7.5.17

Une théorie de l’habitat s’impose (tout autant qu’une politique, sinon plus, qui la présuppose). L’habitat détermine en effet le rapport que l’habitant entretient avec le chez soi, rapport qui lui-même détermine le rapport que l’habitant entretient avec l’ailleurs et celui qui en vient ou y demeure. Au siècle dernier, l’utopie architecturale de l’urbanisme (Le Corbusier) a essayé de penser l’habitat en tâchant de concilier l’individuel et le collectif.

Le Corbusier Maquette du Plan Voisin pour Paris

Le Corbusier – Maquette du Plan Voisin pour Paris (1922-1925)

L’échec de cette utopie (mal comprise, sans doute) — qui a pris racine dans les cités-dortoirs, où on n’avait pas pensé qu’il ne faudrait pas simplement y dormir mais surtout y vivre — est moins l’échec de l’utopie que de sa réalisation dans un périmètre restreint. Au lieu qu’il faudrait désormais repenser une utopie de l’habitat dans l’espacement plutôt que dans l’agglutinement de l’agglomération. Il faudrait penser l’habitat à partir des vides entre les habitations, dans la distance nécessaire pour permettre la cohabitation.

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Robert Smithson – A Tour of the Monuments of Passaic (1967)

Cette utopie renoncerait évidemment aux notions de centre, d’agglomération, de conurbation, etc., ainsi qu’à toute conception qui conçoit la polis comme pôle pour former le pôle démesuré de la mégapole. Au lieu d’une polis agglutinée, il faudrait construire un étalement de la polis, laquelle serait dès lors construite tout autant dans les vides, les trous, les blancs qui espaceraient les zones noires de monde que dans ses pleins atomisés.

Hubert Robert Louvre en ruine

Hubert Robert – Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines (1796)

À l’opposé de la cité-dortoir, la ville-musée se pense du point de vue du touriste comme un espace agréable, mais où personne ne vit. Les personnes (mais aussi les bureaux, les entreprises) sont toujours plus rejetées à l’extérieur de la ville-musée, toujours plus loin du centre historique, qui cesse dès lors d’être un centre pour devenir le point nul, l’ø de la ville. Centre désert, point nul, ø de la ville rempli par les ultra-riches et les consommateurs de tourisme (de la culture pour faire de belles images à partager en ligne — moins que des souvenirs, des émotions immédiates), la ville tend systématiquement à s’effacer au lieu de s’espacer. Le centre peut bien rester historique, plus personne n’en a rien à faire, il est désormais inutile, inhabitable.

Zhang Hong, Jardin privé de la ville d'Hengxi 1627

Zhang Hong – Jardin privé de la ville d’Hengxi (1627)

Espacer l’habitat permet de détruire l’agglutinement, de repenser le lien entre les gens par la distance qui les sépare, l’espace vital où ils peuvent cultiver leur jardin (propre et figuré) et se retrouver quand bon leur semble au lieu de vivre les uns sur les autres, empilés dans l’agglutinement de l’agglomération. Le jardin, c’est le trou dans la terre aussi bien que le trou dans la ville, le morcellement nécessaire de la ville, hachée, hachurée de vert, pour cohabiter mieux (— ne pas s’entretuer).

6.5.17

Cette nuit, n’arrivant pas à dormir, j’ai tourné dans mon lit en essayant toutefois de ne pas réveiller Nelly. Et puis, même si ce n’était pas ce que je cherchais, je ne cherchais que le sommeil, que je ne trouvais pas, j’ai fini par avoir une idée. Il était question des réalistes, du réel et des utopistes. Je n’ai pas fait l’effort de la mettre par écrit parce que je me suis dit que, si je le faisais, j’allais définitivement perdre tout espoir de sommeil alors que je voulais dormir, et c’était tout. Aussi, pour ne pas la perdre tout à fait, sait-on jamais, il se pourrait qu’elle fût intéressante, me suis-je dit, me la suis-je répétée un certain nombre de fois jusqu’à la connaître par cœur. En me la répétant, je me suis finalement endormi. Aujourd’hui, au moment de la mettre enfin par écrit, évidemment, je ne m’en suis pas souvenu. Je n’ai réussi à me souvenir que d’une impression vague, qui n’est pas l’idée, mais la brume diurne de l’idée nocturne. Pourtant, je sais que je n’ai pas rêvé cette idée, qui se développait en trois phrases, comme une sorte de syllogisme en trois phases, mais ce n’était pas un syllogisme, c’en était peut-être la parodie, comme une parodie de l’avant-garde, tout aussi bien. J’y expliquais que l’action des réalistes ne pouvait pas avoir d’efficace sur le réel parce que leur action s’indexe sur le réel (comme on dit que le cours d’une monnaie est indexé à une autre monnaie). Ce qui revient à dire que le réaliste croit qu’il faut se mettre en conformité avec le réel pour agir sur lui. Or, ce faisant, c’est le réel qui agit sur le réaliste, le contraignant à s’y conformer. Le réaliste n’agit donc jamais sur le réel. C’est toujours le réel qui agit sur le réaliste. J’ajoutais : il faut admettre, d’une part, que nous faisons partie du réel (le réel n’est pas quelque chose qui est distinct de nous, comme une autre personne, nous ne pouvons donc pas espérer avoir une quelconque influence sur le réel en opérant comme le fait le réaliste, comme si le réel était quelqu’un d’autre) ; et, d’autre part, il nous faut être résolument utopistes. Nous vivons la fin du réalisme, ajouterai-je aujourd’hui, un nouveau stade utopique. Enfin, je crois. Et peut-être, d’ailleurs, mon utopie comprend-elle cette part d’incertitude qui me semble nécessaire pour ne pas entraver le devenir.

5.5.17

Apprends ce matin la mort de Ruwen Ogien. Son livre sur la Faiblesse de la volonté m’avait fasciné alors que j’étais étudiant en philosophie : la force conceptuelle, l’approche d’une question historique (l’acrasie) sans faire de l’histoire de la philosophie, l’analyse logique qui va quelque part, apporte quelque chose. Ça ne m’avait pas permis d’avoir l’agrégation, certes, mais c’est un livre auquel il m’arrive encore de penser, des années après — ce qui est bien plus important, je crois. Plus tard, j’avais eu le plaisir de le croiser, quand je travaillais chez G. En plus de l’intelligence puissante qu’on sentait dans ses livres, j’avais rencontré une personne simple, souriante, gentille, drôle.

D. T. Suzuki, dans ses Essais sur le bouddhisme zen : « Paï-tchang Nieh-p’an, prié par ses moines de faire un sermon, leur dit de travailler à la ferme, après quoi il leur ferait une causerie sur le grand sujet du Bouddhisme. Ils firent ainsi qu’on le leur avait enjoint, et vinrent vers le maître pour entendre son sermon ; celui-ci, sans dire un seul mot, se contenta de tendre vers les moines ses bras tout grands ouverts. Peut-être, après tout, n’y a-t-il rien de mystérieux dans le Zen ? Tout y est largement exposé à vos yeux. Si vous mangez votre nourriture, si vous entretenez vos vêtements en parfait état de propreté, si vous travaillez à la ferme pour faire pousser votre riz et vos légumes, vous faites tout ce qu’on demande de vous sur cette terre, et l’infini est réalisé en vous. Comment est-il réalisé ? Lorsqu’on demanda à Mou-tcheou ce qu’était le Zen, il récita une phrase sanskrite d’un Sûtra, appelé Mahâprajnâpâramitâ. Celui qui l’avait questionné s’avoua incapable de comprendre la portée de cette étrange phrase ; sur ce, le maître la commenta ainsi : “Ma robe est complètement usée depuis tant d’années que je la porte. Et des parties de son tissu, lambeaux déchiquetés, flottants, ont été transportées par le vent dans les nuages.” »

Peu à peu, nous découvrons qu’il n’y a pas de dernier mot, qu’il est donc vain de le chercher, et que jamais aucune expérience n’épuisera les possibilités de l’expérience.

3.5.17

Rue de Fleurus, à quelques dizaines de mètres de là où Gertrude Stein vécut au début du siècle dernier, une femme baisse son pantalon en plein milieu du trottoir et défèque. Les gens passent, qui font la grimace. Tout en faisant son affaire, elle leur crie : On veut du respect ! On est pas des animaux !

Pluie brumeuse sur le mont Lou, inondations en Tcheu-kiang,
Ne pas y être allé — mille fois regretté.
Hâte-toi avant qu’elles disparaissent !
Puis, le but atteint, rentre pour toujours :
D’autres actions seraient vaines alors.
Pluie brumeuse sur le mont Lou, inondations en Tcheu-kiang.

Dans ses Essais sur le bouddhisme zen, D. T. Suzuki commente ainsi ce poème de Su Shi : « l’ultime point de vue du zen est que nous avons été égarés par l’ignorance, qui nous a fait voir une scission en nous, alors que depuis le début il n’était nullement besoin d’une lutte entre le fini et l’infini, et que la paix recherchée avec une telle ardeur était là de tout temps. » Ce que tu cherches est déjà là — c’est une idée que je trouve fascinante, parce qu’elle n’implique pas de conversion, au sens où rien n’est transformé, même si tout est transformé. Pense à cette phrase : rien n’est transformé, mais tout est transformé, incroyable paradoxe qu’il n’est pas possible de résoudre ou, du moins, qu’il n’est pas souhaitable de résoudre. En un sens, tout ce dont tu as besoin pour vivre, tu l’as déjà, et il suffit de t’en apercevoir. La question cesse dès lors de porter sur l’impératif de changer l’ordre du monde puisque, quand même l’ordre du monde serait changé, si tu n’as pas compris que tout est déjà là pour toi, tu continueras de vouloir que l’ordre du monde change. C’est la solution simple du paradoxe. Or, il y en a une autre (même si ce n’est pas une solution à proprement parler, plutôt une résolution comme on en trouve en musique) : si tu fais l’expérience de ce paradoxe (Suzuki insiste bien sur le fait que le zen est une expérience, pas un raisonnement), alors il n’est plus nécessaire de le résoudre, il éclaire en lui-même une dimension de l’existence.

Une vérité parmi d’autres : nous sommes des animaux qu’on ne respecte pas.

2.5.17

Hier, épuisé. Physiquement, si je peux dire ça simplement comme ça. Moralement (même remarque), je ne sais pas, mais je crois que ça va. Je cherche quelque chose que je n’ai pas encore trouvé, ce qui est à la fois stimulant, excitant (tu cherches toujours quelque chose que tu n’as pas encore trouvé, sinon tu ne cherches pas, bien sûr, tu as déjà trouvé, mais tu cherches aussi parce que c’est là que tu trouves l’un des sens de ton existence) et frustrant (tu n’as pas trouvé et tu ne sais pas si tu trouveras, est-ce que tu ne perds pas ton temps à chercher ? ne vaudrait-il pas mieux (re)faire ce que tu crois savoir déjà faire ? mais est-ce que je sais faire quoi que ce soit ?). Ce n’est pas le paradoxe du Ménon, mais bon. En ce moment, aussi, l’écriture est-elle assez bizarre en ce sens que j’ai un plan pour l’histoire de la forêt, mais déjà, ce plan, je ne l’ai pas écrit parce qu’il me semble que si je l’écris, je risque de le figer, de le rigidifier ou, au contraire, de le dissoudre. J’essaie de m’en servir comme d’une sorte de flambeau pour avancer dans le noir, sans qu’il se matérialise toutefois à la manière de cases que je n’aurais plus ensuite qu’à remplir. C’est un équilibre instable dont il faut trouver les conditions de possibilité et, ensuite, parvenir à les maintenir le plus longtemps possible, aussi longtemps que dure l’écriture qui, cette fois, est plus longue (prend plus de temps) que d’habitude. Il y a longtemps, dans un carnet, et puis, si mes souvenirs sont exacts, dans un des premiers textes que j’ai écrits, quand j’écrivais exclusivement ou presque des aphorismes, j’avais noté quelque chose comme : Je ne suis pas un équilibriste. Je suis un instabiliste. Ce n’est pas la même chose, mais c’est la même personne. Aphorisme de peu de valeur, certes, je m’en rends bien compte, mais qui parle de la même idée que celle dont je parle aujourd’hui : l’instabilité est une forme d’équilibre qu’il faut maintenir. Les choses ne tiennent pas toutes seules en équilibre instable, comme quand tu marches. Il faut faire constamment l’équilibre pour qu’il soit instable, c’est-à-dire : dynamique, qui permette le mouvement, la vie, sans que pour autant tout s’effondre soudain et que tes efforts par conséquent soient purement et simplement réduits à néant. J’écris une partie et je pense à une autre, à l’autre bout de la chaîne des raisons, pour ainsi dire, parce qu’un changement d’un côté de l’organisation aura des modifications sur l’état des choses à l’autre bout de l’organisation. Organisation qui, dès lors, n’en est pas une, mais un organisme. Ce que tu fais d’une main a une influence sur ce que tu fais de l’autre — mouvement de balancier.

1.5.17

Ce matin, sur le twitter du libraire / éditeur L’Atinoir (@latinoir — nota bene : vivement Marseille), un article paru en 2011 dans le Monde diplomatique, où les sociologues de la grande bourgeoisie, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, décrivent l’anniversaire au Flore de la revue la Règle du jeu. C’est drôle parce qu’à cette époque, je travaillais chez G. et, dans l’après-midi, j’avais traversé le boulevard Saint Germain jusqu’au Flore pour porter les paquets de livres sous film plastique qui seraient distribués le soir à l’occasion des festivités. Distribuer le soir, ai-je dit, mais en vérité, je ne fais qu’imaginer la réalité que cette phrase pourrait bien décrire parce que, moi, évidemment, pauvre factotum, je n’avais pas été invité au pince-fesses en question. C’est drôle aussi parce que, quand François Perrin écrit dans Le Vif que je suis incapable de sortir de Saint Germain des Prés (enfin, il dit le narrateur, comme s’il n’y en avait qu’un, méprisant ainsi manifestement toute possibilité d’ironie, de distance critique, de doubles, dédoublement, triples, multiplication, et caetera, autres masques, et j’en passe et tout et tout, moi non plus, je ne suis pas critique littéraire), il me semble qu’il confond lire et lire, c’est-à-dire : lire les mots qui forment les phrases qui forment les contes qui forment le livre et lire dans le bon sens pour comprendre quelque chose à ce qui est écrit. De Saint Germain des Prés, je connais surtout l’impression que cela fait d’être déclassé, de porter des cartons, de trimballer des piles de livres pour que les grands écrivains puissent les signer, d’avoir bac+5 et de vouloir devenir écrivain et d’en être réduit à faire le magasinier pour gagner ta vie, l’impression que cela fait d’être le larbin des gens dont il est précisément question dans l’article de Pinçon & Pinçon — toutes choses dont je parle notamment dans le Feu est la flamme du feu. Donc, je travaillais là, à cette époque, et à la lecture de cet article, j’ai redécouvert cette atmosphère que j’avais connue depuis l’ombre dans laquelle je me tenais tapi à cause des fonctions subalternes que j’occupais alors, l’entresoi qui caractérise ce qu’on a pris l’habitude d’appeler l’élite de la nation, mais qui n’a qu’un rapport très lointain avec l’excellence, avec ce qu’il peut y avoir d’aristocrate en ce bas monde. Et puis aussi, cette phrase qui est le point culminant de l’article, citation tirée de la Société de cour de Norbert Elias : « Par l’étiquette, la société de cour procède à son autoreprésentation, chacun se distinguant de l’autre, tous ensemble se distinguant des personnes étrangères au groupe, chacun et tous ensemble s’administrant la preuve de la valeur absolue de son existence [c’est moi qui souligne]. » Quand tu lis l’article aujourd’hui, tu t’aperçois que tous ceux qui y sont mentionnés appellent à voter pour l’un contre l’autre, à faire barrage au fascisme. Et quand tu sais que, de l’autre côté, en face, c’est une héritière, tu as sous les yeux un tableau éloquent de la France dans laquelle (malheureusement) tu vis. La preuve de la valeur absolue de son existence, hélas, écrit Elias : persévérer dans son être à tout prix, et pour ce faire, se fêter, certes, mais aussi prendre position pour convaincre la classe moyenne et les classes qui se trouvent encore en-dessous de la classe moyenne que ladite oligarchie qui gouverne est dans le camp du bien, mieux encore : que le camp du bien, c’est elle, et qu’en faisant comme elle, ceux qui ont le devoir de voter pour qu’elle se maintienne en place persévérant dans son être se trouvent par imitation dans le camp du bien contre celui du mal. D’ailleurs, quand on les lit, et Dieu sait qu’il y en a, tous ces appels à faire barrage ne ressemblent-ils à une vaste entreprise de décérébration ? Pourquoi réfléchissez-vous ? Il n’y a qu’à faire comme nous, les élites. Et le message descend l’échelle sociale jusqu’au dernier degré — là d’où rien ne remonte jamais.

30.4.17

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Si ta rhétorique, à supposer bien sûr qu’on puisse employer un mot si noble pour dénoter une chose qui l’est si peu, si ta rhétorique échoue à produire les comportements qu’elle est censée produire, ne crois-tu pas qu’il convient de l’abandonner, voire d’abandonner toute forme de rhétorique dans le sens ignoble où tu t’en sers ? À moins, au contraire, qu’elle ne serve réellement qu’à enfermer le langage ordinaire dans une sphère de laquelle il ne peut pas sortir, de le tenir ainsi prisonnier, moyen de contrôle pour que les mots ne dépassent pas la pensée, pour que jamais personne ne dise un mot plus haut que l’autre, en fait. Ainsi de la croyance d’un homme seul face à l’histoire, comme on peut lire dans les magazines destinés à la classe moyenne française ; — conception héroïque de la politique, idée digne d’un Lawrence d’Arabie nain, fantasme grossier qui veut faire accroire à la classe moyenne française que quelqu’un va la sauver, que quelqu’un (un homme, évidemment) peut la sauver. C’est une histoire héroïque qui nourrit le récit national de la classe moyenne de France, histoire dont, en 2017, on peut paisiblement admirer la grandiose efficace.

Dans les Radio Happenings, John Cage oppose action critique et action de composition. L’action critique, dit-il, permet à ceux qui la conduisent d’accumuler de la vertu, et c’est tout. L’action de composition, en revanche, fait quelque chose, quelque chose de positif, elle célèbre, au lier de nier (pour employer la distinction que fait Robert Rauschenberg à propos de son « Erased de Kooning Drawing »). Cela peut sembler très désincarné parce qu’on a l’habitude de penser que le fait de s’opposer, de manifester, de résister, comme on dit en France, est libérateur. Mais la résistance ainsi conçue ne repose-t-elle pas, pour une large part, sur une illusion ? Voici ce qu’écrit John Cage : « Je suis d’accord avec l’idée de Buckminster Fuller selon laquelle, plutôt que d’objecter à la guerre, nous devrions nous appliquer à tripler les ressources mondiales et leur utilité effective — et ceci veut dire la distribution et tout — de sorte que le monde ne sera pas divisé, comme il l’est actuellement, entre ceux qui ont et ceux qui n’ont rien. Il croit que quand le problème du design aura été résolu, alors, si une guerre a lieu, nos objections seront rationnelles et efficaces, comme le sont aujourd’hui nos objections à l’esclavage, parce que, grâce à l’invention des machines, nous n’avons plus besoin des muscles des esclaves. Mais, si nous objectons simplement à la guerre, sans en éradiquer les causes, nous devons nous attendre à ce qu’elle surgisse, d’abord ici, puis là, puis à d’autres endroits. Je pense, en fait, que s’engager dans une action critique permet à ceux qui objectent d’accumuler de la vertu et les dispense d’une certaine manière d’avoir le sentiment qu’il faut faire quelque chose en composant. » C’est moi qui souligne et ajoute que, décidemment, tout ce que dit Cage dans ce passage est loin d’être stupide.

29.4.17

29.4.17

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Robert Rauschenberg à propos de son « Erased de Kooning Drawing » : « It’s not a negation. It’s a celebration. » — D’abord, la double négation et puis l’affirmation, et la phrase qui fait la même chose en fait que le geste même d’effacer le dessin. Effacer, dira-t-on, c’est faire disparaître, mais aussi maintenir puisque ce sera toujours un dessin effacé de de Kooning. Et oui, c’est ce que je dirais, bien sûr. Mais il y a aussi le geste proprement dit d’effacer, le temps que cela demande (deux mois, dit Rauschenberg) et, dans ce geste, l’action d’inventer une œuvre qui possède deux auteurs : Willem de Kooning et Robert Rauschenberg. L’œuvre montre sa double main : le dessin de de Kooning et l’effacement de ce dessin par Rauschenberg. L’œuvre n’existe pas comme œuvre — comme œuvre, c’est un bout papier où il y avait quelque chose mais où, désormais, il n’y a plus rien parce que quelqu’un l’a effacé — l’œuvre existe comme processus, comme work in progress (comme dirait Joyce et comme l’est Finnegans Wake qui continue d’agir après qu’il a été écrit, comme texte de la découverte de la signification), non pas comme résultat de ce processus, mais comme trace de ce processus. L’effacement n’efface pas le processus, au contraire, il en garde la trace ; rien ne disparaît, l’histoire de l’art est là, dans la trace que laissent les gestes par lesquels on efface l’œuvre d’art.

28.4.17

Ce matin, fini le premier brouillon des araignées. Encore deux mois de travail. C’était exactement ce que je voulais faire. Enfin, pas ce livre-là, mais traduire un livre dans ce genre, un livre qui soit aux antipodes de mes préoccupations, qui soit sans rapport aucun avec ce que je lis généralement et ce que j’ai envie d’écrire. Tant mieux. Si tu fais toujours la même chose, si tu t’intéresses toujours à la même chose, tu ne peux que tourner en rond, tu crois découvrir des choses nouvelles, mais en fait, c’est toujours plus ou moins la même rengaine, la même petite musique à laquelle tu es habitué, qui te berce, qui te conforte dans l’idée que ce que tu fais est génial, que tu as raison. Il y a sans doute des gens qui peuvent vivre comme ça, moi non. L’histoire des araignées me permet non pas de penser à autre chose, mais de travailler autre chose, une autre langue, une conception de la littérature qui n’a rien à voir avec la mienne, et le fait de traduire présuppose que je ne me contente pas de lire pour me désennuyer, comme aurait dit le dormeur de La Flèche, mais que je sois dans le texte, que je le travaille pour l’écrire en français. Parce que, non seulement, les enjeux et les approches des araignées sont différents des miens, mais la langue aussi, l’américain contemporain, qui n’a rien à voir avec le français que je cherche à écrire, moi. Cette semaine, j’ai pris ainsi un plaisir immense à me confronter à quelque chose de complètement différent, pas comme lecteur, ou spectateur, quand je regarde une série, par exemple, mais comme traducteur, c’est-à-dire celui qui s’efforce de donner une version française du texte américain, dans une langue qui n’est pas la sienne non plus puisque le français que j’écris quand j’écris la traduction des araignées n’est pas le français que j’écris quand j’écris, contrairement, par exemple, au français que j’ai pu écrire quand j’ai écrit la traduction des radio happenings de Cage et Feldman, qui était très proche du français que j’écrivais ou que je voulais écrire quand j’écrivais en français (traduire les entretiens de Cage m’a permis, par exemple, de comprendre comment écrire des dialogues dans les histoire que j’écris). Ce qui est fascinant, dans tout cela, c’est la multiplicité des langues, le polyglottisme externe et interne, si j’ose m’exprimer ainsi. Externe : plusieurs langues, au sens de langues étrangères. Interne : plusieurs langues, au sein de ce qui est censé être une seule et même langue. Mais cette idée qu’une langue est une seule et même langue s’avère fausse manifestement, il y a plusieurs langues au sein d’une même langue, moi, en tant qu’écrivain, il me semble que j’écris plusieurs langues (j’en parle une, en plus de celles que j’écris), mais en tant que traducteur, j’écris d’autres langues françaises que celles que j’écris quand j’écris. Cette absence d’unité de langue française (mais, je le suppose, de toutes les langues) n’est pas un défaut, en tout cas, je ne le vois pas comme ça, c’est une richesse : tu peux parler plusieurs langues, même en ayant l’impression de n’en parler qu’une seule. L’unité est une idéologie réductionniste. Alors même qu’il faut multiplier.

Bien sûr, il faut aller voter. Sinon, tu es un salaud. Fais rentrer ça dans ta petite tête de citoyen. Cette conception du monde, de la politique, est précisément ce qui rend le fait de vivre dans un pays comme la France insupportable. Est-il étonnant, d’ailleurs, que ce pays qui est devenu une caricature de lui-même, caricature la politique qu’il a largement contribué à inventer il y a plusieurs siècles de cela ? On t’enjoint de t’exprimer, comme si c’était une obligation, comme si tu ne pouvais pas faire autrement, comme si tu ne pouvais pas t’autoriser cette liberté-là, comme si choisir ou ne pas choisir ne pouvait pas faire l’objet d’un choix, comme si tu n’étais pas une personne, mais un vulgaire mécanisme, une fonction dans une organisation qui a besoin de toi pour continuer de se développer. Pourquoi devrais-je me sentir coupable ? De quoi pourrais-je bien être coupable ? D’exiger autre chose ? De désirer autre chose que cette grossière campagne de marketing, marchandage abject, sans fonds ni pensée, au terme de laquelle il faut aller mettre bien sagement son petit bulletin dans l’urne ? Tu n’as pas à te sentir coupable, tu n’es responsable de rien, tu peux exister autrement, tu peux faire autre chose, tu n’as pas à demander la permission à qui que ce soit, il faut simplement que tu t’y autorises — à vivre.

Pendant ce temps, me dit le registre des courses, 7 km | 37:01 temps | 5:17 mn/km.

27.4.17

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Parvenir à avoir les idées claires, et les garder le plus longtemps possible, non par passion simpliste, non par refus de la complexité, mais à l’image peut-être d’un organisme, où les membres concourent au fonctionnement de l’ensemble sans rien valoir par eux-mêmes.

En lisant Finnegans Wake à haute voix, le sens souvent se découvre à l’écoute de sa propre voix ; tu te prends alors à rire à l’écoute d’un mot que tu viens de prononcer (Finnegans Wake est à mourir de rire), tu t’arrêtes, relis, oui, qu’est-ce que c’est drôle ! qu’est-ce que c’est intelligent ! et tu t’aperçois aussi, qu’en lisant sans prononcer les sons, le texte devient triste, quasi inintelligible, semblable à un galimatias insensé, ce qu’il n’est pas, mais, oui, il a besoin d’être dit, j’entends : pas dans la tête, à voix haute, pour que le sens s’en manifeste, et le sens de l’ensemble, je le suppose aussi, doit suivre cette règle de l’apparition progressive, à mesure que tu lis le livre, du sens. — Il n’est pas important que tu aies l’impression de ne pas comprendre : tes oreilles, elles, comprennent.