vingt-sept mai deux mille vingt-trois

Que je n’aie pas d’identité, cela ne veut pas dire pour autant que je souffre d’un manque quelconque, d’un défaut, que j’aie quelque chose en moins par rapport aux autres, qu’il y ait en moi quelque vide à remplir. Chaque fois que j’ai essayé d’acquérir une identité, je me suis trouvé confronté à l’inanité de la chose, au non-sens de la chose, à la non-chose de la chose. Même la langue, française, puisque c’est celle qu’il se trouve que je parle, par un hasard plus ou moins grand, ç’aurait pu être une autre, chaque fois que j’ai essayé d’en faire quelque chose comme une identité, ou quelque chose y ressemblant, je me suis trouvé face à une absurdité, comme si j’essayais de conférer une essence à ce qui ne saurait en avoir, non que la langue n’ait pas de consistance, d’histoire, ou que sais-je ? ce n’est pas ce que je veux dire, mais la langue n’est pas un refuge, un abri, pas la bergerie du berger de l’être, la langue est ouverte aux quatre vents, qui soufflent, et fort, que ce soit le mistral, la bora, le sirocco, le foehn, ou tous ceux qui rendent fou. Dans Microcosmes, livre qui s’efforce de cheminer sur la frontière, Claudio Magris fait remarquer que « toute identité comporte aussi quelque chose d’affreux, puisque pour exister elle doit tracer une frontière et repousser celui qui se trouve de l’autre côté. » Pour ma part, j’aurai dit que toute identité comporte d’abord et avant tout quelque chose d’affreux, que l’identité commence par l’exclusion, elle qui puise ses racines dans le sentiment de la différence. Et peut-être y a-t-il quelque chose de fondé dans ce rejet initial de l’autre puisque l’autre, l’inconnu, est susceptible de constituer une menace, un danger, risque d’apporter la mort, mais là n’est pas vraiment la question, me semble-t-il. Alors où est-elle, la question ? Peut-être s’agit-il moins d’une question à laquelle répondre que de ceci : aux définitions, substituer des usages. Les définitions, de manière plus ou moins explicite, plus ou moins assumée, plus ou moins consciente, plus ou moins claire, les définition désignent toujours des essences : « Je suis un x. Et un x, ce n’est pas un y, ni un z, ni… ni… ni… » Le « ni… ni » infini de la définition reconduit toujours le x à son origine tautologique x = x, — tautologique et insignifiante. À vrai dire, que je sois ce que je suis, cela ne signifie pas grand-chose, ne présente pas beaucoup d’intérêt. En y réfléchissant bien, nous sommes tous quelque chose, un x plus ou moins quelconque, et cela ne nous avance pas beaucoup. On peut en être fier, on peut en avoir honte, il n’est pas certain que le premier de ces sentiments vaille mieux que le second. Les usages, c’est différent : ni définis, ni définitifs, ni définitoires, ce sont des laissez-passer, ils n’arrêtent pas mais rendent possible quelque chose. Quelque chose, oui, mais quoi ? Justement, c’est l’inconnu. Les possibles ne sont pas en réserve, en attente d’être actualisés, ils sont toujours devant nous, toujours à venir. Chaque fois que quelqu’un trouve un nouvel usage à quelque chose, il ne réalise pas un possible déjà existant, mais ouvre la voie à tout un ensemble de possibilités qui n’avaient pas encore été envisagées. La langue, ainsi, loin d’être le socle immuable d’une identité, est au contraire l’outil grâce auquel découvrir de nouveaux usages, ouvrir des voies nouvelles, parler de voix nouvelles. Il faut multiplier les langues comme on multiplie les usages, multiplie les perspectives : le monisme de l’identité nous condamne à être toujours ce que nous sommes, c’est-à-dire : jamais que ce que nous sommes, quand les langues nous font devenir chaque fois quelqu’un d’autre, et qui sait ? de meilleur.

vingt-six mai deux mille vingt-trois

Ce matin, j’ai écrit une page fictive de ce journal. Je venais de rêver que Nelly, partant je ne sais où en compagnie de A., me laissait à la table d’un restaurant, et moi, je suis resté là, assis à la table recouverte d’une nappe à motif vichy rouge de ce restaurant, j’ai sorti mon carnet au bison rouge et, au crayon à papier, j’ai écrit que Nelly, partant en compagnie de A., me laissait à la table du restaurant où je me trouvais, je ne sais plus si je rêvais encore ou si j’étais déjà éveillé, car je me voyais très distinctement en train d’écrire assis à cette table recouverte d’une nappe à motif vichy rouge, mon cahier au bison de la même couleur ouvert dans lequel j’écrivais avec le crayon à papier qui se glisse dans une ouverture prévue à cet effet de la boucle à bouton pression qui permet de tenir la couverture du carnet fermée quand on ne se sert pas du carnet, que Nelly, en compagnie de A., venait de me laisser seul à cette table, et tout ce que cette absence provoquait en moi. Au bout d’un certain temps, je ne sais pas si, pendant le laps de temps qui s’est écoulé, j’ai eu le temps de finir ma page fictive dans mon carnet réel, je suis sorti pour de bon du sommeil, et je me suis dit que ce serait cela, aujourd’hui, le point de départ de mon journal, ce moment de vie à la limite, ou plutôt : sur la limite, cette visite de la limite entre le rêve et la veille, limite où, sans pour autant confondre en tant que concepts la veille et le rêve, on ne sait plus très bien où finit l’un et où commence l’autre, non parce que l’on manque de suite dans les idées, mais parce que le moment où l’un s’achève et l’autre commence ne sont pas vraiment des moments distincts l’un de l’autre ; sans se confondre, ils se coulent l’un dans l’autre pour former un tiers-étant fait de l’un et de l’autre. Et puis, je me suis demandé : aurais-je dû ne pas m’éveiller vraiment, demeurer dans cette indétermination, devenir pour toujours le premier habitant du tiers-étant ? Dans un geste plus machinal qu’assumé, j’ai fini par me lever. Le monde, égal à lui-même, était encore le monde, les choses s’y déroulaient comme toujours elles se déroulent, et je me suis demandé comment les gens pouvaient bien vivre comme ils le font, consentir à cette identité de fait des choses à soi, comment l’on pouvait vivre une vie qui soit à jamais la même, sans conscience, semble-t-il, sans conscience de l’être. Les choses ne pourraient-elles pas cesser d’être identiques à soi ? La malheur est que l’on doive répondre non. Qu’avais-je écrit dans mon carnet au bison rouge ? Exactement, je ne m’en souviens pas. Déjà, écrivant ce que j’y écrivais, il me semblait que je m’étais orienté vers la veille, moins pour sortir du rêve, je crois, qu’afin, au contraire, de tâcher d’y demeurer, de faire passer quelque chose du rêve dans la veille. Rêver que je faisais ce que, dans la veille, je ferai, ce n’était pas succomber à la banalité de l’existence, ce n’était pas me rendre à la réalité du monde réel, faire de sa loi la loi de toutes les vies possibles, mais qu’était-ce ? Était-ce se révolter contre la réalité ? Des yeux, j’ai quitté l’écran où j’écrivais depuis un certain temps, et j’ai regardé dehors : de l’autre côté de la rue, déjà, des ouvriers s’affairaient pour décorer la devanture d’un café, y disposer ces grandes gerbes de fleurs synthétiques qui ornent désormais les débits de boisson à instagrammer. La réalité se déploie par contagion, par contamination, les êtres qui la peuplent s’efforçant pour exister de faire la même chose que les autres, d’adopter les mêmes attitudes que les autres, de parler comme les autres, d’aller dans les mêmes endroits que les autres, de s’habiller comme les autres, de sentir comme les autres, de vivre comme les autres. À rebours de cette essence mimétique de l’existence sociale, le rêve cultive la singularité, il est le temps de tous les débordements, de toutes les aventures, de toutes les incongruités, de tous les dévoilements, de toutes les possibilités. Que tout dans la vie diurne, jusqu’au cabinet de psychothérapie où on le désamorce avec science, soit construit contre le rêve, fondé sur le rejet du rêve, l’opposition à sa logique protéiforme, exprime au fond l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, l’idéal grisâtre auquel nous nous conformons. Même quand ils nous portent vers les sphères reculées de l’espace, les intrications labyrinthiques de l’intelligence, les plus petits constituants des plus petites constitutions, nos désirs ont toujours le goût terre-à-terre du quotidien : comme l’a priori tautologique kantien, nous ne nous intéressons aux choses que pour nous y trouver nous-mêmes, y embrasser avec passion l’idée préconçue que nous nous faisons de ce que nous sommes. Qui ne s’accorde pas le temps de rêver se rendra toujours à la réalité — comme à l’échafaud. Faut-il s’en étonner ? Qui n’aime pas à vivre, n’aime pas à rêver, et pas à rêver, à vivre.

vingt-cinq mai deux mille vingt-trois

Moi, par exemple, je ne suis pas né dans la bonne âme. Oh, je sais ce que tu vas me dire, et j’imagine toutes les objections, toutes les dénégations, pis, les rejets, les haines, les calomnies, les anathèmes, tout cela, je le devine, c’est facile de l’imaginer, mais je sais ce que je dis, je le sens dans ma chair, je le sens dans mes os, je le sens dans mon sang : je ne suis pas né dans la bonne âme. Mon corps pourrait s’enfuir, prendre des directions inconnues, embrasser des trajectoires ignorées, connaître un destin inouï, mon corps qui change sans cesse, prend une forme toujours différente, semble fait pour des métamorphoses ininterrompues, mais mon âme, elle, enfermée qu’elle est, sans doute, privée de la brise fraîche, du soleil rayonnant, des senteurs de la terre, des parfums du ciel, mon âme, elle, n’est jamais qu’égale à elle-même, identique, mon âme s’entête à être toujours la même, qui ressasse inlassablement, infatigablement : Je suis ce que je suis. Ô mon âme, quel ennui. Nous aurions pu voyager, découvrir de nouvelles contrées, explorer des territoires lointains où jamais âme qui vive ne mit les pieds, pourquoi faut-il que tu me retiennes ici, me condamnes à vivre encore et encore la même vie, la seule que tu connaisses ? Quel manque d’imagination, ma pauvre âme, quel manque d’ambition, que tu vois petit. J’étais fait pour accomplir de grandes choses et me voici, minuscule, à rechigner dans mon lit : Faut-il se lever encore ? Mon corps de génie, mon corps de héros grec, que fait-il à gésir, interné dans cette âme petite-bourgeoise qu’une éducation convenable aura rendu casanière et frileuse ? Mon corps de saint, mon corps de surhomme, faut-il donc qu’il s’entende dire chaque jour : Calme-toi, Jérôme. Le calme, la tranquillité, la banalité, que des choses ordinaires en guise d’horizon, oh, comme tout ceci est raisonnable. Mon corps s’étire, mon corps se tend, mon corps se déplie, mon corps s’étend, il cherche quelque chose dont se saisir pour en finir avec cette âme, que dis-je ? ce parasite qui l’habite, l’écraser une bonne fois pour toutes comme l’on fait d’un vulgaire moustique, pourriture d’insecte. Mais comment le pourrait-il ? L’âme, en plus d’être petite, bourgeoise, l’âme est immatérielle. Pratique, quand on veut se planquer, se dissimuler à l’abri des regards indiscrets pour accomplir ses desseins malintentionnés. Mais je te préviens, vieille âme fatiguée, ne t’avise plus de vouloir me maîtriser, ôte-toi pour toujours l’idée de me réformer, je serai désormais indomptable comme une divinité barbare, redoutable comme un dieu guerrier, violente comme une ménade enivrée, délirant comme un poète abandonné, je saurai te saisir, et je saurai te détruire. Après tout, qu’es-tu, sinon l’une de ces mauvaises ruses qui, depuis la nuit des temps, nous auront nui, faisant accroire à des choses qui n’existaient pas ? Rien, animalement.

vingt-quatre mai deux mille vingt-trois

Les gens qui. Les gens qui quoi ? Je ne sais pas. Les gens, quoi. Circonvolutions autour de la chose. Tout d’un coup, l’espace s’élargit. Il ne s’agit plus d’être quelque part où avoir une essence (le moi trouve enfin son vrai là, mais si c’était le moi qui était faux ? qui suis-je, moi ? personne), mais d’envisager des périples, des exils, des départs, des transurbances, des translations, tout ce qui change le point de vue que l’on a sur la chose, que l’on a sur les choses. À cheval sur la chose. Chargez ! crie la cavalerie. N’importe quoi. Et soi-même, et le monde tout autour, et l’univers que la somme fait. Ça plus ça plus ça. Circonlocutions autour de la chose, autour des choses. Une phrase en entraînera une autre qui en entraînera une autre qui en entraînera une autre, et ainsi de suite, à l’infini. Si seulement on tenait jusque là. Circonlocalisations autour du monde. En tant que planète. Gépéhesse anarchique. Voyager les valises pleines de livres et la tête vide de tout. Mon problème, car oui, j’ai un problème, mon problème, c’est que je vois juste, tellement juste. Trop juste. Dans mes délires, un jour, je m’étais imaginé que je n’avais pas de succès parce qu’un autre en avait à ma place qui m’avait pris tout le succès que je pouvais escompter. Délire, en effet, si je savais que c’était vrai, contre mon meilleur jugement, c’est ce que je me suis fait accroire, car il faut bien faire confiance aux gens raisonnables qui peuplent la société (« Mais non, Jérôme, tu exagères. Ce n’est pas vrai. Ne raconte pas n’importe quoi ! » Tu parles que je raconte n’importe quoi.), accroire, disais-je, jusqu’au jour où, enfin, quelqu’un, après m’avoir dit, qu’elle avait lu tous mes livres, a fini par m’avouer quelques jours après qu’elle m’avait pris pour l’autre en question, Jérôme Ferrari. Histoire vraie. Qui oserait l’inventer ? Certainement pas moi qui ai une si haute estime de moi. (Badaboum. Se voir tomber de haut.) Le nom, c’est le drame. Entends cette phrase à tous les sens du terme. Quand elle m’a dit qu’elle avait lu tous mes livres, en fait, moi, j’ai tout de suite su qu’elle me prenait pour l’autre. À cause de la Corse, tu vois. Comme si j’étais pour quelque chose. De beauté, je n’ai que les grains. Plusieurs, certes. Mais bien que sachant, ayant un temps d’avance, j’ai fait comme si. J’ai laissé dire. Il faut toujours laisser dire. Après, contente-toi de sourire. Jaune, vert, bleu, tout ce que tu veux. Toute parole est une révélation. Enfin, presque. Bref. Le nom, ce n’est pas seulement le drame de ma vie. Après tout, pour ce qu’elle compte, ma vie. (La vie de l’autre, c’est autre. Mais d’accord, je n’insiste pas, je n’insiste pas.) Non, le nom, c’est le drame de toutes les vies, le drame de l’existence, le drame de la vie sociale, le drame du monde. Le nom aveugle. Le nom ne dit rien, il dissimule. Proust l’avait compris (c’était le sujet d’une étude que j’avais commencé à écrire, il y a longtemps, Paradénigmatique Albertine, c’était le titre que j’entendais lui donner — l’ai-je déjà écrit ici ? je cherche, eh bien, oui), qui a passé son temps à écrire contre les noms, pour voir ce que cachent les noms, pour découvrir, révéler, démasquer, embrasser les individus réels que les noms cachent, « l’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie », « l’Odette ne varietur. » Les noms confèrent une unité atemporelle à ce qui n’a d’existence que dans le temps : les gens changent, mais pas les noms. C’est le drame, les noms. Ils nous empêchent de voir le monde tel qu’il est, d’accéder directement aux individus qui le peuplent, ils nous obligent à faire toujours un détour de plus par le langage, à rajouter du langage sur le langage pour savoir quoi dire. Tout ce langage. On voudrait caresser le nom et l’on se retrouve au lit avec qui le porte. Tout ce langage. C’est notre malheur. Les noms ne veulent rien dire. (Bertrand Russell.) Ils barrent l’accès à la réalité, nous font vivre dans un monde peuplé de fantômes sans existence, de spectres sans consistance. Personne n’habite son nom. Le nom est impropre. Ce genre de choses, quoi. Les gens qui. Les gens, quoi. Avec mon nom, moi, je ne sais pas quoi faire.  Je n’ai jamais su quoi faire. Je ne tolère que Jérôme, à la rigueur. Orsoni, que nenni. Chaque fois que je pense pouvoir me rapprocher de l’origine supposée à laquelle il me réfère, je suis pris de l’envie irrésistible de m’évader, d’aller voir ailleurs, avec l’intuition, qu’ailleurs, c’est bel et bien là-bas que je suis. Pas foutre le camp. Foutre le feu au camp. Politique de la terre brûlée. Ta mère. S’il n’y avait pas de noms sur les couvertures des livres, que lirions-nous ? Lirions-nous seulement ? Je n’en veux pas à la dame qui m’a confondu avec l’autre, comment ne le ferait-elle pas ? Lui, il est connu, et moi, pas. C’est la logique des noms, sans jamais personne dedans. Personne.

vingt-trois mai deux mille vingt-trois

Peut-être que le monde n’est pas si pourri que nous voulons le croire, peut-être que nous cherchons toujours une bonne raison de nous plaindre, et la trouvons. Bien sûr que nous la trouvons. À rebours, l’idée que Musil exprime dans l’Homme sans qualités que la terre n’a jamais été dans un état intéressant. Optimisme à modérer, toutefois : ce qui fascinait Musil, ce n’était pas tant l’état des choses en elles-mêmes que les possibilités infinies qu’elles recèlent. Au fond, de quoi nous plaignons-nous ? Qu’il n’y ait pas assez de possibles ? Ce qui ne signifie pas qu’il y a trop de réel. Avons-nous tort de nous plaindre dès lors que nous savons qu’il y aura toujours autant de réel et toujours plus de possibles ? Le monde est pourri quand il nous empêche d’explorer des possibles, quand il se réduit au réel sur lequel il s’arcboute, quitte à craquer, quitte à se condamner à l’impuissance la plus sclérosée. À la question : Qu’est-ce que tu veux de plus ? il faudrait répondre : Peut-on se satisfaire d’aussi peu ? Le réel révèle chaque jour un peu plus son insuffisance parce qu’il s’assujettit lui-même à son propre principe. Et à la question : Mais qui pourrait bien vouloir d’une telle vie ? il faut se résigner cette fois à répondre : Tout le monde. Tout le monde, à l’exception de quelques explorateurs dont rien ne dit, au fond, qu’ils ne sont pas, dérangés, des malades évadés d’un asile de potentiels aliénés. À l’enfant qui se plaint que les choses sont comme elles sont, seulement comme elles sont, je peux bien répondre de ne pas avoir une telle attitude face à la vie, qu’elle se fait du mal, et dieu sait quoi encore, et puis, il faut bien aller à l’école, c’est l’heure, je n’ignore pas ce qui se dessine chez elle : toutes les histoires qu’on peut inventer ne sont-elles pas plus belles, plus intéressantes, plus riches, plus fascinantes que la réalité, laquelle, univoque, n’est jamais que ce qu’elle est ? Le totalitarisme de la réalité nous condamne à ne jamais parler que d’une seule voix. Musil, ainsi, qui situait son roman durant l’année précédant la Première Guerre mondiale, l’inacheva en 1942 à Genève, où il s’était réfugié après avoir fui le nazisme, et l’on ne peut pas ne pas penser que ceci — la plurivocité du possible et l’utopie qui en découle — n’ait pas quelque rapport antagoniste avec cela — le totalitarisme qui nie la possibilité même d’autres voix. Et ce combat ne s’arrête jamais.

vingt-deux mais deux mille vingt-trois

Pour la première fois peut-être de son histoire, l’humanité accumule du progrès négatif. Il y bien des progrès qui améliorent la vie des gens, mais la plupart des progrès accomplis (pour ainsi dire) par l’humanité la détériorent en sorte que, si l’on faisait la somme des progrès qui améliorent et des progrès qui détériorent, on obtiendrait un résultat négatif. Le progrès négatif n’est pas une régression, il y a bien progrès au sens où on invente, innove, trouve des solutions plus performantes, etc., mais ce progrès dégrade la vie humaine (pollution, dérèglement climatique, dérèglement sanitaire, intellectuel, politique, esthétique, que sais-je encore ? je ne dresserai pas cette fastidieuse liste). Le problème de ce problème est qu’il y a de fortes chances pour que l’humanité ne sache pas comment se développer autrement que par le progrès, c’est-à-dire par intensification, augmentation, par le plus. Or, pour sortir de cette phase négative du progrès dans laquelle l’humanité est entrée, il faudrait justement une autre logique de développement que la logique du plus, une logique qui ne soit pas la logique du moins, mais qui soit différente, qui ne pense pas toujours vers l’avant, mais envisage le développement dans tous les sens à la fois. Au lieu de faire toujours la même chose, il faudrait multiplier les vitesses, les dimensions, les perspectives, les formes, les styles. Peut-être n’en sommes-nous pas capables, peut-être n’en sommes-nous pas encore capables. Et peut-être que le prochain progrès réel sera de changer notre conception du progrès, d’entendre les choses différemment, de les aborder différemment, de comprendre différemment notre place dans l’univers, trouver une sorte de point de vue cosmique où tout puisse être envisageable à la fois. Dans son conte, « l’Aleph » a probablement voulu montrer qu’un point duquel tout l’univers pouvait être vu était une illusion, et c’est une objection qu’il faut prendre en compte : qu’il n’y ait pas de point de vue cosmique (le point de vue de tous les points de vue) doit nous encourager à multiplier les points de vue (« point de vue », c’est une façon de parler) sur l’univers, chercher à être moins spécialiste, moins spécialisé que nous cessons de nous faire, mais à la fois plus humain et moins humain.

vingt-et-un mai deux mille vingt-trois

Grasse matinée. Plaisir d’esthète. On me répondra que je n’ai de goûts que ceux de ma classe. Et moi, j’éclaterai de rire : comme à l’école, comme à l’armée, comme toujours, comme tout le monde, voici ce qui les obsède, ranger les gens dans ce qu’ils ne sont pas afin de, précisément, les réduire à cela. En guise de science, mentalité d’épicier. À laquelle, j’oppose. À laquelle, je n’oppose rien — que ma grasse matinée. Plaisir incomparable de demeurer là, séparé de tout et de tout le monde, sans nul contact avec le dehors que les bruits lointains qui m’en parviennent, étouffés, allongé là où je me trouve, à distance de mes semblables qui, dès lors, cessent de l’être, un peu, un peu plus encore que d’habitude, en temps de maigre matinée, et demeurer là, à ne rien faire, ou alors à écrire, tant il me semble que, en vérité, c’est la même activité. Tout le monde veut changer le monde, et moi, je ne veux rien. Peut-être est-ce en ne faisant rien que nous aurions quelque chance de changer le monde, mais je ne veux pas le savoir, cela ne m’intéresse pas, je ne veux rien savoir, non que je veuille tout ignorer, ce n’est pas tout à fait la même démarche, je veux demeurer là encore un peu, laisser le temps passer, laisser le temps se passer de moi. C’est ma tenue de camouflage. Je bâille, tel est mon seul langage. J’ai des idées. J’en ai même trop. Il me faut élaguer, réduire à une expression plus simple tout ce qui me paraît relever de ma pensée, je pourrais dire « aller à l’essentiel », mais je ne sais pas si cela existe, l’essentiel, alors que dirai-je ? je ne dirai rien, peut-être est-ce encore le mieux, le silence comme tenue de camouflage, garder le lit et le silence, me tenir sous le seuil de la réalité, entre l’existence pure et simple et le réel, errer de plaisir dans cette zone d’indétermination où, sans cesser d’exister, je n’atteins pas encore à la réalité, cette zone d’indétermination où tout est encore possible. Quand j’en serai sorti, un peu plus tard, quand ma grasse matinée sera terminée, les choses seront encore des choses, les choses seront les mêmes choses qu’elles étaient hier et, sans doute, même qu’elles seront demain, quand je n’aurai pas le temps de faire la grasse matinée, la réalité aura repris ses droits, étendant ses doigts un peu trop tristes sur ses habitants. Tous les jours devraient commencer comme des dimanches matins, sans urgence, sans précipitation, sans rien. Chaque journée devrait commencer par une grasse matinée, on aurait toujours le temps, après, de décider de devenir ou non réalité, du devenir ou non de la réalité.

vingt mai deux mille vingt-trois

Je perds mon temps. Tant que je m’agace moi-même. Un jour, je parviendrai à canaliser l’énergie que je gaspille en me dispersant, en faisant le contraire de ce que j’ai décidé de faire, un jour, peut-être. En attendant, il me faut vivre avec moi-même parce que je ne peux pas faire autrement. En ai-je envie ? Pas vraiment, pas tous les jours en tout cas, certains jours, j’aimerais mieux m’oublier, ne plus savoir qui je suis, ne plus savoir ce que cela fait d’être qui je suis. Pour être un autre ? Non, certainement pas. Rien que pour n’être personne. Tu me diras, je suis déjà personne, oui, mais personne en un autre sens : personne signifiant alors non inconnu, mais ne pas être une personne, n’être rien, me contenter d’exister puisque l’on ne peut pas y renoncer, puisque l’on ne peut pas cesser d’exister et puis y remédier, recommencer. Une existence intermittente ne serait-elle pas désirable ? Parfois oui, parfois non. Sauf que c’est impossible. J’ai été pris d’assaut par le sentiment de l’inanité absolue de mon existence tout à l’heure. Nous étions allés voir une exposition sur les guerres de religion aux Invalides et, après les petits soldats et les instruments de musique, nous sommes descendus à l’historial du Général de Gaulle. On y projetait un film sur sa vie, avec des images d’archive et des extraits de ses discours, et je me suis senti d’une vacuité, d’une vanité, d’une inexistence totales. Je n’aurai jamais, me suis-je dit, je n’aurai jamais avec l’histoire qu’un rapport lointain, distant, je ne serai jamais qu’un spectateur de l’histoire. Mais ce n’est même pas cela qui a causé ce sentiment, plutôt l’impression de ne rien vivre, de me soucier de choses infimes, minuscules, sans intérêt ni profondeur ni grandeur, des choses médiocres. Pourtant, c’est une chance de vivre en temps de paix, d’ignorer la violence de l’histoire, de ne pas risquer sa vie sans raison réelle, de n’être pas une victime, de ne pas avoir à se battre pour sauver sa peau, défendre sa liberté. Cela, je ne veux pas le nier. Mais cela, la possibilité de la négation de cet état de fait, cela non plus, ce n’était pas exactement la cause de mon sentiment : au fond, ma vie est vide, sans intérêt, nulle. Il ne m’arrivera jamais rien d’extraordinaire, rien de passionnant, rien que des événements dépourvus de relief. Et pourtant, je vis, je fais comme si cela en valait la peine. Et, à vrai dire, ayant la chance de vivre en temps de paix, et ce alors que, dans ce même temps, d’autres n’ont pas cette chance, je ne suis même pas sûr que cela n’en vaille pas la peine. Peut-être, ce vide est-il nécessaire pour écrire ce que j’écris, pour parvenir à cet état de grâce que je cherche à atteindre dans l’écriture, peut-être ce vide est-il nécessaire pour tirer les choses au clair, pour parvenir à comprendre les choses, comprendre la réalité. Une vie vide d’événements est-elle nécessairement vide de sens ? Cela ne va pas de soi, au contraire, peut-être est-ce précisément le contraire : il faut faire le vide pour parvenir au sens. C’est dans le désert ontologique et non dans la jungle historique que le sens se manifeste, se rend sensible, qu’il se laisse dire.

dix-neuf mai deux mille vingt-trois

Je rêve d’autodafé. Mais je suis trop civilisé pour. Alors je me remets de la crème Posthelios sur le nez. Un phare dans la nuit, on dirait. Même en plein jour. Faut-il donc que rien ne brûle ? Philosophie de poule mouillée. Est-ce la vérité ? Quoi ? Que je suis trop civilisé. N’est-ce pas un camouflage que cette version-là de la civilisation ? Un grand mensonge. On s’imagine qu’en se retenant le monde va devenir meilleur, mais si le monde s’améliorait, depuis le temps que le monde est monde, n’aurait-on pas fini par s’en apercevoir ? Non, rien ne change, ou en pire. Pourtant, n’est-ce pas ce à quoi tu prétends, rendre le monde meilleur ? Oh, tu sais, moi, je crois que je ne prétends plus à rien : tout ce que je crois savoir est probablement faux, alors prétendre, exister ou dieu sait quoi, n’exagérons pas. Mais c’est vrai que je voudrais que tout flambe, qu’un immense bûcher traverse l’Europe et, de là, ravage l’univers, et qu’il ne reste rien. Mais tout est calme. Les gens font le pont. Si j’avais pu choisir, je crois que j’aurais préféré ne pas écrire. Faire autre chose. Quoi ? Je ne sais pas, peintre, égoutier, boucher, je ne sais pas, quelque chose de pratique, quoi, avec de la chair, de la vie, pas ces êtres abstraits avec lesquels je me bats et qui ne m’aiment pas. Tout est si lointain. Je voudrais déchirer le voile, mais il est insaisissable. Il m’échappe, tout s’échappe. Est-ce que tu peux attraper l’eau qui coule avec tes mains ? Sinon, le silence. Ou, à défaut, faire le moins de bruit possible. C’est l’avantage de l’écriture, le silence. Quand j’écris, sauf celui de mes doigts sur les touches du clavier, je ne fais pas de bruit. Dans le carnet, le cahier, sur la feuille, c’est plus faible encore, il faut vraiment avoir l’ouïe fine pour entendre la plume, la pointe, la bille glisser. Le silence : quand la dernière braise se sera éteinte, on n’entendra plus rien. Les Stoïciens avaient un mot pour cela, ἐκπύρωσις, l’incendie du monde. Pyrolyse de l’univers. Mais après, quoi ? Tout recommencer ? Qui pourrait avoir envie de tout recommencer ? 

dix-huit mai deux mille vingt-trois

Avec R., les idées deviennent des révolutions. Échange de mails. Du moins, est-ce là mon impression. Comme, enfant, une promenade en forêt devient une aventure, une expédition. N’est-ce pas ce que nous recherchons tous, ce dont nous avons fondamentalement besoin, et cela même que nous avons oublié ? La vie, le désir, quelque chose déraisonnable, la passion. Qu’est-ce que c’est ? Nul ne le sait. Que R. y soit pour quelque chose ou qu’il n’y soit pour rien, penser à lui comme à une révolution, cela ne va pas de soi. C’est plutôt l’image que je me fais de lui, lui que je n’ai jamais vu, pas même l’image de son visage (oui, il faut croire que c’est encore possible), qui oriente mes pensées quand elles se tournent vers lui. Qu’est-ce que cela veut dire ? Comment le saurais-je ? Je sais toutefois qu’il faut parfois qu’elles se tournent dans cette direction-là. Après-midi à Saint Germain en Laye, avec A., D., E. G., N. et S., quasi l’alphabet, parc et forêt, marche et coup de soleil, j’ai le nez qui brille et les lèvres qui brûlent. À quelques kilomètres près, la mare deviendrait l’étang de Walden. (Il faut que je lise enfin et jusqu’au bout tu sais quoi. Oui, mais et tu sais quoi ? Oh, ta gueule.) Comment ferions-nous pour exister si nous ne croyions pas un peu au moins à nos fictions ? Être l’enfant que nous fûmes ou que nous n’avons pas été, n’avons pas pu être. Rêver. Pas prendre ses rêves pour la réalité, non, pas confondre, non, inventer, faire, défaire, refaire, imaginer. L’utopie est une fiction et puis le monde change et puis l’utopie n’est plus une utopie c’est la réalité et puis il faut une autre utopie et puis et puis. Au loin les bâtiments d’acier, de verre et de béton. La Défense. On dirait que c’est écrit dessus, qu’il faudrait tout brûler et laisser naître une immense forêt. Au lieu de quoi, voici tout ce qu’il y a : des mondes imbriqués dans des mondes imbriqués dans des mondes imbriqués dans des mondes jusqu’à l’ennui. Comment s’y retrouver ? On ne le peut pas. On ne le peut pas. Je jette un œil et cet œil rebondit sur la paroi de l’univers. Tout un art d’être. Mais pour quoi faire ? J’ai envie de savoir. J’ai envie d’ignorer. Étrange, non ? Non, étanche. CQFD.