que si elle n’aime pas le père Noël, elle en a le droit, même s’il faut qu’elle se prépare à se le farcir pendant quelques années. Poverina.

D’indénombrables questions — moins de réponses — le bon ratio.

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15.12.17

Hier, en traversant le parc qui se trouve derrière le musée d’art contemporain pour aller faire des courses au Carrefour, moins un parc en fait qu’un grand cabinet d’aisance à ciel ouvert pour les chiens pressés, les retraités qui jouent aux boules et les adolescents enfumés, j’ai cru voir mon double en passant. Comme je n’étais pas seul, évidemment, je ne suis jamais seul quand je traverse ce parc, il y a la faune que je viens de mentionner, mais je n’étais pas seul au carré, hier, j’étais suivi de près par un homme que je venais de dépasser, je ne me suis pas arrêté pour voir si je venais vraiment de croiser mon double, avais été victime d’une hallucination parfaite (même si le moment ne dura que l’espace d’une seconde tout au plus, je savais que mon double était habillé exactement comme moi, qu’il avait la même allure que moi, la seule propriété qui nous distinguait lui et moi, c’était que lui était fugace alors que moi, j’étais plus permanent, j’étais encore là, moi, qui pensais à lui cependant que lui n’était déjà plus là) ou avais simplement frôlé une faille spatio-temporelle, la porte qui s’ouvre sur une autre dimension où les événements de ce monde se passeraient exactement comme ici, mais dans les arbres. En effet, le double, j’ai omis de le préciser, s’il était exactement comme moi, semblait vivre dans un arbre. Or un arbre ne s’étend pas sur toute la durée de mon parcours, une portion seulement, de la taille d’un tronc, ou deux. Après avoir semé mon suiveur, pressant pour ce faire le pas, je n’ai plus pensé à mon double. J’ai pensé au Carrefour. J’ai pensé que je détestais ce genre d’endroits, la lumière, les gens, le bruit, l’espèce de chape musicale qui s’édifie au-dessus de ta tête à mesure qu’on s’en approche, la galerie marchande formant une sorte d’antichambre de l’enfer universel où sont diffusées des reprises acoustiques des Guns N’ Roses. Je déteste ce genre d’endroits, me suis-je dit, temples du capitalisme, temples de la société de consommation, temples du néant, oh, temples de malheur. Si tu les détestes tellement, Jérôme, pourquoi y vas-tu ? me suis-je rétorqué. À moins que ce ne soit mon double. Comment ? Je disais que mon double aurait pu me faire cette objection. Après tout, dans l’univers parallèle où évolue mon double, si tout se passe exactement de la même façon qu’ici, supposons qu’il en aille ainsi, qu’est-ce qui nous prouve que mon double pense la même chose que moi ? Même en supposant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, qu’est-ce qui prouve que mon double aurait les mêmes idées que moi sur ce qu’il vit ? Peut-être qu’il adore aller à Carrefour. Peut-être du moins qu’il n’en fait pas toute une histoire, lui, d’aller à Carrefour, peut-être qu’il se contente d’y aller, d’acheter ce qu’il est venu acheter, disons un presse-agrumes, de la bière belge et des pistaches, drôle de panier, mais passons. Mon double pourrait par conséquent avoir des idées diamétralement opposées aux miennes quant à ce que je vis. Ainsi, me croisant dans le parc qui se trouve derrière le musée d’art contemporain, prenant la même direction que moi, m’entendant comme je l’ai vu, à la dérobée, pester contre Carrefour, peut-être se dirait-il qu’il ne manque pas d’air celui-là, comme s’il y avait des gens qui aimaient vraiment aller à Carrefour, alors écoute-moi, soit tu y vas et tu nous épargnes tes commentaires pesants sur le capitalisme et la société de consommation, soit tu vas voir ailleurs parce que tu fatigues tout le monde, enfin, moi, tu me fatigues. Vous cherchez quelque chose, Monsieur ? Pardon ? Oui, vous parlez tout seul dans les rayons. Généralement, quand on parle tout seul dans les rayons, c’est qu’on cherche quelque chose, quoi. Ah oui. Je cherche un presse-agrumes. Juste à côté des machines à café. Ah, merci. Je vous en prie. J’ai choisi un presse-agrumes, je suis allé chercher les bières et les pistaches (je sais dans quels rayons on les trouve) et je me suis dirigé vers la caisse libre-service pour minimiser les risques d’interactions avec mes semblables et, par là même, avec un éventuel double. Mais en faisant la queue, je me suis dit que j’avais sans doute raison : mon double ne pense peut-être pas les mêmes choses que moi. Après tout, c’est mieux, non ? À quoi sert d’avoir un double s’il est exactement comme soi ? Si l’autre est exactement comme le soi, c’est un soi-même, le même soi, mais pas en soi, et comme j’ai déjà fort à faire avec moi-même, les voix dans ma tête, les dialogues assommant que rien n’interrompt jamais, pas même le sommeil, quitte à avoir un double, autant qu’il soit différent de soi, ça me fera quelqu’un à qui parler. Certes, Jérôme, mais un double qui ne serait pas en tout point identique à toi, ce ne serait pas un double, mais un autre. Absolument. Sauf qu’un double, même en tout point identique à moi, est déjà un autre. C’est une question numérique pas sémantique. J’en étais là de mes. De mes quoi ? Je ne sais pas quoi. Quand j’ai entendu une voix qui criait : Oh jeune, mèfi ! Hein quoi ? Je suis sorti de mes je ne sais pas quoi et je me suis aperçu que j’étais en train de traverser un champ de boules. Ce qui est bien plus dangereux encore qu’un champ de mines (je dis cela en toute ignorance de cause, n’ayant jamais traversé un champ de mines) parce que les boules volent, gaussiennes ou sinusoïdales, si on veut. Eh ouaïe, tu vas te prendre une boule, gari ! Franche hilarité des boulistes. Je me suis confondu en excuses et j’ai passé mon chemin. Fuyons le danger, mon cher, fuyons ! J’ai continué ma route jusqu’à quelques pas de l’endroit où j’avais croisé mon double à l’aller. Je me suis dit Jérôme, fais bien attention, il est fort possible que tu aies imaginé tout cela, mais il est possible (moins probable, peut-être, mais tout à fait possible) que tu sois passé en réalité devant une porte qui ouvre sur l’univers parallèle où vit ton double et que ce dernier t’attende de pied ferme pour avoir une petite explication avec toi. Je me suis armé de courage et me suis dirigé vers l’endroit en question. En arrivant devant, j’ai vu mon double. Il était là en tout point semblable à moi. Quand je levais le bras, il levait le bras. Quand je m’accroupissais, il s’accroupissait. Quand je tirais la langue, il tirait la langue. Quand je sautais en l’air en ouvrant grand la bouche, il sautait en l’air en ouvrant grand la bouche. Quand je fermais les yeux, je ne sais pas ce qu’il pouvait bien faire, je ne le voyais pas, ayant les yeux fermés, mais je supposais qu’il devait fermer les yeux lui aussi. Tout comme moi, mais inversé. J’ai été un peu déçu qu’il manque à ce point de personnalité, mais que peut-on attendre d’un reflet dans un miroir ? J’ai haussé les épaules et j’ai passé mon chemin. Ce n’était pas la peine d’enquêter plus avant, je n’avais affaire qu’à un vulgaire miroir. Je me suis remis en route pour rentrer chez moi. Un peu plus loin, j’ai vu qu’il y avait un autre miroir. Peut-être quelqu’un l’a-t-il déposé là ? me suis-je dit. Mais je n’avais pas envie de le savoir. Dans le parc derrière le musée d’art contemporain, il était tout à fait probable que quelqu’un se soit pris pour une version povera de Robert Smithson. J’eus préféré qu’il s’abstînt, me dis-je, je ne me serais pas pris la tête en allant chez Carrefour.