Comme le dit le sage, on ne sait jamais ce qui peut arriver, mais on sait ce qui est arrivé, pour peu que l’on fasse attention, et ainsi cela fait aujourd’hui dix-neuf que nous sommes ensemble, comme le dit peut-être aussi le sage, Nelly et moi. Drôle de date, il faut bien l’avouer, que cette odieuse saint Valentin, acmé du kitsch commercial, mais si l’on entreprenait de faire l’archéologie de notre amour, chose que je n’entreprendrai pas aujourd’hui, en vérité, il faudrait remonter plus avant de quelques mois, pour trouver l’origine de notre amour, la première fois, quoi. Je me souviens que Nelly m’avait envoyé un message, la veille, c’était donc un treize février, quelques mois donc après m’avoir quitté (cette date, en revanche, je l’ai oubliée) pour me proposer de boire un verre avec elle le lendemain, chose que j’avais acceptée. Je me souviens aussi que je dormais sur le canapé d’un ami qui ne l’est plus aujourd’hui, mais Nelly est toujours mon amour, alors je peux me moquer bien de lui. Nous faisions nos études à Aix-en-Provence, si nous avions su, nous serions sans doute allés les faire, mais c’était à la fin d’une époque où l’on avait cru à la République, à son indivisibilité, tout cela, depuis lors, a volé en éclats, et nous sommes bien naïfs si nous l’avons jamais cru. Mais je ne regrette pas d’avoir fait mes études à Aix-en-Provence parce que c’est là que j’ai rencontré Nelly, qui faisait comme moi des études de philosophie. Aujourd’hui que nous sommes revenus vivre à Paris, preuve s’il en fallait une que, comme le dit le sage, on ne sait jamais ce qui peut arriver, ce retour ne rompt rien, au contraire, il prolonge ce que nous sommes, la façon dont nous nous aimons. Quelquefois, quand je suis las que les gens me prennent pour un bon à rien, un incapable, un hurluberlu, un pauvre type, un moins que rien, un raté, un minable, un dieu sait quoi, je regarde Nelly et Daphné, et je me dis qu’ils n’ont peut-être pas exactement raison, après tout, de me tenir en si basse estime, tous ces philistins, ces âpres au gain, ces pense à mal, puisque Nelly m’aime et que nous avons donné naissance à cette enfant, si belle et si intelligente. L’autre soir, c’est Nelly qui me l’a raconté, l’autre soir, Daphné a confié à sa mère qu’elle voulait tout savoir, et cette soif infinie de connaissances m’a paru assez sublime. Comme le prolongement parfait de notre amour. À croire que, parfois, tout de même, on peut savoir ce qui va arriver, mais on ne se fait pas confiance. Douter est une force, mais c’est un tort quelquefois ; cela le sage ne le sait pas.
treize février deux mille vingt-trois
Faut-il, comme je viens sérieusement de l’envisager, porter un casque téléphonique non connecté dans la rue afin de pouvoir converser librement et à haute voix avec moi-même sans passer pour un fou total ? Ou bien dois-je me moquer du qu’en-dira-t-on et faire ce que bon me plaît quand bon me plaît parce que tel est mon bon plaisir ? Pas facile de décider. Faut-il abandonner toutes les conventions sociales au nom de la liberté absolue de l’individu (cette forme de libéralisme égoïste extrême qui conduit de nos jours les gens à penser qu’ils jouissent d’une autorité absolue à la première personne sur leurs contenus de conscience, comme si l’accès à ces contenus de conscience n’était pas médiatisé par le langage qui, lui, est public, ce qui est à peu de choses près le sens de ce qu’on a appelé l’argument du langage privé chez Wittgenstein, qu’il n’y a qu’eux qui sachent vraiment ce qu’ils ressentent et qu’ils sont infaillibles en ce qui les concerne, ce qui est absurde) ? Pourquoi pas, mais pour les remplacer par quoi ? Rien ? N’importe quoi ? De fait, il y a bien longtemps que les conversations, et même les pensées, ne sont plus privées, elles s’expriment sur la place publique sans filtre, ni beaucoup de réflexion, il faut en convenir. Or, qu’il n’y ait pas de langage privé, cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de vie privée, ou plutôt, que la vie privée ne soit pas quelque chose de nécessaire. Secret, discrétion, quant-à-soi ne sont pas des pudeurs d’un autre temps, des tabous qu’il convient d’abattre, mais des attitudes qui expriment une civilisation supérieure. Supérieure à quoi ? En effet, de nos jours où tout a fini par se valoir, la question se pose, et la réponse avec, la seule que notre époque puisse accepter : à rien, supérieure à rien. Qu’est-ce qui justifie qu’on le rompe le silence ? C’est une question que je me pose parfois, peut-être pas assez souvent tant il est vrai qu’il m’arrive, à moi aussi, de rompre le silence pour rien, ou pas grand-chose. En fin de matinée, quand je suis sorti me promener pour m’aérer les idées (elles en avaient grand besoin), j’ai constamment été agressé par des comportements (comme cette touriste qui venait d’aller glisser son petit papier sur la tombe de Simone), des odeurs (infâmes cigarettes, infectes vapoteuses), des bruits (tous ces gens qui parlent dans leur vocabulaire ordurier), mais je n’ai rien dit, je n’ai rien fait que ce que j’étais déjà en train de faire, j’ai marché, du boulevard où je réside au jardin où sont les plantes en passant par le cimetière où sont les cadavres et puis de retour chez moi sur le boulevard en passant par le jardin où sont plantées les statues des reines de France, j’avais besoin d’un silence plus grand, d’un silence introuvable, d’un silence constamment violé par qui n’en sait pas le prix. Qu’est-ce qu’une vie pour qui ignore le prix du silence ?
douze février deux mille vingt-trois
C’est dimanche, il est bientôt dix heures et demie, et je suis toujours au lit. Depuis une heure et demie, je crois, je travaille ici, allongé, dans une pénombre relative qui me convient à la perfection, me semble-t-il. Je n’ai pas envie de me lever, j’aimerais demeurer où je me trouve, là, dans cette paix où je me love, pendant un laps de temps indéterminé, mais suffisamment long, toutefois, suffisamment long pour oublier que le monde existe, qu’il disparaisse enfin, qu’il devienne réellement extérieur, lointain, étrange, incompréhensible, indifférent. Ce qu’il est déjà ? Oh, je ne sais pas, je ne sais pas si je dirais cela, non, peut-être l’est-il déjà, mais ce n’est pas la bonne question, la bonne question, c’est que nous n’en ayons nulle conscience, que nous soyons enfermés dans la conscience restreinte de notre périmètre étriquée : comment cela se fait-il ? Les rideaux tirés, ma conscience n’a pas de limites, enfermée dans l’espace étroit d’une chambre, elle s’étend partout où peut atteindre la pensée, il n’y a plus de limites, il n’y a plus vraiment de différence entre le rêve et la veille, la fiction et la réalité, les choses, les êtres se dilatent, se métamorphosent, si j’avais assez de temps pour ce faire, je pourrais composer le monde d’une manière tout autre, d’une infinité de façons tout autres, comme jamais il ne fut. Ce n’est pas que je n’aime pas le monde, non, la phrase même n’a guère de sens, non, ce n’est pas cela, mais alors quoi ? Eh bien, cette idée d’un monde unique, quand on l’aborde sans préjugés, n’est-elle pas profondément décevante ? Voilà, nous dit-on, désignant d’un geste l’étendue de l’univers, et on sent, dans ce geste désabusé, toute la lassitude de l’univers : voilà, c’est tout. Oui, c’est immense, oui, c’est infini, en effet, mais au fond, ce n’est pas grand-chose, ce n’est pas grand-chose puisque c’est toujours la même chose. J’ai toujours envie d’être ailleurs, là où je ne suis, et je comprends pourquoi : ce que je désire, ce n’est pas tant l’ailleurs en question (ce quelque chose = x), lequel ailleurs peut être désirable, je ne le nie pas, mais combien d’autres le seraient-ils tout autant ? Non, ce qui m’ennuie, c’est notre limitation (enfin, notre limitation, je veux dire la mienne, celle des autres, après tout, c’est leur problème, pas le mien), la mienne qui semble indépassable : alors que nous pourrions vivre des milliards de vie, à la fin, nous n’en aurons jamais vécu qu’une seule. N’est-ce pas terriblement décevant ? Découvrant au fond d’une cave un mystérieux objet où tout l’univers se voit contenu, nous n’en demeurons pas moins enfermé dans notre peau, coincé dans nos idées, toujours la même tête, à cette regrettable nuance près qu’elle vieillit, — inéluctablement. Beaucoup d’adverbes dans ces phrases matinales, non ? Quelle importance ? Faudrait-il les bannir ? Et laisser des espaces blancs à la place ? Il y a un interstice là-bas, entre les deux rideaux, par lequel la lumière du jour pénètre dans la chambre. Elle contraste avec la lumière de la lampe de chevet : la lumière du jour me semble grise (je ne sais pas quel temps il fait dehors) tandis que la lumière de la lampe de chevet est jaune. J’ai songé à parcourir la distance qui me sépare des rideaux pour faire plonger dans la pénombre renouvelée cet interstice par lequel le jour s’engouffre, mais j’y ai renoncé. Déjà, je songe au moment où je devrais me lever et je sais, oui, d’expérience, je le sais, je sais que je vais regretter mon poste de disparition : j’étais bien là, où s’ouvrait devant moi une infinité de mondes inconnus.
onze février deux mille vingt-trois
Je l’ai trouvé nul, ce livre. Mais comme, peut-être, me suis-je dit, peut-être, je n’étais pas dans les meilleures dispositions au moment de le lire (j’étais dans le train, en chemin vers le crématorium, il était tôt, j’aurais préféré dormir plutôt que de lire), j’ai demandé à Nelly d’y jeter un œil, si tu trouves ça bien, lui ai-je dit, je le reprendrai, c’est dire le niveau de scrupule qui est le mien, peut-être trop élevé, je ne sais pas, c’est ma conscience qui s’exprime dans mes scrupules, les autres en ont-ils autant que moi, des scrupules ? je suppose que non, car s’ils en avaient autant, les livres ne seraient pas aussi mauvais qu’ils le sont, les œuvres aussi mauvaises qu’elles le sont, les villes aussi sales qu’elles le sont, non, nous vivrions dans un monde de beauté. Ou peut-être pas, on ne peut pas savoir. Mais non, Nelly, le livre, Nelly non plus ne l’a pas trouvé bon. On peut savoir, en revanche, que les livres sont mauvais. Comment ? Il faut faire confiance à son sens esthétique qui, pour une part, s’éduque et, pour une autre, est inculte, instinctif, sauvage, de l’ordre de la pure et simple réaction. Le goût est primal tout autant que raffiné. Il faut sentir les choses, sentir les gens, sentir les êtres, la vie. Est-ce une théorie ? Non, c’est la vérité. Grand Dieu, quelle modestie ! Mais pourquoi diable serais-je modeste ? Je suis déjà un écrivain raté, faut-il que je sois de surcroît un écrivain modeste ? Ça gagne bien sa vie, un écrivain modeste ? Serais-je plus heureux en berger corse, comme me le suggère malicieusement R. ? Pâtre dans les collines de ses ancêtres, il fut aussi poète, dirait-on de moi dans dix ou vingt siècles. Mais qu’est-ce que la poésie ? Je ne sais pas, l’art de prendre langue avec l’univers ? Et maintenant, silence.
dix février deux mille vingt-trois
Avoir aimé et avoir été aimé en retour, quelle autre preuve que notre vie aura été réussie ? Morale décevante ? Au contraire ; n’est-elle pas porteuse d’une utopie plus révolutionnaire que toutes les politiques, l’utopie d’en finir avec tous nos délirants désirs — de puissance, de richesse, de pouvoir ? L’utopie de retrouver un rapport vrai avec les êtres, avec ces quelques autres qui sont à notre goût, avec nous-mêmes, avec l’univers. Retrouver, ai-je écrit, et peut-être n’est-ce pas le meilleur verbe, peut-être ce rapport authentique avec l’univers n’a-t-il jamais existé, peut-être nous appartient-il de l’inventer. Ce serait une sorte de dépassement salutaire du romantisme dont parle Michael Löwy (romantisme dont il donne la définition que voici : la « protestation culturelle contre la civilisation capitaliste occidentale moderne au nom de certaines valeurs du passé ») pour, sans se référer à une origine hypothétique, projeter l’utopie dans l’avenir le plus proche. On comprend la fonction argumentative de cette origine, mais ne repose-t-elle pas sur une sorte de paralogisme ? En effet, ce n’est pas parce qu’une chose a existé qu’elle existera de nouveau. Au contraire, l’histoire ne revenant pas en arrière, cette origine, à supposer qu’elle existe, cette origine est à jamais perdue pour nous ; c’est l’éden, le paradis perdu, pas la possibilité d’un monde réel. Non retrouver donc, mais inventer (au double sens étymologique) un rapport vrai, authentique avec l’univers. L’amour est l’une des formes que peut prendre ce rapport. Est-ce la seule ? On a envie de dire que non, mais peut-on réellement en être certain ? Il y a des modes d’accès à l’amour, mais n’est-ce pas là que tout s’épanouit ? J’étais très inquiet à l’idée de faire ce voyage éclair hier, mais j’en suis revenu apaisé, je crois, plus confiant en moi, plus tolérant aussi. Le gris du ciel ne m’en a pas fait regretter le bleu. Déjeunant avec mon oncle et ma tante en attendant le train (quant à eux ils attendaient le bateau), nous avons parlé de la Corse, et il m’a presque semblé que mes sentiments pour cette île étrange, cette origine suspecte, seraient susceptibles de changer. Le sont-ils vraiment ? Comment savoir ? Peut-être ne le faut-il pas. Comme il ne faut pas attendre de révélation, mais que le ciel s’éclaircisse, ce qui ne manque jamais de se produire. Pourquoi donc n’aurions-nous pas foi en l’avenir ?
neuf février deux mille vingt-trois
Aller-retour au crématorium (plus froid encore que la mort). Pour ce faire, je traverse la France et goûte aux joies insignes de la promiscuité. Insignes ou indignes ? Comment peut-on se tenir si près d’inconnus sans désir, sans plaisir, sans sentiment aucun, rien que la conscience de la promiscuité ? Au fond, nous ne valons guère mieux que du bétail : on nous entasse, on s’entasse, on nous déplace, on se déplace. Qui ne partage l’effroi de la vache qu’on envoie à l’abattoir ? D’où nos regards bovins. Mais ce n’est qu’un trajet en train, me dis-je. N’est-ce qu’un simple trajet ? Non, c’est un aller-retour au crématorium. Ces derniers temps, je ne me nourris que par nécessité, sans nul plaisir pris à la consommation des aliments. Je lève la tête, la campagne est blanche de givre matinal. J’ai mal dormi cette nuit, à cause de l’aller-retour du lendemain, sans doute. Daphné, elle aussi, bien que pour d’autres raisons, appréhendait le jour qui allait venir. Parfois, je me dis qu’entre nous, il y a des liens plus qu’ordinaires, mais je n’ai pas la preuve que ce soit vrai. Qu’importe, je le sais. Je n’ai pas de compassion pour la vache que je mange parce que je n’ai pas de compassion pour l’espèce humaine ; et puis, je n’en mange qu’un petit morceau. L’espèce humaine non plus n’a pas de compassion pour elle-même, elle se parque dans des trains qui sillonnent le monde en direction de tel ou tel crématorium. Est-ce vraiment cela, la vie ? Mais oui, sinon quoi d’autre ? Qui en a la moindre idée ? Si quelqu’un en avait la moindre idée, aurions-nous consacré des millions d’années à l’évolution pour en arriver là ? L’évolution, ce n’est pas le progrès, me dis-je. Et cette sentence morale, je ne sais qu’en penser. Vaches jaunes sur l’herbe verte de givre.
huit février deux mille vingt-trois
Je suis si fatigué que je ne comprends pas ce que les gens me disent. Ou alors est-ce qu’ils me racontent n’importe quoi ? Comment savoir ? C’est indécidable. Mais qu’est-ce qui est décidable ? Dans la cuisine, cependant que je remplis ma nouvelle gourde, agrégeant un certain nombre d’arguments entre eux, je me fais remarquer que nous sommes probablement en train de nous orienter vers une situation sociale et politique semblable à celle de l’Ancien Régime, où une classe minoritaire jouissait de prérogatives dont la classe majoritaire était privée. Situation semblable seulement, l’histoire ne revenant pas en arrière, mais qui est au fond celle de l’immense majorité des sociétés, tandis que la nôtre, je veux dire celle qui est issue des Lumières et de la Révolution française, et qui fut une société à vocation égalitaire, n’aura été qu’un accident dans l’histoire de l’humanité, un accident heureux, certes, comme il y en a parfois dans certaines sociétés, mais rien d’autre qu’un accident. Pas un nouvel état de nature. Or, il aura fallu plus de mille ans (1311, pour avancer un chiffre précis, 1792-481), plus de mille ans pour instaurer cette société égalitaire. Ainsi, le processus dans lequel nous nous engageons, il n’est pas tout à fait impossible qu’il dure aussi longtemps. Pas un nouvel état de nature, ai-je dit. Est-ce pour cette raison, parce que nous ne croyons plus à cette nature que, pourtant, nous prétendons protéger — alors qu’en réalité, tout dans nos mœurs nous le crie, nous la haïssons —, est-ce parce que nous ne croyons plus à la nature que, croyant l’accomplir dans la multiplication à l’infini des niches identitaires, nous abolissons l’égalité ? Est-ce en exigeant l’identité des identités que nous condamnons l’égalité ? Je ne sais pas. Je suis si fatigué. Je me suis perdu quelques instants, dans une sorte de faille du temps, attention captée, plus rien à penser, tu te dissous dans un flux plus grand que toi, plus puissant que toi, tellement d’informations, et rien à comprendre, et puis je suis revenu dans cette espèce de réel, sorti du réseau où j’étais tombé, et je me suis dit : mais pour que le fleuve coule, encore faut-il qu’il y ait un lit. Faut-il le dire à qui se croit fluide ? Tout coule. Rien ne coule. Qu’est-ce que j’y comprends ?
sept février deux mille vingt-trois
Éclipse. Le soleil était passé derrière la tour. À présent, je plisse les yeux pour écrire, cherche à trouver un angle où je puis voir ce que j’écris à l’écran. Tout à l’heure, à la pointe de l’île Saint Louis, le calme apparent du fleuve semblait absorber le bruit du chaos de la ville. Il y eut comme un instant de paix, illusoire, on entendait parfaitement les sirènes des véhicules de la police qui hurlaient, mais on aurait pu y croire si c’est ce qu’on avait recherché. Qu’est-ce que je cherchais, moi ? Je ne sais pas. Ou alors je l’ai oublié. J’avais envie d’explorer Paris. C’est imbécile à dire ainsi, n’est-ce pas ? Et pourtant, ce n’est pas tout à fait inutile. J’étais bien. J’avais fermé les yeux, et puis je les avais rouvert, considérant sans pensée cachée le flux lent et puissant du fleuve, je m’étais laissé absorber par la chaleur du soleil qui contrastait avec le froid de l’air. Vif, sec. Toxique. Notre expérience a ceci de particulier que rien de positif ne peut se percevoir qui ne contienne sa part exactement équivalente de négatif. Tout porte en soi sa négation, sa destruction. Chaque beauté a sa part hideuse, chaque plaisir sa part honteuse, chaque bonheur sa part désastreuse. Est-ce la raison pour laquelle notre époque se gave de jouissances kitsch, de valeurs dégradées, d’esthétiques frelatées ? Cela, sans doute, oui, et puis quoi d’autre ? Je ne sais pas. C’est beaucoup déjà, non ? Tous ces gens qui parlent ; voudrais-je avoir moi aussi dans ces moments « quelqu’un à qui parler » ? Mais je ne pourrais pas alors penser mes pensées. C’est vrai, cependant, que quelqu’un me manque parfois, je le perçois, le ressens distinctement, il manque quelqu’un à qui parler de certaines choses, avec qui penser à autre voix, un autre moi-même, comme on dit, un peu bêtement, un tout autre qui comprenne, vaudrait-il mieux dire, peut-être, mais peut-on vraiment dire que quelqu’un nous manque quand on ne sait pas qui ? Personne a besoin de quelqu’un ; au fond, n’est-ce pas comique, tragique, ironique ?
six février deux mille vingt-trois
Aucune envie d’écrire. Aucune envie de rien. Or, cela, cette absence, ce manque, ce rien, il n’y a que grâce à l’écriture que je puis parvenir à le reformuler. La mort de A. me semble avoir déchiré le voile d’illusion que je faisais tenir devant la réalité. Sans lui, ce n’est pas que tout me semble absurde (tout l’est, rien ne l’est ou tout ne l’est pas, à supposer que jamais j’en aie eu, je n’en ai plus la moindre idée), c’est que je ne parviens plus à me leurrer sur la réalité de mon existence, de mon talent, de mon succès : tout ce que je fais est nul et, à moins de me voiler cette réalité, à moins de projeter ma fausse conscience tout autour de moi et sur moi-même, je ne vois pas pourquoi je continue de faire ce que je fais. Pour dire la vérité, il n’y a pas de raison de continuer. Je n’ai pas envie d’aller à l’enterrement de A. Je n’ai pas envie de voir mon frère. Je n’ai pas envie de me dire que le prochain mort, ce sera mon père. Et pourtant, tout cela, c’est la réalité. Qui pourrait ne pas s’effondrer sous le poids de la réalité, sa lourdeur, l’absence totale d’espoir qu’elle recèle ? Tout est tellement imbécile. Il n’y a que le bruit des sirènes de la police, des ambulances, le bruit des moteurs, le bruit que fait la vie multipliée par le nombre de gens qui vivent, il n’y a que cette immense vacuité au milieu de laquelle, perdus, nous nous agitons. Mon Dieu, souffles-tu dans une parole réflexe, mais le ciel est vide, d’où personne ne viendra te consoler. Il n’y a que cette absence de consolation, il n’y a que l’enfant que tu fus, l’enfant que tu es toujours, et à qui personne ne dit plus depuis longtemps, te caressant tendrement les cheveux, ne pleure pas, mon amour, tout va bien, parole à la vérité si courte que, cyniques, nous nous convainquons à tort qu’elle n’est que mensonge. Ce n’est pas vrai qu’elle soit un mensonge, c’est qu’un jour, contrairement à l’idée que l’on se fait de la vérité, elle cesse d’être vraie et qu’alors, nous nous trouvons seuls, terriblement seuls. Dans le métro, tout à l’heure, rentrant de la sortie scolaire à laquelle je l’avais accompagnée, j’ai regardé Daphné qui, la tête appuyée contre la vitre de l’habitacle, avait le regard perdu dans le mouvement sous-terrain. Elle m’a semblé triste, infiniment triste. Des lèvres, je lui ai demandé si ça allait, elle m’a répondu que oui. Infiniment triste et, comme son regard plongé dans ce fragment de l’infini qui défilait sous ses yeux, infiniment belle.
cinq février deux mille vingt-trois
Me situais-je dans le temps quand je commençai l’écriture de cette chose immense qui prend forme chaque jour ? J’essaie de m’en souvenir, mais les motifs me semblent désormais si lointains qui m’ont conduit à écrire cette chose, à me dire, voilà, c’est à cela que je vais consacrer une partie de ma vie, et à le faire, tous les jours, à présent. Me le suis-je seulement dit ? Ou cette notion a-t-elle pris forme dans le temps, avec le temps, au fil du temps ? Six ans et un jour de quotidien, donc. Ou pas tout à fait : l’écriture ne fut pas tout de suite quotidienne, elle l’est devenue. M’arrive-t-il de regretter le temps où, certains jours, parfois plusieurs de suite, je m’accordais la liberté de ne pas écrire ? Peut-être ne pensais-je pas à la mort alors ? Mais si, pourtant, alors j’y pensais différemment. N’est-il pas vrai, en effet, que l’exercice de l’écriture quotidienne est intimement lié à la conscience de la mort ? J’allais dire : à la conscience charnelle de la mort, et je crois que c’est la façon juste de le dire, car l’enjeu n’est pas seulement en pensée, il est aussi en chair (incarné), il est dans la chair, dans les marques que le temps laisse sur elle en passant sur moi. A. est morte cette nuit. C’est mon père qui m’a appelé pour me le dire. Mais je n’ai rien ressenti de particulier. En fait, ce n’était plus qu’une question de temps. Et de temps qui s’arrête. La fin du temps, ce n’est pas la même chose que la fin des temps, à moins que la fin des temps ne soit la somme de toutes les fins du temps ? La fin des temps viendra quand le temps aura été épuisé par toutes les vies qui l’ont vécu. Du temps, ce n’est pas d’en avoir plus qui importe, c’est d’en faire quelque chose. Mais pourquoi pas rien ? Quand il y avait des jours où je n’écrivais pas, étais-je libre ? Étais-je plus libre qu’aujourd’hui quand plus un jour ne passe sans que j’écrive ? Je ne sais pas : qu’est-ce qu’être libre ? Ne rien faire ou faire ce qu’on aime et qu’on avait l’intention de faire ? Faire l’amour ? Six ans et un jour, et je crois que cet anniversaire, avant, je le fêtais (pour ainsi dire) comme une performance, comme un : « Regarde ce que tu as accompli », mais il n’en va plus ainsi, l’écriture et ma vie ont fusionné, elles ne sont plus qu’une.
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