26.4.17

À une époque où se multiplient les structures pour apprendre aux gens à faire des livres, ateliers d’écriture, cours de création littéraire, j’en oublie, mais ce n’est pas très important de savoir quoi, au juste, ce qu’il me semble important de dire, en revanche, c’est qu’il n’y a pas de conseils à donner à celle qui veut devenir écrivain, pas d’autre conseil que celui-ci : écris, d’autant que ça ne coûte rien ou presque, d’écrire, écris, donc, c’est tout ce qu’il est nécessaire de faire pour devenir écrivain, et surtout ne sois pas modeste, la modestie rend les gens pauvres, mais sois humble, oui, près de l’humus, souviens-toi chaque jour que tu n’es qu’un nom de plus dans la longue liste litanesque des idiots qui ont voulu devenir écrivain, et qui ont effectivement commencé d’écrire, la majorité a échoué, d’ailleurs, mais ce n’est pas une raison d’avoir peur, mais c’est une raison de douter, doute tout le temps, d’ailleurs, ne pense surtout pas à faire un livre, écris, c’est tout autre, qui deviendra peut-être un livre, un jour, ou jamais, mais ce n’est pas le but de l’écriture, ça, faire des livres, le but de l’écriture, c’est à toi de l’inventer, et à toi seule, n’écoute pas les conseils que l’on pourrait te donner, si tu écoutes ce que les gens te disent, tu es foutue parce qu’ils te diront toujours tout et son contraire et n’importe quoi, et les gens ont toujours quelque chose à dire, sauf qu’il n’y a pas de conseils pour toi, tu seras toujours seule, face aux autres, face aux noms des écrivains qui te précèdent, face à l’absence de nom de qui pourrait bien te lire, toujours seule, sois sauvage, fais ce que tu veux, ne sois réductible à rien ni personne, et puis, le plus important, ce n’est pas d’être écrivain, mais de le devenir, de devenir tout le temps, de changer tout le temps, que pourrais-tu faire des conseils qu’on te donne sur ce qui est déjà passé, fini, toi qui n’as eu de cesse de changer, les leçons sont pour les morts, ténébreuses, sombres et poussiéreuses, comme si on pouvait t’expliquer ce que tu vas devenir, n’oublie pas que tu as voulu devenir écrivain, pas l’être, pas le demeurer, tu es un idiot pas une demeurée, ne restes pas là où tu es.

25.4.17

Dans le rêve que j’ai fait cette nuit un peu avant de me réveiller, je me rendais chez une sorte de charcutier-traiteur, où l’on me donnait quelque chose que je savais être avarié, mais que j’acceptais quand même, notamment parce qu’on me disait que c’était pour goûter. En rentrant à la maison, évidemment, je ne goûtai pas et jetai tout à la poubelle : ce que j’avais acheté, et qui était sans doute avarié aussi, pensai-je, tout comme ce dont on m’avait fait le cadeau. — Il y a deux lectures, au moins, je suppose qu’il y en a plus, mais moi, je suis enclin à en faire deux, deux lectures possibles de ce rêve : une lecture littérale et une lecture métaphorique. Dans la lecture littérale, je suis en train de devenir végétarien, ou quelque chose de ce genre, et c’est vrai que je répugne de plus en plus à manger de la viande, ce qui est sans doute l’effet du lavage médiatique de cerveau dont les populations occidentales font l’objet, donc moi aussi, tout comme le résultat d’une interrogation éthique plus ou moins digne de ce nom, mais qui n’est pas dépourvue de raisons. Dans la lecture métaphorique, il s’agit d’une réponse à la situation politique du pays, réponse que, de mon point de vue, j’ai donné il y a quinze ans (déjà), en cessant de voter et dont je ne peux rien faire si ce n’est constater que depuis quinze ans, non, rien n’a changé, enfin, rien n’a changé, ce n’est pas vrai, non, bien sûr que la situation a changé en ce sens qu’elle est pire qu’il y a quinze ans et que la seule solution, désormais, c’est de tout jeter à la poubelle parce que tout est avarié ; il faut manger autre chose, il faut passer à autre chose, mais la majorité n’y est pas prête qui continue d’aller voter comme si quelque chose de nouveau pouvait bien sortir de ces urnes-là. Remarque bien que je ne blâme pas toutes les urnes, tout comme dans mon rêve, je ne fais pas la grève de la faim, ce sont ces urnes-là qui posent problème, ce sont elles qu’il faut changer.

24.4.17

Le peuple français s’est enfin trouvé le champion qui derechef affrontera pour lui le fascisme. C’est le moins qu’on pouvait attendre de lui.

Il me semble qu’il faudrait commencer par ne pas vouloir être gouverné et, ensuite, à la suite de longues argumentations, finir par décider de ceux qui sont le moins inaptes à remplir quelque tâche, assumer un certain nombre de fonctions ingrates mais nécessaires pour que les individus ne s’entretuent pas et coexistent pacifiquement. Au-delà, n’avons-nous pas affaire à une forme plus ou moins douce de tyrannie ?

Plus intéressant (parce qu’après tout, moi, je ne vote pas) : (re)commencé la lecture de Finnegans Wake de Joyce, à voix haute, qui se révèle d’une drôlerie que je n’avais même pas entraperçue la première fois (les premières fois ?). Comme cette chute, dès la première page : « The fall (bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronntonnerronntuonnthuntro-varrhounawskawntoohoohoordenenthurnuk !) », longue chute, s’il en est, pas infinie, non, avec Finnegans Wake, nul besoin d’exagérer, mais dont on vient à bout après quelque peine, cul par-dessus tête, où une pluralité de langues se croisent, se mélangent, se succèdent. Il y a un polyglottisme interne qui résonne dans la bouche, des phrases qui prennent sens à la vue et à l’ouïe, ce qui fait que ce texte est peut-être au moins double, toujours en train de se dédoubler, d’imaginer la langue, certes, mais de transporter avec lui l’histoire, de faire parler des personnages dans leur patois, dans une langue imaginée pour le livre, et de réaliser ladite langue.

23.4.17

comiteecolesdart-9513dig-lJ’accompagne Nelly au bureau de vote de la rue Littré. Il est onze heures et demie. Les électeurs font la queue sagement pour accéder à l’isoloir. À l’entrée, un Noir aiguille les votants entre les deux bureaux, le 16 et le 17. D’un rapide coup d’œil, je constate que, comme souvent, dans le nombre, le seul Noir, c’est lui.

Ce qui convertit en retour la farce en tragédie, c’est que les gens continuent d’aller voter, malgré tout, c’est-à-dire aussi malgré le fait que, manifestement, on se moque d’eux, on leur ment — les yeux dans les yeux —, on leur promet moins de liberté, plus d’obligations, moins de justice. Ils votent en masse comme s’il n’y avait rien d’autre à faire, rien de mieux à faire que reproduire le même mécanisme de l’échec, la même négation de la démocratie.

Salade de fraises au jus d’orange maltaise, poivre noir et menthe, ma version d’une recette que Sarah Woodward donne dans son livre sur les Oranges et citrons, recette de Nemi, au-dessus de Rome, dit-elle, où l’on marie notamment les fraises avec des oranges sanguines et du poivre noir. — Un palais pour le palais.

21.4.17

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Dans Silence, John Cage raconte l’histoire de ce jeune japonais qui alla vivre sur une île pour y suivre l’enseignement d’un maître. Au bout de trois ans, n’étant toujours pas parvenu à l’illumination, il se présenta devant le maître pour lui annoncer son départ. Le maître lui dit alors : Tu es ici depuis trois ans, pourquoi ne restes-tu pas trois mois de plus ? Ce que fit le jeune homme. Au bout des trois mois, il retourna voir le maître, qui lui dit : Tu es ici depuis trois ans et trois mois, reste encore trois semaines. Ce qu’à nouveau il fit. Au bout des trois semaines, il revint auprès du maître, qui lui dit : Tu es ici depuis trois ans, trois mois et trois semaines, reste encore trois jours et, si au bout des trois jours tu n’es toujours pas parvenu à l’illumination, tu te suicideras. À la fin du deuxième jour, raconte Cage, l’élève parvint à l’illumination.

Quand est-ce que les choses ont un sens ? Quand tu décides qu’elles en ont un ? Quand tu ne peux plus faire autrement ? Quand, enfin, l’histoire est drôle ?

Devenir mycologue.

20.4.17

20.4.17

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Handke dans la Leçon de la Sainte-Victoire : « Les poètes mentent, peut-on lire chez l’un des premiers philosophes. On pense donc depuis toujours que les mauvaises conditions et les événements néfastes sont le réel ; que les arts ne seraient dès lors fidèles à la réalité que si leur premier ressort est le mal ou le désespoir plus ou moins comique qui en résulte. Mais pourquoi donc ne puis-je plus ni entendre, ni voir, ni lire cela ? Pourquoi donc tout devient-il littéralement noir devant mes yeux lorsque je me mets à écrire ne fût-ce qu’une seule phrase pour me plaindre, pour m’accuser, pour me mettre à nu, moi ou quelqu’un d’autre — à moins que la sainte colère ne s’en mêle ? Je n’écrirai jamais non plus sur le bonheur d’être né ou sur la consolation d’un au-delà meilleur : qu’il faille mourir, ce sera toujours ce qui me guidera, mais ce ne sera plus, espérons-le, mon thème principal. Cézanne, comme on sait, n’a peint d’abord que des sujets effrayants comme la tentation de saint Antoine. Avec le temps, son seul problème, cependant ce fut la “réalisation” de l’innocence et de la pureté terrestres ; la pomme, le rocher, un visage humain. La réalité, c’est donc l’accès à la forme et celle-ci n’est pas regret de ce qui est anéanti par les alternances de l’histoire, mais elle transmet, dans la paix, ce qui est. » Où il exprime clairement ce dont on a souvent l’intuition confuse : que le réel est le nom que l’on donne au négatif alors que c’est tout autre chose, que l’on voit notamment dans la peinture de Cézanne. Peinture que, dès lors, il n’y a pas de sens à appeler réaliste parce qu’elle a affaire à ce qui est là, ce qui n’est pas caché, qui est même le plus visible et que l’on peut remettre cent fois sur le métier. Et le plus visible, qu’est-ce que c’est ? Des pommes. Des crânes. Sans que l’on soit certain très bien desquels sont vanité : le fruit ou l’os ? Eh bien, on pourrait dire tout aussi bien : les pommes sont des vanités, et les crânes des natures tautologiques.

19.4.17

19.4.17

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Dans un des livres sur Cézanne que j’ai achetés hier, on peut lire cette citation de lui : « Je voudrais étonner Paris avec une pomme », même s’il a plus probablement dit : « Avec une pomme, je veux étonner Paris » (c’est ce que rapporte, en tout cas, Claude Geffroy). Déclaration qui a tout d’une bravade de provincial, certes, j’y reviens. Moi, en feuilletant le livre, je note : Cézanne peint les crânes comme des pommes et donc les pommes comme des crânes. Et alors, la bravade de provincial change de sens, porte la mort au cœur de la vie et réciproquement, ce qui est le sens même de la nature morte. Non ? Depuis quelques jours, j’apprends à voir Cézanne, c’est-à-dire à ne pas voir en lui la multinationale de la culture qu’est devenu son nom, la marque qu’il signe (alors que, je crois, il ne signait que rarement ses tableaux), celui qui a peint le tableau le plus cher du monde — puisque c’est ce qu’est devenu l’art : de l’argent (c’est cela, la culture, l’art qui devient de l’argent, du pouvoir) —, mais le promeneur provincial ou, plus exactement, provençal. Sa peinture est avant tout la peinture d’un pays, de la lumière de ce pays, une lumière changeante mouvante en constante métamorphose, mais qui n’est possible qu’ici. — Pense aux différences entre les bleus des ciels, comment le bleu de ce ciel-ci n’est pas le bleu de ce ciel-là, comment, même par temps parfaitement clair, dégagé, vent, et absence de nuage, le bleu du ciel de Paris n’a rien à voir avec le bleu du ciel de Marseille, comment, non plus, dans les mêmes conditions atmosphériques objectives (si j’ose employer une formule aussi caricaturale), le bleu du ciel de Bretagne n’a rien à voir avec le ciel bleu de la Provence. — Je disais à l’instant que la remarque de Cézanne sur les pommes étonnantes est une remarque de provincial. Ce n’est sans doute pas complètement faux, à ceci près que l’idée de province est une idée parisienne, une idée passablement ethnocentrique, qui fait d’une petite ville le centre du monde (parce que, oui, Paris est une petite ville, un village obèse, tout au plus). Pour reprendre ce trait d’esprit qui n’est pas de moi, la Provence, ce n’est pas la province. C’est la lumière qui le dit, le montre, elle qui appartient à un autre univers que celui où Paris rayonne peut-être, elle qui appartient à la Méditerranée, soit un autre monde, un monde irréductible à tout autre espace géographique. C’est cette Méditerranée qui est partout présente dans la peinture de Cézanne, de L’Estaque à la Sainte-Victoire.

17.4.17

17.4.17 Quelque part dans les environs d’Aix-en-Provence ou ailleurs

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Ce matin, pour ressusciter mon corps après une semaine d’un régime plus que douteux, je suis allé courir. Ciel gris, vent, fines nappes de pluie. Un lundi de Pâques. La routine parisienne, quoi. Mais le plus important, toutefois, c’était de retrouver le rythme de l’existence, enfin, le rythme qui te convient, à toi, peu importe lequel, au final, du moment que c’est celui qui te permet d’avancer (quand même ce serait une mauvaise métaphore). Avant, en écoutant deux nuits de suite au moment de m’endormir la rediffusion d’une Nuits magnétiques de 1978 que Jean Daive (quelle voix ! elle m’a toujours fasciné…, la diction, le timbre, l’allant paradoxal) avait consacrée à Paul Cézanne, j’entends des odeurs, des formes, mais aussi des vêtements, la coupe, un peu ample, que j’imagine, notamment, et puis la forme d’un chapeau que je pourrais porter, un chapeau que j’aimerais porter vers Le Tholonet, des sensations étranges oui j’en conviens, en effet, étranges parce que totalement déplacées là où je me trouve cependant que j’écoute, à Paris, et du coup, quand je me réveille, je ne sais plus très bien où je suis, mais je pense à Aix-en-Provence, là où j’ai rencontré Nelly, même si je n’y ai jamais vécu, j’ai l’impression d’appartenir à cette ville, à ses environs, et j’essaie de me représenter le jardin noir de Cézanne dont il est question dans l’émission, mais ce n’est pas tant lui que je vois que tout l’univers qui l’accompagne, les odeurs, les couleurs, le chant des cigales, bien sûr, que l’on entend en fond sonore, enfin, en fond sonore, non, les cigales ne sont pas le cliché qu’on a fait d’elles, il faut dire bien plutôt que ce sont les voix qui parlent qui sont le fond sonore sur lequel on entend les cigales. La Provence, en somme. Mais qu’y a-t-il d’autre que la Provence ?

16.4.17

16.4.17 Porte de la Chapelle

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Porte de la Chapelle, un campement à ciel ouvert. Au feu rouge, une jeune femme voilée, sa robe qui descend jusqu’à ses chevilles, se tient debout sur la chaussée, immobile, un jeune garçon d’une dizaine d’années passe entre les voitures sous les ordres d’une femme plus âgée dont je suppose que c’est sa mère avec une pancarte à la main qui dit qu’ils sont des réfugiés syriens, personne ne baisse la vitre, personne ne semble vraiment faire attention à eux, à part nous, dans la voiture, mais c’est parce que nous ne passons jamais en voiture par ici, je suppose (encore une fois, je ne fais que supposer) qu’avec le temps, nous ne ferions plus vraiment attention à eux, nous non plus, ils feraient partie du paysage. Qui a envie de faire attention à des gens comme ça ? À un moment, pris dans les embouteillages au feu rouge, c’est Nelly qui conduit, je croise le regard de la femme plus âgée, je le soutiens quelques secondes et elle aussi, je ne vois rien dans son regard, pas d’émotions particulières, pas de tristesse, par exemple, non, rien, je me demande ce qu’elle pense de mon regard à moi, peut-être se dit-elle la même chose de mon regard à moi, peut-être y a-t-il bien longtemps qu’il n’y a plus rien dans les regards que nous échangeons, nous vivons dans des univers parallèles, des monades sans portes ni fenêtres et, comme elles n’ont ni portes ni fenêtres, elles ne communiquent pas entre elles. En remontant les rues jusqu’au métro Stalingrad, impression de traverser un chaos sans raison aucune, mélange impossible de voitures, de corps humains, qui déambulent au milieu de ce capharnaüm, des corps (mais sont-ils encore humains ?) qui attendent, errent, quémandent, mendient. Au métro Stalingrad, des travaux inexistants ont bouclé la zone qui se trouve sous la ligne, zone zéro délimitée par des grilles où l’on peut lire encore, çà et là, quelque inscription bienveillante dans une jolie peinture rose pâle et fluo. Tous des réfugiés, dit l’écriture. Après, je dis à Daphné : Heureusement que tu ne comprends pas ce que tu vois, mon amour, ce qui est peu lâche, mais un peu vrai, aussi.

Leopardi, dans son Zibaldone di pensieri :

In fatti la storia dell’uomo non presenta altro che un passagio continuo da un grado di civiltà ad un altro, poi all’eccesso di civiltà, e finalmente alla barbarie, e poi da capo.

E poi da capo, tout le génie de cette pensée de Leopardi tient en ces quatre mots, comme une notation musicale : et puis du début, cercle de l’histoire, ou peut-être spirale, parce que les choses ne se reproduisent jamais à l’identique, mais les phases sont semblables.

En traversant Paris de la Porte de la Chapelle à la Rive Gauche, comment ne pas penser que nous sommes presque da capo. Et je me pose la question : Combien de temps ce presque va-t-il encore durer ?

15.4.17

15.4.17 Ermenonville

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À Ermenonville, là où Jean-Jacques Rousseau est décédé, dans le parc qui porte désormais son nom, s’élève un temple de la philosophie moderne. Le parc lui-même date de 1765, mais le temple en question semble anticiper ce dont parlera 202 ans plus tard Robert Smithson, dans un texte qui est aussi l’œuvre d’un promeneur (« A Tour of the Monuments of Passaic, New Jersey »), dans lequel il inventera l’idée de ruines à l’envers. Le promeneur distrait (je veux bien sûr parler de moi) s’imagine qu’il a affaire avec ce temple à quelque composition romantique, figurant le déclin lors même de l’édification. Or, il n’en est rien. La ruine du temple en signifie l’inachèvement, le progrès à venir : la philosophie n’est pas encore achevée, tout est encore à construire, comme le temple qui n’est pas complet, mais attend de l’être. Smithson, 202 ans plus tard donc, lorsqu’il invente son idée de ruins in reverse, se promène dans le « panorama zéro » de Passaic. Et voici ce qu’il y voit :

That zero panorama seemed to contain ruins in reverse, that is — all the new construction that would eventually be built. This is the opposite of the “romantic ruin” because the buildings don’t fall into ruin after they are built but rather rise into ruin before they are built. This anti-romantic mise-en-scène suggests the discredited idea of time and many other “out of date” things.

Le marquis de Girardin, le concepteur du jardin, ne se doutait certes pas de ce qu’il faisait en construisant ses ruines à l’envers ; il n’imaginait pas qu’il se débarrassait du concept de temps par là-même, il pensait au progrès, mais les ruines ne peuvent pas symboliser le progrès, elles n’ont pas d’avenir, elles restent toujours ruines, éternellement pour ainsi dire, enfin, aussi longtemps qu’elles durent. Les ruines ne sauraient en aucun cas symboliser le progrès, non, elles sont l’avenir, elles épuisent l’avenir qui dès lors cesse d’exister puisqu’il existe déjà, ici même, à l’état de ruines. Rien ne s’effondre dans toutes ces ruines à l’envers, c’est ainsi qu’elles se fondent.