Une théorie de l’habitat s’impose (tout autant qu’une politique, sinon plus, qui la présuppose). L’habitat détermine en effet le rapport que l’habitant entretient avec le chez soi, rapport qui lui-même détermine le rapport que l’habitant entretient avec l’ailleurs et celui qui en vient ou y demeure. Au siècle dernier, l’utopie architecturale de l’urbanisme (Le Corbusier) a essayé de penser l’habitat en tâchant de concilier l’individuel et le collectif.

Le Corbusier – Maquette du Plan Voisin pour Paris (1922-1925)
L’échec de cette utopie (mal comprise, sans doute) — qui a pris racine dans les cités-dortoirs, où on n’avait pas pensé qu’il ne faudrait pas simplement y dormir mais surtout y vivre — est moins l’échec de l’utopie que de sa réalisation dans un périmètre restreint. Au lieu qu’il faudrait désormais repenser une utopie de l’habitat dans l’espacement plutôt que dans l’agglutinement de l’agglomération. Il faudrait penser l’habitat à partir des vides entre les habitations, dans la distance nécessaire pour permettre la cohabitation.

Robert Smithson – A Tour of the Monuments of Passaic (1967)
Cette utopie renoncerait évidemment aux notions de centre, d’agglomération, de conurbation, etc., ainsi qu’à toute conception qui conçoit la polis comme pôle pour former le pôle démesuré de la mégapole. Au lieu d’une polis agglutinée, il faudrait construire un étalement de la polis, laquelle serait dès lors construite tout autant dans les vides, les trous, les blancs qui espaceraient les zones noires de monde que dans ses pleins atomisés.

Hubert Robert – Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines (1796)
À l’opposé de la cité-dortoir, la ville-musée se pense du point de vue du touriste comme un espace agréable, mais où personne ne vit. Les personnes (mais aussi les bureaux, les entreprises) sont toujours plus rejetées à l’extérieur de la ville-musée, toujours plus loin du centre historique, qui cesse dès lors d’être un centre pour devenir le point nul, l’ø de la ville. Centre désert, point nul, ø de la ville rempli par les ultra-riches et les consommateurs de tourisme (de la culture pour faire de belles images à partager en ligne — moins que des souvenirs, des émotions immédiates), la ville tend systématiquement à s’effacer au lieu de s’espacer. Le centre peut bien rester historique, plus personne n’en a rien à faire, il est désormais inutile, inhabitable.

Zhang Hong – Jardin privé de la ville d’Hengxi (1627)
Espacer l’habitat permet de détruire l’agglutinement, de repenser le lien entre les gens par la distance qui les sépare, l’espace vital où ils peuvent cultiver leur jardin (propre et figuré) et se retrouver quand bon leur semble au lieu de vivre les uns sur les autres, empilés dans l’agglutinement de l’agglomération. Le jardin, c’est le trou dans la terre aussi bien que le trou dans la ville, le morcellement nécessaire de la ville, hachée, hachurée de vert, pour cohabiter mieux (— ne pas s’entretuer).
Dans ses Essais sur le bouddhisme zen, D. T. Suzuki commente ainsi ce poème de Su Shi : « l’ultime point de vue du zen est que nous avons été égarés par l’ignorance, qui nous a fait voir une scission en nous, alors que depuis le début il n’était nullement besoin d’une lutte entre le fini et l’infini, et que la paix recherchée avec une telle ardeur était là de tout temps. » Ce que tu cherches est déjà là — c’est une idée que je trouve fascinante, parce qu’elle n’implique pas de conversion, au sens où rien n’est transformé, même si tout est transformé. Pense à cette phrase : rien n’est transformé, mais tout est transformé, incroyable paradoxe qu’il n’est pas possible de résoudre ou, du moins, qu’il n’est pas souhaitable de résoudre. En un sens, tout ce dont tu as besoin pour vivre, tu l’as déjà, et il suffit de t’en apercevoir. La question cesse dès lors de porter sur l’impératif de changer l’ordre du monde puisque, quand même l’ordre du monde serait changé, si tu n’as pas compris que tout est déjà là pour toi, tu continueras de vouloir que l’ordre du monde change. C’est la solution simple du paradoxe. Or, il y en a une autre (même si ce n’est pas une solution à proprement parler, plutôt une résolution comme on en trouve en musique) : si tu fais l’expérience de ce paradoxe (Suzuki insiste bien sur le fait que le zen est une expérience, pas un raisonnement), alors il n’est plus nécessaire de le résoudre, il éclaire en lui-même une dimension de l’existence.


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