onze mars deux mille vingt-trois

La fascination de la mort, présentée sous le jour heureux du bien-être et de la résilience définitive des soins palliatifs, est symptomatique de l’Europe occidentale de notre temps, civilisation littéralement dévitalisée (qui ne produit ni ne se reproduit plus). On croit faire un rêve morbide quand on entend parler d’un prétendu « droit à mourir » par humanité sans que personne ne semble en mesure de faire l’effort qui permettrait de se poser la seule question qui se tienne quelque peu : en quoi, en effet, la mort pourrait-elle bien faire l’objet d’un droit ? La mort, est-ce seulement une réalité, un événement de la vie ? Wittgenstein n’écrivait-il pas : « Der Tod ist kein Ereignis des Lebens. Den Tod erlebt man nicht. » (TLP, 6.4311) ? Il y a une confusion qui n’est malheureusement pas uniquement sémantique, mais révélatrice de notre rapport au soi et au monde, révélatrice ainsi de la peur immense que tout cela nous inspire. Qu’attend de la vie qui se préoccupe de mourir dans le confort ? Mais ce n’est pas un rêve, c’est la veille de la raison. Il y a quelque chose de pathétique dans cette rationalisation a priori de la mort, qui résonne comme le chant du cygne de la raison épuisée, fatiguée, qui n’en peut plus et attend qu’on l’achève en douceur. Que philosopher, c’est apprendre à mourir, écrivait Montaigne, après Cicéron, à la Renaissance. Nous voici donc entrant en pleine Remort. Mais, que l’Europe occidentale disparaisse, n’est-ce pas in fine le sens de l’histoire ? Il y eut d’immenses civilisations pour lesquelles nous concevons, admirant leurs vestiges, une admiration bien plus grande sans doute que si nous avions vécu en citoyens de ce temps révolu. Après avoir tant souffert au XXe siècle, l’Europe occidentale demande une mort paisible. De quel droit nous la lui refuserions-nous ? Adieu, vieille Europe. Adieu, vieille occidentale. Bientôt, les enfants des nouvelles civilisations viendront admirer tes ruines. Et peut-être s’en trouvera-t-il, parmi eux, pour te regretter. Mais, t’ayant connue finissante, qui le pourrait ?

dix mars deux mille vingt-trois

Au CAS

J’ai arrêté de travailler au Centre Anti-Suicide quand mon interlocutrice s’est fait sauter la cervelle en direct au téléphone. C’était il y a trois ou quatre jours, peut-être une semaine, je ne sais plus, à vrai dire. C’était une soirée comme les autres et, quand elle a appelé, je ne me suis douté de rien, vraiment. J’aurais dû. Depuis, tous les soirs, j’ai des visions, alors que je n’ai rien vu, j’étais au téléphone, des visions récurrentes d’une tête de femme qui explose, avec du sang qui gicle partout, et des visions de moi aussi, qui me vois comme de l’extérieur, comme depuis un point situé à deux ou trois mètres au-dessus de moi, peut-être au plafond, peut-être à l’endroit où se trouve la lampe, au milieu du plafond. À la fin, dans ces visions, je suis couvert du sang de mon interlocutrice, je me vois en train de lui parler au téléphone et, tout à coup, la femme est là, juste à côté de moi, la tête sur mon épaule, elle cherche un peu de chaleur humaine, un peu de réconfort, mais moi, je n’en ai pas à lui donner, je pourrais la prendre dans mes bras, lui dire Je t’aime, ne t’en fais pas, tout ira bien, mais ce n’est pas vrai, je n’ai rien pour elle, et puis je ne suis pas payé pour ça, moi, je suis payé pour écouter, écouter, c’est déjà beaucoup, et puis, tout à coup, bam ! c’est la détonation, je n’ai pas vu l’arme, je ne l’ai pas vu appuyer sur la gâchette, c’est trop tard de toute façon, elle vient de se mettre une balle dans la tête, sa tête a explosé, l’explosion de sang a recouvert les murs de la chambre et moi, moi qui suis couvert du sang de la femme suicidée, je vais me blottir dans un coin de la chambre, effrayé, impuissant, désemparé, c’est moi qu’on devrait réconforter à présent, mais il n’y a personne. Dans mes visions, on me récupère là, au bout de quelques heures, comme cataleptique, ensuite je me vois sur un brancard, dans un coin de mon champ de vision il y a le corps sans tête de la femme suicidée, je bredouille quelque chose, mais je ne sais pas, même pour moi c’est incompréhensible, et de toute façon personne n’a envie de comprendre, même pas moi, même moi je n’ai pas envie de me comprendre, alors pourquoi quelqu’un ferait-il un effort pour ? et on finit par me coller une baffe, une baffe ou trois, ou dix, mais rien n’y fait, alors moi aussi, on me met sur un brancard, moi à qui il me reste ma tête, enfin, ce qu’il me reste de tête, et on m’emmène à l’hôpital. C’est ça, ma vision. La faute à tout le poids de cette culpabilité que je sens peser sur moi Tu sais, Jérôme, souvent, on ne peut rien y faire. Quand on nous appelle, c’est déjà trop tard, ce n’est plus pour avoir de l’aide, c’est pour dire au revoir. Moi, ça ne m’aide pas du tout. Mais pas du tout. C’est tout le contraire, c’est pire, je me sens encore plus coupable de n’être qu’un bon à rien, un bon à rien qui n’a pas réussi à sauver le monde, mon interlocutrice, quelqu’un, quelque chose, n’importe quoi, pourvu que je réussisse quelque chose. Pour une fois. Seulement pour une fois. Je ne sais pas si je serai inquiété. Au CAS, on ne veut rien me dire. On suit la procédure. On attend de voir ce que va faire la famille. Si elle va porter plainte ou non. Mais porter plainte pour quoi ? Ce n’est quand même pas moi qui l’ai tuée, ce n’est pas moi qui ai appuyé sur la gâchette, si ? Non. Mais ce n’est pas ça, c’est autre chose. Autre chose ? Mais quoi ? Vous le savez très bien, Monsieur Orsini. Et on m’a raccroché au nez. Merci pour l’empathie. Ma situation, c’est mieux que de se faire exploser la cervelle, c’est sûr, mais ce n’est pas l’idéal non plus. Est-ce que je sais très bien ? Qu’est-ce que je sais très bien ? Il y a des jours, au CAS, le téléphone n’arrête pas de sonner. C’est fou. Le monde dans lequel on vit. Tous ces gens qui veulent en finir avec la vie et qui, au lieu d’en finir simplement avec la vie, de partir avec dignité, passent un coup de téléphone pour avoir quelqu’un à qui parler. Au téléphone, la vérité, c’est qu’ils ont tous l’air plus ou moins abrutis. Un jour, j’ai failli hurler dans le micro de mon casque Mais vous êtes tous complètement défoncés ou quoi ? Avant de fracasser l’écran de mon ordinateur où je prends des notes concernant les appels sur ma voisine. Est-ce que je l’ai fait pour de bon ? Je ne me souviens pas. Mais c’est vrai qu’ils avaient tous l’air d’avoir pris des produits. Peut-être que moi aussi. Les phrases, il fallait les entendre, les phrases, elles ne voulaient rien dire, mais rien du tout, pas de début pas de fin, d’interminables enfilades de perles d’incohérence. Terrifiant. On aurait dit des gens incapables de formuler la moindre phrase claire, précise, au moins pour dire ce que tu ressens, c’est important ça, mettre des mots sur des maux, mais les mots il faut encore les avoir et, force est de constater qu’il est plus facile d’avoir des maux que des mots, à croire que personne ne leur avait jamais appris à parler, à ces gens-là. Ces gens-là, des gens comme tout le monde, quoi. Mais je ne l’ai pas fait, je m’en souviens, je n’ai pas crié. Je n’ai pas fracassé la tête de ma voisine. Je n’ai rien fait. Je n’ai rien dit. Non. Sauf que je n’avais plus rien à dire non plus. Et, à un moment ou à un autre, il faut bien dire quelque chose. Même quand la personne est désespérée, c’est le principe de base de la conversation, c’est que tu ne peux pas rester sans rien dire. Si quelqu’un t’appelle pour te raconter qu’il est sur le point de se suicider, quand il a fini de parler, tu ne vas tout de même pas te contenter de Bon ben d’accord, c’est noté, on fait comme ça, alors, merci, et une bonne journée. Il faut être un peu humain. Or, quand tu as épuisé le répertoire des banalités à opposer à quelqu’un qui désire violemment en finir avec la vie, qu’est-ce qu’il reste à dire ? On te dit d’écouter, mais les gens ont envie qu’on leur parle aussi, à un moment ou à un autre, comme je viens de le dire, il faut bien leur donner une raison de vivre. Et moi, des raisons de vivre, pour eux, honnêtement, je n’en avais plus, je n’avais plus rien à leur dire. Rien du tout. Je n’allais quand même pas leur raccrocher au nez ou admettre, comme ça, sans prévenir, Ah bah oui, vous, c’est sûr, hein, dans votre cas, c’est désespéré,  plus tôt vous en finirez et mieux ça vaudra. Pensez un peu à votre famille, ce que vous leur infligez. Ah, vous n’en avez pas ? Eh ben, raison de plus, alors ! Pourtant, je l’ai pensé, mais je suis pas un monstre, on ne peut tout de même pas dire ça à quelqu’un qui souffre. Ce n’est pas humain de se comporter comme ça. Alors, j’ai eu une idée. Je me suis dit que je n’avais qu’à leur lire des extraits des livres que j’aime bien. Pas forcément inspirants, les extraits, non, mais quand même un peu, histoire de chasser les idées noires avec de la beauté. Pas n’importe quoi, comme littérature, du sérieux, des classiques, des chefs-d’œuvre. Pour sauver quelqu’un, il ne faut pas lésiner sur les moyens. Et ça a marché, je crois que ça a marché. L’invention par Gargantua d’un torche-cul chez Rabelais, si ça n’arrache pas un rire à un futur suicidé, je veux bien être pendu. Et quand quelqu’un rit, c’est un peu gagné, non ? Ou, la madeleine de Proust. Tout le monde aime ça, non ? Mais pas le début de l’Étranger, non, je ne suis pas imbécile. Pas de textes politiques non plus, que des textes littéraires, un peu purs, comme ça, de la grande littérature. En plus, ça m’a permis à moi aussi de relire des classiques et puis de m’orienter vers des choses que je n’avais jamais lues, de faire de vraies découvertes. Je savais que j’étais enregistré au CAS, mais ça n’avait pas l’air de les déranger. Tant qu’il n’y a pas d’incident, comme ils disent, en fait, personne n’écoute les enregistrements qui sont effacés au bout de quelques jours. Impossible de stocker toutes ces pulsions de mort ; il faudrait des serveurs grands comme l’univers. J’allais demander des conseils à la bibliothèque, à la librairie, à des amis, même si, mes amis, quand ils lisaient, il fallait voir ce qu’ils lisaient. Mais ce n’est pas le sujet. Un jour, j’ai eu l’idée de lire un petit livre dont j’avais entendu parler à la radio. Ça avait l’air parfait, motivationnel, comme on dit, est-ce qu’on dit comme ça ? je ne sais pas si on dit comme ça, mais sans être niais, en plus écrit par un prix Nobel. Il y avait même un tennisman qui s’était fait tatouer le passage sur le bras. Pour faire face à l’adversité. C’est dur, comme métier, star du tennis.  Les efforts, le stress, tout ça. Je m’étais dit, ça va être parfait, si quelqu’un de vraiment désespéré appelle, toi, tu écoutes et puis, au bout d’un petit moment, si tu sens qu’il y a une ouverture dans la conversation, ou si tu as l’impression que ça lambine, tu sors la phrase, comme ça, sans prévenir, pour faire un choc, il y a des chances que ça marche, si ça passe à la radio, à la télé, sur internet, partout, même sur les bras des tennismen, il y a des chances pour que ça marche avec les suicidés, non ? Le bon moment, enfin, ce que je croyais être le bon moment, le bon moment n’est pas arrivé tout de suite, j’ai attendu une ou deux semaines. J’avais noté la phrase dans un carnet où je notais mes idées pour alimenter la conversation, des sortes de fiches anti-suicide, quoi. J’ai tout de suite senti qu’avec elle, ça allait prendre. Elle a commencé par me dire qu’elle sortait de chez son psy, mais que ça ne servait à rien, de toute façon, parce qu’elle est plus intelligente que son psy, qui ne la comprend pas, personne ne la comprend, elle se sentait seule, tellement seule, elle enchaînait les plans cul et elle savait bien que ça n’allait nulle part, elle aurait voulu un enfant, mais avec qui, l’enfant, avec qui ? elle aurait voulu le faire toute seule, ma ça coûte cher, un enfant, ça coûte cher. Je l’ai écoutée, comme ça, pendant trente minutes, peut-être, sans juger, sans rien dire, sans rien faire, j’étais simplement une oreille attentive, et puis il y a eu un blanc, un blanc plus long que les autres dans ces idées noires, et moi je me suis dit Vas-y, Jérôme, c’est LE BON MOMENT. Alors, j’ai pris un grande inspiration et j’ai dit sans autre forme de procès Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. Et c’est vrai que, maintenant, avec le recul, je comprends qu’il y avait une autre interprétation possible que mon interprétation bienveillante, moi je me disais : tu es là au bout du rouleau parce que tu as peur de l’échec, parce que rien ne marche, ni avec les mecs, ni avec le boulot, ni même avec le psy, mais n’aies pas peur, tu peux surmonter l’échec, bas-toi, sois résiliente, tu peux le faire. Sauf que ça pouvait aussi vouloir dire : ce n’est pas parce que tu t’es ratée une première fois que tu te rateras la deuxième, ma fille, essaie à nouveau, cette fois, ce sera peut-être la bonne. Et, de fait, cette fois-là, ça a marché. Moi, pourtant, Beckett, je n’aime pas. Mais pas du tout du tout. Du sous-Kafka enrobé dans un style de clochard parkinsonien qui tremblote, qui radote, un vieux crasseux devant lequel, quand on a le malheur de le voir, débraillé et hideux comme il est, là, qui vit dans la rue, on détourne le regard. Et puis, l’odeur, je préfère oublier l’odeur. Ça pue, les clodos. Je sais que je ne devrais pas le dire, mais c’est peut-être ce qui m’a le plus dérangé dans cette histoire : le mauvais choix de la citation. Après tout, qu’un suicidaire se suicide, ce n’est ni très original ni très surprenant. On ne peut pas sauver tout le monde, et puis, d’ailleurs, ce n’est pas le but, le but, c’est d’écouter. Non, je m’en veux parce que petit un j’aurais dû me contenter d’écouter et petit deux quitte à ne pas me contenter d’écouter j’aurais au moins dû lire quelque chose que j’aime et, à défaut, de quelque chose que j’aime, préférer l’original à la copie. Par exemple, Le vrai chemin passe par-dessus une corde qui n’est pas tendue en hauteur, mais juste au-dessus du sol. Elle semble plus destinée à faire trébucher qu’avancer. L’original plutôt que la copie. C’est juste après la phrase « Échoue mieux. » que bam ! Moche d’en finir sur du Beckett, quand même, c’est ce que je me suis dit. Pas pu m’en empêcher. Est-ce que je l’ai faite à voix haute, cette remarque ? J’ai demandé à écouter l’enregistrement pour en avoir le cœur net, mais on m’a dit que non, que ce n’était pas la procédure, que l’enregistrement devait rester confidentiel dans l’attente de son éventuelle mise à la disposition de la police et qu’ensuite, s’il devait finalement ne pas servir de pièce à conviction, il serait effacé, comme les autres, comme tous les autres, c’est la procédure. Je connais la procédure, mais j’aurais bien aimé savoir, quand même. Parce que, c’est vrai, il y a des choses qui ne se disent pas.

neuf mars deux mille vingt-trois

Je viens de relire le texte que j’ai écrit hier. Étrange. Cette histoire, j’ai l’impression que je l’ai écrite il y a un an. Et qu’en même temps, pendant tout ce temps, elle est demeurée très proche de moi. On lit une biographie en quelques jours et on ne se rend pas compte que ce sont cinq années qui se sont écoulées dans la vie qui nous est racontée. C’est long, cinq années. Il peut s’en passer des choses, en cinq années. Des gens peuvent mourir, en cinq années. Des guerres peuvent être déclarées, en cinq années. Des amours naître et passer, en cinq années. Et qu’en reste-t-il ? Pour la majeure partie de l’humanité, rien. Pour quelques-uns d’entre nous, des feuilles de papier qui racontent tout cela. Mais c’est une illusion. Tout cela a disparu il y a si longtemps qu’il n’y a plus aucun sens qui subsiste. Tout est faux. Ce qui n’empêche pas que le livre soit bon, non, c’est autre chose. Rien ne nous sauve de la mort. Même les écrits, c’est du vent. Le monde de Kafka (c’est à sa biographie par Reiner Stach — que je dois rencontrer demain — que j’ai consacrée ces derniers jours, passant mes journées plonger dans le livre, des heures et des heures de lecture épuisantes, et à quoi je consacrerai sans doute aussi la semaine prochaine pour espérer donner une forme au matériau de l’entretien, enfin, je ne sais pas, on verra bien), le monde de Kafka, la guerre était en train de le détruire, et personne ne s’en rendait réellement compte. Tout est étranger. Tout est si étranger. Et encore, Kafka était un génie. Moi, je ne suis qu’un imbécile qui fait des phrases. Je repense à cette histoire et je ne sais qu’en dire. Probablement qu’elle ne vaut rien. Mais je ne suis ni enthousiaste ni désespéré. Elle a été écrite, c’est ce qu’il pouvait lui arriver de mieux. Pour le reste, cultivons le secret (comme un carnet).

huit mars deux mille vingt-trois

« On n’a pas le temps de se poser de questions », braillait le type dans son téléphone en faisant les cent pas devant le portail de l’école. « On n’a pas le temps de se poser de questions, il faut aller plus vite. Il faut aller plus vite. » Il n’arrêtait pas de répéter ça, indifférent aux gens autour de lui, gens qui auraient pu ne rien en avoir à foutre de ses problèmes de chef au boulot, en tout cas, moi, je n’en avais rien à foutre, mais contrairement à lui qui imposait sa vie personnelle au fragment de la terre entière présent autour de lui, je ne me serais pas permis de lui dire : « Eh, tu sais quoi, mec ? On n’en a rien à branler de tes problèmes de connard au boulot. Alors, ferme ta gueule, ok ? Juste ferme ta gueule. » Non, je ne me serais pas permis. Et je ne me le suis pas permis. Les autres, non plus, mais c’est parce qu’ils s’en foutaient de lui, de tout, occupés qu’ils étaient à raconter leurs vacances au ski ou en province, c’est pareil. La vie normale, quoi. Je l’ai perdu de vue et puis, je l’ai retrouvé : il a tendu la main droite à sa fille, la gauche était occupée à tenir le téléphone, il a lâché la main de sa fille pour faire signe à je ne sais qui, et puis il a essayé d’attraper de nouveau la main de sa fille qui bataillait avec son cartable trop grand pour elle, et ils sont partis comme ça, lui tenant toujours dans la main gauche le téléphone dans lequel il a continué de brailler jusqu’à ce que je le perde de vue, et elle s’efforçant tant bien que mal de suivre le rythme de son père, « On n’a pas le temps de se parler, il faut aller plus vite », j’imagine que c’est ce que sa fille devait penser qu’il lui disait quand il ne lui parlait pas, occupé à parler à quelqu’un d’autre, à l’autre bout du fil, qui, lui aussi, peut-être, était allé chercher son enfant à l’école sans décoller l’oreille de son téléphone. La vie moderne, quoi. Je les ai regardés s’éloigner et, quand je les ai perdus de vue, Daphné s’est jetée sur moi, la tête la première dans mon ventre, comme il lui arrive de le faire, réclamant un câlin, que je lui ai fait, parce que, moi, je n’étais au téléphone avec personne, moi, j’étais simplement là où j’étais, en train de faire ce que je faisais. Et, en sentant le de moins en moins petit corps de ma fille contre le mien, je me suis dit que, finalement, j’avais de la chance de ne pas gagner d’argent parce que, ne gagnant pas d’argent, n’ayant pas de subalternes sur qui gueuler pour qu’ils obéissent plus et pensent moins, qu’ils travaillent, quoi, moi, je pouvais parler à ma fille, lui demander comment s’était passée sa matinée, écouter ce qu’elle avait à me dire sans faire semblant, sans tricher, sans mentir, sans être ailleurs, non plus, en étant simplement là où j’étais avec la personne avec laquelle j’avais envie d’être. Heureusement que je ne gagne pas d’argent, me suis-je dit, même si littéralement ce n’est pas vrai, je ne suis pas heureux de ne pas gagner d’argent, mais je suis heureux d’être comme je suis, je suis heureux d’avoir le temps de vivre avec mon enfant, de vivre pour elle aussi, mais pas seulement, de vivre pour moi aussi, parce qu’en fait, ce n’est pas vrai que je ne travaille pas, ce n’est pas vrai que je ne fais rien, il se trouve simplement que ce que je fais n’est pas socialement valorisé. Alors que cet homme, cet homme qui gueule dans son téléphone qu’on n’a pas le temps de penser, qu’il faut aller vite, et qui ne fait pas attention à son enfant quand il va la chercher à la sortie de l’école, le mercredi midi, cet homme-là, il a de la valeur sociale, il compte, à son niveau, c’est probablement quelqu’un d’important, les gens doivent même trouver que Marco, imaginons qu’il s’appelle Marco, ça lui va bien, Marco comme prénom, avec son teddy, son jean, ses baskets et la mèche gris blond de ses cheveux de plus en plus dégarnis, Marco, c’est un bosseur, en plus, c’est un mec super, tu te rends compte, il prend le temps d’aller chercher sa fille à l’école, on est allé passer le week-end dans la maison qu’il a dans le Perche, c’était super sympa, Marco, il est comme ça, mais pas moi. Peut-être que ma fille me détestera quand elle sera plus grande, parce que je n’aurai pas réussi ma vie, c’est probable, même si l’on ne sait jamais ce que les enfants nous réservent mais, en attendant qu’elle me déteste, je profite de la vie, je profite d’elle quand je le peux, aussi souvent que je le peux. Est-ce que je raconte tout cela pour me rassurer, comme une sorte de réponse morale à l’échec qui fasse tout de même de moi un mec bien ? Je ne sais pas. Peut-être. Je ne sais pas grand-chose. Ce que je sais, en revanche, c’est que, ce matin, sans autre forme de procès, j’ai écrit une histoire, comme je n’en avais plus écrit depuis longtemps, exactement comme ça se passe quand j’écris une histoire, un récit se cristallise autour d’une signification et tout coule de cette source sans se tarir, c’est dense, bref, intense, c’est une sorte de conte. Et j’ai ressenti un grand bonheur à m’apercevoir que cette faculté-là, je ne l’avais pas perdue, qu’il fallait sans doute que je sois plus réceptif à elle, que je la laisse venir quand elle se présentait plutôt que de me demander bêtement Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ? ce qui est le meilleur moyen de ne pas trouver de réponse, parce que la réponse, ce n’est pas une réponse directe à la question qui l’apportera, répondre à cette question, ce serait justement ne pas y répondre, mais un texte de quelque nature narrative ou autre qu’il soit. L’histoire que j’ai écrite ce matin, je ne l’ai pas encore relue et ne sais donc pas ce que je vais en faire, peut-être rien, peut-être quelque chose, je ne sais pas, l’important, ce n’est pas ce que je vais en faire, je n’écris pas pour faire quelque chose de ce que j’écris (le vendre, ou je ne sais trop quoi), j’écris pour écrire, je ne sais pas trop ce que je vais en faire, mais je crois que ce n’est pas le plus important, le plus important, c’est que l’histoire soit là, qu’elle ait été écrite,  — les histoires n’attendent que les auteurs pour être écrites.

sept mars deux mille vingt-trois

La paume de chaque main recouvrant une moitié de mon visage, sous le jet fixe de la douche, je cherche le point du frisson chaud sur mon crâne. Le trouve, reste là à en jouir et, quand il disparaît, en cherche un autre, le trouve, et recommence jusqu’à ce qu’il soit grand temps de sortir. Devrais-je supprimer toutes les notations intimes de ce journal qui ne l’est pas, intime, et ne conserver que les remarques d’ordre général, philosophique, comme R. me l’avait suggéré il y a un temps ? Mais ce serait comme m’amputer d’une partie de moi-même. N’exagérons rien. Mais si, mais si. Ce n’est pas vrai que je dis tout ici, mais je ne dis jamais que la vérité. Saint Sébastien, transpercé comme je le suis par l’échec, qu’ai-je à dire pour que je ne me taise pas une fois pour toutes ? Tout ce qu’il faut endurer de souffrance et d’humiliation pour qu’une personne, une seule personne, consente à dire un mot de ce que je fais ; n’est-il pas proprement inhumain de consentir à cela, à tout ce désespoir pour presque rien ? Mais que faire d’autre ? Rien, justement, je ne puis rien faire d’autre : rien d’autre n’a réellement de sens que ceci — écrire. Et Nelly, et Daphné ? Mais ce ne sont pas des choses que l’on fait, ce sont les êtres avec qui je vis. Ce n’est pas que tout me paraisse absurde, non, c’est que je ne conçois pas une vie qui ne soit rien que la simple consommation du temps qui s’écoule, une vie qui ne soit rien que la pure consomption d’elle-même. Avoir un passe-temps, quelle conception lamentable de l’existence. Ne vaut-il pas mieux mourir que de passer le temps ? Est-ce pour échapper à la mort que j’écris ? Pour quoi d’autre ? Conscient que toutes les vies ne méritent pas d’être vécues, je m’efforce de justifier la mienne. Mais à quel prix et avec quels résultats. Je sais que l’époque, avec sa passion idiote de la résilience, exige de chacun qu’il fasse son deuil de tout, qu’il convoite le bonheur comme un malade en phase terminale son ultime soin palliatif, mais tout cela, n’est-ce pas affligeant, toute cette comédie du bonheur et de la réussite ? Mettre des fleurs sur du béton, ce n’est pas lui donner la vie. Tant que je serai en vie, je ferai ce que j’ai décidé de faire ; — c’est tout ce que je puis me promettre. Le reste ne dépend pas de moi. Oh, je pourrais changer de voie, mais ce serait me trahir, trahir la seule chose qui ait encore un peu de valeur, une certaine fidélité à soi-même. Dehors, les sirènes de la police hurlent qui annoncent le spectacle de la contestation sociale. Faut-il que j’en aie quelque chose à faire ? Si j’en avais quelque chose à faire, ma vie serait différente, cela ne fait aucun doute, mais serait-elle meilleure, quelque chose s’en trouverait-il essentiellement changé qui l’éclaire d’une lumière nouvelle et plus belle ? Quelle farce. Je ne suis pas fatigué, je ne suis pas déprimé, non, les choses se tiennent là, devant moi, nues, sous une lumière sans ombre, il n’y a pas de doute, tout est clair, il faut apprendre à supporter cette cette sublime lucidité. Et à Daphné qui me récite, après le déjeuner, avant de retourner en classe, la « Nuit rhénane » d’Apollinaire, qu’elle apprend à l’école, je suggère de marquer un silence aussi long qu’un alexandrin entre « Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été » et « Mon verre s’est brisé dans un éclat de rire », pour faire entendre l’absence du vers en moins, résonner l’éclat du sonnet brisé. Puisse ce qu’il demeure encore de la république nous sauver de l’inanité.

six mars deux mille vingt-trois

Lors de la performance de Rihanna à la mi-temps du Superbowl, les recherches sur internet concernant sa marque de maquillage Fenty Beauty ont augmenté de 800% tandis que, durant l’interprétation des études de Ligeti par Pierre-Laurent Aimard à la Cité de la musique, il ne s’est rien passé d’autre que la musique. Qu’est-ce qu’on remarque par là, sinon la différence entre une œuvre d’art et autre chose ? Une œuvre d’art est à elle-même sa propre fin ou, du moins, ce qui ne l’est pas ne saurait être une œuvre d’art. Cette remarque n’implique pas qu’une œuvre d’art ne puisse pas signifier autre chose qu’elle-même, mais cette signification est seconde par rapport à la signification première de l’œuvre qui est elle-même. Opposition caricaturale, peut-être, mais l’existence elle-même n’est-elle pas devenue caricaturale ? Toutefois, je ne crois pas que cette opposition soit si caricaturale que cela. En notre époque de relativisme total, on a parfois du mal à trouver quelque chose sur quoi s’appuyer et notre nature est si frêle, si changeante, notre éducation si pauvre, notre volonté si faible, qu’il paraît douteux de se fonder sur soi-même, comme le voudrait le libéralisme frénétique. L’opposition montre les choses comme elles sont : d’un côté, ce qui se présente comme de l’art n’est en réalité qu’un support de communication marchand comme un autre, de l’autre, l’expérience de la musique est dans le moment même où la musique est jouée. L’expérience est tout entière dans l’œuvre. Que l’expérience soit tout entière dans l’œuvre, cela ne signifie pas que l’expérience soit bornée à l’œuvre — la preuve que non, j’y pense encore —, mais qu’elle n’a pas d’autre fin que soi. Encore une fois, cette dimension autotélique de l’œuvre d’art n’implique pas que l’œuvre soit bornée à elle-même — quand une expérience esthétique est faite, c’est même tout le contraire —, mais qu’elle ne sert à rien d’autre qu’elle-même : l’œuvre d’art n’est pas publicitaire, l’œuvre d’art n’est pas politique, l’œuvre d’art n’est pas religieuse, l’œuvre d’art n’est qu’elle-même. Qu’elle ait un contexte, qu’elle puisse avoir une signification seconde, comme je l’ai déjà dit, cela n’est pas contradictoire, mais ce n’est pas ce qui définit l’œuvre d’art, permet de la distinguer des autres œuvres. Cette dimension unitaire, plutôt qu’autotélique, en effet, ontologiquement, l’œuvre d’art est un individu, inexploitable, concentré en soi-même, insécable, infongible,  cette dimension unitaire de l’œuvre d’art, dis-je, cette dimension est à réinventer tant il semble que notre époque, occupée aux affaires, l’ait tout simplement perdue de vue : nous sommes obsédés par l’idée de faire faire des choses à des choses, redoublement qui dilue la signification dans un océan de préoccupations dérivées qui déconcentrent, détournent l’attention, la captent pour autre chose que l’œuvre dont on fait l’expérience. Au fond, la croyance que tout est politique n’aura jamais rien fait que préparer le terrain à la conviction que tout est à vendre, et il y a fort à parier que, pour se débarrasser enfin de cette conviction avilissante, il faille abandonner cette croyance absurde. Il faut que nous réapprenions à faire des distinctions, il faut que nous nous libérions du totalitarisme qui s’est emparé du monde, que nous apprenions de nouveau à penser, à sentir, à vivre, à aimer dans le discernement, dans la distinction, la différenciation et non dans l’indistinction nihiliste à laquelle la société post-politique marchande nous condamne. Il n’y a rien à faire faire, tout est à faire.

cinq mars deux mille vingt-trois

Normal, voire banal, comment ne pas se sentir tel devant la présence totale, investie comme on dirait d’une mission, de Pierre-Laurent Aimard qui joue les études de Ligeti ? Avant, quand on osait encore parler de « génie » (c’était avant les chevaux de course de Musil), on avait peut-être moins peur de la difficulté et c’est vrai que cette musique est difficile, elle exige quelque chose, on ne franchit pas le Styx sans payer un certain, mais ce que l’on découvre, de l’autre côté de la rive, est à la hauteur de la difficulté, c’est immense, c’est merveilleux, c’est inouï, qui ouvre grand les oreilles, grand comme elles ne sont jamais ouvertes sans la musique. Difficile, cette musique l’est, non par essence, mais à cause d’une mauvaise interprétation de la démocratie, laquelle s’oppose à l’excellence, et finit par ne plus rien apprendre à personne, de peur de choquer, de blesser, d’offenser, par peur de faire une expérience. Comme s’il fallait dorloter les gens. L’éducation que l’on donne aux enfants, qui méprise la musique, encore et toujours, est scandaleuse, elle devrait nous faire honte : on trouve la musique difficile parce qu’on n’a pas les oreilles ouvertes, parce que toute l’éducation tend fondamentalement à les fermer, pour que plus jamais elles ne s’ouvrent. Standardisation de l’écoute, comment la pensée ne le serait-elle pas ? Standardisation du goût, comment la sensibilité ne le serait-elle pas ? La mauvaise interprétation de la démocratie nous fait accroire qu’elle n’a de rapport qu’à la masse, quand c’est à l’individu, au contraire, à sa singularité, qu’elle est destinée. On n’a que faire des milliards de crétins qui, croyant admirer quelque chose, ouvrent des yeux de bovins qu’on envoie à l’abattoir devant les stars de la marchandisation de l’univers (toutes ces fusées qu’on envoie dans l’espace), il est déjà trop tard pour eux. Or, il est déjà trop tard pour nous aussi. Il suffisait de jeter un coup d’œil aux spectateurs dans la salle pour savoir que, dans vingt ans, cela n’existerait plus, cette culture aurait disparu, ce ne serait plus qu’une couche sédimentée de plus à destination des archéologues du futur. S’intéresseront-ils à nous ? À nous, peut-être pas, mais aux études de Ligeti, ils le devraient. À un moment du concert, et à un moment après, j’ai eu envie de m’assoir pour écouter en concert le Second String Quartet de Morton Feldman, qui peut durer jusqu’à six heures et demie, mais aurais-je cette chance dans ma vie ? Rien n’est moins sûr. Le temps passe et on aimerait au moins être libre de choisir comment le passer, mais il est confisqué, privatisé et vendu en fragments insignifiants. C’est l’esthétique du turfu. Pas sûr que tout ne soit pas foutu.

quatre mars deux mille vingt-trois

Est-ce que le petit-bourgeois blanc qui se fait livrer de la dope à domicile par son dealeur noir a conscience d’être un salaud, raciste, ou est-ce qu’il s’en fout, de toute façon, il y a bien longtemps que son cerveau a grillé ? Ça se passe juste à côté de chez toi. Si j’étais ce dealeur noir, moi, je fourguerais ma came jusqu’à ruiner tous les petits-bourgeois blancs de la création et, après les avoir complètement dépouillés, je les laisserais crever tout seuls dans leur pourriture morale. Le pire, c’est que les petits-bourgeois blancs en question, pour éluder la question de leur responsabilité morale, quand ils n’en peuvent plus d’être défoncés, quand ils se rendent compte qu’en effet ils sont complètement cramés et complètement ruinés, les petits-bourgeois blancs se font passer pour des malades, qu’il faut soigner, oh les pauvres, ils ont des problèmes, eux, et les dealeurs noirs, non, qui restent ce qu’ils ont toujours été, des délinquants dont tout le monde se fout. Comment peux-tu ne pas avoir envie de faire tomber la société qui t’oblige à vivre dans de telles conditions ? Ça se passe juste au-dessus de chez moi. Lui, avec sa petite moustache et son petit pull rose cochon, l’autre dans son jogging, ses baskets et la banane assortis à la couleur de sa peau. Il y a quelque chose de répugnant dans la décrépitude morale de ces individus qui doit tout à eux-mêmes et à notre époque. Qui peut bien avoir envie de les sauver, ces petits-bourgeois ? Pas moi. Moi, j’accélérerais leur élimination. Il n’y a rien à en tirer. Et non, tout le monde n’a pas le même droit à l’existence, tout le monde n’a pas la même dignité devant l’existence, non, tout le monde ne mérite pas également de vivre. Et dire qu’ils ont le droit de voter. Qui peut bien avoir envie de sauver une telle époque ? Pas moi. Si je ne me sens pas de mon temps, c’est n’est pas tant parce que je juge que ses productions culturelles sont indigentes, après tout, s’il n’y avait que cela, ce ne serait pas bien grave, pour qui peut jouir d’une bibliothèque privée, c’est parce que le mode de vie que notre époque produit — l’exploitation de chacun par chacun, l’abaissement moral qui s’entend jusque dans la façon de parler, comme si le Français moyen ou sa femelle ne pouvaient pas faire une phrase sans prononcer une insanité, l’impression de démission universelle, chacun vivant pour son petit compte à soi, et j’en oublie, de grâce, heureusement que j’en oublie —, ce mode de vie est absolument abject. Pendant que le voisin avec sa petite moustache et son petit pull rose se fait livrer sa came de petit-bourgeois à domicile, de l’autre côté du boulevard qui me semble singulièrement crasseux, ce matin, c’est le retour des chiffonniers qui fouillent les ordures de la prospérité dans l’espoir d’y glaner quelque bien pour subsister, mais le petit-bourgeois avec sa petite moustache et son petit pull rose s’en fout, qui ne voit pas plus que la poudre dans son nez. Chacun pour soi et rien pour tous. De plus en plus de gens qui dorment dans la rue. L’autre soir, il était quoi ? 19h30, c’était un jeune homme qui était là, allongé sur son matelas, sous sa couette, son téléphone à la main, devant la porte d’entrée d’un immeuble moderne de la rue du Cherche-Midi, il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans. Et partout, les exemples se multiplient, d’un monde qui s’effondre et dont il ne restera rien. Comment ne pas avoir hâte, d’ailleurs, qu’il n’en reste rien ? Pendant que les chiffonniers glanent, que les dealeurs livrent et que les petits-bourgeois sniffent, moi, je fais réviser le présent de l’indicatif et l’imparfait à Daphné, et j’essaie de lui faire comprendre qu’il ne suffit pas d’être bonne, qu’il faut être la meilleure, aspirer à l’excellence, bon, cela n’est pas assez, bon, c’est tout juste médiocre, on fait des fautes, et encore des fautes, et toujours des fautes. Pourquoi ? Pourquoi le fais-je si je crois que ce monde est fini, mieux : si j’ai hâte que ce monde soit fini ? Peut-être parce que le nouveau monde, il faudra bien que quelqu’un l’invente et que ce n’est pas en parlant de travers et en pensant à moitié qu’elle pourra y arriver, ma belle et sauvage enfant. Qui sait, peut-être que je m’épuise en vain, mais c’est toujours mieux, non ? toujours mieux que d’exploiter, toujours mieux que d’humilier son prochain. Sinon quoi ? Apprendre le corse et partir vivre sur l’île de mes ancêtres ? Comment n’ai-je pas compris plus tôt d’où venait ma fascination pour les îles ? Montagnes désertes au maquis indompté et, dans le golfe ouvert en contrebas, la mer, l’odysséenne mer. 

trois mars deux mille vingt-trois

Voyant ses livres dans la bibliothèque, Daphné me demande si Pier Paolo Pasolini est mort. Et puis, quand. Et puis, comment. Je réponds et, à la dernière question, évoque les trois hypothèses qui me semblent les principales : parce qu’il dérangeait trop de monde, parce qu’il était homosexuel, parce qu’il a fait une mauvaise rencontre. Et puis, je parle de Salò, le film qui venait de sortir juste avant la mort de Pasolini, je dis à Daphné ce que c’est que Salò et ce que c’est que Salò, son interprétation de Sade, du fascisme et de la fin de Mussolini, et puis je cite Moretti : Non so perché ma non ero mai stato nel posto dove è stato ammazzato Pasolini, qui ouvre la plus belle élégie du cinéma. Lui disant que, tout ça, elle le verra plus tard parce que Salò, ce n’est pas un film pour enfants, avant d’ajouter : mais est-ce un film pour adultes ? Probablement pas. Qu’est-ce qu’un film pour adultes ? Je ne sais pas. Est-ce que je l’ai su un jour et que je l’ai oublié ? Est-ce qu’on peut avoir des idées précises sur les choses ? À l’idée que je ne sois pas de mon temps, je suis envahi par un sentiment suave et une grande angoisse. Suis-je un imposteur ? Mais qui est-ce que j’essaie d’abuser ? Personne. Dans le disque dur de mes archives, je retrouve un texte que j’avais écrit pour le lire à Forcalquier, le 9 juillet 2016, lors d’une journée consacrée à Pasolini. Je le survole des yeux et me dis que je vais le coller ici, je n’ai rien d’autre de mieux à dire aujourd’hui. Ça s’appelait « Voyage en Italie », comme j’en reviens, j’y retourne :

1. La cafetière de mon père
Il y a quelques années de cela, j’ai acheté une cafetière pour mon père. C’était dans une ville située au bord d’une assez grande étendue d’eau (370 km2 environ). Si je me souviens aussi bien de cet achat, aujourd’hui encore, et de l’endroit de cet achat, ce n’est pas à cause de son originalité ; une cafetière en Italie, c’est tout le contraire. Non, je dirais plutôt que c’est à cause de son absence d’originalité ; à cause de sa banalité. C’est vrai que je voulais offrir une cafetière à mon père, mais j’aurais pu l’acheter n’importe où. Peut-être aurait-il mieux valu d’ailleurs que je l’achetasse n’importe où, n’importe où plutôt qu’ici. Or, même si je ne m’étais pas rendu ici pour faire ce genre de choses, je crois qu’il n’y avait pas de meilleur endroit pour le faire, qu’il y avait là une sorte de perfection, une perfection dans la banalité ; la perfection de la banalité.
Nous n’avions pas décidé de venir ici, précisément, Nelly et moi, cet été-là. Nous avions suivi une ligne un peu courbe entre Gênes et Trieste (Gênes — Mantoue — Padoue — Ferrare — Trieste). Et en direction de la France, au retour de Trieste, que nous avions trouvée si triste, mais si belle, si européenne, mais si étrangère, nous nous étions arrêtés à Sirmione, ville autrichienne sur la rive italienne du Lac de Garde. Il faisait une chaleur collante et vrombissante. Et après avoir lézardé au bord d’une piscine commune à tous les résidents de la pension où nous logions, en mangeant des tranches de pastèque et en buvant du thé glacé — comme les authentiques touristes qu’en réalité, nous étions —, nous avions pris la voiture pour faire un tour et nous nous étions arrêtés là, après avoir lu le nom de la ville sur un panneau de signalisation.
C’est là que j’ai acheté la cafetière pour mon père. Nous avions marché quelques minutes sur le port et puis nous avions pris une rue parallèle — je crois que mes souvenirs sont exacts, mais peut-être que j’imagine tout cela —, une rue parallèle, où nous avons donc fait cet achat. Et en un sens, il n’y avait rien d’autre à faire parce qu’il n’y avait rien d’autre, là. Ce n’était plus qu’un nom, désormais, un nom qu’accompagnent certes toutes les connotations que l’on peut bien imaginer, mais un nom creux, tout de même, une manière de néant onomastique, si j’ose dire. C’est à cause de ce néant-là qu’il m’a semblé parfait de faire quelque chose d’aussi banal à Salò. Après ? Après, nous sommes partis.
Parfois, quand je vais voir mon père chez lui, à Marseille, je regarde cette cafetière dont il ne se sert pas — le modèle ne me convient pas, m’a-t-il dit un jour à peu de choses près —, et si je préférerais bien sûr qu’il en eût l’usage, je pense à la ville d’où elle vient et le néant onomastique est bien vite recouvert par un réseau de significations qui adhèrent à l’objet, sont tout ce qu’il est, bien plus qu’il ne le semble.
2. Les deux suicides
On pourrait dire qu’il y a deux suicides dans l’œuvre de Pasolini ; deux suicides presque identiques, à l’exception de leur issue. Le premier se trouve dans Mamma Roma. Après la mort d’Ettore, la mère, incapable de surmonter son chagrin, tente de se jeter par l’une des fenêtres de son appartement. Elle est retenue. Le second se trouve dans Salò ou les 120 journées de Sodome. La pianiste s’arrête de jouer. Elle monte les escaliers, ouvre la fenêtre de sa chambre, regarde au dehors. Un geste d’horreur. Un soupir d’effroi. Elle se jette par la fenêtre. Son corps s’écrase par terre.
Ces deux suicides symétriques, presque aux deux bouts de l’œuvre de Pasolini, ont deux sens totalement différents. Dans Mamma Roma, la société retient l’individu. Même si elle est responsable de la mort d’Ettore, qui ne parvient pas à trouver sa place dans le monde, elle maintient en vie les individus qui l’acceptent malgré tout, ceux qui, quelle que soit leur condition, sont intégrés dans le corps plus grand qu’eux qu’ils forment avec leurs semblables. Dans Salò, au contraire, la société détruisant tout, réduisant en ruines immondes le monde, avilissant les individus, les réduisant à la masse, meute de chiens ou troupeaux de moutons, plus rien ne retient. Les corps des individus sont déjà oubliés, ils n’ont plus d’existence propre, ils ne sont que des choses, poussées dans leur ultime retranchement, éléments d’un jeu éminemment raffiné, le jeu le plus raffiné qui soit, le jeu de la négation. Les effusions, la tragédie de Mamma Roma n’ont plus de sens dans Salò. La musique s’arrête, et c’est la mort qui s’ensuit.
S’il faut faire attention à la musique dans les œuvres que nous regardons ou que nous lisons, il faut prêter une attention tout aussi grande au moment où elle s’arrête. Dans La Métamorphose de Kafka, déjà, la fin de Gregor coïncidait avec la fin de la musique, avec le fait qu’il interrompait le solo de violon de Grete, sa sœur, et que cette interruption était insupportable. Gregor n’était pas plus repoussant, plus haïssable à la fin qu’au début du récit. Mais c’est au moment où sa condition dépasse sa simple apparence nauséabonde pour interrompre le cours de la vie des autres membres de la famille, qu’il faut s’en débarrasser, qu’il faut l’éliminer. L’abjection interrompt la musique. Tant qu’il y a de la musique, la vie peut suivre son cours, la vie peut continuer. Quand elle s’arrête, c’est vraiment fini. C’est la fin du récit, la fin du film, du monde. Ce qui l’interrompt, c’est l’irruption de ce qu’on ne percevait pas clairement jusqu’à présent, mais qui subitement, comme un court-circuit ou une illumination négative, casse le rythme des jours, aussi infernaux soient-ils. À un moment, il n’est plus possible de continuer parce que c’en est trop. Ce trop n’est pas le moment où tout est détruit. Ce trop vient après coup, quand tout est déjà détruit. Tout est détruit déjà, mais nos habitudes, nos façons de vivre, nos comportements appris et savamment répétés depuis l’enfance nous empêchaient de le percevoir. La fin de la musique est la fin de la tragédie, le passage à un temps, à un monde qui n’a plus de forme, qui n’a plus de sens. Salò décrit l’absence du monde, le moment où la société, à force d’intégrer l’individu dans sa masse, se ruine elle-même. Alors, en effet, il n’y a plus personne pour te retenir quand tu sautes par la fenêtre.

3. L’histoire ou la passion
Lors du tournage de Salò, Pier Paolo Pasolini déclara vouloir démontrer par ce film l’inexistence de l’histoire. Il parlait aussi de l’anarchie du pouvoir, mais en l’entendant dire, ce qui retint mon attention, ce fut surtout l’idée de l’inexistence de l’histoire. Certainement parce que cette déclaration me fit une drôle d’impression, sans doute parce que je ne l’ai pas comprise, sans doute parce qu’elle n’avait pas de sens cla ir, ou du moins intuitif, pour moi.
On pourrait nier l’idée d’un progrès — d’un développement continu dans le temps du savoir, d’une amélioration constante des conditions de vie, d’une orientation de l’histoire sinon vers un but, sinon vers une fin, du moins vers un meilleur qui se réalise toujours, d’un bonheur toujours plus grand —, mais l’idée de l’histoire comme succession d’événements liés entre eux me paraissait difficilement contestable. Il devait y avoir quelque chose d’autre, quelque chose de plus dans la mesure où si on prenait l’idée de Pasolini comme je le faisais, elle était ou bien triviale ou bien absurde. Avoir affaire à l’absurde ou au trivial, cela ne me plaisait pas. Il devait y avoir autre chose, quelque chose de plus.
Et puis, à force d’y penser et de me demander ce qu’elle pouvait bien vouloir dire, cette idée, je me suis souvenu de la fin du poème de Pasolini, Les cendres de Gramsci. Dans ce poème, quelqu’un — c’est Pier Paolo Pasolini, mais ce pourrait en fait être n’importe qui, et ceci est très important —, dans ce poème, quelqu’un se promène dans le cimetière dit des Anglais, qui se trouve dans le quartier du Testaccio à Rome, au début du printemps. Mais le temps n’est pas printanier. Le temps est mauvais. On a trop tendance à se moquer du temps qu’il fait, comme si ce n’était qu’un détail vulgaire, tout juste bon pour le petit peuple. On ne devrait pas : dans Les cendres de Gramsci, c’est ce phénomène climatique anecdotique qui donne lieu à une expérience, l’expérience qui fait le poème, qui lui donne son impulsion et sa signification. Parce que tout est là dans cet « automnal mai » dont la perception ouvre le poème et lui donne le la. Ce mois de mai de 1954 n’est pas tel qu’il devrait être, et parce qu’il ne l’est pas, il rappelle à la mémoire un autre mois de mai, qui n’est plus, le « mai italien », celui peut-être où parut pour la première fois le journal L’ordine nuovo, le premier mai 1919, dans lequel Antonio Gramsci pouvait encore déclarer, notamment, que le monde était en train de se sauver lui-même.
Le temps qu’il fait, le cimetière, l’atmosphère élégiaque, la perte d’un sens, d’un espoir, d’une croyance qui était encore possible jadis, en mai, voilà tout ce qui compose le poème. Jusqu’à sa fin, quand Pasolini déclare :

La vie est bruissement, et ces gens qui
s’y perdent, la perdent sans nul regret,
puisqu’elle emplit leur cœur : on les voit qui

jouissent, en leur misère, du soir : et, puissant,
chez ces faibles, pour eux, le mythe
se recrée… Mais moi, avec le cœur conscient

de celui qui ne peut vivre que dans l’histoire
pourrai-je désormais œuvrer de passion pure
puisque je sais que notre histoire est finie ?

Comment ne pas penser, dès lors, que ce que Pasolini a voulu sauver en filmant Salò, c’est cette passion pure qui seule peut nous faire agir ? Comment ne pas penser qu’il vaut mieux sacrifier l’histoire plutôt que de sacrifier sa passion ? Il vaut mieux en somme se sauver soi-même plutôt que de sauver l’histoire, qui ne nous a jamais rien valu de bon.

4. Les moustiques et les touristes
À Sirmione, on nous avait conseillé de fermer les fenêtres avant la tombée de la nuit en raison du nombre important de moustiques qui, à partir de ce moment-là, envahissent les abords du lac, en été. Moi, évidemment, j’avais essayé de voir si c’était vrai, et en sortant sur le petit balcon de notre chambre dans la pension, je m’étais retrouvé entouré d’une nuée de bestioles. Avant de rentrer dans la chambre, j’étais resté là quelques instants, à observer ces choses vertes et vrombissantes qui tournaient autour du moindre faisceau lumineux. À Sirmione, en revanche, personne ne nous avait donné le moindre conseil pour éviter les nuées de touristes autrichiens qui se déversaient sur le lac, l’été. Ils arrivaient eux aussi à la tombée de la nuit, jeunes, riches, rouges et vrombissant, buvaient, injectaient quelque centaines d’euros dans l’économie locale, et puis ils repartaient à bord de leur bolide allemand. À Salò, j’avais vu leurs aînés, plus aussi vrombissant, certes, mais tout aussi rouges, arpenter les rues de la petite station balnéaire, comme si c’était une ville parmi tant d’autres, où l’on fait escale au cours d’une croisière sur le lac.
« Comme si c’était une ville comme une autre », je me souviens que, cette phrase, je me l’étais dite exactement en me promenant dans les rues de Salò, et quand j’y pense aujourd’hui, je me dis que, oui, évidemment, c’est une ville comme une autre. Un peu comme Vichy est toujours une marque d’eau minérale et les « carottes Vichy », un plat du répertoire de la gastronomie française. C’est comme ça : on ne déserte pas les lieux, au contraire, on les enfouit plutôt sous une masse infinie de discours jusqu’au moment où ils ne veulent plus rien dire du tout parce que c’est trop loin, désormais, parce que le temps a passé, qu’il ne s’agit plus, si j’ose dire, que de métaphores mortes. De toute façon, la vie a déjà repris son cours, et ses droits, tout a recommencé, et à un certain moment, en effet, il semble même que tout se passe comme si rien ne s’était jamais passé.
L’idée qu’un jour, le passé cesse d’avoir eu lieu, qu’un jour, le passé disparaît et devient simplement une suite de signes muets, des signes qui exigent d’immenses efforts pour leur faire parler une langue que plus personne ne comprend, cette idée, j’en conviens, cette idée peut paraître choquante. Il suffit pourtant de se promener dans telle ou telle ville pour s’apercevoir qu’il en est ainsi, définitivement ainsi. Le monde entier deviendra une attraction touristique, et nous n’y pouvons rien. Car, ou bien le passé s’efface et disparaît ; ou bien on le transforme en musée. Dans tous les cas, le passé est destiné à mourir, et il n’en restera rien que des traces qui ont perdu tout leur sens, et qui nous sont à jamais étrangères.

5. Une éclaircie
Quoi qu’il en soit de l’histoire, quelle que soit l’histoire, qu’elle existe ou qu’elle n’existe pas — après tout, c’est peut-être indifférent —, il y a les souvenirs, et puis il y a les expériences. Certaines villes restent comme le lieu d’un souvenir : on se souvient que quelque chose y a eu lieu, et de temps en temps on se souvient d’elles, même, mais entre chacun de ces temps, rien n’existe que l’oubli. Dans d’autres villes, au contraire, on fait une expérience. C’est le résultat de la conjonction d’un moment et d’un endroit propices. Or, on ne se souvient pas d’une expérience, on la vit, c’est-à-dire qu’elle dure, que le temps et l’endroit où elle a eu lieu se dilatent et irriguent en quelque sorte la vie. C’est à la fois bien plus petit et bien plus grand que l’histoire.
Bien plus petit parce qu’une expérience ne concerne jamais qu’une personne singulière, non que l’expérience en question soit privée, mais elle émerge de l’individu qui l’a faite, qui la fait ; elle dépend de lui et il dépend de lui qu’elle puisse, éventuellement, concerner d’autres personnes que lui.
Bien plus grand que l’histoire parce qu’une expérience, c’est la vie qui change, non sous l’effet de quelque révélation obscure et ineffable, mais plutôt par un changement de perspective. L’histoire change la vie des hommes, mais la vie qui change, c’est autre chose. C’est une éclaircie. Une éclaircie ne se provoque pas, personne n’en est la cause. Elle a lieu. Il faut être disponible, au bon moment et au bon endroit.
On me rétorquera, et toc, dans le poème de Pasolini, malheureusement, les éclaircies sont aveugles. Et c’est vrai. Mais peut-être me tirerais-je de ce mauvais pas par une pirouette : elles sont aveugles comme le destin. Ou encore : on ne les déchiffre pas, il faut les vivre. On ne peut que les vivre. Je crois que, dans le poème de Pasolini, l’action de passion pure dont il est question, c’est la vie même. Comment vivre avec la conscience que l’histoire dont je suis l’héritier est finie ? La réponse ne peut être que tautologique : je suis toujours l’héritier d’une histoire finie. Il faut trouver la force de vivre cette fin, tous les jours, cette fin, c’est-à-dire d’inventer quelque chose qui n’a jamais eu lieu, à aucun moment, de faire une expérience de plus. Ce n’est pas une morale pour les peuples, c’est une morale pour les individus. Et loin de nous désespérer, cette idée que l’histoire est finie, que l’histoire est toujours finie, cette idée devrait nous réjouir. Nous venons toujours après, nous vivons toujours après coup. Mais si tout est fini, si tout est déjà fini, tout est possible, aussi.

deux mars deux mille vingt-trois

Une journée qui n’aura compté pour rien ou presque, c’est-à-dire pour Paris. Identique à elle-même, la ville manque d’âme ; il faut dire que le départ était un peu court pour d’authentiques retrouvailles au retour. Le matin, encore à Rome, à l’angle de la Via dei Giubbonari et du Vicolo delle Grotte, le patron du bar où nous prenons un ultime petit-déjeuner s’extasie devant Daphné qui passe tout le temps que nous sommes là à lire son livre. Comment ne pas s’extasier, en effet, face à telle enfant ? Auparavant, j’étais allé faire un dernier pèlerinage Piazza Farnese, me demandant : à quelle condition est-il possible qu’un lieu soit parfait ? Est-ce  que décrire la place, comme l’aurait fait Perec, permettrait de répondre à la question ? Je ne le crois pas, il manquerait l’essentiel : il manquerait l’air entre les choses. Là, cet air eut un parfum singulier, cette année, sans que je sache très bien pourquoi, sans même que j’ai vraiment envie de savoir pourquoi. Il y eut un lieu parfait, là, à ce moment-là ; n’est-ce pas suffisant ? Dans l’avion, pour alléger mon bilan carbone, je m’endors sur Montaigne dont la profondeur m’apparaît enfin, depuis quelques temps, après des années d’incompréhension quasi totale : c’est une profondeur simple, honnête, la plus difficile à atteindre, celle qui nous est la plus étrangère, peut-être. Je lis : « L’ame qui n’a point de but estably, elle se perd : car, comme on dict, c’est n’estre en aucun lieu, que d’estre par tout. Quisquis ubique habitat, Maxime, nusquam habitat. » (Essais, I, VIII). Étrange proximité de cette langue, qui fait le pont entre deux langues, n’est-ce pas Maxime ? Comme chez Rabelais, non ? Et, c’est cette pensée polyglotte qu’on retrouvera encore, bien plus tard, chez Stendhal, qui doit alimenter toute écriture, pensée polyglotte qui n’a rien à voir avec le barbarisme, en est tout le contraire, émane d’un amour du langage, d’un amour des langues. Comme quand on revient chez soi et que l’on s’attend encore à entendre la langue de l’étranger : les oreilles sont neuves, parce qu’elles sont plus riches des sonorités et des sens qui les ont alimentées. On entend mieux, on parle mieux, on pense mieux à plusieurs langues.