13.4.17

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Ce matin, à peu près au moment où j’ai commencé à me brosser les dents, je me suis souvenu qu’Emmanuel Macron avait mon âge. Et par-devers moi, je me suis fait la même réflexion que celle que j’avais faite à voix haute à mon père quelques jours plus tôt au téléphone : qu’il faut vraiment être souffrant pour vouloir être président de la république à même pas 40 ans. En frottant plus ou moins méthodiquement, je me dis aussi qu’il ne me viendrait même pas à l’esprit à moi de le devenir, je veux dire de vouloir le devenir, je n’ai jamais envisagé cette possibilité, alors même que j’ai eu un nombre incalculable d’idées saugrenues qui avaient valeur de projet de vie — j’ai même passé l’agrégation de philosophie, c’est dire. Mais en fait, que moi je n’aie aucune envie d’être président de la république alors que lui, oui, ce n’est pas tellement ça le problème, non, le problème, c’est plutôt l’échec de notre génération à faire autre chose, à changer de sujet, à inventer quelque chose qui n’existait pas avant nous, une autre existence politique, au lieu de faire comme les générations qui nous ont précédés, d’être comme eux, les vieux, en moins bien évidemment parce qu’avec chaque génération, manifestement, les choses se dégradent, sont un peu plus ridicules que la fois précédente ; — la preuve. Vouloir incarner le renouveau alors que tu ne fais que singer les vieux qui t’ont précédé, c’est t’avouer vieux déjà et incapable de renouveler quoi que ce soit, de surcroît. La vieillesse, évidemment, ne se mesure pas au nombre des années, mais à la capacité d’imagination. Et, en la matière, à même pas 40 ans, contrairement à ce qu’indique le calendrier, certains sont rabougris comme les vieillards d’un autre siècle. Dans la journée, en roulant sur les routes départementales des Côtes d’Armor, nous sommes passés à plusieurs reprises dans des villages où étaient collées les affiches officielles de la campagne électorale. Et, en rentrant, j’ai cherché celle d’EM pour découvrir ce qu’il y a de plus terrible peut-être dans cette histoire : ces yeux bleus photoshoppés qui ne regardent nulle part, pas seulement rien, non, pas non plus depuis nulle part, non, mais nulle part, aucun endroit, ils ne fixent rien, glissent sur celui qui regarde son portrait comme s’il était invisible, mais ils ne regardent pas plus loin non plus, non, ne regardent pas au-delà de lui, comme si ce qu’ils visaient se trouvait derrière lui, ou à l’intérieur de lui, et que c’était la France, mais ne peuvent s’attacher à rien ; — un regard qui est comme un point où tout s’aveugle, qui absorbe tout, un trou bleu dans lequel tout s’enfonce et disparaît.

10.4.17

10.4.17

En droit français, les idées sont de libre parcours ; ce qui signifie qu’on ne peut pas se les approprier, on ne peut pas les privatiser. Ce que le droit français ne dit pas, toutefois, parce que ce n’est pas sa vocation de le dire, c’est que les idées, encore faut-il les avoir et que, si elles sont de libre parcours, cela ne signifie pas qu’elles se promènent çà et là et qu’il suffit de se baisser pour les ramasser. Ce que le droit français ne dit pas non plus, c’est que les idées n’existent pas et que, par suite, on n’a pas une idée, j’entends au double sens de (1) on ne peut pas la privatiser (2) on ne l’attrape pas comme si elle existait indépendamment de soi. Les idées, encore faut-il les avoir, c’est-à-dire : encore faut-il les penser, c’est-à-dire : encore faut-il les fabriquer.

Après le déjeuner, pendant la sieste de Daphné, je me suis assoupi. Les pieds dans un large rayon de soleil, j’ai rêvé, je crois que c’est ce que je me disais en rêvant, d’oiseaux de mer rieurs et de bouches ouvertes. Et puis, je me suis réveillé parce que j’étais en train de baver cependant qu’une mouette se moquait de moi.

9.4.17

9.4.17 Saint-Quay-Portrieux

Réveil au son des oiseaux de mer. Mouettes et goélands. D’autres sirènes que les bitons et les tritons qui peuplent Montparnasse à la même période de l’année. Chants qui évoquent d’autres histoires aussi.

Hier, passé la journée sur la route, perdu un temps fou dans les embouteillages (évidemment, nous n’avions pas pensé qu’un samedi de vacances scolaires la moitié de la population de l’agglomération parisienne prendrait la direction de l’ouest). Vers le péage avant de sortir de l’autoroute, à une trentaine de kilomètres de Rennes, où bien sûr ça bouchonne, comme on dit, un type crâne rasé barbe rousse collier boules de bois qui pend du rétroviseur semble réguler la circulation à sa façon, créant un no car’s land entre la dernière voiture de la file continue devant et sa voiture à lui. En fait, ils ont l’air d’être deux, il semble s’être mis d’accord avec un autre type qui se maintient à sa hauteur. Il a l’air fier de lui, de son initiative, sa voisine aussi, comme s’il maîtrisait une partie du trafic autoroutier, manière pour lui, peut-être, de prendre un peu le pouvoir. Lui aussi a le droit de vote. Ce qui signifie que, oui, la démocratie est le meilleur régime politique possible, mais qu’elle n’est paradoxalement pas destinée à n’importe quel citoyen. Comme dans une démocratie, tout le monde a le droit de vote, cette universalité présuppose que la totalité des citoyens soient éclairés. Ce que, manifestement, ils ne sont pas. Non, certains n’ont pas vu la lumière depuis longtemps. Comme en Corse où, le même jour, MLP vante l’identité française et corse, promet de rapatrier les cendres de Napoléon III, semble expliquer aux centaines de décérébrés présents dans la salle où elle éructe qu’ils ont toutes les raisons d’être fiers d’eux-mêmes puisqu’ils sont corses et français. Je ne comprendrais jamais comment on peut être fier de ça, d’avoir cette origine-là plutôt que celle-là.

Daphné, quand elle entend les oiseaux de mer chanter, leur adresse des baisers sonores.

7.4.17

7.4.17

Mauvaise nuit, rythme matinal de travail normal sur des araignées, je vais courir ensuite et après, après, à vrai dire, pas grand-chose à écrire, mais beaucoup d’idées que je n’ai pas nécessairement envie d’écrire, que je préfère laisser flotter, qui sont des choses auxquelles je pense et que je n’ai pas envie de raconter ou, peut-être, serait-ce mieux le dire que le dire ainsi, que je n’ai pas encore envie de raconter, comme si, quelquefois, il fallait laisser les choses flotter longtemps, les ruminer, comme disait Nietzsche, je crois, pour que les idées diffusent, se diffusent.

Hier, j’ai constitué une pile de livres que je vais prendre avec moi pour aller en Bretagne dans la maison que nous prête MD. Une semaine loin de Paris, à faire, sentir, vivre autre chose, une autre atmosphère qui, hier, notamment, était irrespirable, mélange de particules qui t’étouffent et te conduisent à te demander comment nous faisons pour supporter ça, non, pas pour supporter, ce n’est pas la question, comment nous pouvons vouloir vivre comme ça. Je ne veux pas vivre comme ça, et pourtant.

6.4.17

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6.4.17

Diagnostic existentiel des idées erronées — comme croire qu’un spritz puisse avoir le même goût à Trieste, Ferrare et chez Pizza Pino à Paris. Ou de la gustative impossibilité logique d’importer le Club Mate en France. D’un certain point de vue, c’est une remarque qui pourrait sembler anodine, et je ne sais pas moi-même si ce n’est pas uniquement une plaisanterie snob, mais on peut y voir autre chose, quelque chose qui essaie de nous guérir de la croyance qui tend à s’imposer depuis l’avènement du tourisme de masse, et à laquelle je pense souvent, croyance selon laquelle tout pourrait se retrouver partout, n’importe où. Sauf que les choses n’ont pas même goût selon l’endroit du globe où l’on se trouve. Ce n’est pas une question d’authenticité. Je ne pense pas non plus qu’on ne puisse pas boire de spritz ailleurs qu’en Italie du Club Mate ailleurs qu’en Allemagne (à ce compte-là, il ne faudrait boire de spritz que dans la région que forment le Frioul et la Vénétie, du Club Mate qu’en Bavière, or, ce midi, par exemple, avec MD, nous avons déjeuné dans un restaurant japonais, et c’était très bon, donc, ce n’est pas la question), non, la question est une question de goût. Vaste, certes, et à laquelle il faut toujours commencer par répondre : de gustibus disputandum est, parce qu’il faut discuter des goûts et des couleurs, c’est même une des questions les plus importantes, parce qu’il faut mesurer les goûts, les évaluer, les différencier, les organiser, les désorganiser, parler parler parler. Tu peux boire un cocktail italien partout dans le monde, à Paris comme à New Dehli, mais tu ne peux pas avoir le goût de l’Italie, tu ne peux pas avoir l’Italie dans ton verre. C’est une nuance qui me semble importante parce qu’elle trace des limites qui n’ont pas grand-chose à voir avec les frontières légales auxquelles on veut réduire le monde, mais bien plus avec des atmosphères, des climats, des ambiances qui font le goût d’une région. La région, le pays, rien de tout cela ne se limite aux lignes, même en pointillé, qu’on peut bien vouloir tracer officiellement sur une carte, c’est une question de continuité de goût. Et, par suite, l’idée de nation est absurde.

5.4.17

5.3.17

7 km | 38:31 temps | 5:30 mn/km, me dit le registre des courses du jour. Ça commence à faire mal. Tant mieux.

Passé la journée d’hier dans un état de dépression quelque part entre De l’inconvénient d’être né de Cioran et « Death to Everyone » de Bonnie « Prince » Billy, jusqu’à la crise, en fin de journée, et puis la solution non pas au problème qui a été la cause de ma dépression passagère, mais un autre problème autour duquel je tourne depuis des mois sans y trouver de solutions. Évidemment, la solution au problème qui n’était pas la cause de ma dépression passagère soulage cependant ladite dépression passagère parce qu’après tout, il est vrai que rien n’est étranger à rien et que tout est lié à tout d’une façon ou d’une autre. Je ne sais pas encore, cependant, si c’est une bonne solution à mon problème, mais l’espace d’un instant — l’instant durant lequel cette solution m’est apparue —, il m’a semblé que l’horizon s’éclaircissait, que les choses donc devenaient plus claires, qu’elles prenaient un sens que je leur cherchais sans le trouver parce que j’étais le nez sur la tâche — mais comment vais-je écrire ce livre, putain, je n’arriverai jamais à écrire ce livre, et je n’écrirai plus rien plus jamais — et puis, dans l’écart involontaire quand ton corps te pousse à penser à autre chose, tu entraperçois la solution. Oh, rien n’est fait, non, évidemment que non, rien n’est fait, mais ce que tu fais a déjà plus de sens, plus de consistance, il y a une perspective qui s’ouvre devant toi. Et pourtant, c’était là, devant toi, tout te conduisait à cette solution que tu n’étais tout simplement pas capable de voir. Il fallait que tu passes par autre chose, un détour. Bon, ce n’est pas tout, il faut l’écrire, ce livre, maintenant. Et il est encore plus grand que dans la version précédente, virtuellement, si j’ose dire.

Ce n’est pas hier que j’ai pensé à Cioran, pas même à Bonnie « Prince » Billy, non, c’est ce matin, après avoir passé la martinée à traduire des araignées et après être allé courir. Hier, non, c’était impossible de penser à quoi que ce soit, j’étais collé à moi-même comme une chose insignifiante qui suce toute la vie qu’elle peut sucer pour survivre alors qu’elle n’a sans doute même pas le droit de vivre. C’est aujourd’hui que je pense à ces comparaisons qui me semblent vouloir dire quelque chose. Aussi, j’écoute I See a Darkness, qui est peut-être l’un des plus beaux disques jamais enregistrés. Il y a quelques années, nous étions allés voir Bonnie « Prince » Billy en concert, Nelly et moi, à la Cigale, je crois, il jouait une espèce de post-country incroyable qui faisait frissonner, qui donnait envie de hurler de joie et de pleurer en même temps. C’est cette même impression que j’ai cet après-midi en écoutant le disque en entier et surtout « Nomadic Reverie (All Around) ». — Comment écrit-on une chanson si parfaite qu’elle semble improbable et naturelle en même temps, impossible et simplement juste, absolument underground et parfaitement pop ? Tout est génial dans ce disque, les arrangements minimalistes, lo-fi, le décalage infinitésimal des deux voix superposées, et les chansons elles-mêmes, parfaites, terribles, tristes, sensuelles, jouissives.

4.4.17

4.4.17

Même si j’ai longtemps résisté aux histoires, longtemps résisté au désir d’en écrire, j’ai toujours aimé en raconter, aimer m’en raconter. Peut-être parce que je ne suis pas immédiatement social, mais spontanément sauvage, et que je ne vois pas pourquoi il me faudrait vouer une admiration sans bornes, un authentique culte au réel au seul motif qu’il est réel. D’accord, mais s’il n’est pas intéressant ? Il me serait désagréable de devoir me résoudre à dialoguer avec le genre d’interlocuteurs réels que l’on est bien souvent contraint de côtoyer au quotidien et de devoir sacrifier mes conversations privées sur l’autel d’un commerce public avec eux. Eux, les cinglés du tricycle, les drogués aux jeux vidéos, les fans grisonnants de super-héros, sans parler des écrivains sans livres, des férus de polars, des philosophes de la France profonde, des onanistes de la déconstruction, tous les arrivistes qui traînent en route et échouent quelque part, Dieu sait où, sans parler — non plus, non — de la somme de mes amis invisibles. Tu n’inventes pas d’histoires pour fuir le monde, mais simplement pour le rendre un peu plus acceptable, au moins un peu plus acceptable. Je continue d’ailleurs à me raconter des histoires, en plus de celles que j’écris, je veux dire, des histoires qui me conduisent quelquefois un peu trop loin alors que je me brosse simplement les dents dans la salle de bain. J’en reviens changé, cependant ; en voyage, j’ai résolu un problème, évacué telle ou telle frustration. Quelquefois, oui, aussi, ce n’est pas tous les jours, mais quand même, il arrive qu’elles deviennent réalité. C’est encore ce que je fais de mieux avec les rêves.

3.4.17

3.4.17

À l’angle de la rue d’Odessa, je croise souvent une espèce de petit monstre difforme. Assis là, maigre masse d’os, un morceau de carton posé devant son corps tordu, il maugrée la plupart du temps, invective des êtres qui n’existent que pour lui, lui répondent sans doute, puisqu’il reste fermement attaché à cet endroit inconfortable, passage où il risque de se faire écraser à chaque instant par les passants pressés qui ne lui jettent même pas un regard. Aujourd’hui, tout en buvant de sa grosse bière quotidienne, il piochait dans un demi-paquet de lardons crus. J’ai vu la scène, que j’ai trouvée fort répugnante, j’ai soupiré quelque chose, mais j’ai oublié quoi, et puis je suis rentré chez moi. Plus tôt, au Jardin du Luxembourg, où donc je vais courir durant la semaine, une nonne catholique répétait un morceau de musique sur sa guitare devant un grand type maigre au crâne rasé (tous deux avaient l’air ravi). Un peu plus tard, j’ai croisé une nonne bouddhiste assise à côté d’un homme dont je ne me souviens pas ; tous deux discutaient au soleil, à la terrasse d’un café (eux aussi avaient l’air ravi). Preuves, si l’on veut, que les forces salvatrices ne font pas défaut, non, elles sont simplement mal répartis à la surface de la terre.

Commencé, enfin recommencé pour la énième fois, Ou bien — ou bien de Søren Kierkegaard, pour des raisons de structure, ce qui fait que cette fois, peut-être, je parviendrais au bout de l’ouvrage (dont, bien évidemment, j’ai déjà lu le fragment connu du Journal du séducteur, qu’on m’avait offert il y a quelques années de cela, et dont la publication séparée, avertit l’éditeur du texte français, tient de « l’escroquerie intellectuelle »). Ce qui fait que, cette fois, je lirais peut-être l’ouvrage jusqu’au bout, c’est aussi la conclusion d’un aphorisme des Diapsalmata : « La jouissance déçoit, mais non la possibilité. Et quel vin est aussi pétillant, a autant de bouquet, procure autant d’ivresse ! ».

 

2.4.17

John Cage | R3 (from the Where R=Ryoanji series), 1983, drypoint, Image Size- 7 x 21-1_2″, Paper Size- 23-1_4 x “, Edition 9-1_4

John Cage, R3 (de la série Where R=Ryoanji), 1983

2.4.17

L’entrée d’hier, plutôt que de la seulement barrer, de la maintenir tout en la dépassant dans une espèce de mécanique dialectique égocentrique, je l’ai purement et simplement effacée : horribles jérémiades qui auraient fait passer le bon Jean-Jacques lui-même pour un dur à cuire. Je préfère un vide, un trou béant, plutôt que le trop plein des considérations larmoyantes, des émotions boursoufflées qui dégoulinent le long du texte. L’entrée d’hier, de plus, aurait dû être musicale, à cause de la journée passée à jouer avec rome buyce night. Ce sont toujours des moments de grande joie : la musique improvisée a des vertus libératrices, elle libère des énergies qui, autrement, resteraient inexprimées. Et même si ce n’est pas toujours bon, ce n’est pas là le plus important. Non, il est ailleurs, dans les énergies ainsi libérées qui s’expriment en circulant entre les musiciens.

Les mauvais musiciens font de bons philosophes et les mauvais philosophes de bons écrivains. — Il me semble que c’est une hiérarchie que je présuppose, que j’ai toujours présupposée, plus ou moins consciemment, et dans laquelle je me situe finalement au plus bas de l’échelle. J’aurais voulu être musicien, j’ai fait des études de philosophie et puis, voilà que je me retrouve à publier des récits, des nouvelles, des essais, des romans. Cette hiérarchie vaut ce qu’elle vaut — je veux dire : d’autres ne la trouveront peut-être pas à leur goût —, mais elle me semble indéniable. Elle implique notamment que les écrivains qui ne sont ni musiciens ni philosophes ne sont pas bons à grand-chose.

31.3.17

31.3.17

En ce moment, je me sens bien seulement quand je traduis. Le texte sur lequel je travaille n’étant pas excessivement exigeant, je peux me laisser porter par les deux langues, planer quelque part entre l’anglais et le français, dans le mélange des deux, une sorte de chimie linguistique bizarre. J’allais dire un éther, mais ce n’est pas cela, c’est vraiment un mélange dans lequel je me trouve en suspension quand je traduis. C’est là — dans ce mélange — que je me sens bien, le reste du temps, rien ne me va. C’est agaçant, pas que rien ne m’aille, non, que rien ne m’aille, que rien ne me convienne, et je n’aime pas ce rien-là, il me déplaît, il me parle d’un monde d’où je préférerais m’absenter. Dans les meilleurs contes de Sergio Pitol que je suis en train de lire, le narrateur voyage, et il a envie de disparaître, pas de mourir, mais de ne plus être là. C’est une sensation étrange de lire ces textes, voyager et disparaître semblant en quelque sorte synonymes. Moi, je ne voyage pas. Je me sens coincé à Paris. C’est étonnant qu’on ait fait une capitale d’une ville aussi petite, qui semble souvent plus repliée sur elle-même encore qu’une ville de province. Je ne voyage pas, non, mais je ne suis pas triste non plus, rien ne se passe vraiment, toujours ce mot rien, qui me convient peut-être, après tout, comme l’absence de ce que je pourrais vouloir, de ce dont je pourrais avoir besoin et qui se soustrait à moi ou alors semble se trouver à des centaines de kilomètres de toi — la mer et ce qui l’accompagnait avant, et peut-être encore bientôt, qui sait ?