vingt et un mars deux mille vingt-trois

Est-il étonnant qu’au moment où je me décide enfin à écrire ce journal un rayon de soleil illumine l’endroit où je suis assis pour écrire ? C’est le printemps, mais ce n’est sans doute pas la vraie raison. Hier au soir, après que l’étrange cortège a passé sous mes fenêtres, j’ai pris quelques photographies de ce que l’on aurait pu voir depuis l’endroit où l’on se serait trouvé si l’on avait été à ma fenêtre à mes côtés. J’ai d’abord pensé : « nihilisme », et c’est vrai que c’en était une forme, mais il y avait autre chose que le terme ne parvenait pas à subsumer. Ensuite, j’ai allumé la télévision pour voir différemment ce qu’il se passait et, voyant ces manifestants qui allaient sans but dans la ville, je ne veux pas m’en cacher, j’ai eu envie de marcher à leurs côtés. Est-ce la raison pour laquelle j’ai écrit à R., ce matin, pour lui parler des phénomènes que j’avais observés ? Peut-être. Ensuite, après avoir lu sa réponse, j’ai écrit un texte sur les questions que soulevaient pour moi cette façon de manifester et qui était aussi une façon pour moi de récapituler tout un ensemble d’idées que j’ai pu avoir (qu’elles soient de moi ou des autres) sur la marche, la rue, la ville, Paris. Et, y pensant à présent, je comprends que ce texte s’intègre dans ce projet Paris que j’ai commencé à élaborer cette année. Tout est cohérent, au fond, le seul problème, ce n’est pas cette cohérence de fond, c’est que, bien souvent, on ne s’en aperçoit pas et, ne s’en apercevant pas, on ne lui laisse pas sa chance, on ne la laisse pas exister, on ne la laisse se développer, faire son œuvre dans le souterrain de l’inconscience où elle continue de vivre sa vie à l’abri de la pensée qui serait susceptible de l’objectiver, de lui donner une matière, une forme, un sens explicite. Est-ce la raison pour laquelle je suis resté là, à ma fenêtre, un certain après le passage du cortège fantôme, hier au soir, alors que, franchement, ça puait dehors et que l’odeur des ordures en train de brûler pénétrait dans la maison ? La seule chose que je sais, c’est que je ne savais pas pourquoi je restais là, mais quelque chose — une sorte de force — m’y poussait, et à regarder comme fasciné cet étrange champ de je ne sais pas quoi, à moins que ce ne fût la préfiguration du désert à venir. C’était le néant — disons que, si l’on pouvait donner une matière et une forme au néant, c’est celles-là qu’il prendrait — et, pourtant, je ne pouvais pas regarder ailleurs, faire autre chose, penser à autre chose. Ce n’était pas beau, c’était captivant. À la télévision aussi, les images de ces cortèges fantômes et les discours qui ne comprenaient rien du tout avaient quelque chose d’incroyable. Quelque chose se passait et personne ne savait dire quoi alors que c’était là, évident, il suffisait de regarder. C’est ce que j’ai essayé de dire dans le texte, avec nombre d’idées qui ne sont pas de moi, mais on ne pense pas tout seul, on n’est jamais le premier à penser, c’est cela penser par soi-même, savoir d’où viennent nos idées et parvenir à les mobiliser afin de se comprendre, soi et le monde. Et puis, Paris. Paris où, comme le disait André Breton, l’histoire se passe.

vingt mars deux mille vingt-trois

Cependant que, comme ils disent, on s’apprête à mettre la France à feu et à sang, de bon matin, je me lève, me mets au travail et puis vais courir, comme si de rien n’était. Est-ce que rien n’est ? Dans un univers parallèle, en partie du moins, oui, ce n’est pas faux de le dire, aussi le dis-je, c’est là que je me trouve tout cela faisant, dans un monde meilleur, en tout cas, cela pour moi ne fait nul doute. Non qu’on exagère — après tout pourquoi le ferait-on ? — ce qu’il se passe ici ou là, mais cela ne dépend pas de moi, je n’ai aucun pouvoir dessus ni dessous, peut-être que la République vit des heures troubles, peut-être que pas, on saura plus tard, dans quelques centaines d’années, mais alors tout ceci que nous avons sous les yeux, tout aura disparu. Que restera-t-il de nous ? Quand on se pose la question, pourvu qu’on l’aborde avec quelque sincérité et sans préjugé ni complaisance, le regard change de perspective, les choses de formes, elles se profilent, rapetissent pour certaines, s’augmentent pour d’autres, rien ne ressemble plus à ce qu’on en voit quand on a le nez collé juste dessus. N’est-ce pas le grand vice, avoir les nez collé juste dessus les choses, de vivre dans une sorte de jour le jour infini, sans cesse recommençant, présent perpétuel comme une peine de prison à perpétuité ? Les choses changent, évidemment que le temps passe, c’est la nature même des choses temporelles, mais par quelle espèce de sortilège incompréhensible serions-nous contraints de nous y soumettre ? Il faut sortir prendre l’air, et pas seulement dehors, mais en l’esprit aussi, aérer les connexions, se faire voir ailleurs. Courant je m’en rends bien compte, je suis complètement hors de forme : l’hiver aura été gras, trop gras, il aurait peut-être fallu amincir tout ce que je pèse, mais je n’en ai pas eu la force, je me suis laissé aller, glisser le long d’une pente un peu trop inclinée à la lourdeur naturelle. Ce n’est pas grave, non, je me tiens debout, mets un pied devant l’autre, ce n’est pas que ce soit grave, non, c’est que mon nombril, qui proémine là où il se dresse en haut de son petit monticule ventripotent, je le vois un peu trop à mon goût. Or, il faudrait qu’il se fasse plus discret, plus modeste, qu’il se méfie, on n’a rien à lui envier, d’autant que, une fois que né, de nombril, on s’en pourrait dispenser.

dix-neuf mars deux mille vingt-trois

Certains soirs, quand je suis envahi d’angoisses trop étouffantes, je regarde les moulures au plafond, elle sont une respiration. Dehors, ces soirs-là où d’ivres mortes gens errent sans raison quand ce ne sont les ordures qui s’accumulent dont personne ne veut plus, dehors, il n’y a rien à voir. Je pourrais désirer le ciel bleu mais, depuis des heures déjà, il fait nuit. À défaut de fermer les oreilles — qui, nous le savons bien, n’ont pas de paupières —, je garde les yeux ouverts, et les lève vers ce ciel artifice, stuc blanc de substitution pour un monde qui n’est plus, n’a jamais été. Pourrait-il être ? Oh oui, qui sait ? Tout est possible, non ? Tout, oui, mais le bien ? Quel bien ? Je lève les yeux vers cette voie lactée de pacotille, prends une grande respiration, puis deux, puis trois, et me demande : « Mais pourquoi les choses seraient-elles autrement ? Existe-t-il la moindre raison contraignante pour qu’elles le soient ? » Non. C’est un samedi soir comme il y en a tant, et dont je n’aperçois qu’une microscopique fraction. Quel droit ai-je sur lui ? Aucun, certes. Mais lui, sur moi ? Nul de plus. Pourquoi faut-il alors que nous demeurions les impuissantes victimes des choses telles qu’elles sont, privées de tout, même du plus élémentaire espoir de justice ? Quelle justice peut-il y avoir pour moi qui n’exprime pas la moindre revendication, ne réclame aucun droit supplémentaire, n’exige aucune réparation, ne demande aucune compensation, ne veut rien, au fond, rien que l’impossible ? Impossible justice ou justice de l’impossible ? Qui fait la différence ? Moi, je la vois claire et distincte, mais que change-t-elle, cette vision ? Je retire mes idées avant de les avoir exposées, — de peur de quoi, de peur d’exister, de peur que quelque chose soit ? Pour mettre les choses au net, j’essuie les verres de mes lunettes avec le noir de mon teeshirt, et lève encore les yeux au ciel factice de mon plafond : l’espace laissé blanc entre les quatre coins du mur du dessus est une impensable fresque, vierge comme l’impensé du lendemain. « Ne ferme pas les yeux », me dis-je comme si je m’intimais une sorte d’ordre que je serais incapable de suivre, comme je dirais : « Applique la règle », peut-être. Je voudrais m’arracher les cheveux, mais cela, si étrange que puisse sembler, cela, ne reviendrait-il pas à m’aveugler ? Si je n’étais une sorte de puriste exalté, que me resterait-il à désirer encore sinon, violente et assurée, la mort ? Avec la pointe acérée de mon stylo bille, je me transpercerais la carotide et je frapperais, je frapperais sans relâche jusqu’à ce que tout le sang de mon corps se trouve vidé. Répandu de par le monde.

dix-huit mars deux mille vingt-trois

Qu’une succession d’indignations, si bienveillantes soient-elles, ne constituent pas une pensée digne de ce nom, cela devrait s’imposer comme une vérité évidente à quiconque fait un usage professionnel de ses facultés intellectuelles. Qu’il n’en soit pas ainsi, mais que, au contraire, quiconque jouit d’une certaine notoriété, si petite soit-elle, en profite pour inonder les réseaux de communication de dénonciations et autres complaintes politiques qui s’infligent à un public docile comme autant d’humiliations, ne mérite sans doute pas un examen critique poussé (c’est malheureusement trop banal pour qu’on y prête attention — à tort, sans doute —), mais doit cependant nous conduire à nous demander à quelles conditions il peut encore être possible, aujourd’hui, de penser par soi-même. Il me semble qu’il y en a au moins trois. Premièrement, connaître les sources de ses idées avec précision : penser par soi-même, cela ne signifie tout inventer ni tout réinventer, nous ne sommes pas les premiers dans l’histoire de l’humanité à avoir des idées, la majorité de celles que nous avons ne sont pas les nôtres, il importe de le savoir et de savoir précisément d’où elles viennent et de qui elles sont. Deuxièmement, rejeter tout argument d’autorité : tout doit pouvoir faire l’objet d’un examen critique, la popularité, le charisme, la notoriété ne sont pas des arguments en faveur d’une idée, ce sont des dimensions purement et simplement négligeables, insignifiantes. Troisièmement, reconnaître que la conversation est virtuellement infinie : de fait, si elle ne l’est pas, ce n’est pas en raison de sa nature même, mais de celle de qui conversent, une conversation infinie est une conversation que rien sinon le cours même de la conversation (parce qu’elle s’épuise d’elle-même, parce qu’on n’a plus rien à se dire, parce qu’on tombe d’accord, parce qu’on a résolu le conflit qui en était à l’origine, etc.) ne doit venir arrêter, et certainement pas l’autorité. L’autorité ne devrait pas réduire au silence les interlocuteurs mais leur donner la parole. S’il n’en est pas ainsi, si qui jouit d’une certaine autorité ne s’en sert que pour faire valoir son propre point de vue et jamais pour permettre à l’autre de faire entendre le sien, c’est que l’on veut moins converser, parler, se parler, que faire taire, triompher, avoir le dernier mot. La politique, ainsi, n’est pas l’organisation du désaccord, la recherche d’un accord supérieur ou minimal qui permette d’éviter le recours à la violence, mais une agonistique du discours qui préfigure celle des actes : elle ne cherche pas à éviter la violence, elle la mobilise comme un argument parmi d’autres. L’autorité du discours cherche alors à s’imposer comme l’autorité des actes avec laquelle elle fusionne dans l’imminence de la violence. La violence réduit au silence quiconque désire parler parce que la parole de qui pense par soi-même a toujours quelque chose d’inacceptable pour l’autorité. L’autorité voudrait s’imposer sans discussion possible et montre par là-même qu’elle est dépourvue d’autorité, qu’elle n’est que réduction brutale au silence, résolution par la violence. En ce sens, le monologue de l’intellectuel bavard qui prend position sur divers sujets d’actualité (le prix Nobel de littérature, la sécheresse, le racisme, le végétarisme, le recours à l’article 49.3 de la Constitution de la République française, la dette, le capitalisme, la géopolitique, la guerre, etc.) n’est pas un rempart au recours à la violence, il n’en est que le prélude faussement bienveillant et pacifique en cela qu’il se fonde sur l’idée non exprimée que quiconque boit à sa source est dispensé de penser. Entre l’intellectuel bavard et le parti unique, il n’y a pas de solution de continuité, c’est la même sensibilité intolérante qui s’exprime, la même fascination pour l’univocité, l’intellectuel bavard et le parti unique ne se sentant jamais si nécessaires que quand ils parviennent à convaincre les personnes à qui ils s’adressent qu’il n’y a pas d’autre alternative, pas d’autre possibilité. Mais, en vérité, derrière ces figures aux dehors durs, se cachent des êtres fatigués, mous, qui fantasment sur cette fin de l’histoire qu’ils caressent de leurs vœux paresseux.

dix-sept mars deux mille vingt-trois

Je retrouve des notes, cinquante-trois remarques et quelque, que j’avais écrites pour les placer à la suite de musique difficile, la première version d’et partout c’est la guerre, dont elle forme aujourd’hui le commencement. Je les survole du regard sans trop savoir quoi en penser. Peut-être y a-t-il en elle une forme de profondeur mais je ne la perçois pas. Faut-il effacer tout ce qu’on ne comprend plus, déchirer, brûler, faire disparaître ? Mais qui me dit que, plus tard, si je devais relire ces pages, je ne verrais pas de nouveau leur profondeur ? Il faudrait presque être capable d’écrire tout ce qui nous passe par la tête pour ne rien laisser passer, précisément, consigner chaque état du système mouvant et changeant qu’est notre pensée. Je ne sais plus qui a écrit que c’était probablement ce que Leibniz avait fait, d’où ces nombreux traités dont chacun couche par écrit un état de sa pensée. Aucun n’est définitif, on pourrait imaginer qu’ils se complètent les uns les autres, mais est-ce bien certain ? Et puis, combien de temps dure un état de la pensée ? Une minute, une heure, un jour, un mois, un an, toute une vie, jamais ? Je ne parviens pas à orienter mes idées dans une direction que j’aurais déterminée afin de parvenir à concevoir quelque chose comme un livre : j’ai beaucoup d’idées, là n’est pas la question, est-ce que j’en ai trop ? c’est possible, et je ne sais pas quoi faire de tout cela, je ne suis même pas certain de parvenir à l’accompagner correctement, de parvenir à le suivre intellectuellement, sentimentalement, il y a des choses qui se passent en moi, mais il me semble qu’elles ne font que passer, je ne parviens pas à l’état de concentration nécessaire pour en faire quelque chose, — pour faire quelque chose. Peut-être ne suis-je plus bon à rien. À plusieurs reprises, j’ai déjà envisagé cette possibilité. Généralement, quand cela se produit, je commence à détester ce journal, que je tiens pour responsable de mon incapacité à écrire un livre. Absurde, sans doute. Peut-être ne suis-je plus bon qu’à faire du gras. Ce gras même dont je ne parviens pas à me débarrasser, que je ne fais qu’accumuler encore et encore, par faiblesse, paresse. Mais je ne voulais pas écrire pour m’accabler. Pour me dispenser d’écrire aujourd’hui, j’ai pensé me contenter de copier les cinquante-trois remarques et quelque que j’avais consacrées à l’écriture pour les placer à la suite de musique difficile, mais j’y ai renoncé parce que je trouvais que cela aurait  eu quelque chose de malhonnête, que je n’aurais pas été juste avec moi-même, que je me serais trompé moi-même, que je me serais abandonné ce faisant à ma passion pour le rien. Quelque chose vaut-il mieux ? Est-ce seulement une question ? Bien sûr que non.

seize mars deux mille vingt-trois

Que chaque époque se voie comme un terminus, n’est-ce pas une illusion constitutive de la ligne ? On veut toujours aller quelque part et alors, pourquoi le plus près ne serait-il pas le mieux ? Mais n’aller nulle part ou, du moins, ne pas exactement le savoir, entretenir une forme de flou, non mieux : d’indétermination, quant à la destination, non par ignorance, ce n’est pas cela, mais passion du possible, de tout ce qu’il reste à accomplir et dont nous n’avons pas encore eu l’idée —personne —, n’est-ce pas l’expression même du désir ? Quand on lit les Journaux de Musil — j’y ai repensé la semaine dernière lors de l’entretien que Reiner Stach m’a accordé —, on est fasciné par le fait que tout l’Homme sans qualités semble déjà là dès les premières pages qu’il consacre à « Monsieur le vivisecteur », comme s’il n’avait jamais fait qu’approfondir la même idée, intuitive presque, avancer dans la même direction. C’est fascinant, certes, mais n’est-ce pas aussi désespérant ? Écrire comme si tout était écrit d’avance alors que, de fait, rien n’est écrit d’avance. Si c’était le cas, en effet, il n’y aurait jamais d’échec, jamais d’inachevé. Or, justement, l’échec, n’est-ce pas l’effet de cette cause qu’est la totalité, la surpuissance de la totalité, la peur de l’échec qui en découle ? Et le paradoxe que voici : alors que l’indétermination est au cœur de sa pensée, dans sa mise en œuvre, Musil n’a-t-il pas laissé trop de place à la détermination ? On m’objectera qu’il y a un monde entre ma rhapsodie quotidienne et l’espoir d’une totalité organique, d’accord, c’est peut-être vrai, mais qui a dit qu’il fallait parler de moi ? Mais il n’y a que toi qui parles, Jérôme. Ah oui, c’est vrai. Quel drôle de monde, n’est-ce pas ? [Il rit.] Nous sommes plusieurs qui cohabitons dans cet espace à la fois si restreint et si vaste ; c’est beau et terrible, ça, moi. On se plaint de la pluie et puis, quand il ne pleut plus, on déplore la sécheresse. Qu’est-ce que je raconte ? Je ne sais plus très bien. Quelquefois, je crois savoir, et puis, tout s’efface, il ne reste plus rien qu’un grand espace blanc et la tentation s’en tirer en disant : « This page intentionaly left blank. » Avec l’intention de quoi, d’en finir une bonne fois pour toutes ? Mais qui veut d’un point final ? Au fond, c’est toujours le même conflit. Entre l’envie d’en finir et ceci qu’il est impossible d’en finir, les choses ne se déroulant justement pas en suivant une ligne qui va d’ici à là (ici —> là), mais se développant, croissant, poussant, s’approfondissant dans tous les sens à la fois.

quinze mars deux mille vingt-trois

C’est fou comme le travail te coupe complètement de toi. Si passionnant soit-il, tu disparais totalement, tu es perdu de vue pour toi-même. Je passe la journée à retranscrire l’entretien avec Reiner Stach et à mettre en forme l’article que j’écris pour le Temps et, quand je crois être parvenu à une formulation qui me convienne un tant soit peu, je m’arrête et me demande : Et moi ? Et mon journal ? Quand vais-je trouver le temps d’écrire mon journal ? Je m’étais absenté de moi-même. J’essayais de faire un travail le plus honnête et le plus sérieux possible, tâchant de transcrire ce que j’ai ressenti à la lecture de la biographie, à la lecture de Kafka, tâchant de ne pas commettre d’erreurs, de respecter la parole de mon interlocuteur, et de ne pas dégoûter l’éventuel lecteur de lire l’ouvrage en question, et j’ai disparu pendant tout ce temps. Quand je sors du travail, je me redécouvre, je me sens et je me dis : Tiens, tu es là, toi ? Mais où étais-tu passé ? Mais alors, qui était ce moi qui travaillait, qui écoutait la voix, qui tapait les mots que disaient la voix, qui tâchait de les comprendre, qui tâchait d’en dire quelque chose de pas trop imbécile, de relativement sensé ? Qui était-ce ? C’était moi et pourtant, je n’étais pas là. Où étais-je ? Là, et pourtant, je n’y étais pas. Ce sentiment m’étonne, m’inquiète : on peut disparaître à tout moment, pas à la conscience des autres — on passe son temps à disparaître de la conscience des autres —, disparaître à sa conscience à soi. Mais pour où ? Nulle part. Quelle étrange vie que la mienne. La nôtre ? Je ne sais pas. Est-ce la même ? Dehors, tandis qu’hier le boulevard s’est vidé de ses ordures  et aujourd’hui de ses voitures pour laisser passer le cortège, des gens commencent  à affluer pour manifester. Cette vie-là est-elle aussi la même, la mienne ? Des heures de travail et des milliers de signes plus tard, je n’ai plus la moindre idée de rien. Tout ce que je sais, c’est que ce que je fais ici, ce journal, dont pourtant je déteste le nom de « journal », ce que je fais ici est important pour moi. Ici, je puis avoir le sentiment d’être moi. L’ai-je ailleurs ? Au studio, hier, avec G. et R., ne me dissolvais-je pas dans la musique ? Il n’y a qu’ici que je puis avoir le sentiment d’être moi. Et ce sentiment est tout entier écriture.

quatorze mars deux mille vingt-trois

Je cherche mon île, mais elle est ici, mon île. Dans ces pages qui, elles-mêmes, sont dans cette ville. Où me tenir seul, ailleurs, pour penser mes propres pensées, sans parasites, sans perturbation, me concentrer en moi-même le temps de faire en sorte que les choses soient claires ? Où lutter ailleurs contre le sentiment que tout est sali, saccagé, qu’il n’y a plus le moindre chemin qui n’ait déjà été emprunté, non pas une fois, non, mais des millions de fois ? C’est le syndrome du touriste, sur lequel viennent se calquer toutes les activités humaines : tout est réduit au rang de chose à faire, et l’on privilégie ce qui est déjà connu, ce qui a déjà été vu. C’est rassurant, mais c’est mortel. Mon île, ce ne serait pas pour y passer seul le restant de ma vie, non, mais pour avoir accès à mes propres pensées, sans passer par la médiatisation sociologique des autres, pour rêver qu’un jour je pourrais avoir un accès direct aux choses, aux choses mêmes. Mais sans la phénoménologie, rien que les choses telles qu’elles sont, qu’elles sont belles, parfois, les choses telles qu’elles sont. Le soir quand je tire les rideaux et le matin quand je regarde par la fenêtre, je constate l’accumulation sans relâche des ordures, la façon dont elles s’entassent et puis se répandent dans la ville, pas petits tas, par grandes traînées, la pluie, le vent portant tout cela au loin. Difficile de ne pas y voir une image de notre temps. Aujourd’hui d’autant plus qu’il pleut et que le vent souffle. De rares piétons se faufilent entre des collines d’immondices. Sous la couche des ordures qui nous empêchent de la voir, Paris est peut-être la plus belle ville du monde, mais cette phrase n’aura jamais été qu’un argument de vente pour attirer les touristes. Rien n’est vrai. Je pense : il faut faire attention à ne pas voir partout des images de notre temps. Et me fais remarquer : mais tout est une image du temps, moi-même, je suis une image du temps. Dans ce tout, rien n’est la totalité, mais chaque fragment du réel exprime une partie de l’ensemble. Et alors, qu’y a-t-il de vraiment si insoutenable dans ces ordures exposées : la crasse ou l’excès ? L’odeur qui se dégage de ces tas d’ordures, la vision qu’elle offre d’une société décadente, cela, c’est notre parfum, c’est notre figure. Si l’image dans le miroir te répugne, peut-être n’est-ce pas au miroir qu’il faut que tu accuses, mais que tu examines ce dont il offre une image inversée pour que tu puisses la voir comme si c’était celle d’un autre, pas la tienne, avec une certaine objectivité. Se regarder en face, ce n’est pas toujours la peine, quelquefois, il suffit de jeter un œil au trottoir d’en face. N’est-ce pas heureux ? Bien sûr que c’est heureux. 

treize mars deux mille vingt-trois

Marché longtemps ce matin, m’arrêtant de temps à autre pour prendre des notes dans mon carnet noir. Quelquefois, quand elle ouvre dans mon esprit des passages que je n’avais pas empruntés auparavant, la ville m’emplit d’un sentiment ample et vaste comme l’univers. D’autres fois, elle me fait peur, dure, froide, solitaire comme elle l’est, qui réduit les humains à des spectres errant à l’aveugle sur une terre étrangère. Le long des quais de la Seine, le moindre espace où trouver un abri est occupé par une tente ou deux ou dix. On vit là où je ne fais que passer. Ce tunnel à l’intérieur lequel je m’enfonce avec une crainte muette (je ne vois pas la lumière de l’autre bout) me semble une porte de l’enfer. Sous la lumière jaunâtre et pâle, je déchiffre des inscriptions insensées sur les murs, des appels à l’aide, des cris, des avis de recherche, des témoignages, des formes de vie, tout une civilisation souterraine, surchargée et illisible, où s’enferment tentes, tables, chaises, casseroles noircies, statuettes pour l’office d’un culte insignifiant, corps qui tentent de rester propres, tentative dernière pour ne pas cesser d’être humain. Du coin de l’œil, je l’observe qui tâche d’essuyer une tache invisible. Dans le noir de son corps, le noir du souterrain, le noir de ses vêtements, la blancheur de ses baskets brille d’allures fantastiques qui défient les limites du possible, les limites du sens, les limites de la conscience. Dans le souterrain, le dehors ne cesse pas d’agir, mais son effet est négatif, destructeur, ne restent de l’extérieur que les plus décadentes, le plus avilissantes des valeurs : on essaie de sauver des apparences quand l’intérieur est pourri, détruit, fini. On bâtit la destruction. La Seine, ce n’est pas le Styx, me feras-tu remarquer, et tu auras raison, tout a déjà été dit, non ? Déceptions en ligne, mais à quoi s’attendre d’autre ? Les gens sont comme ils sont. Population psychotrope.

douze mars deux mille vingt-trois

Faut-il se méfier de la cinématographie spontanée de la ville ? Le temps que je formule la question et que je me mette à filmer ce que je vois et ce que j’entends avec mon téléphone, il a changé de chanson et ne chante plus Hasta siempre, mais Quizás. Pas beaucoup de différence. Ce qui ne m’aura pas empêché, entre Nationale et Chevaleret, de capturer la scène, le métro faisant pour moi le mouvement de travelling qui confère à tout trajet aérien une esthétique automatique. Comment cette dernière pourrait-elle bien être un danger ? Eh bien, en ceci, justement, qu’elle masque la vraie ville, la vraie vie, l’esthétique n’ayant par pour fonction de dissimuler les choses et les êtres sous un voile de beauté, mais de mettre ces mêmes choses à nu, pour ainsi dire, de les montrer, de les faire voir telles qu’elles sont. Or, comment sont-elles, ces choses telles qu’elles sont, quand on a pris l’habitude de les voir non de nos propres yeux mais avec ceux de l’air du temps, ou de l’air d’un temps, cela, comment le saurait-on puisque ce ne sont pas les choses telles qu’elles sont que l’on voit, mais l’air du temps, l’air d’un temps ? L’erreur, c’est de voir l’esthétique quand l’esthétique doit faire voir. L’esthétique, pour dire les choses ainsi, un peu vite, peut-être, mais il faut parvenir à cette vitesse, puisque c’est aussi la vitesse du temps qui passe, cette esthétique, il faut qu’elle commence par être transparente, pas invisible, mais qu’elle laisse passer les choses à travers ; ce n’est pas un filtre, c’est plutôt un révélateur. Ensuite, seulement, on peut faire quelque chose. Il faut d’abord voir après, on verra. Quand l’esthétique se met en travers du chemin, quand c’est elle qu’on voit, et pas les choses vues, alors il est possible qu’on ait affaire à quelque chose de beaucoup plus idéologique qu’on ne l’imagine. Mais, faut-il revenir à l’innocence de l’œil ? Non, je ne le crois pas. Tu apprends à voir. À voir, à entendre, à sentir, etc. Mais il ne faut pas que tu sois la dupe de cette formation des sens. Elle doit toujours être consciente d’elle-même, sans quoi tu tombes dans le piège de l’art qui va de soi, que plus personne ne contrôle, ne maîtrise, ne comprend et, au fond, ne sent : il y a de l’art partout et plus rien ne veut plus rien dire du tout. C’est vrai que j’ai filmé tout cela. Une minute une, exactement, c’est le temps qu’a duré la scène. Il y a quelques années, je crois, j’aurais été fier de moi, et de toute l’esthétique spontanée que j’aurais laissée me tromper. Aujourd’hui, non. Suis-je devenu ennuyeux ?