Écrit onze nouvelles versions depuis lundi. (En manquent encore trente-huit pour remplir le plan.) Et ce matin, comme hier, je suis allé courir quarante-cinq minutes. Avec la même détermination tranquille, un peu plus vite que la veille, mais à peine. Ensuite, comme la veille, j’ai fait mes exercices de gainage et tout cela, écrire, bouger, jouer de la musique, lire, il m’a semblé que c’était la vie normale. Non, pas normale, tout cela, il m’a semblé que c’était la seule vie possible et que, puisqu’il en était ainsi et qu’elle était là, disposée à être vécue, cette vie, il me suffisait de la vivre. Dans Enfance berlinoise, Benjamin écrit qu’« être heureux, c’est pouvoir prendre sans effroi conscience de soi-même. » Aussi, ce matin, avant d’aller courir — je venais de copier les versions que j’y avais notée et feuilletais les pages du cahier au bison rouge —, lisant cette phrase que j’avais écrite là pour la retrouver un jour ou l’autre, j’ai été tenté de faire le test, le test de Benjamin, j’ai essayé de prendre conscience de moi-même pour voir si je ressentais ou non de l’effroi à cette conscience, pour voir si j’étais donc heureux ou non. La vérité, c’est que je ne suis pas parvenu à prendre conscience de moi-même parce que j’étais préoccupé par autre chose que moi-même en tant que moi qui peut prendre conscience de lui-même, j’étais préoccupé de ce que ce moi est capable de faire : écrire, jouer de la musique, courir, lire, toutes choses que je fais ces derniers jours avec un entrain indéniable et un grand plaisir. Si l’idée de Benjamin a quelque chose de séduisant — je ne suis pas certain que ce soit un test au sens où on l’entend aujourd’hui quand on soumet quelque chose à des tests, quelque chose, c’est-à-dire : l’existence toute entière, nous fanatiques de l’évaluation hyper complexés que nous sommes devenus —, elle a aussi une limite : qui prend conscience de soi prend conscience de soi comme soi qui prend conscience de soi et non pas comme soi qui agit, qui vit, qui invente, qui imagine, qui jouit, que sais-je encore ? En fait, l’idée de Benjamin est paradoxale, il me semble, parce que la conscience de soi involontaire (au contraire de celle que je viens d’évoquer à l’instant) est toujours accompagnée d’effroi : tout à coup, nous avons conscience que nous sommes et, par cela, c’est moins nous qui saisissons que nous qui sommes saisis (par nous-mêmes). Ainsi, ou bien l’idée de Benjamin est trop intentionnelle ou bien elle est impossible. Mais n’est-ce pas ce qu’a voulu dire, par ironie, Benjamin : lorsque nous prenons conscience de nous-mêmes, nous sommes toujours malheureux et, au fond, il n’y a de bonheur que dans ce qu’aucune conscience de soi n’accompagne, là où seule la conscience de l’altérité (l’altérité du ce qui est en train d’être fait) est présente ? Moi, je crois, c’est ce que je serais enclin à dire : le bonheur n’est pas dans l’appréhension du soi (faire le point pour savoir si l’on est heureux, quelle idée imbécile), mais dans l’appréhension de l’univers dont je fais partie au même titre que tout ce qui existe (pas moi en tant que moi, moi en tant que je qui pense, qui respire, qui sens, qui cours, qui jouis, qui lis, qui joue de la musique, qui écris, etc.). Au loin, derrière les vitres sales du ciel bleu pâle, un avion passe ; je suis sa rectiligne course jusqu’à ce qu’il disparaisse du champ. Alors, j’écris cette dernière phrase et mets un point final (pour aujourd’hui) à ce journal.
quatre avril deux mille vingt-trois
Un trop long hiver. Cela fait six mois que je n’avais pas couru aussi longtemps, me dit le registre des courses. Peut-on s’étonner dès lors que, du strict point de vue morphologique, je tienne plus de Silène que d’un satyre ? J’exagère. Qui s’imagine en effet le grand écrivain, disons Michel Houellebecq, la bite morose à l’air tourner dans un film porno ? On a les maîtres à penser qu’on mérite. À Wittgenstein qui se demandait jadis qui serait le grand satiriste de notre époque, on répondrait tranquillement que nous n’avons plus besoin de satire, l’époque s’en chargeant désormais elle-même à la perfection. Le sentiment qu’il n’y a plus rien à faire, la tentation de l’abandon, comme si nous avions été touchés collectivement par la disgrâce, cela peut nous tenter, oui, mais il ne faut pas y succomber, se laisser aller à un quiétisme désabusé. Tout est foutu, oui, c’est vrai, mais n’est-ce pas réjouissant ? Et si ce ne l’est pas, d’où vient ce sentiment de joie qui m’envahit ? Est-ce le printemps ? Mon article sur le Kafka de Reiner Stach pour le Temps accepté, si ce n’est ni la richesse ni la gloire qui m’attendent — j’allais dire : « Il est trop tard pour ça », mais c’est une idée imbécile, qu’est-ce que cela veut dire, « trop tard » ? c’est du néant —, il m’importe peu, moins en tout cas, que la joie que l’accomplissement me procure. On a envie de se dire : « Rien ne doit te faire renoncer », c’est un peu naïf, mais est-ce grave ? Mieux vaut la naïveté de qui n’a pas renoncer à croire en sa bonne volonté que tout le réalisme de la terre, les stations lunaires et les cryptomonnaies, le maintien de l’ordre et la légalité. Que tout ce monde soit à lui-même sa propre satire ne t’oblige pas à ricaner en chœur ni même à précipiter sa perte — si elle doit venir, ce sera en son temps, sinon tu auras fait ce qu’il fallait —, il n’y a rien d’autre à faire que continuer ton propre chemin : toujours, c’est lui qui te conduis.
trois avril deux mille vingt trois
Jeudi vingt-six décembre deux mille treize. Ou comment, suite à des échanges de messages avec R., je remets sur le métier ce livre que j’avais commencé à Gênes, je m’en souviens très exactement, dans une chambre d’hôtel. J’écris à Nelly pour lui demander la date et l’endroit précis. Les voici donc : le vingt-six décembre deux mille treize au Grand Hotel Savoia. Durant ce séjour, il avait plu à verse à Gênes, mais nous étions si heureux. Trempés et frigorifiés, nous heurtant à la ville fermée, c’était le lendemain de Noël, nous avions commandé des clubs sandwich au room service de l’hôtel. Et c’est là, dans le lit de cette chambre d’hôtel que j’ai écrit le début de ce livre que je n’ai jamais fini. M’apprêtant à les relire, ce matin, je m’attendais à trouver dans ces pages quelqu’un de très différent de celui que je suis désormais, mais en fait, non : je n’ai pas tellement changé. On trouve dans ce texte des thèmes que j’ai développés ensuite dans tous mes livres, y compris ceux que je n’ai pas publiés, mais c’est surtout la forme qui a quelque chose fascinant, se développant par remarques, aphorismes, courts blocs de texte, tout ce que j’avais appelé des « versions ». Alors, comme si rien ne me séparait du moi que j’étais dix ans plus tôt, j’écris quatre versions supplémentaires. Comme j’avais pris le soin d’écrire la dernière avant d’abandonner le texte, il ne m’en reste donc plus que quarante-cinq à écrire et le plan que j’avais projeté quand j’ai commencé à organiser le texte dans l’idée d’en faire un livre sera complété. Mais pourquoi ? Pourquoi ne laissé-je pas ce texte à l’état d’abandon dans lequel je l’ai laissé tomber il y a quelques années de cela quand je me suis décidé à écrire autre chose ? En le lisant, j’ai trouvé qu’il avait une folie, une spontanéité qui m’ont paru si belles, si fortes, et une inventivité aussi, une liberté qui font peut-être partie des raisons pour lesquelles j’ai abandonné ce texte : qui aurait bien pu vouloir publier un tel livre ? Aujourd’hui encore, la question se pose : qui pourra bien vouloir publier cela, qui ne ressemble strictement à rien ? On y trouve bien des influences — on n’a pas besoin de les chercher, pour la plupart, elles sont explicitées —, mais rien de comparable, même ce que j’ai fait par la suite n’y ressemble pas. Si je l’ai relu, c’est pour l’envoyer à R., mais à présent, j’hésite : s’il ne l’aime pas, s’il n’en veut pas, ne vais-je pas abandonner ce texte encore une fois ? Je ne sais pas. Peut-être dois-je donc continuer d’avancer seul, comme je l’ai toujours fait, ne penser à rien ni à personne d’autre que la nature de mon texte et son économie propre, ne rien prendre en considération que le développement organique — comme celui d’une plante qui n’est pas morte, bien au contraire — de mon écriture. Qu’y a-t-il d’autre à faire ? Aujourd’hui, je suis heureux d’avoir redécouvert ce texte. Puissé-je trouver la force de le mener à son terme.
deux avril deux mille vingt-trois
Après-midi en famille à Rambouillet. La traversée de l’Île de France en train de banlieue a tout d’une expérience de paysement comme quand, la ligne croisant Coignières, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, l’atmosphère semble changer, groupe de jeune en baskets, jogging, capuche tirée sur la tête, on dirait que ça zone à l’abribus. Je pense à ce livre de François Maspero, aujourd’hui disparu — la personne à qui je l’avais prêté a oublié de me rendre, bien entendu (il ne faut jamais prêter ses livres, les livres prêtés ne sont jamais rendus, c’est une loi universelle) —, Les passagers du Roissy-Express que, pour palier le manque que la conscience de son absence fait apparaître béant, je commande d’occasion sur internet. On peut voyager avec presque rien. Prendre le train, c’est toujours une manière d’aventure. Dans le parc du château de Rambouillet, château où trône encore l’imbécile menu du dîner que Valéry Giscard d’Estaing donna à un moment ou un autre de son mandat, j’ai oublié quand, fort heureusement, on peut visiter la laiterie de Marie-Antoinette et l’encore plus hideuse chaumière aux coquillages, sorte de monument à la laideur, au kitsch dans toute la splendeur de sa décadence, que le duc de Penthièvre fit bâtir pour sa belle-fille, vers 1780. Qu’il y ait une sorte de continuité entre tous ces fastes, ces démonstrations de richesse et de puissance, c’est presque trop évident pour qu’on le souligne, mais la comparaison a ses limites ; — le duc de Penthièvre devait en effet perdre la tête 13 ans après l’édification de ce ridicule monticule. D’où l’on pourrait conclure que notre époque manque de sévérité ou alors que qui la peuple aime à être humilié. Toute cette laideur du monde interrompue par de biens rares trous de vérité qui constitue les couronnes successives de Paris n’en est-elle pas le témoignage le plus saisissant, le plus vivant ? Une certaine vision de la mort de l’urbanité, blocs de béton construits à touche-touche avec la voie ferrée, dominante de gris, zone périphérique à l’infini : la ville ne s’étend pas sans coup férir, elle périt.
premier avril deux mille vingt-trois
Projectile Paris, ce pourrait n’être pas un nom, au sens où Paris serait un projectile (Paris = projectile), par exemple, mais une épithète, homérique, sans doute pas, non, il ne faut pas raconter n’importe quoi, mais orsonique peut-être (même si, sa mère, à Orsoni, comme on sait, il y a bien longtemps qu’elle n’est). Paris n’est pas un projectile, comme une balle l’est, mais projectile, comme balle l’est. Disons alors que, contrairement à l’idée que l’on se fait des villes — des points sur des cartes qui ne bougent pas, demeurent toujours au même endroit, c’est même à ça que sert la géographie, ou alors se déplacent en changeant de nom quand les gens s’en vont, c’est à ça que servent les guerres, non ? —, Paris aurait la propriété d’aller vers l’avant. Oui, mais où ? Les frontières de Paris sont sans cesse repoussées, Éric Hazan le dit bien, qui emprunte volontiers la métaphore de l’oignon à l’image duquel Paris aurait grandi et devrait grandir encore, incorporant les couronnes successives qui l’entourent, l’encerclent. Mais ce n’est pas ce que je veux dire. Qu’est-ce que je veux dire ? Peut-être ceci que, quelles que soient ses frontières extérieures, Paris est projectile de l’intérieur, l’intérieur de Paris, où que ce soit qu’il s’arrête au dehors, n’est pas une essence fixe, figée, mais caractérisée par la motilité. Paris canaille, Paris marlou, Paris bandit, Paris motile. Question de spontanéité quand tout bouge sans que l’on ne sache où aller. Toutes les villes ne le sont-elles ? Mon point de vue, c’est que non. Ce matin, j’ai ajouté des pages au dossier qui s’appelle encore projet Paris, mais pour combien de temps encore ? Et la veille, dans le dessein (accompli) d’envoyer Sainte Toulmonde la pauvre au susnommé Éric Hazan, j’ai utilisé une de ces vieilles cartes que nous nous étions faites, Nelly et moi, ce sont d’ailleurs nos deux noms qui y figurent (« Nelly & Jérôme Orsoni »), des cartes où écrire et sur lesquelles se trouvent notre adresse, toujours la même, des cartes que nous nous étions faites quelques années avant de partir de Paris, et le fait qu’il en reste encore, de ces cartes, que je ne les ai pas toutes données à Daphné pour qu’elle dessine dessus quand nous vivions encore à Marseille, c’est-à-dire aussi le fait que nous ayons conversé la même adresse, malgré le temps et la distance qui nous sépare de nous-mêmes, ces faits-là sont éloquents en soi. En tout cas, c’est ainsi que je les prends ; — pour des manières de révélations minuscules qui ne sont probablement pas étrangères au sens que l’on peut donner à la vie. Depuis ce matin, de l’autre côté du boulevard, au numéro 60, au piètrement nommé Terry’s Café, un véhicule de curage, forage, débouchage pompe la merde accumulée dans l’arrière-boutique dudit café sans que cela ne semble déranger le moins du monde les clients attablés, mais moi, oui. Preuve, s’il en fallait donner une, que Paris, malgré tout ce qu’on peut dire d’autre qu’elle est, que Paris est un mystère.
trente et un mars deux mille vingt-trois
Passé six heures et quelque le cul assis sur ma chaise, ne succombant à la tentation de mon corps que pour en faire craquer de temps à autre les articulations contrites, sans boire ni bouger ni manger, vocalisant à tue-tête parfois les mots que j’étais en train d’écrire pour me faire entendre toute l’étendue de ma folie, afin de finir dès aujourd’hui, fin de mois, le premier jet de ma traduction covidée. Le plus étonnant, n’est-ce pas qu’au sortir de ce long laps de temps, au contraire de Gregor Samsa de ses rêves agités, tout soit exactement comme avant, que le monde se soit passé de moi comme si de rien n’était, qu’au fond, que j’y sois ou non, au monde, cela ne faisait guère de différence. Pourtant, n’est-ce pas cela que tout être vivant suppose en son for intérieur, que son existence au monde fait une différence, sinon, si ce n’était pas vrai, quelle différence y aurait-il entre la vie et la mort ? Entre ce que l’on croit et ce qui est le cas, pourtant, la différence est immense, en proportion inverse, dès lors peut-être, de celle qui sépare la vie de la mort. Que mon corps à moi-même soit aussi indifférent que le monde à moi-même, faut-il que je m’en étonne ? Que suis-je sinon presque rien ? Le traducteur, d’ailleurs, doit disparaître, s’effacer, se faire aussi maigre, transparent que possible pour qu’une langue passe dans une autre. Mais ce n’est pas cela que je voulais dire. Cela, ce sont des banalités et qui les ignore ne devrait pas traduire. Mais alors qu’est-ce que tu voulais dire ? Serions-nous plus heureux si nous nous dépersonnalisions ? C’est autre chose, non, je veux dire : il y a des choses qu’il faut dépersonnaliser et d’autres qu’il faut personnaliser. Il faut dépersonnaliser l’État et personnaliser les personnes. Mais l’État n’est pas une personne. Raison pour laquelle, sans doute, on peut le détruire sans commette le moindre crime. Pour les personnes, en revanche, c’est le contraire, la moindre atteinte n’est-elle pas criminelle ? Pourquoi considère-t-on que l’espace public n’est pas à tout le monde ? C’est frappant, comme si c’était la propriété de l’État, mais l’État n’existe pas, moi j’existe, mais l’État, ce n’est rien, c’est une invention, un mode de fonctionnement, comme on pourrait en inventer d’autres. Pourquoi chasse-t-on les gens de la rue ? Pourquoi ne les laisse-t-on pas y vivre, s’y promener librement ? C’est une leçon, peut-être, à retenir des jours que nous venons de vivre : qui lance de la peinture sur un tableau (qui est probablement faux, qui serait assez fou, en effet, pour laisser un morceau de tissu qui coûte des centaines de millions de dollars, comme ça, à l’air libre, sans la moindre protection ?) ne fait rien que du buzz. Et le buzz rapporte, le buzz renforce, le buzz fait des parts de marché, des plages de publicité, de l’argent, le contraire de ce qu’on voulait. Rien n’est dérangé, tout le monde peut retourner se coucher. Alors que la reprise de la rue, on le voit dans les réactions qu’elle suscite, la reprise de la rue inquiète. Il faut arrêter de faire des actions symboliques, il faut reprendre la rue, il faut rendre la rue à sa nature publique, que l’État privatise en se faisant passer pour le détenteur légal de l’espace commun. Est-ce à tout cela que j’ai pensé cependant que, traduisant, j’étais absent du monde, absent de moi ? À quoi d’autre sinon ? D’où viendraient-elles ces idées qui, soudain, mordant dans mon roboratif sandwich au chèvre et avalant mon apaisant verre de vin de Rasteau, viennent, coulent, semblent sortir de ma bouche avec un naturel qu’à l’occasion, moi-même, je semble ignorer et que je ne consigne ici qu’à moitié, parce qu’elles ne semblent pas faites pour être écrites mais seulement pour être dites ? Tout à l’heure j’irai au studio et j’essaierai de faire passer tout cela dans ma musique d’analphabète, analphabète et fier de l’être, comme le projectile d’une arbalète.
trente mars deux mille vingt-trois
Compréhensible, incompréhensible. Ou plutôt : comprendre, ne pas comprendre. Comme ces premières pages folles de la préface de son Histoire de la Révolution française, où Michelet se montre sortant du Collège de France à la fin de ses cours et puis, passant par le Panthéon, se trouve sur le Champ de Mars et de là dans un désert d’Arabie. D’emblée, l’histoire qui va être racontée s’inscrit dans le champ d’un transport sans distance, d’un déplacement sans mouvement, d’une translation sans friction, le temps et l’espace ne sont pas séparés l’un de l’autre, mais s’inscrivent au contraire l’un dans l’autre. Et puis, cette langue toute en rupture, points de suspension, où l’histoire personnelle trouve logiquement sa place dans l’histoire universelle, Michelet racontant la mort de son père qui, ayant vécu la Révolution française, lui en racontait l’histoire en s’apprêtant à la raconter à son tour. Comprendre, ne pas comprendre : il faut accepter ce désert de l’inconnu, de l’incompréhension pour espérer comprendre quelque chose. D’où, par exemple, mes réticences à lire des traductions de textes réputés impossibles à lire (Rabelais, Finnegans Wake) parce que la compréhension doit passer par l’incompréhension ; mieux vaut ne rien comprendre du tout plutôt qu’un autre comprenne à notre place, nous dispensant ainsi de comprendre, d’avoir à faire l’effort de comprendre, d’avoir à traverser le désert de l’incompréhension, voire de l’incompréhensibilité. Après tout, comprenons-nous jamais ? Et puis, y a-t-il seulement quelque chose à comprendre ? L’horizon, ce n’est pas le passé — comprendre quelque chose qui a déjà eu lieu, déjà été écrit, déjà été fait —, l’horizon, c’est l’avenir — ce qu’il reste à détruire, ce qu’il reste à inventer. Le projet est un projectile. Je ne devrais pas dire projet Paris, mais projectile Paris, comme Michelet qui s’élance dans Paris déserte de l’été pour y trouver le désert de sable qu’est le seul monument de la Révolution : rien. Ne pas écrire l’histoire comme une science froide, mais comme un projectile brûlant. Cette page, d’ailleurs, cette page que je suis en train d’écrire, ne devrais-je pas l’ôter d’ici et la placer sans délai dans le projectile Paris où elle a toute sa place ? Mais ce n’est pas la bonne question : que tout se tienne, cela ne doit pas me faire peur, car tout se tient par soi-même depuis le commencement de l’écriture. Image de Daphné, cet hiver à Cotignac, le soir de Noël, son bonnet phrygien à la cocarde tricolore sur la tête, et le son de sa chanson préférée, dit-elle, la Marseillaise, dont j’ai placé les deux mots décisifs en tête du texte Sainte toulmonde la pauvre : « Marchons, marchons ! » Tout le monde, précisément, écrit Michelet : « Une chose qu’il faut dire à tous, qu’il est trop facile d’établir, c’est que l’époque humaine et bienveillante de notre Révolution a pour acteur le peuple même, le peuple entier, tout le monde. » Et plus loin, il ajoute : « L’acteur principal est le peuple. » Le manuscrit dit : « la masse. » Tout le monde, tu te regardes et tu te demandes : par quelle ruse se trouve-t-on un jour si éloigné de son origine ? Et tu ajoutes : Non comment y revenir, mais comment la réinventer ? Comment se réinventer ? L’histoire du projectile, il faut la raconter, l’histoire du projectile, il faut la faire.
vingt-neuf mars deux mille vingt-trois
Lire. Je sais qu’à force de, certains jours comme celui-ci, je pourrais me dispenser d’écrire, mais ce serait un tort. J’ai le sentiment qu’il me manque un grand dessein, mais est-ce vraiment le cas ? Ce journal en est une forme, le projet Paris, une autre, et l’idée que je me fais d’un possible livre pas encore écrit, inconnu et de tous les autres, aussi. Je lis. À cause du temps qu’il fait (ce n’est pas un bulletin météo), de l’incompréhension si grande dans laquelle me pousse l’usage de la démocratie, ou plutôt son mésusage, par nécessité de tirer les choses au clair, fussent-elles, ces choses, mes propres idées, ou celles qui ont cours dans le vaste monde. Comment en sommes-nous arrivés là ? C’est peut-être la même question que : Qu’est-ce que l’histoire ? Et faut-il s’étonner, lisant l’introduction que Michelet a placée en tête de son Histoire de la Révolution française, de lire ces trois noms comme une manière de sainte trinité : Voltaire, Molière, Rabelais ? Une note érudite de l’édition de la Pléiade mentionne cet extrait de l’introduction du Paris Guide, par les principaux écrivains et artistes de la France de Victor Hugo que voici : « Rabelais, Molière et Voltaire, cette trinité de la raison, qu’on nous passe le mot, Rabelais le Père, Molière le Fils, Voltaire l’Esprit, ce triple éclat de rire, gaulois au seizième, humain au dix-septième, cosmopolite au dix-huitième, c’est Paris. » Évidemment, le trait semble un peu raide, mais n’en possède-t-il pas pour autant une profonde vérité ? Et si je relis Rabelais, en même temps que j’ouvre Michelet, n’est-ce pas pour le meilleur du hasard ? Pourquoi me suis-je décidé à rouvrir Rabelais ? Pour comprendre quelle pouvait bien être la nature du souffle comique. Parce que je me posais la question grave et sérieuse : Comment rire aujourd’hui ? Pourquoi me décidé-je enfin à ouvrir grand Michelet ? Pour comprendre ce qu’est la nature du souffle historique. Parce que je me posais la question contemporaine : Qu’est-ce que la Révolution ? Qu’est-ce que la Révolution ? c’est la même question que celle-ci : Qu’est-ce que mon histoire ? ou encore : Comment se fait-il que je me trouve moi, aujourd’hui, ce mercredi vingt-neuf mars deux mille vingt-trois, ici, à Paris, à écrire, à lire et à écrire, à me demander ce qu’est le sens de l’histoire, ce qu’est le sens de l’époque qui celle à laquelle nous vivons nous, ici et maintenant, c’est-à-dire : Qu’est-ce que la Révolution française ? Sans elle, je ne serais pas ici, et rien de ce que nous vivons n’aurait lieu. N’est-ce pas d’une grande puissance, que de prendre conscience de cette coïncidence entre l’histoire du monde et la mienne ? Mais a-t-elle quoi que ce soit de fortuit, cette coïncidence ? Tombe-t-on ici ou là par le plus grand des hasards ou ce hasard, si grand qu’il semble, exprime-t-il quelque sens qu’il nous appartient de mettre au jour dans son maximum de clarté ? Qu’est-ce qu’écrire sinon mettre au jour la rencontre de tous les destins dans le maximum de sa clarté ? Et porter le destin à son maximum d’intensité.
vingt-huit mars deux mille vingt-trois
Une phrase intéressante au début de Paris sous tension d’Éric Hazan dont R. m’a parlé. « Ma conviction, écrit Hazan, est que Paris est encore ce qu’il a été pendant plus de deux siècles : le grand champ de bataille de la guerre civile en France entre aristocrates et sans-culottes — et peu importe les noms qu’on peut leur donner aujourd’hui. » Et cette gêne que je ressens immédiatement à la lecture : « peu importe les noms qu’on peut leur donner aujourd’hui. » Or, je crois qu’on ne peut pas faire l’économie du langage. D’une part, parce que ce qu’on ne peut pas dire clairement échappe toujours, demeure caché, incompréhensible. D’autre part, parce que le langage est capturé et les mots détournés de leur sens pour leur faire dire le contraire de ce qu’ils veulent dire. Ainsi, quand en 2016 M. Macron a publié son livre Révolution, il introduisit volontairement une confusion sémantique dont il entendait tirer profit. Et soit dit en passant, il a parfaitement réussi son opération de rebranding. Or, cela même — qu’il ait parfaitement réussi son entreprise de confusion sémantique et de conquête du pouvoir —, qu’est-ce que cela signifie sinon qu’on ne peut pas faire l’économie d’une analyse du langage et, partant, d’une reconquête du langage. Il ne faut pas laisser le langage être dévoyé parce que, avec ce dévoiement, c’est le dévoiement de la société dans son ensemble qui est rendu possible. Si « révolution » peut signifier tout et n’importe quoi, y compris le contraire de ce que signifiait la Révolution française, qu’est-ce à dire sinon que, au bout d’un peu plus de deux siècles, elle se solde finalement par un échec ? Ce que signifiait la révolution, c’est qu’il ne suffit pas d’avoir des lois, encore faut-il que ces lois soient justes. Des lois injustes sont peut-être des lois, mais cela n’est pas acceptable et doit conduire à renverser ceux qui en sont à l’origine. Au fond, ce sont eux qui sont injustes, les lois n’étant que l’expression de leur pouvoir. Cet état d’une société qui s’est donnée des lois justes s’appelle république. Et la conversation par laquelle on parvient à la république s’appelle désormais démocratie. Quand cette conversation n’est pas possible, la constitution de l’An I prévoyait d’avoir recours à d’autres moyens : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Il est probable que ce soit là le vrai sens politique du mot révolution. Et les mots, les phrases qu’on forme avec, et l’ensemble du langage qui les rend possible sont trop importants pour qu’on les laisse être manipulés à des fins indignes.
vingt-sept mars deux mille vingt-trois
Marcher, marcher. Pour redresser le corps, aérer les idées, se sentir exister. Même si je tourne en rond, la boucle est belle sur la carte gps, et je sais que j’avance. À présent, j’ai les pieds qui brûlent un peu. Mais c’est une sensation agréable, en réalité. Cependant que je marchais, il y avait des images qui apparaissaient derrière les yeux et puis des phrases aussi que je me disais en silence et, s’il me semble que j’ai tout oublié d’elles, ce n’est pas grave, ce n’est pas pour me souvenir de quelque chose que je suis allé marcher, c’est pour faire disparaître tout ce qui alourdit, appesantit, ralentit, cause défaut à la vivacité, à l’allant des choses, nuit à la légèreté de la langue, à la légèreté du corps, de toute l’organisation. Avant de sortir, j’ai procédé à une sorte d’auto-analyse éclair au terme de laquelle il m’est apparu que j’étais heureux. Je voudrais — comment dire ? intensifier ? intensifier certaines dimensions de l’existence ? allez d’accord, disons-le ainsi — je voudrais intensifier certaines dimensions de mon existence, creuser plus profond ici ou, au contraire, affiner, dégrossir, alléger là, mais la forme générale de mon existence, cette espèce d’équilibre d’ensemble de ce que je vis, je n’en voudrais rien changer. Et c’est important de se le dire, non pour les joies que procure l’autosatisfaction, je n’y crois guère à celles-là, mais pour sentir qu’on est libre de toute aigreur, qu’on s’est dépris de tout la rancœur qui retient, qui arrête, qui empêche, qui blesse comme une main qui t’attraperait par le col alors que tu serais en train de t’en aller et essaierait de te faire chuter en arrière en te projetant au sol, geste surprise que tu sens au niveau du cou, la pomme d’adam cisaillée par le vêtement devenu lame tranchante sous la violence du geste ennemi. Il faut partir loin, tout laisser derrière soi de la haine, de l’envie, ce maldésir, se concenter sur quelque chose, savoir que l’on peut glisser, déraper, percevoir que l’on glisse, dérape, voire tombe, et redresser la course, se remettre sur pieds, marcher, marcher, comme dit le chant. La vérité, c’est qu’il y a toujours quelque chose qui te contredit, qui cherche à te nuire, à te détruire, et cela, il faut le refuser, ne pas s’y plier, moins le contester, le réfuter, qu’affirmer autre chose, bien sûr que le pouvoir nie toute autre raison que la sienne et c’est la raison même pour laquelle il déraisonne et finit toujours par perdre la tête et s’agenouiller devant les vaincus. Il se peut que cela prenne mille ans, mais toujours arrive.
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