vingt-six mars deux mille vingt-trois

On peut se demander qu’est-ce que le bonheur ? et même à supposer qu’on trouve jamais la réponse si l’on n’est pas plus heureux après, faudra-t-il vraiment s’en étonner ? Qu’est-ce que le bonheur ? En une phrase, je ne sais pas, ne saurais en donner une définition, sans que cela échappe au langage, non, j’ai des images, souvent, des choses très claires qui passent derrière mes yeux et que je vois, parfois, c’est plus flou, ce n’est plus vraiment dès lors de l’ordre de la vision, de la sensation, plutôt du sentiment, un air, une atmosphère, une ambiance, quelque chose qui flotte, et dit la grande vérité. Changeant cent fois mille fois d’avis, la lumière reste la même, qui rend les choses plus claires, soutient l’effort de dissiper les malentendus, lequel ne doit pas s’épuiser, mais durer, oui, durer toujours. « La grande vérité », qu’est-ce à dire ? Le sais-je seulement ? Quelque chose qui se tient très près de soi et entraîne loin, si loin, infiniment loin. Tel le langage, que je parle, entends, comprends, est avec moi et pourtant jette ses méandres au-delà de l’intelligible. Toujours l’effort de comprendre plus, de sentir mieux, de mener une vie meilleure. « Tout comprendre, c’est tout pardonner », cela peut s’entendre aussi comme le don que tout le monde fait à l’autre, la sublime gratuité de l’acte, tout le reste n’étant que pantomime malhabile, malhonnête (le malhonnêtre). Que tout est gratuit, n’est-ce pas cela la grande vérité de l’existence ? La grâce.

vingt-cinq mars deux mille vingt-trois

La voisine, du genre à crier comme une actrice porno, baise la fenêtre ouverte (celle qui donne sur la cour intérieure laquelle fait caisse de résonance), — toute une philosophie de la vie. Pourquoi n’entend-on jamais les hommes crier quand ils jouissent ? Ou, du moins, sont-ce les phrases que je note dans mon carnet. Samedi, le matin. Traces de la vie telle qu’elle a lieu dans sa réalité non jugée. Moi, en tout cas, la vie, je ne la juge pas, je l’accueille, c’est si facile, elle est là, il suffit de ne rien faire, de ne rien attendre, de ne rien désirer, de ne rien vouloir, d’exister, c’est tout. Est-ce qu’écrire, c’est exister ? Bien sûr que oui, sinon quoi ? Entend-on les hommes crier quand ils jouissent ? Je ne sais pas. Pas aussi fort que les femmes, c’est certain. Était-ce elle, déjà, qui hurlait à en faire trembler les murs de la cour alors que nous habitions là, il y a cinq ans de cela ? Sans doute pas. C’était son clone. Ou celle dont elle est le clone. Ou alors est-ce mon oreille qui n’entend pas ? Est-ce que je crie quand je jouis, moi ? Mon Dieu, quelle question ! Faut-il donc que je baisse mon pantalon ? N’est-ce pas à cela que doit servir un carnet : noter la vie telle qu’elle est, histoire de ne pas l’oublier, faire l’histoire de cette absence d’oubli dont le carnet est la preuve ? Quand elle sera vieille, la voisine du dessus, qu’elle se retiendra de crier pour que ses enfants ne l’entendent pas, ou quand elle sera tout simplement trop vieille pour crier quand elle baise, tout simplement trop vieille pour baiser, moi, j’aurais toujours la trace de sa vie passée écrite dans mon carnet, elle, elle aura tout oublié, sans doute, qui quand comment, mais mon carnet, lui, non, rien. Comment s’appelle-t-elle, ma voisine du dessus ? Je ne sais rien ni ne veux le savoir. C’est la vie qui m’importe, qui nous traverse tous, indifféremment, impersonnellement, nous, qui nous pensons libres, et ne faisons que vivre. Un jour, le corps réclame enfant et l’esprit, cette fiction, s’imagine le vouloir. Comme la pierre, quand elle prend son envol en tête du cortège, s’imagine être au principe de son mouvement. Le bras qui la lance aussi, quand c’est quelque chose d’inouï, d’élastique, qui s’élance. Physique de la politique. Cavités emplies de sang. Font bam, bam, bam. Tel est le bruit de la vie. Aveugle vie. 

vingt-quatre mars deux mille vingt-trois

Je crois que j’ai oublié à peu près toutes les idées que j’ai eues aujourd’hui. Comment sais-je alors que j’en ai eu ? Des traces, semble-t-il, m’en restent. Mais je sais ce que j’ai fait. Cela semble s’être gravé dans ma mémoire à la manière d’un emploi du temps strict : lever, Nelly, Daphné, petit-déjeuner, traduction du livre sur le covid, course à pied, douche, courses, lessive, écoute des nuits magnétiques de François Bon sur François Rabelais, déjeuner, glandouille, lecture du texte sur la manifestation dont R. m’envoie le bat, jusqu’au moment où je me décide enfin à écrire ce journal pour me rendre compte enfin que, si je me souviens bien de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent durant cette journée, je ne me souviens pas le moins du monde des idées que j’ai eues. Les idées ont-elles moins de réalité que les actes ? C’est vrai, oui, c’est vrai que les idées, contrairement aux actes, on ne peut pas les toucher. Si je me prends une claque dans la gueule, je vais la sentir passer, mais l’idée de la claque dans la gueule semble inoffensive. Il n’en est certes rien — la claque dans la gueule précédée de l’idée de cette claque dans cette gueule sera peut-être bien plus violente que la claque spontanée dans la gueule, mais ce n’est pas exactement cela dont il s’agit. Alors de quoi ? Eh bien, ai-je envie de dire, non sans prudence toutefois, tant cette expression et tout ce qu’elle présuppose et implique me semblent suspects, il s’agit de la vie intérieure. Qui, d’un certain point de vue, n’existe pas et, d’un autre, est tout ce que nous vivons. N’y a-t-il pas de quoi nager dans un océan d’étrangeté ? Tout à l’heure, j’ai repris conscience de gens que je n’ai pas vus depuis bientôt deux ans, peut-être, peut-être plus, je ne sais plus exactement, et auxquels je n’avais plus pensé depuis des mois. Et ces gens m’ont semblé si lointains, si insignifiants que j’ai presque ressenti de la colère contre moi-même, colère d’être si peu fidèle à moi-même : comment peut-on prétendre aimer des gens dont, en réalité, on se passe si facilement ? Cela aussi, n’est-ce pas aussi une manière d’interroger la vie intérieure ? Comment se fait-il, par exemple, que R., que je n’ai jamais vu, avec qui je n’ai que des échanges textuels, me semble plus proche que S., que j’ai rencontré au lycée, quand j’avais 17 ans ? Le fait que j’ai changé en tant que personne n’est pas une réponse à la question. Parce que, en vérité, je ne crois ne pas avoir changé : je suis une autre personne, plus vieille, plus grosse, plus calme en apparence (le regard moins noir, plus doux, me dit Nelly, comme je l’ai déjà évoqué ici), mais je suis le même, non pas en tant qu’individu mais en tant que conscience du monde. Les événements qui se déroulent ces jours-ci en France, et la réaction qu’ils provoquent chez moi, le texte sur la manifestation en est la preuve, comme révélation consciente de ce qui se trame de façon quasi inconsciente, tant il est vrai que cela peut passer inaperçu, paraître remplacé par d’autres croyances, me font comprendre, saisir le grand continuum sous-jacent en vertu duquel je suis moi. Si un jour il s’est avéré que j’avais si peu de choses en commun avec S. que son souvenir même, ancien pourtant, finissait par s’estomper de lui-même, cela signifie peut-être que c’est lui qui a changé (voiture, salariat, pavillon périphérique, piscine, etc.) et non moi, ou alors que ni lui ni moi n’avons changé et que tout cela n’aura jamais été qu’un grand malentendu ? L’existence est-elle ce grand malentendu ?

vingt-trois mars deux mille vingt-trois

Que te disent-elles, les tonnes d’ordures entassées sur les trottoirs, que te disent-elles sinon le néant de tout discours ? « La sobriété heureuse », elle est là, sa réfutation, en quelque sorte, peut-être, mais son essence même plutôt, dans les déchets que nous rejetons chaque jour, et chaque jour un peu plus, sans que rien ne semble en mesure d’enrayer cette accumulation du rejet, du rebut, du rien en devenir, ou de ce à quoi on le voudrait réduire. Mais il reste, le rien, ce résidu, il est là, il demeure, il réside : quand nous, vivants aujourd’hui, nous ne serons plus depuis des siècles, les déchets de notre civilisation nous survivront ; — pas le bâti, non, le dépit de notre débit. Ce qui nous dérange, en réalité, ce n’est pas le rejet excessif, interminable qui se loge au cœur de notre civilisation, l’accumulation par le fond de ses excès, de nos excès à nous tous, toujours plus, non, c’est qu’on le voie, qu’il ne puisse plus passer inaperçu. Tel est le fondement idéaliste de notre excèse nature, les choses, tant que nous ne les percevons pas, les choses n’existent pas. Pour mettre au jour cette vieille et devenue inconsciente métaphysique, instinct de survie détraqué, il faut donc que quelque chose chose se passe, c’est-à-dire : que quelque chose dysfonctionne, puisque le fonctionnement cache, dissimule, voile, sorte du lit tranquille du cours habituel des choses, pour que parvienne de nouveau à notre conscience la réalité des choses telles qu’elles sont. Et c’est maintenant, maintenant que, plutôt que de réagir, il faut penser, penser encore plus. Il n’y a pas de destin ni autre ni ailleurs qu’ici, dans la difficulté à se frayer un chemin entre les monceaux de déchets non ramassées qui s’accumulent, temples de l’infortune de notre ethos consommateur. De l’autre côté du boulevard, au milieu des détritus qui jonchent le trottoir, entre la boutique Alain Afflelou et le Terry’s Café, la France, l’éternelle, deux clochards se hurlent dessus sans qu’ils semblent réellement avoir quelque intention de se battre, combat d’animaux normal, banal, la vraie vie, quoi.

vingt-deux mars deux mille vingt-trois

Pas de rayon de soleil aujourd’hui, — mais de cela faut-il aussi s’en étonner ? Hier au soir, alors que je peinais à trouver le sommeil, j’ai eu l’impression de tomber dans les abîmes infinis du sens : on ne savait pas si le président de la République avait dit « les meutes » ou bien « l’émeute ». À 21:42, nous racontait le journal, il avait dit : « L’émeute ne l’emporte pas sur les représentants du peuple. » À 22:16, « Les meutes ne l’emportent pas sur les représentants du peuple. » Et, enfin, à 23:50, « L’émeute ne l’emporte pas sur les représentants du peuple. » Un peu comme si se jouait, avec les aléas de l’homophonie et la profondeur inaudible de la grammaire, les verbes du premier groupe ne faisant pas entendre la différence entre la troisième personne du singulier et la troisième personne du pluriel, quelque chose du destin de la France. Ô sublime langue ! Au-delà de la possibilité d’une confusion intentionnelle, et d’un cynisme fondamentalement banal, il fallait comprendre que le langage n’appartient à personne, qu’il est là pour tout le monde, Jupiter comme les qui ne sont rien, qui signifie inlassablement même quand on préférerait qu’il la ferme. Signifier, signifier toujours plus, signifier sans jamais faillir, mais parfois trahir, c’est ce que le langage fait. Cet antimystère du langage, on le confond souvent avec son contraire, une dimension mystique qui touche à l’ineffable, à ses bornes. Or, de borne, justement, le langage n’en a pas : quoi que l’on fasse, lui dit toujours. Et s’il semble exprimer à nos dépens, c’est que nous ne le comprenons pas, ne l’acceptons pas pour ce qu’il est, à la fois le public même et ce qui touche à notre plus intime. Non que tout soit langage, mais tout passe par le langage. Le langage est le passage obligé de l’humanité. Sa merveille et son drame, si l’on veut dire les choses ainsi. Mais ce midi, alors que le chef de meute ou d’émeute, Dieu seul sait comment désormais il faut l’entendre, alors qu’il parlait pour dire je ne sais quoi, rien probablement, je ne l’ai pas écouté, mais le langage. Il faudrait accepter de se taire, non pour faire silence, mais pour entendre le langage, entendre ce qui pousse à l’expression, ce qui pousse à la signification. Je crois que, au fond, ce qui pousse à l’expression, ce qui pousse à la signification, c’est la vie même. On confond ce phénomène naturel avec la parole, avec le fait de devoir la prendre, de vouloir la prendre, de ne pas vouloir la passer. Or, c’est tout le contraire, pour entendre le langage, il faut avoir le courage de céder la parole. C’est comme avec le pouvoir : qui ne s’en déprend pas, s’y laisse prendre. Et parle pour ne plus rien dire. De toute façon, qui l’écoute ? Pas moi.

vingt et un mars deux mille vingt-trois

Est-il étonnant qu’au moment où je me décide enfin à écrire ce journal un rayon de soleil illumine l’endroit où je suis assis pour écrire ? C’est le printemps, mais ce n’est sans doute pas la vraie raison. Hier au soir, après que l’étrange cortège a passé sous mes fenêtres, j’ai pris quelques photographies de ce que l’on aurait pu voir depuis l’endroit où l’on se serait trouvé si l’on avait été à ma fenêtre à mes côtés. J’ai d’abord pensé : « nihilisme », et c’est vrai que c’en était une forme, mais il y avait autre chose que le terme ne parvenait pas à subsumer. Ensuite, j’ai allumé la télévision pour voir différemment ce qu’il se passait et, voyant ces manifestants qui allaient sans but dans la ville, je ne veux pas m’en cacher, j’ai eu envie de marcher à leurs côtés. Est-ce la raison pour laquelle j’ai écrit à R., ce matin, pour lui parler des phénomènes que j’avais observés ? Peut-être. Ensuite, après avoir lu sa réponse, j’ai écrit un texte sur les questions que soulevaient pour moi cette façon de manifester et qui était aussi une façon pour moi de récapituler tout un ensemble d’idées que j’ai pu avoir (qu’elles soient de moi ou des autres) sur la marche, la rue, la ville, Paris. Et, y pensant à présent, je comprends que ce texte s’intègre dans ce projet Paris que j’ai commencé à élaborer cette année. Tout est cohérent, au fond, le seul problème, ce n’est pas cette cohérence de fond, c’est que, bien souvent, on ne s’en aperçoit pas et, ne s’en apercevant pas, on ne lui laisse pas sa chance, on ne la laisse pas exister, on ne la laisse se développer, faire son œuvre dans le souterrain de l’inconscience où elle continue de vivre sa vie à l’abri de la pensée qui serait susceptible de l’objectiver, de lui donner une matière, une forme, un sens explicite. Est-ce la raison pour laquelle je suis resté là, à ma fenêtre, un certain après le passage du cortège fantôme, hier au soir, alors que, franchement, ça puait dehors et que l’odeur des ordures en train de brûler pénétrait dans la maison ? La seule chose que je sais, c’est que je ne savais pas pourquoi je restais là, mais quelque chose — une sorte de force — m’y poussait, et à regarder comme fasciné cet étrange champ de je ne sais pas quoi, à moins que ce ne fût la préfiguration du désert à venir. C’était le néant — disons que, si l’on pouvait donner une matière et une forme au néant, c’est celles-là qu’il prendrait — et, pourtant, je ne pouvais pas regarder ailleurs, faire autre chose, penser à autre chose. Ce n’était pas beau, c’était captivant. À la télévision aussi, les images de ces cortèges fantômes et les discours qui ne comprenaient rien du tout avaient quelque chose d’incroyable. Quelque chose se passait et personne ne savait dire quoi alors que c’était là, évident, il suffisait de regarder. C’est ce que j’ai essayé de dire dans le texte, avec nombre d’idées qui ne sont pas de moi, mais on ne pense pas tout seul, on n’est jamais le premier à penser, c’est cela penser par soi-même, savoir d’où viennent nos idées et parvenir à les mobiliser afin de se comprendre, soi et le monde. Et puis, Paris. Paris où, comme le disait André Breton, l’histoire se passe.

vingt mars deux mille vingt-trois

Cependant que, comme ils disent, on s’apprête à mettre la France à feu et à sang, de bon matin, je me lève, me mets au travail et puis vais courir, comme si de rien n’était. Est-ce que rien n’est ? Dans un univers parallèle, en partie du moins, oui, ce n’est pas faux de le dire, aussi le dis-je, c’est là que je me trouve tout cela faisant, dans un monde meilleur, en tout cas, cela pour moi ne fait nul doute. Non qu’on exagère — après tout pourquoi le ferait-on ? — ce qu’il se passe ici ou là, mais cela ne dépend pas de moi, je n’ai aucun pouvoir dessus ni dessous, peut-être que la République vit des heures troubles, peut-être que pas, on saura plus tard, dans quelques centaines d’années, mais alors tout ceci que nous avons sous les yeux, tout aura disparu. Que restera-t-il de nous ? Quand on se pose la question, pourvu qu’on l’aborde avec quelque sincérité et sans préjugé ni complaisance, le regard change de perspective, les choses de formes, elles se profilent, rapetissent pour certaines, s’augmentent pour d’autres, rien ne ressemble plus à ce qu’on en voit quand on a le nez collé juste dessus. N’est-ce pas le grand vice, avoir les nez collé juste dessus les choses, de vivre dans une sorte de jour le jour infini, sans cesse recommençant, présent perpétuel comme une peine de prison à perpétuité ? Les choses changent, évidemment que le temps passe, c’est la nature même des choses temporelles, mais par quelle espèce de sortilège incompréhensible serions-nous contraints de nous y soumettre ? Il faut sortir prendre l’air, et pas seulement dehors, mais en l’esprit aussi, aérer les connexions, se faire voir ailleurs. Courant je m’en rends bien compte, je suis complètement hors de forme : l’hiver aura été gras, trop gras, il aurait peut-être fallu amincir tout ce que je pèse, mais je n’en ai pas eu la force, je me suis laissé aller, glisser le long d’une pente un peu trop inclinée à la lourdeur naturelle. Ce n’est pas grave, non, je me tiens debout, mets un pied devant l’autre, ce n’est pas que ce soit grave, non, c’est que mon nombril, qui proémine là où il se dresse en haut de son petit monticule ventripotent, je le vois un peu trop à mon goût. Or, il faudrait qu’il se fasse plus discret, plus modeste, qu’il se méfie, on n’a rien à lui envier, d’autant que, une fois que né, de nombril, on s’en pourrait dispenser.

dix-neuf mars deux mille vingt-trois

Certains soirs, quand je suis envahi d’angoisses trop étouffantes, je regarde les moulures au plafond, elle sont une respiration. Dehors, ces soirs-là où d’ivres mortes gens errent sans raison quand ce ne sont les ordures qui s’accumulent dont personne ne veut plus, dehors, il n’y a rien à voir. Je pourrais désirer le ciel bleu mais, depuis des heures déjà, il fait nuit. À défaut de fermer les oreilles — qui, nous le savons bien, n’ont pas de paupières —, je garde les yeux ouverts, et les lève vers ce ciel artifice, stuc blanc de substitution pour un monde qui n’est plus, n’a jamais été. Pourrait-il être ? Oh oui, qui sait ? Tout est possible, non ? Tout, oui, mais le bien ? Quel bien ? Je lève les yeux vers cette voie lactée de pacotille, prends une grande respiration, puis deux, puis trois, et me demande : « Mais pourquoi les choses seraient-elles autrement ? Existe-t-il la moindre raison contraignante pour qu’elles le soient ? » Non. C’est un samedi soir comme il y en a tant, et dont je n’aperçois qu’une microscopique fraction. Quel droit ai-je sur lui ? Aucun, certes. Mais lui, sur moi ? Nul de plus. Pourquoi faut-il alors que nous demeurions les impuissantes victimes des choses telles qu’elles sont, privées de tout, même du plus élémentaire espoir de justice ? Quelle justice peut-il y avoir pour moi qui n’exprime pas la moindre revendication, ne réclame aucun droit supplémentaire, n’exige aucune réparation, ne demande aucune compensation, ne veut rien, au fond, rien que l’impossible ? Impossible justice ou justice de l’impossible ? Qui fait la différence ? Moi, je la vois claire et distincte, mais que change-t-elle, cette vision ? Je retire mes idées avant de les avoir exposées, — de peur de quoi, de peur d’exister, de peur que quelque chose soit ? Pour mettre les choses au net, j’essuie les verres de mes lunettes avec le noir de mon teeshirt, et lève encore les yeux au ciel factice de mon plafond : l’espace laissé blanc entre les quatre coins du mur du dessus est une impensable fresque, vierge comme l’impensé du lendemain. « Ne ferme pas les yeux », me dis-je comme si je m’intimais une sorte d’ordre que je serais incapable de suivre, comme je dirais : « Applique la règle », peut-être. Je voudrais m’arracher les cheveux, mais cela, si étrange que puisse sembler, cela, ne reviendrait-il pas à m’aveugler ? Si je n’étais une sorte de puriste exalté, que me resterait-il à désirer encore sinon, violente et assurée, la mort ? Avec la pointe acérée de mon stylo bille, je me transpercerais la carotide et je frapperais, je frapperais sans relâche jusqu’à ce que tout le sang de mon corps se trouve vidé. Répandu de par le monde.

dix-huit mars deux mille vingt-trois

Qu’une succession d’indignations, si bienveillantes soient-elles, ne constituent pas une pensée digne de ce nom, cela devrait s’imposer comme une vérité évidente à quiconque fait un usage professionnel de ses facultés intellectuelles. Qu’il n’en soit pas ainsi, mais que, au contraire, quiconque jouit d’une certaine notoriété, si petite soit-elle, en profite pour inonder les réseaux de communication de dénonciations et autres complaintes politiques qui s’infligent à un public docile comme autant d’humiliations, ne mérite sans doute pas un examen critique poussé (c’est malheureusement trop banal pour qu’on y prête attention — à tort, sans doute —), mais doit cependant nous conduire à nous demander à quelles conditions il peut encore être possible, aujourd’hui, de penser par soi-même. Il me semble qu’il y en a au moins trois. Premièrement, connaître les sources de ses idées avec précision : penser par soi-même, cela ne signifie tout inventer ni tout réinventer, nous ne sommes pas les premiers dans l’histoire de l’humanité à avoir des idées, la majorité de celles que nous avons ne sont pas les nôtres, il importe de le savoir et de savoir précisément d’où elles viennent et de qui elles sont. Deuxièmement, rejeter tout argument d’autorité : tout doit pouvoir faire l’objet d’un examen critique, la popularité, le charisme, la notoriété ne sont pas des arguments en faveur d’une idée, ce sont des dimensions purement et simplement négligeables, insignifiantes. Troisièmement, reconnaître que la conversation est virtuellement infinie : de fait, si elle ne l’est pas, ce n’est pas en raison de sa nature même, mais de celle de qui conversent, une conversation infinie est une conversation que rien sinon le cours même de la conversation (parce qu’elle s’épuise d’elle-même, parce qu’on n’a plus rien à se dire, parce qu’on tombe d’accord, parce qu’on a résolu le conflit qui en était à l’origine, etc.) ne doit venir arrêter, et certainement pas l’autorité. L’autorité ne devrait pas réduire au silence les interlocuteurs mais leur donner la parole. S’il n’en est pas ainsi, si qui jouit d’une certaine autorité ne s’en sert que pour faire valoir son propre point de vue et jamais pour permettre à l’autre de faire entendre le sien, c’est que l’on veut moins converser, parler, se parler, que faire taire, triompher, avoir le dernier mot. La politique, ainsi, n’est pas l’organisation du désaccord, la recherche d’un accord supérieur ou minimal qui permette d’éviter le recours à la violence, mais une agonistique du discours qui préfigure celle des actes : elle ne cherche pas à éviter la violence, elle la mobilise comme un argument parmi d’autres. L’autorité du discours cherche alors à s’imposer comme l’autorité des actes avec laquelle elle fusionne dans l’imminence de la violence. La violence réduit au silence quiconque désire parler parce que la parole de qui pense par soi-même a toujours quelque chose d’inacceptable pour l’autorité. L’autorité voudrait s’imposer sans discussion possible et montre par là-même qu’elle est dépourvue d’autorité, qu’elle n’est que réduction brutale au silence, résolution par la violence. En ce sens, le monologue de l’intellectuel bavard qui prend position sur divers sujets d’actualité (le prix Nobel de littérature, la sécheresse, le racisme, le végétarisme, le recours à l’article 49.3 de la Constitution de la République française, la dette, le capitalisme, la géopolitique, la guerre, etc.) n’est pas un rempart au recours à la violence, il n’en est que le prélude faussement bienveillant et pacifique en cela qu’il se fonde sur l’idée non exprimée que quiconque boit à sa source est dispensé de penser. Entre l’intellectuel bavard et le parti unique, il n’y a pas de solution de continuité, c’est la même sensibilité intolérante qui s’exprime, la même fascination pour l’univocité, l’intellectuel bavard et le parti unique ne se sentant jamais si nécessaires que quand ils parviennent à convaincre les personnes à qui ils s’adressent qu’il n’y a pas d’autre alternative, pas d’autre possibilité. Mais, en vérité, derrière ces figures aux dehors durs, se cachent des êtres fatigués, mous, qui fantasment sur cette fin de l’histoire qu’ils caressent de leurs vœux paresseux.

dix-sept mars deux mille vingt-trois

Je retrouve des notes, cinquante-trois remarques et quelque, que j’avais écrites pour les placer à la suite de musique difficile, la première version d’et partout c’est la guerre, dont elle forme aujourd’hui le commencement. Je les survole du regard sans trop savoir quoi en penser. Peut-être y a-t-il en elle une forme de profondeur mais je ne la perçois pas. Faut-il effacer tout ce qu’on ne comprend plus, déchirer, brûler, faire disparaître ? Mais qui me dit que, plus tard, si je devais relire ces pages, je ne verrais pas de nouveau leur profondeur ? Il faudrait presque être capable d’écrire tout ce qui nous passe par la tête pour ne rien laisser passer, précisément, consigner chaque état du système mouvant et changeant qu’est notre pensée. Je ne sais plus qui a écrit que c’était probablement ce que Leibniz avait fait, d’où ces nombreux traités dont chacun couche par écrit un état de sa pensée. Aucun n’est définitif, on pourrait imaginer qu’ils se complètent les uns les autres, mais est-ce bien certain ? Et puis, combien de temps dure un état de la pensée ? Une minute, une heure, un jour, un mois, un an, toute une vie, jamais ? Je ne parviens pas à orienter mes idées dans une direction que j’aurais déterminée afin de parvenir à concevoir quelque chose comme un livre : j’ai beaucoup d’idées, là n’est pas la question, est-ce que j’en ai trop ? c’est possible, et je ne sais pas quoi faire de tout cela, je ne suis même pas certain de parvenir à l’accompagner correctement, de parvenir à le suivre intellectuellement, sentimentalement, il y a des choses qui se passent en moi, mais il me semble qu’elles ne font que passer, je ne parviens pas à l’état de concentration nécessaire pour en faire quelque chose, — pour faire quelque chose. Peut-être ne suis-je plus bon à rien. À plusieurs reprises, j’ai déjà envisagé cette possibilité. Généralement, quand cela se produit, je commence à détester ce journal, que je tiens pour responsable de mon incapacité à écrire un livre. Absurde, sans doute. Peut-être ne suis-je plus bon qu’à faire du gras. Ce gras même dont je ne parviens pas à me débarrasser, que je ne fais qu’accumuler encore et encore, par faiblesse, paresse. Mais je ne voulais pas écrire pour m’accabler. Pour me dispenser d’écrire aujourd’hui, j’ai pensé me contenter de copier les cinquante-trois remarques et quelque que j’avais consacrées à l’écriture pour les placer à la suite de musique difficile, mais j’y ai renoncé parce que je trouvais que cela aurait  eu quelque chose de malhonnête, que je n’aurais pas été juste avec moi-même, que je me serais trompé moi-même, que je me serais abandonné ce faisant à ma passion pour le rien. Quelque chose vaut-il mieux ? Est-ce seulement une question ? Bien sûr que non.