Hier, dans le livre que j’ai ouvert, c’était aussi un mardi 16 mai. Nous étions en 1989. J’ai lu le premier chapitre avec une passion et un plaisir sans commune mesure avec les sentiments que m’évoquent nombre de livres qui, tout en existant, me font penser qu’ils ne devraient pas. C’était l’histoire d’un homme et d’une femme, un écrivain et une photographe, qui décident de partir en voyage sur la ligne B du RER, laquelle traverse l’Île-de-France de Saint Rémy lès Chevreuses à Roissy en passant par Paris, un voyage d’un mois qui a donné un livre publié en 1990, Les passagers du Roissy-Express, magnifique. Ce livre, je l’avais déjà acheté, il y a longtemps, et puis, je l’avais prêté, mais comme il ne m’a jamais été restitué, j’ai dû me résoudre à le racheter afin de le lire, enfin. Dans ma constellation intellectuelle, ce livre n’est pas sans rapport avec ce que Constant écrivit, en 1959, dans le numéro trois de l’internationale situationniste, sous le titre, « Une nouvelle ville pour une nouvelle vie », je cite comme je l’avais déjà fait à une autre occasion, le 10 août 2022 : « Nous réclamons l’aventure. Ne la trouvant plus sur terre, certains s’en vont la chercher sur la lune. Nous misons d’abord et toujours sur un changement sur terre. Nous nous proposons d’y créer des situations, et des situations nouvelles. » Voyager dans la banlieue, un espace où, presque par définition, on ne voyage pas, qui est mis à la marge, rejeté, exclu, c’est faire moins un geste de décentrement que de recentrement. « Mais eux-mêmes, écrit François Maspero en parlant d’Anaïk Frantz et lui, qui étaient tous les deux parisiens et qui, comme tels, avaient vécu depuis des années la lente transformation de leur quartier vivant en quartier-vitrine, en quartier-musée, elle à Montparnasse, lui à Saint Paul près de la rue Saint Antoine, ils avaient vu partir tout un peuple d’artisans, d’employés, de petits commerçants : tout ce qui faisait une rue de Paris. Ils s’étaient accrochés, mais ils avaient vu disparaître, chassés par la rénovation, la hausse des loyers, la vente des appartements, les modestes, les vieux, les jeunes couples et donc les enfants. Pour où ? Pour la périphérie. Pour les banlieues. Paris était devenu une grande surface de commerce et un Disneyland de la culture. Où était passée la vie ? En banlieue. Le « tout autour » ne pouvait donc pas être un terrain vague, mais un terrain plein : plein de monde et de vie. Le vrai monde et la vraie vie. Le seul vague à l’âme qu’ils connaissaient, c’était celui qu’ils voyaient, qu’ils sentaient à tous les détours de leur ville. Et si le centre s’était vidé, s’il n’était plus qu’un centre bidon, cela ne voulait-il pas dire que le vrai centre était désormais dans le « tout autour » ? » Au fond, la transformation de Paris, du vieux qui n’est plus de Baudelaire à sa centrifugation, n’est-ce pas le sens de l’histoire même ? D’où cette autre question : l’histoire va-t-elle dans le bon sens ? Oui, un peu, pas du tout, toujours, jamais ? Qui sait ?
seize mai deux mille vingt-trois
J’ai écrit tout un petit développement sur un sujet de société, comme on dit, et quand j’ai fini de l’écrire, ce petit développement, quand il m’a semblé suffisamment cohérent, je l’ai lu, relu, et puis je l’ai effacé. Ce n’est pas la première fois que je fais ce genre d’expériences, je crois que je les ai déjà relatées ici à plusieurs reprises, et ces expériences je ne les fais jamais dans le but de les faire, je ne les fais pas pour cela, je me contente de les faire, je ne joue pas à faire l’expérience, j’écris et puis, après avoir écrit, j’efface ce que j’ai écrit, pas nécessairement par inanité de la chose écrite, le petit développement que je viens d’écrire, il me semble que j’en pensais chacun des mots, mais alors pour quoi ? Par défaitisme, parce que je m’autocensure, parce qu’au fond je suis convaincu que cela ne sert à rien d’écrire ce genre choses, oui mais, ce que j’écris ici, relatant l’expérience que je viens de faire, à quoi cela sert-il ? à rien de plus que ce que j’ai effacé, alors, donc, pourquoi ? Toutes ces raisons sont bonnes et, à la fois, mauvaises, en tant que raisons qui expliquent, et peut-être la raison est-elle à chercher ailleurs, dans une sorte d’illusion, peut-être est-ce une illusion, l’illusion que voici : je crois encore en l’écriture. À mesure que la cote d’autres valeurs augmente, et les moyens de faire monter la cote de ces valeurs avec, la valeur de l’écriture, par un mécanisme proche de celui des vases communicants, la valeur de l’écriture décroît, perdant sa dimension sacrée (que je ne regrette pas, le sacré, c’est un peu imbécile, avouons-le), elle est devenue quelque chose de très ordinaire, ce qui me convient beaucoup plus que le sacré, mais cette banalité a fait que plus personne n’y croit vraiment : c’est un outil, un fonctionnement, ce qui est vrai, assurément, mais ce n’est plus que cela, et on entend déjà des voix qui conviennent, avec un sens pratique des plus dignes et de plus sérieux, ce sont des gens qui s’y connaissent, qu’un texte écrit par une personne ou par une machine, au fond, c’est la même chose. Moi, qui écris, je ne crois pas que ce soit la même chose, mais ce n’est pas parce que je ne crois pas que ce soit la même chose que ce n’est pas la même chose ; tout se vaut, il faut l’admettre, c’est inutile de discuter. Si je m’y attarde quelque peu sur la question, je crois que c’est cela qui me peine le plus : qu’il soit devenu inutile de discuter. Cette tendance a toujours existé, mais le développement continu de technologies mimétiques la renforce : que faire de l’écriture maintenant que des machines la simulent à la perfection et, bientôt, la maîtriseront mieux que nous ? Peut-être que, bientôt, l’écriture sera devenue superflue. On écrira peut-être encore lors de cérémonies secrètes, cultes rendus à des divinités dont la mémoire se perd dans les profondeurs de l’histoire récrite artificiellement mais, pour l’immense majorité de la population, l’écriture, et peut-être le langage dans son ensemble, sera devenue parfaitement superflue. Qui se souviendra du temps où l’on pouvait passer des heures à parfaire une phrase de douze syllabes à peine ? Personne, à l’exception d’une poignée d’archéologues au chômage. À mesure que l’existence est rentabilisée, la possibilité d’une expérience qui échappe à ce régime universel se réduit. Tout doit être efficace, mesurable, fongible. Une phrase parfaite ne l’est pas. Elle est unique en son genre. Brille d’un éclat étrange encore à l’heure de l’ombre la plus courte. Est-il étonnant qu’elle n’intéresse personne ? Non, c’est normal, c’est banal. Aussi, parfois, quand je me livre à cette normalité, à cette banalité, je me dégoûte : j’écris comme la machine qui me simule, je fais mon lit de mort, me sachant déjà remplacé. Alors, j’efface : peut-être que l’échec est le seul moyen d’échapper à ce remplacement programmé. Peut-être que je raconte n’importe quoi. Comment savoir ?
quinze mai deux mille vingt-trois
Pour comprendre le moment de l’histoire que nous vivons, il faut prendre conscience d’un retournement majeur. Jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle, le rapport de forces au sein des sociétés occidentales et de celles qui en imitent le fonctionnement reposait sur la difficulté à assouvir les désirs. L’assouvissement du désir était, de fait, réservé à une élite. Ce à quoi la majorité aspirait, c’était l’assouvissement du désir dont l’élite détenait le monopole. La lutte politique était articulée autour de ce centre qu’était la question libidinale. Et la conquête du pouvoir pouvait se confondre avec la conquête du désir. Néanmoins, cette aspiration, contrairement à ce qu’on avait fait accroire à la masse privée de l’assouvissement qu’elle désirait, c’est le capitalisme lui-même qui, finalement, y a répondu. Dans le système capitaliste, tous les désirs peuvent être satisfaits. Et ils le seront. Or, en satisfaisant les désirs, le capitalisme ne s’est pas contenté d’accomplir une promesse non tenue depuis des millénaires, il a transformé la nature même du désir. Depuis les origines, le désir a été présenté à l’être humain comme ce qui se trouve impossible à assouvir, l’inassouvissable même, qui se répète à l’infini, se reproduit sans cesse et nous entraîne dans une course folle dont le terme est notre perte. Le sommet de la morale était ainsi la suppression des désirs. Le saint, le bouddha ne renonçait pas à ses désirs, il les supprimait pour atteindre à la béatitude. Le capitalisme a ruiné cette conception : le désir n’est pas l’inassouvissable, mais le toujours déjà assouvi. Le capitalisme ne promet pas que, dans une autre vie, ou au terme d’une longue et douloureuse ascèse, au prix d’un sévère examen de conscience, d’une conversion de notre vie, nous seront libérés de nos désirs. Le capitalisme promet que, quoi que ce soit que nous désirions, cela sera accompli sans délai ni reste. Et tient cette promesse : tout ce que je veux, je peux l’obtenir. Dès lors, le désir est extrait du champ de forces de la lutte politique pour n’être plus qu’une question technique, auquel les progrès continus de la science et de la technologie répondent de façon toujours plus adéquate. Par suite, la politique, vidée de sa substance libidinale, n’est elle-même plus qu’une question technique, un choix de paramètres dans l’allocation de ressources en croissance potentiellement infinies (le rêve d’une économie fondée sur le recyclage et le renouvelable gérée par une intelligence artificielle illimitée et infaillible donne une nouvelle vitalité à l’utopie capitaliste). La politique est privatisée et rien, surtout pas les vieilles antiennes d’un autre temps, ne semble en mesure de la rendre publique. La politique a cessé d’être intéressante. Nous sommes entrés dans un monde nouveau, où la lutte n’est plus qu’un épiphénomène, un moment de crise inévitable comme il y en régulièrement, quelque chose de cyclique, mais que le système est destiné à surmonter : toute destruction n’est-elle pas créatrice ? Dans ce monde où la politique a perdu son intérêt, les gens sont toujours invités à participer, et sans doute le seront-ils de plus en plus, ce désir aussi, le capitalisme permet de le satisfaire, comme il permet à chacune et à chacun de devenir qui il ou elle se sent vraiment. Il suffit en effet de désirer les choses pour qu’elles adviennent. S’est ouverte l’époque de l’abolition de la distance entre le fantasme et la réalité, il ne nous reste plus qu’à l’embrasser. Pour prouver que c’est une illusion, il suffirait de sortir de ce monde où tous les désirs sont satisfaits, mais qui pourrait bien vouloir se priver du plaisir perpétuel de l’assouvissement ? Mais d’où est-ce que je sors tout ça ?
quatorze mai deux mille vingt-trois
Se méfier de soi quand s’allument les zones du cerveau où s’exprime l’intérêt. Ne se trompe-t-on pas soi-même ? Pour croire exister, vivre. Maximum de distance aujourd’hui entre moi et les choses. Je veux rester dans ce retrait. Qu’il y ait plus d’air que de choses. Que tout me semble lointain, flou, indistinct, indifférent. Pas de lumière, aussi peu de vie que possible, la réduire à sa plus simple expression : peu de mouvements, écrire, un point, c’est tout. Pourquoi ? Autre question : comment se fait-il que, systématiquement, je me retrouve à faire le contraire de ce que j’avais décidé de faire ? Est-ce pour me gâcher la vie ? Pour me donner des raisons supplémentaires de me morfondre ? Pour détruire, saccager, gâcher, ruiner ? Cette manie, souvent, me dégoûte. Ne se trompe-t-on pas sur soi-même ? Oui, me dis-je à présent, et si c’était moi, si cette personne-là, cette personne que je ne veux pas être et que je suis pourtant, si c’était vraiment moi ? Si j’étais réellement faible, veule, grossier, imbécile ? Je ne veux pas être cette personne-là, je la suis. Étrange formule. Pas fausse, toutefois. Pas fausse du tout. Que faire de ce moi que je suis et ne veux être ? Comment le changer ? Quelle métamorphose lui offrir ? Comment le détruire sans tout détruire ? Faut-il tout détruire ? Pas assez d’air entre les choses. Je me disperse, incapable de me concentrer sur une chose et une seule chose, incapable de m’obséder, d’aller au profondeur, d’aller toucher le fond des choses, non, pas le fond des choses, d’aller toucher le fond de la chose. Je veux moins, mais fais toujours tout — ce que je ne veux pas faire. Dormir. Je crois que j’aurais pu ne pas cesser de dormir. Rien que, quelques minutes, m’éveiller, écrire, me rendormir. Activité minimale. Vie minimale. Rien de plus. Si rien de plus, alors rien de trop. Rien que ce qu’il faut. Pour quoi ? Je ne sais pas. Faire des phrases. Ne vont-elles pas toujours au même endroit : au fond des choses ? Et alors ? Pas le fond des choses, le fond de la chose. J’ai le cerveau défait. Il serait prêt à accepter n’importe quoi pour sentir quelque chose s’allumer, briller, illuminer. C’est un leurre. Ne te fais pas avoir. Sois plus sensible, sois plus sensé. Quand il n’y a pas assez d’air entre les choses, on étouffe. Où est-ce, le fond de la chose ? Pas assez loin, peut-être.
treize mai deux mille vingt-trois
Que le grand écrivain se révèle un érotomane répugnant, le dandy un provincial acariâtre, le révolutionnaire une grenouille de bénitier, si nous étions des puristes, cela ne devrait guère nous étonner. Par purisme, je n’entends pas la haine morbide du mélange, la vie est mélange, assemblage, complémentarité, alliance, mais l’amour d’une chose pour ce qu’elle est dans sa spécificité, dans sa singularité, dans son unicité. Au lieu de quoi, nous ne pensons que par stéréotypes, par facilité, par réflexe, par commodité, sacrifiant toujours la précision sur l’autel de la caricature, oubliant toujours qu’il n’y a de beauté, de vérité, de perfection que dans les choses sans pareilles, seules en leur genre. Pour des raisons commerciales, on préfère les grossièretés, on se fabrique des petites idoles facilement remplaçables (il ne faudrait pas que, dans le jeu de la concurrence, un produit vienne à manquer), forçant ainsi les gens à jouer un rôle qui n’est pas fait pour eux parce qu’il n’est fait pour personne, à vivre des vies mortelles, tristes, rentables. Si ce que j’aime, c’est cette chose-ci, ce n’est pas une autre, et ne puis me satisfaire d’un succédané, d’un ersatz, d’une version dégradée parce que c’est tout ce qui est disponible sur le marché. Ainsi, fait-on voter les masses à qui, si elles se plaignent, on répond qu’elles n’ont que ce qu’elles méritent. Ah, le mérite, la belle affaire, presque aussi belle que la réussite. Or, quand on croit toucher au sommet, on s’aperçoit qu’on a les pieds dans le fumier. C’est la charme de la campagne, et c’est vrai qu’elle a son charme, on ne saurait le nier. Mais cela (fais le geste du doigt), n’est-ce pas loin de ce qu’on t’avait promis ? Les choses. Leur mélodie bizarre. Qui l’écoute entend jusqu’au fond de l’univers. À la fin de la semaine, le volume sonore réduit du boulevard laisse imaginer ce que pourrait être une tout autre vie. Qu’il y ait si peu de monde pour la vivre ne signifie pas qu’elle ne soit pas désirable mais que nous n’existons que par habitude, par automatisme irréfléchi, dans la sociologie triste de nos conventions. C’est comme ça, nous dit de sa voix éraillée le fatalisme auquel nous avons appris à nous résigner. Qui admire-t-on au fond ? Rien que des gens à notre portée, de peur d’être effrayé. C’est comme ça. Quel ennui. Avant de mettre un point final, je joue une mélodie bizarre sur le petit instrument de Daphné. J’oublie que le monde n’est pas fait de ces seules notes. Quelle étrange idée.
douze mai deux mille vingt-trois
Hip hip hip aura ! Pourquoi m’aura-t-il fallu attendre tant d’années avant de découvrir enfin la vérité ? Et n’y a-t-il pas une part d’injustice difficilement supportable à être né, par le plus grand des hasards, du mauvais côté de l’univers, là où jamais l’on n’a su que faire de vos talents ? C’est le destin, certes, mais le destin peut être cruel, si cruel, n’est-ce pas ? Et imbécile, surtout. Mais quoi, Jérôme, quoi ? Je venais de sortir du Bon marché où j’avais fais quelques emplettes quand un homme que je n’avais jamais vu de ma vie, tout à coup, m’arrêta. What is the name of the place ? Sorry… The name of the place ? Oh, c’est la rue du Cherche-Midi. Sorry ? La ru-euh du cher-cheuh miii-diii. Oh thank you. You’re welcome. You’re very strong, you know. Sorry ? You got good aura. Got what ? Good aura, you got good aura. Oh, really ? I’m glad you like it. Good afternoon ! Et c’est vrai, me suis-je dit après être parti dans un franc éclat de dire, c’est vrai que, non, tout le monde n’a pas la chance d’avoir une bonne aura. Tout ne s’expliquait-il pas soudain ? Malgré mon insuccès, la somme incalculable de mes péchés, toutes ces choses qu’hier à peine j’avais confessées pour ne les point cacher, pour ne rien retenir, ne pas mentir, ne rien dissimuler de ma médiocrité, de ma bassesse, de ma veulerie, de ma nullité, de ma non-avenue, l’évidence se manifestait d’elle-même à qui savait voir. Il suffisait de regarder comme lui l’avait fait. L’homme était à peu près de ma taille, la peau couleur chocolat au lait, je dirais, les cheveux noirs enroulés dans une sorte de turban de la même couleur et vêtu de même. À en juger par son accent, je dirais qu’il était indien ou pakistanais, de confession hindouiste, dirais-je aussi, probablement, étant donné son affirmation, et grand lecteur d’âme, assurément. Qu’il ait su lire en moi comme en un livre ouvert, cela a-t-il quelque chose d’étonnant ? On pourrait penser que oui. On pourrait se montrer sceptique. Mais le fait que je n’étais pas préparé, que je n’offrais pas, mon sac à vin à la main, la meilleure image de moi-même, n’apporte-t-il pas en soi la preuve pure et simple, irréfutable, de la véracité des propos de l’homme inconnu ? En un éclair, tout est limpide, il suffit d’avoir l’œil. Le matin, par exemple, alors que je venais de courir, tournant en rond dans le Jardin des Grands Explorateurs parce que le Jardin du Luxembourg, pour la deuxième fois de la semaine, était fermé au public afin de laisser des légionnaires chanter en toute sécurité, je remontais le boulevard du Montparnasse, quand j’ai croisé Frédéric Beigbeder, qui, devant le Select, tout en tirant derrière lui sa ridicule petite valise en polycarbonate, surmontée du sac en papier règlementaire tenu dans la même main que la poignée télescopique de l’absurde valise que tous les Provinciaux en goguette à Paris s’obstinent à trimballer partout où ils vont, on ne peut pas être et avoir été, mais parfois, à défaut d’être, il vaudrait mieux n’avoir jamais été, parlait à un type insignifiant aux cheveux tout aussi gris que les siens. Eh bien, est-ce que quelqu’un a arrêté Frédéric Beigbeder pour lui vanter les mérites de son aura ? Certainement pas. De quoi Frédéric Beigbeder est-il la réincarnation ? Cela, il vaut probablement mieux ne pas le savoir. C’était drôle parce que la veille, tandis que je confessais par écrit l’immensité de mes péchés, je m’étais souvenu de ce texte que j’avais écrit et envoyé, avant de me trouver finalement condamné à y travailler, chez Grasset, à Jean-Paul Enthoven. Ce texte, qui s’appelait Ma femme (une théorie des nuits d’amour), faisait le récit des aventures de Nelly avec Frédéric Beigbeder, aventures fictives, certes, mais qui exprimaient avec sincérité les sentiments que m’inspirait, et à vrai dire m’inspire encore, le monde dans lequel je vis, cette angoisse mêlée d’effroi et de dégoût, celle-là même qui, à l’instant, entendant le voisin du dessus ricaner grassement, vient de me faire dire à Nelly : « Tu sais, je crois que je n’aurais pas pu être un homme… Ah bon, alors qu’est-ce que tu es ? » Dieu seul le sait, et Jean-Paul Enthoven, à qui donc je l’avais adressé, achevait sa lettre de refus par les mots que voici : « Et puis, vous savez, je suis l’éditeur de Frédéric Beigbeder… », ce qui n’était pas exactement fidèle à la réalité, mais je n’entrerai pas dans les détails, on m’accuserait de chipoter (ce n’est pas vrai). Pourtant, un œil sans réelle expertise en la matière, jugeant par les seules apparences clinquantes que nous offrent du monde les médias de masse, pourrait tout à fait supposer que Frédéric Beigbeder a une bonne aura et pas moi. Eh bien, non, c’est tout le contraire. Cela, c’est l’homme en noir qui me la dit. Si j’avais eu la présence d’esprit, mais j’avais peur, petit-bourgeois que je suis, d’être tombé sur un charlatan, si j’avais eu la présence d’esprit, je lui aurais demandé s’il savait quelle était l’état de l’aura de Walter Benjamin, histoire de me situer un peu mieux sur l’échelle de l’aura, un tiens vaut mieux que deux tu l’aura, Frédéric Beigbeder tant, Walter Benjamin tant, Jérôme Orsoni tant, mais cela aurait sans doute été en pure perte : sans contact direct, comment connaître l’état de l’aura de qui que ce soit ? C’est impossible. On ne le peut pas. Il faut voir la personne en chair et en os. Et en aura. Fier toutefois de moi, je suis rentré à l’appartement, où j’ai dit à Nelly : « Sache pour ta gouverne, Nelly, que j’ai une bonne aura. » Elle m’a regardé d’un air interloqué. Alors, j’ai insisté : « Oui, je suis fort, j’ai une bonne aura. » Silence. Regard qui suggère plus qu’il ne révèle. « C’est quelqu’un qui te l’a dit ? », a-t-elle fini par comprendre. Alors je lui ai tout raconté, imitant à la perfection l’accent de mon auracle, de la petite aventure qui venait de m’arriver. À quoi cela tient-il, la vie ? Un jour, on est au fond du trou et, le lendemain, à peine sorti de là, on découvre, comme ça, flânant rue du Cherche-Midi, qu’on est quelqu’un d’exceptionnel. J’aurai dû demander un certificat à l’homme en noir, ou quelque chose comme ça, afin d’assurer désormais mes interlocuteurs de ma supériorité auréolée. Mais quand on est quelqu’un d’extraordinaire, peut-on s’embarrasser de pareilles contingences ? Mon aura et moi, ne nous sommes-nous pas bien au-dessus de tout ce qui végète aura des pâquerettes ?
onze mai deux mille vingt-trois
Est-ce que je n’ai pas envie d’écrire aujourd’hui ? Mais, vous n’y êtes pas du tout. D’abord, je crois vous l’avoir déjà dit, écrire, ce n’est pas une question d’envie, c’est une seconde nature. Et ensuite ? Ensuite ? Ensuite, rien, je crois. Y a-t-il un horaire pour écrire ? Suis-je un employé au bureau de l’écriture ? Et si c’était le cas, supposons que je sois une sorte d’employé aux écritures, eh bien, qui mon patron serait-il ? Moi ? C’est absurde, on ne peut pas être l’employeur et l’employé. Ah bon ? Ne peut-on être, pourtant, et le couteau et la plaie ? Qu’est-ce que vous dites de cela ? Qu’est-ce que je dis de cela ? Rien. Je ne dis rien de cela. J’écris mon journal, c’est tout. Est-ce tout ? Un journal qui n’est pas un journal, on ne se contente pas de l’écrire, n’est-ce pas ? Et puis, pourquoi écrivez-vous ? Pas pour être lu, des happy few, il en faut tout de même en peu plus pour prétendre « être lu », alors pourquoi ? Qu’est-ce qui vous pousse à écrire de la sorte ? L’ennui, la lutte contre l’ennui ? Possible. Je me souviens qu’un jour, quand j’essayais de publier un livre que j’avais écrit et qui s’appelait C’est ici que se trouve le bout de l’ennui, qui s’appelait, qui s’appelle, après tout, il existe toujours, inédit, certes, comme la plus partie de ce que j’ai écrit, inédit, mais toujours existant, eh bien, une éditrice à qui je l’avais adressé pour achever de me convaincre d’abandonner parce qu’elle trouvait que c’était mauvais m’avait écrit quelque chose comme : « Et puis, vous savez, vous n’être pas le premier à écrire sur l’ennui… » C’est entendu, et alors ? Je ne sais plus qui m’a écrit cette phrase dégueulasse, j’ai oublié son nom, je crois que j’ai toujours les lettres de refus dans mes archives, je les ai toutes gardées, après les avoir lues, je ne les relisais pas, je ne suis pas malade, mais je les gardais pour ne pas oublier, les refus, les échecs, les humiliations. Étaient-ce des sources de motivation ? Je me souviens que Nelly m’avait demandé pourquoi je les gardais, ces lettres de refus. Est-ce que je lui avais répondu « pour ne pas oublier », je ne sais plus. Une source motivation ? Non, comme j’avais décidé d’écrire, enfin, décider, comme il se trouvait qu’il fallait que j’écrive, quoi qu’il arrive, que c’était ma vie, je n’avais pas besoin de motivation, c’était une seconde nature, c’est une seconde nature, mais j’avais besoin de savoir que le monde me détestait, c’est étrange à dire, mais j’avais besoin de le savoir, besoin de savoir qu’on ne voulait pas de moi, qu’on préférait me refuser plutôt que de me rencontrer, qu’on s’en foutait de moi, que les plus bienveillants des éditeurs voulaient que j’écrive autre chose, que j’écrive autrement, tandis que moi, je voulais écrire comme j’écrivais, et pas autrement. Je voulais mon écriture à moi, pas celle des autres, mes idées à moi, pas celles des autres, ma façon de voir à moi, pas celle des autres, je voulais être moi, je cherchais qui c’était, ce moi que je voulais être. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai autant de difficultés avec « le monde des lettres » parce que je veux faire les choses comme je veux les faire, parce que je fais les choses comme je veux les faire, et pas comme les éditeurs, les éditeurs, c’est-à-dire : le marché, pas comme le marché veut que je les fasse, les choses, les livres, la vie, tout. Pourquoi est-ce que vous me racontez tout cela ? Je ne sais pas, j’avais l’impression que c’était ce que vous vouliez savoir ? Ne vouliez-vous pas savoir ? De quoi parlait C’est ici que se trouve le bout de l’ennui ? « Parlait », pourquoi le passé ? D’accord, de quoi parle C’est ici que se trouve le bout de l’ennui ? Je ne sais plus de choses banales, de la vérité, de l’ennui, de Rome, de Nelly, de Nefertiti, la chanson de Miles Davis, de la vie, de l’amour, de l’espace, des choses, de moi, de la vie. Vous l’avez déjà dit. Je fais exprès de répéter. Je fais exprès de répéter. Et vous l’avez abandonné ? Oui et non. J’ai fini le livre. Et puis, comme personne ne voulait de ce livre, je suis passé à autre chose. J’ai écrit un autre livre, et puis un autre, et puis un autre, et puis je ne sais pas quoi. Il ne faut pas rester coincé, c’est vital : si l’on reste coincé, on meurt. Il arrive, c’est vrai, qu’on ne puisse pas ne pas rester coincé. C’est la vie, c’est la fin, c’est la mort. Moi, j’avais encore envie de vivre. C’est vrai que je souffrais terriblement des refus, des échecs, des humiliations. J’en souffre encore aujourd’hui. Toujours aussi terriblement, je ne m’y suis pas habitué, je ne m’y habituerai jamais, mais je le montre moins. J’en parle moins. Je me tais plus souvent qu’avant à ce sujet. J’essaie d’employer mon énergie à faire autre chose que me plaindre. À écrire. À écrire. À écrire. Je me souviens, longtemps après avoir fini C’est ici que se trouve le bout de l’ennui, avant que les monstres littéraires soient publiés, j’en ai déjà parlé, il y a quelques années, je marchais rue de Vaugirard, côté XV, il faisait froid, il faisait gris et, tout en marchant, je ne cessais de me répéter qu’il fallait que ça marche, je crois que je marchais pour ne pas cesser de me le répéter sans pourtant devenir fou, me répéter qu’il fallait que ce livre soit publié, que je ne pouvais pas avoir tant souffert pour rien, que mes souffrances ne pouvaient pas être en vain, si j’espérais si fort, c’est parce que je savais très bien que les souffrances peuvent être en vain, je sais très bien que les souffrances peuvent être en vain, je sais très bien qu’il se peut qu’on souffre pour rien, et par souffrance, j’entendais aussi bien les refus que les trahisons, que la mort de ma mère que j’avais fini par souhaiter tellement je souffrais, sa mort que je ne voulais pas vraiment, je voulais une autre vie, mais que j’ai souhaitée quand même, et quand elle a fini par mourir, je n’ai pas fini de souffrir, j’ai continué de souffrir. Et encore plus, sans possibilité de rémission. Cancer infini. Péché infini. Quand les monstres littéraires ont finalement paru, avez-vous cru que vous n’alliez plus souffrir ? Je ne sais pas, je crois que je me suis contenté d’être heureux pendant le temps que je pouvais être heureux. Je crois qu’au fond je savais que j’allais souffrir encore, que tout cela était précaire, que tout était précaire, que tout est précaire, de toute façon, mais que je pouvais être heureux, que ce n’était pas un péché de plus d’être heureux. Être malheureux ne ressusciterait pas ma mère. Être heureux ne tuerait pas ma mère une deuxième fois. Je ne me disais pas tout cela, mais c’est ce que je pensais, je crois. Je trouvais des moyens absurdes de me punir d’avoir souhaité que ma mère meure et qu’elle soit morte. Et le fait qu’elle serait morte quand même je n’aurais pas souhaité sa mort, cela ne m’aidait à me sentir moins coupable. Cela ne m’aide pas à me sentir moins coupable. On n’en finit pas avec le péché. Tout péché est originel. Pas très original de dire cela. Mais qu’importe. J’écrivais avec mon sang, ce sang dont personne ne voulait, peut-être qu’il était contaminé par la faute, le péché, la culpabilité, qui sait ? Peut-être est-il contaminé, mon sang. Et maintenant, avec quoi écrivez-vous ? Toujours pareil, avec mon sang. Avec mon sang.
dix mai deux mille vingt-trois
Qui sont ces gens qui ne peuvent plus se montrer en public sans protection policière ? Qui ne peuvent plus vivre sans garde ? Et qui nous gardera d’eux ? Toute la journée, les voitures noires du pouvoir foncent sur le boulevard, toutes sirènes hurlantes. Je cite : « Chers visiteurs, À l’occasion de la cérémonie officielle de commémoration de la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, nous vous informons que le Jardin du Luxembourg est fermé au public le mercredi 10 mai 2023 toute la journée pour des raisons de sécurité. Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour la gêne occasionnée. Le Jardin rouvrira ses portes dès 7:30 jeudi 11 mai. » Quartier bouclé, cars de police en file indienne, tout est fermé, tout est verrouillé, pour que la République puisse jouer sa comédie de la fraternité. Rue de Vaugirard, des lycéens avec quota de noirs obligatoire triés sur le volet font la queue pour participer à l’apologie de la diversité. Ce qui aurait pu être l’occasion d’une grande fête populaire (et je précise, pour dire toute la vérité, que je déteste les grands fêtes populaires) se réduit à une manifestation privée pour gens bien intentionnées. Ah, quelle tristesse, a-t-on envie de se lamenter. Mais est-il triste, en vérité, le déclin de la démocratie représentative ? Henri Lefebvre, dans son livre sur la Commune, affirmait que la forme de cet événement avait été la fête. Comment s’appelle la négation de la fête ? Comment s’appelle la négation de la Commune ? Comment s’appelle la négation de la vie ? Politiquement, nous ne devons plus aspirer qu’à ceci : ne plus être représenté. Refuser les conditions mêmes de la démocratie représentative. Tout le monde doit se représenter soi-même, ce n’est qu’à partir de cette tabula rasa qu’une forme de vie commune (pas une communauté : une existence vivable en commun) pourra devenir possible. L’État policier n’est pas l’apanage des régimes totalitaires. Qu’est-ce qu’un pouvoir qui ne peut s’exercer sans la force policière pour se maintenir, pour se protéger ? Qu’est-ce qu’un pouvoir qui doit se protéger des gens sur qui ce pouvoir est censé s’exercer ? Et comment ces gens peuvent-ils accepter qu’un tel pouvoir s’exerce sur eux, contre eux ? Il faut commencer, non par prendre le pouvoir, mais par le rendre, s’en défaire, s’en déprendre, en finir avec le pouvoir. Le non-pouvoir n’est pas faiblesse, mais possibilité de joie, fête, partage de l’existence, partage du monde. Cachée derrière les grilles que protègent les forces de l’ordre, la République a l’air apeurée, elle tremble, et se couvre de ridicule. Elle a cessé d’être sa propre parodie, même ce rôle est trop difficile à jouer pour elle, elle qui est de moins en moins quelque chose, mais se refuse à n’être plus rien. Il faut la laisser s’amenuiser, s’affaiblir de ses démonstrations de force, la laisser s’enfermer, se barricader (c’est un paradoxe qui n’est pas sans une réjouissante ironie : la République qui est née dans les rues barricadées contre le pouvoir se barricade désormais pour protéger son pouvoir de la rue — autant dire qu’elle n’est déjà plus), la laisser moisir jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Alors, quelque chose sera possible, peut-être.
neuf mai deux mille vingt-trois
Faut-il s’étonner de mal dormir quand on s’endort en n’ayant pas envie de se réveiller ? Je me disais qu’ils avaient raison tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, estiment que je suis un parasite. Ne suis-je pas paresseux, veule, paresseux, veule, et lâche ? Mon Dieu, mon Dieu, me disais-je, mais quel Dieu ? Dieu ne répond jamais. C’est le grand muet. En fait, je n’ai pas si mal dormi que je viens de le laisser entendre. Mais, ce matin au réveil, j’ai eu le plus grand mal à ouvrir les yeux. Il m’a fallu une heure, peut-être, peut-être plus, avant d’y parvenir. Et quand j’y suis enfin parvenu, je travaillais déjà. Ensuite, je suis allé courir sous la pluie. Qui tombait de plus en plus fort. Pataugeant dans le tour du jardin, flac, pluiche pluiche, floc, à aucun moment je ne me suis demandé ce que je faisais là, question que je m’étais posé pourtant, dans la nuit précédant le sommeil, qu’est-ce que je fais de ma vie ? rien de tout cela n’a de sens, et tout, et tout, et tout, mais quoi ? Il arrive qu’on ait l’impression de comprendre quelque chose, quand même cette chose que l’on comprend, on ne dirait pas précisément que c’est une bonne chose, mais il semble qu’on la comprenne, qu’on puisse la cerner, à cette nuance près que, la cerner, c’est l’enfermer, en faire une chose, précisément, quand il y a de fortes chances que ce ne soit pas une chose. Nous mettons des choses partout (des choses étendues, des choses pensantes, toute sorte de choses), alors que nous avons besoin de moins de choses, de toujours moins de choses, de déchosifier le monde, et le moi, et tout, quoi. C’est peut-être la raison pour laquelle, courant, ou marchant, ou écrivant, je n’ai pas l’impression d’être un parasite, je n’ai pas l’impression que ma vie est vaine, qu’elle est gâchée, perdue, que je ne sers à rien, que le monde se porterait mieux sans moi — le monde et tout le monde —, les choses que je fais alors ne sont pas des choses, mais des mouvements, des attitudes, des gestes, des sens, des choses, comme le langage, des choses qui ne sont pas des choses, on dit des choses mais ce sont des façons de parler, pas des manières d’être. À en juger par le seul bruit des sirènes des véhicules qui hurlent (police, ambulance, que sais-je encore ?), on meurt moins en vacances et pendant les jours fériés que le reste de l’année. Ne faudrait-il pas, dès lors, pour sauver le monde, déclarer que chaque jour est un jour férié, que désormais la vie, ce sera les grandes vacances ? On mourrait moins, on vivrait plus. Mais qui partage une telle utopie désertique ?
huit mai deux mille vingt-trois
Marcher ne marche pas. Si marcher ne résout rien — y a-t-il seulement quelque chose à résoudre ? —, néanmoins, marcher élucide. Question de posture, question d’allure, marcher redresse le corps tout entier, développe l’organologie que nous activons ce faisant, marcher élargit. Ayant marché deux heures dans les rues de Paris comme aujourd’hui (VI, XIV, XIII, V, VI), je pourrais plaindre mes pieds, mes pauvres pieds, mais je préfère prendre le mal qu’ils me font pour ce dont il est l’expression : le dehors qu’il montre, l’air entre les choses, à commencer, bien sûr, par l’air entre les orteils sans quoi je ne pourrais marcher. Zones plus ou moins vides, périphéries autour de centres variables, variations de densité, difficultés à respirer, il faudrait décrire aussi dans le vocabulaire de l’espace ressenti, perçu, un boulevard un jour férié, un parc ce même jour de printemps, les alentours d’un monument prisé des touristes, un tronçon de rue dont on se demande comment il se fait qu’il n’ait pas déjà été rendu piéton tant l’air y est vicié et l’axe peu stratégique. Traverser un espace le configure, donc. Mais configurer, ce n’est pas laisser des traces de son passage. La manie de laisser des traces de soi partout où l’on va me semble pathologique, symptôme de l’égoïsme absolutiste contemporain (perversion du libéralisme politique), comme si l’on ne supportait de ne pas se trouver reflété dans tout ce que l’on voit. Que le monde puisse se passer de moi, est-ce si difficile à accepter ? N’est-ce pas, pourtant, la première leçon que peuvent nous enseigner les choses ? Il faut passer. Ne pas alourdir le monde de signes dont il est déjà saturé. Il faut alléger l’existence, la réalité. Être une sorte d’activiste nominaliste, soustraire jusqu’à rendre l’univers à sa plus simple expression, laquelle est aussi sa quintessence, son esprit le plus pur. Aller léger. Marcher.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.