vingt-quatre février deux mille vingt-trois à Rome

Comment ne pas être en admiration devant l’enfant qui dessine tout en chantonnant ? À San Pietro in Vincoli, assise sur les marches à côté du Moïse de Michel-Ange, au dos d’une feuille où étaient imprimés les billets pour visiter l’infâme Colisée, Daphné dessine ce qu’elle voit de ses yeux d’enfant merveilleuse. Si le dessin est loin d’être parfait, la vie qu’il exprime, elle, l’est — assurément. Un peu plus tôt dans la salle Pietro da Cortona de la pinacothèque des Musei Capitolani, sans que nous ne comprenions très bien pourquoi, elle avait entrepris de dessiner le buste de Benoît XIV qui surplombe la pièce, avec les emblèmes de  la papauté, allant même jusqu’à copier l’inscription en latin qui se trouve en-dessous, épigraphiste improvisée, et dont faute de ce précieux document je ne parviens pas à me souvenir. Car, malheureusement, le carnet où cela était consigné a été perdu ; d’où le verso de l’infâme billet. À son âge, il va sans dire que je n’avais pas une vie esthétique aussi riche et profonde que la sienne (ce qui ne l’empêche pas de regarder des dessins animés ni d’imaginer en riant dans son labyrinthe imaginaire — le forum romanum — un minotaure dotés deux pénis aussi durs que du cristal) et ainsi, la voyant, je me fais l’impression d’être un benêt. Ce que je suis sans aucun doute, là n’est pas la question. Mais alors où est-elle, la question ? Nulle part. Pas de question, pas de réponse. Je ne suis même pas certain d’aimer encore cette ville, pas plus que je ne suis certain de ne pas l’aimer. Non, je ne suis certain de rien, mais c’est l’époque qui veut cela, non ? Qui pourrait être encore saisi par l’émotion quasi absolue dont, dans ses Promenades dans Rome, Stendhal dit qu’elle l’envahit au Colisée ? Ce n’est tout simplement plus possible : tout a été vendu au commerce, et le touriste se trouve comme coupé de lui-même, toute expérience esthétique lui étant interdite. Pourtant, elle était encore possible pour Stendhal, non ? Ou bien était-elle déjà truquée ? Peut-être, mais la masse n’existait pas encore. Tu n’es pas là pour jouir, tu es là pour consommer, dit désormais le capitalisme au touriste, ce qui n’est tout de même pas la même chose quand même consommer donnerait l’illusion de jouir. Jouissance qui est fausse, absolument fausse : si, en temps normal, il est très difficile de prouver que le bonheur que procure le capitalisme n’est pas un faux, dans le cadre de l’expérience esthétique, c’est trop simple ; — coitus semper interrumptus, hordes sauvages de consommateurs lâchés dans l’arène, tous les coups sont permis pour faire jusqu’à la nausée le même selfie. Dans l’expérience que vend à faire le capitalisme, il n’y a rien d’authentique, tout est standardisé, réitérable à l’infini. De fait, la FULL EXPERIENCE qui permet de descendre dans le bout d’arène reconstituée sentir le frisson morbide et imbécile du gladiateur n’est rien moins que pleine, totale, complète, elle est dénaturée, elle est l’expérience du vide, du vide qui se monnaye. Est-ce que ce que j’admire dans mon admiration de l’enfant, ce n’est pas la possibilité d’un regard neuf, la chance d’un tel regard — innocent ? Aussi, pour remplacer le carnet perdu, lui en avons-nous offert un autre, où exercer toute l’innocence de son œil. Sur le fond rouge fragola de sa couverture, des vespas font route vers le Colisée. Vacances romaines qui, pour kitsch qu’elles soient, ne cessent pas pour autant d’être désirables, n’est-ce pas ?

vingt-trois février deux mille vingt-trois à Rome

L’air entre les choses. C’est ce que je préfère. Le respirer. Le sentir. Être parmi. Sorti faire quelques pas à la nuit tombée, je me suis perdu, et il a fallu que je me concentre, reconstitue à reculons mon chemin pour le retrouverenfin. ll faisait de plus en plus noir et moi, je ne cessais d’avancer. En vérité, je n’avais fait que tourner en rond, mais c’était suffisant pour me dire, ayant oublié mon téléphone — l’alpha, l’omega, la boussole unique de tout destin —, que je ne savais pas exactement où j’étais. Je n’aurais pu être n’importe où, non, j’étais à Rome, cela je le savais, qui ne faisait aucun doute, et j’aurais pu me satisfaire de demander mon chemin au premier indigène venu, « Scusate, dov’è Campo dei Fiori ? », cela aussi, oui, j’aurais pu le faire, mais pendant quelques instants, le temps de ressentir ce léger frisson qui vient titiller, le tirant de son ordinaire torpeur, le touriste en voyage, j’ai préféré mon sentiment à la vérité, bien plus prosaïque, qui voulait que je ne courre aucun danger. En courre-t-on jamais vraiment en Occident ? Tout dépend de quel point de vue on se place, évidemment. Mais à vrai dire, tout est fléché, balisé, rassurant. Quelle angoisse, être rassuré. À la touriste française qui, angoissée face à son artichaut qu’elle ne sait comment entreprendre, s’enquiert auprès du serveur afin de déterminer ce qu’elle a le droit ou non d’en manger, ce dernier lui répond : « Tutto… Tutto o niente », populaire simplicité qui me rassure par sa radicalité ordinaire, franche, riante. Tout ou rien, bien sûr, quoi d’autre ? Gourmandise comme raffinement véridique de la civilisation à laquelle répondent gaiement les oiseaux de François. Tout ou rien, madame. Que ce soit une devise, oui. Mais quel en serait le blason ? Oh, des plus simples, dépouillés ou quasi. Porte d’or aux deux fauvettes affrontées de sable.

vingt-deux février deux mille vingt-trois

Sur Instagram, on peut voir des vidéos où Slavoj Žižek explique quel est le point commun entre le bouddhisme et la psychanalyse, quelles sont les origines quantiques de l’univers ou encore quelle est la signification profonde du Kinder Surprise, et cette vision de l’intellectuel en machine logorrhéique n’a rien de très rassurant quant au destin de l’espèce humaine dans la mesure où une intelligence artificielle moyennement développée pourrait tenir des discours similaires avec la même voix nasillarde et le même anglais de boutique. Est-il plus rassurant que, sur Instagram, on puisse voir aussi, sans solution de continuité ni la moindre tentative de hiérarchisation des contenus, des vidéos de raton laveur chatouilleux ? Pas vraiment, cela aussi une intelligence artificielle moyennement développée pourrait le faire. Et, d’ailleurs, tout cela, c’est une intelligence artificielle moyennement qui le fait. Que nous nous en remettions pour penser, pour sentir, pour vivre à des machines ou à des individus qui singent maladroitement des machines, non, cela ne laisse rien présager de bon, et l’on se demande à vrai dire, à part la pure et simple destruction, quel pourrait être un avenir désirable pour notre planète. On peut trouver des explications à tout, tout connecter avec tout, mais cela, non, cela ne s’appelle pas à proprement parler penser, ni penser ni rien. De fait, la pensée semble devenue hors de tout contrôle, elle paraît mener une vie autonome sans commune mesure avec les intérêts, les désirs, les angoisses, les peurs, les espoirs des personnes qui sont effectivement sensées penser. On peut tout justifier, tout expliquer, tout comprendre, un tel pouvoir est l’expression même de la nature de la raison, mais cela n’est pas suffisant : pour qu’il y ait du sens, encore faut-il qu’il y ait quelque chose de sensé. Cela, ce sensé, qui ne se chiffre pas, ne se laisse pas dire en formules générales ni définitives, ce sensé qui est plein de scrupules et de doutes, ce sensé est ce qu’il y a de plus difficile à appréhender, à exprimer et, pourtant, c’est à cela qu’une vie devrait être consacrée, à formuler quelque chose, ne serait-ce qu’une chose, quelque chose qui mérite de l’être. Dans ce sensé, il y a du sens, certes, de la pensée, donc, mais aussi du senti, lequel ne se rend pas facilement, attache l’individu au monde dans l’expérience. Tous ces agents rationalisateurs, capables de tout expliquer, de tout justifier, la guerre, un œuf Kinder ou les origines de l’univers, sacrifient le sensé de la pensée, le sentiment de l’intelligence aux puissances purement techniques chargées de tout monétiser. Ce n’est pas tant qu’on ne puisse pas échapper au capitalisme, c’est que tout est fait pour s’y enfoncer chaque jour un peu plus en profondeur. Nous sommes vendus et sommés en sus d’applaudir à la transaction. Le nivellement universel n’est pas une chance pour l’individu devenu un peu plus démocratique, c’est la forme que prend la marchandisation de l’expérience, laquelle dilapide tout le sensé pour ne conserver que des conjonctions qui se peuvent multiplier à l’infini. Et, et, et, et, et, etc. ad inf., voilà comment on atomise l’expérience pour la livrer démembrée au marché. Sans liaison des phénomènes autre que rhapsodique, plus rien n’est possible que n’importe quoi. Alors vas-y, scrolle jusqu’au bout de ta vie, scrolle, c’est le but de ta vie.

vingt et un février deux mille vingt-trois

Le paradoxe, bien sûr, c’est que nous existons moins et existons plus, que nous existons moins parce que nous existons plus mais que, même si nous existons plus, nous n’en existons pas moins moins, il se trouve toujours que nous souffrons d’un moins d’existence quand même nous jouirions d’un surcroît d’existence, l’un ne va pas sans l’autre. S’agit-il dès lors de faire la part des choses ? Ce paradoxe du plus et du moins s’entend-il au sens d’une chance qu’il faut saisir d’une part quitte à s’exposer au danger de l’autre, la malheur est-il toujours le prix à payer du bonheur, ne pourrait-il en être autrement ? Qu’est-ce que je raconte ? Quelque chose comme : le chemin de l’originalité et le chemin de la solitude sont un seul et même chemin, sauf que je n’ai rien d’un présocratique, moi qui suis venu bien longtemps après la mort de Socrate, moi qui suis né bien loin d’Athènes. Mais quand tout le monde raconte que le génie, ça n’existe pas, que le talent, ça n’existe pas, que l’originalité, ça n’existe pas, que l’intelligence, ça n’existe pas, et dieu sait quoi d’autre encore, n’est-ce pas l’indice qu’il y a dans ses assertions sûres d’elles-mêmes quelque chose de fondamentalement suspect ? On ne détruit pas les mythes par amour de la vérité (cela, il n’y a que les philosophes qui le font, et on tient en la personne de Socrate un bon exemple du genre de sort que la société leur réserve), on ne le fait jamais que pour prendre le pouvoir. Et d’autres mythes viennent remplacer les anciens mythes. Putsch qui ne dit pas son nom, on efface le nom de quiconque déborde du cadre du récit du nouveau dogme. Les bibliothèques privées tiennent lieu de mémoire, elles conservent le souvenir des vaincus, ce qu’on ne trouve plus dans les rayons des librairies, ce qui se voit désherbé en bibliothèque, notre propriété privée le sauve. Notre malheur, simplement, c’est que nos appartements au confort moderne sont trop petits pour accueillir tous les livres qu’on y voudrait mettre. Et le fantasme d’une maison à la campagne est moins le fantasme de la mise au vert que celui d’une pièce immense, d’une pièce ou de plusieurs consacrées au rangement de nos souvenirs immémoriaux contenus dans les livres. Une utopie paisible articulerait ainsi l’existence autour de deux pôles, le dedans de la bibliothèque et le dehors de la promenade. Ce ne seraient pas les seuls (chacun est libre d’imaginer tous ceux qui lui plairont ou même de continuer à vivre sa grise existence), mais ils formeraient un axe de circulation entre ce qui est à moi et ce qui n’est à personne, le privé et le public, maintenant la différence tout en permettant le passage de l’un à l’autre. Mais qui pense encore à Socrate avec cette angoisse baignée qui est le signe vrai de la peine. « Cela ne pourrait plus avoir lieu », vraiment ?

vingt février deux mille vingt-trois

Ce monde n’est pas pour moi, ce pourrait être une conclusion, pas la seule, non, en effet, mais une parmi d’autres, oui, une conclusion à tirer de certains jours comme aujourd’hui : il y a tout un monde d’où je me sens exclu parce que ce que j’y cherche ne s’y trouve pas, tout un monde où il n’y a pas de place pour moi parce que ce sont d’autres qui occupent la place où je pourrais exister, même au rayon littérature allemande de chez Gibert, il n’y avait qu’un pauvre volume d’occasion de l’Homme sans qualités de Musil et, quand j’ai consulté le sommaire de cet ouvrage intitulé Wittgenstein en France, j’ai constaté que le nom de Jean-Pierre Cometti n’y figurait tout simplement pas, que la bibliographie l’ignorait complètement, lui qui a traduit, publié, commenté, enseigné Wittgenstein pendant des années, on pouvait sauter à pieds joints par-dessus lui, effacer son nom de l’histoire, faire comme s’il n’avait jamais existé, dans le plus pur révisionnisme intellectuel, sauf qu’on y parlait de Badiou, ce vieux maoïste qui a daigné consacrer en tout et pour tout 128 pages à notre philosophe, évidemment qu’on parlait de lui. Pourquoi ? Que tout soit réduit à l’état de pure marchandise, c’est ce qui paraît trop évident à dire et que, pourtant, il ne faut cesser de répéter : il ne faut cesser de s’insurger contre la marchandisation du monde, de la culture, de la pensée, répéter inlassablement que ce n’est pas cela, le monde, la culture, la pensée, et tant pis si la majorité n’écoute pas, si la majorité n’entend pas, tant pis, si le monde est un immense néant où tu n’as pas ta place, il faut refuser de se laisser transformer en marchandise soi-même, il faut être possesseur de soi, refuser de se laisser déposséder de soi. C’est épuisant, c’est vrai, non, je ne plaisante pas, c’est épuisant, littéralement, c’est ce que je me suis dit, l’autre nuit, m’apercevant que je venais de m’endormir sur le canapé parce que j’avais trop bu, je m’en suis voulu parce que faire ce que je faisais, c’était une façon de renoncer à mon existence, mais comment faire autrement ? Parfois, je n’ai pas la force de faire autrement et alors, parmi toutes les solutions, je choisis la plus simple, et je m’y adonne sans retenue, j’oublie tous mes scrupules, j’oublie toutes mes idées. Mais, quand je me suis réveillé, j’ai eu un honte de moi, j’aurais pu passer le fait sous silence, prendre la pose, faire comme si cela n’avait jamais eu lieu, éviter la honte ainsi, mais non, je me suis dit qu’il fallait arrêter de renoncer. C’est vrai qu’il faut que j’arrête de renoncer, mais où puis-je trouver la force d’y parvenir, où trouver l’énergie pour ne pas et l’énergie pour ? Faut-il que je me sente exclu de ce monde pour trouver la force nécessaire d’accomplir ce qu’il me faut accomplir ? Tout ne serait-il pas tellement plus simple si je me rendais tout simplement à ce monde, si je déposais mes faibles armes (quoi ? quelques phrases tout au plus) à ses pieds et si je me soumettais à lui ? Tellement plus simple, oui, tellement plus simple. Aujourd’hui, je suis sans conclusion édifiante, il faut qu’il en soit ainsi.

dix-neuf février deux mille vingt-trois

Pendant des siècles, la sagesse a consisté à vouloir savoir, connaître tout ce qu’il était possible de connaître, aujourd’hui, elle consiste à ne plus rien savoir du tout. Il y a tant d’informations, jusqu’à la nausée, tant de faits et d’interprétations, que savoir ne signifie plus rien du tout, que le bâti de la connaissance s’effondre sous son propre poids, la masse absurde de son accumulation. Ce n’est pas tant qu’une connaissance universelle, comme on raconte qu’elle était celle de Pic de la Mirandole, soit désormais impossible, parce qu’il y a trop de connaissances, des connaissances trop complexes, pour l’esprit humain, c’est que la connaissance universelle a en soi cessé d’être désirable : tout savoir, cela signifierait savoir aussi un nombre incalculable de faits répugnants, insignifiants, débilitants. Qui saurait tout, aujourd’hui, ne serait pas un esprit universel, mais un débile universel, sa connaissance l’anéantirait non en raison de la puissance qu’elle lui conférerait,  comme dans un délire faustien, mais de l’impuissance à laquelle elle le réduirait : tout = rien. Qui se confronte au spectacle de l’univers médiatisé par l’humanité se trouve désemparé, comme dépersonnalisé : qui sont ces gens qui s’adressent à moi, parlent en mon nom, au nom de l’humanité, que veulent-ils, que me veulent-ils ? Jamais, dans l’histoire de l’humanité, on n’a produit autant de biens, de services, de connaissances, de contenus, de vérités, et jamais ces productions n’auront été aussi ineptes. Et, on continue, et on accélère, et on intensifie. Et personne qui ralentisse parce que personne n’est capable de ralentir, surtout pas les décroissantistes qui, victimes de l’illusion rousseaussiste d’après laquelle l’homme est bon, fondent tous leurs espoirs sur une origine introuvable dont l’absence ruine tout l’édifice de leur idéologie mollassonne. C’est le ralentissement même qui est impossible. Face à une excitation de l’intelligence telle qu’elle conduit à la perversion de l’intelligence, il faut accepter la bêtise, mieux : il faut vouloir être bête, il faut vouloir ne plus rien comprendre, il faut accepter de ne pas s’y retrouver, de ne plus savoir ni où l’on est ni où l’on en est, il faut accepter d’avoir les yeux ronds comme ceux d’une vache qui voit passer d’étrangers phénomènes auxquels elle n’entend rien, il faut accepter l’étrangeté radicale du monde, l’étrangeté radicale de soi au monde, il faut arrêter net, tout, d’un coup. Et rester là, et se pénétrer de ce sentiment, de cette incompréhension originelle — originelle, c’est-à-dire : qui seule est porteuse d’avenir. À l’arrêt soudain, lourd comme la pierre dans le cours du fleuve, pas fluide du tout, il n’y a qu’ainsi que je puis avoir quelque chance de savoir qui je suis, quand même non, mes sœurs, non, mes amis, quand même ce ne serait pas beau à voir. La vie est à ce prix.

dix-huit février deux mille vingt-trois

Ne pas s’effondrer. Parfois, le désespoir est si grand qu’il semble que le mot même soit trop fort. Comment cela se fait-il ? Ne devrait-ce pas être justement l’inverse ? À force d’être chargés de missions qui ne sont pas les leurs, les mots perdent toute signification, ils n’expriment plus la vie dont ils sont censés être la quintessence. Vision étroite qui voit les phénomènes détachés les uns des autres. Or, les mots vides de sens déchaînent la violence : la guerre, c’est ce qu’on fait quand on ne se comprend pas. Que penser d’un monde où les machines traduisent ? Je ne sais pas.  Je ne veux pas savoir. Je ne veux rien savoir. Je ne veux rien penser. Il me semble que, pour survivre, mon cerveau trouve toujours de nouvelles idées qu’il abandonne avant de les avoir menées à bien. Toutes tombent. Caduques, un hiver succède à un autre. Aussi, de cette énième idée que j’ai eue ce matin après avoir lu la page du journal d’une autre année, je ne sais que faire. Dans la bibliothèque, l’absence de dérangement des livres en relation directe avec cette idée semble indiquer que je l’ai déjà eue il n’y pas si longtemps, mais alors que lui est-il arrivé ? Que faire de tout ce que je ne mène pas à bien ? Non que tout puisse être mené à bien, ce n’est sans doute pas vrai — ce n’est pas parce que j’ai une idée que c’est une bonne idée —, mais il y a sans doute des idées qui mériteraient de l’être, menées à bien. Manque de volonté, de détermination, de discipline, de suite (logique) dans les idées, une certaine indolence, et quoi d’autre ? Étrange, ce confiteor. À l’exception de ce journal, rien. Des pages que j’ai écrites ces deux derniers jours, j’ignore qu’en penser : une interprétation charitable en ferait l’expression d’un amour immense de la vie, mais une autre ? Une autre, serait-ce encore une interprétation ? Il m’arrive moi-même d’hésiter à écrire ce que je pense écrire (je crois l’avoir écrit ici même, déjà, il y a deux ou trois jours), et cette crainte ne me fait-elle pas du tort ? Qu’est-ce à dire ? Qu’en un sens, je suis trop bien élevé. Certes, mais n’est-ce pas heureux ? La langue ne saurait servir à dire n’importe quoi. Mais alors, à quoi ? Son ultime raison d’être est esthétique, d’où le désespoir que j’ai dit éprouver en commençant : comment peut-on si mal parler ? Le laid, le voilà le mal.

dix-sept février deux mille vingt-trois

Après avoir cherché pendant plus d’une demi-heure quelque chose qui se trouvait sous mon nez, j’essaie de mettre de l’ordre dans mes idées. Mais ne sont-elles pas à l’image de cette quête minuscule et absurde, mes idées, là, sous mon nez, sans que je sois pourtant capable de les rassembler ? Que m’apprêtais-je à dire ? L’ai-je oublié ? Non, j’avais formulé l’espèce d’idée que voici : le nihilisme est une attitude face à l’avenir, qui peut prendre plusieurs formes, dont la plus désespérée, que ne porte plus la moindre utopie, et la plus désespérante, qui n’a jamais connu la moindre utopie, et jouit de s’accomplir dans la destruction pure et simple de l’avenir, la destruction de toute possibilité de nouveauté. Ce n’est pas tout à fait la même chose de ne plus croire en rien et de détruire quelque chose qui n’existe pas, n’existe pas encore, interdire à quelque chose d’avoir lieu. C’est une attitude face à la vie qui devrait nous emplir d’effroi et, pourtant, n’avons-nous pas fini par nous y habituer, par l’adopter, par l’épouser pleinement jusqu’à ce qu’elle devienne la forme même que prend notre relation à l’univers ? Non pas détruire ce qui existe déjà, abattre, changer le monde, mais détruire pour toute chose la possibilité qu’elle advienne. Ce nihilisme est d’autant plus accablant qu’il ne participe d’aucune idéologie, il ne tient pas à une quelconque croyance, ou absence de croyance, ou perte de croyance, il est tout entier complaisance, accomplissement de la version la plus effrénée du libéralisme : l’ego comme source et fin de toutes choses. L’ego est un point dans l’étendue infinie du vide ; rien ne l’affecte que ce qui lui semble renvoyer l’image de sa propre perfection (quelle que soit la forme qu’elle prend, y comprise la plus misérabiliste). Les thérapies du moi (clinique, chimique, érotique, politique, etc.) confortent l’ego dans cette forme de suprématisme absolu pour qui, point aveugle, il n’y a plus ni passé ni avenir, rien qu’un présent borné à la momentanéité éternellement passagère. En ce sens, s’il est fort probable que la femme soit l’avenir de l’homme, s’exprimant comme accomplissement du désir féminin d’être identique à l’homme, c’est-à-dire de ne pas porter d’enfant, cet avenir coïncide avec la fin de l’humanité, son épuisement.  L’égalité apparaîtrait ainsi comme la forme ultime du nihilisme. Et, au fond, qui peut dire que l’humanité ne s’accomplit pas en s’épuisant, en annulant le futur, en détruisant la vie ? Le triomphe de la raison fut le déclenchement de la pure négativité, laquelle se réalisera dans la destruction totale de la vie ou, du moins, de la vie humaine.

seize février deux mille vingt-trois

L’ordinateur posé sur mes genoux, combien de minutes ai-je passées ainsi, sans écrire le moindre mot, sans le chercher non plus, l’attendant peut-être, encore que je ne le croie pas, me contentant le plus simplement du monde de regarder le plafond jusqu’à ce que, m’attardant enfin sur ces motifs floraux, champêtres, qui forment les moulures qu’on trouve aux quatre coins, je me dise qu’après avoir rasé les champs pour y construire des immeubles, autour de 1870, nos ancêtres bâtisseurs avaient inscrit la trace de ce saccage dans le stuc de leur architecture ? Pas assez peut-être, alors j’ai insisté et je me suis encore posé la question que voici : chez eux, ce geste avait-il quelque chose d’ironique ? Non, je ne le crois pas, il enregistrait la disparition des choses, comme nous le faisons, nous autres, gens de l’Occident d’aujourd’hui, en nous proclamant protecteurs de sa perte, nous qui pourtant n’haïssons rien tant que la nature. Quand passera-t-il enfin, ce temps ? Avec exactitude, je ne saurai le dire, mais je sais que cela ne tardera pas. Question de démographie qu’on a tort de réduire à une simple notion de statistique ; avec la démographie, c’est tout un destin métaphysique qui se joue. 1,83 enfant par femme. Et n’a-t-elle pas raison, cette dernière, d’exiger qu’on lui « lâche l’utérus » ? Après elle, après la dernière femme, d’autres êtres viendront, qui ne seront ni pires ni meilleurs que nous ne le fûmes, mais simplement là où d’autres ne sont plus qui ne sont plus nulle part. Peut-être même garderont-ils quelque chose de nous, comme nous d’homo neanderthalensis, dans des proportions qui varient entre 1,8 et 2,6 % de nos gènes. On a tort de se lamenter. Tout comme on a tort de se réjouir. Le destin, c’est ce que les êtres humains ont toujours eu le plus grand mal à comprendre, le destin se moque de nous. Et si nous nous en rions, c’est toujours à nos dépens. On dépense plus que l’on a et, très vite, il ne nous reste plus rien. C’est trop tard, tu sais, ai-je envie de me dire. Et je sais que c’est vrai. Il faudrait inventer autre chose, concevoir le monde différemment, une forme ancestrale dessinerait l’avenir, comme cette île du lointain de laquelle je viens. Comment dire ? Embrasser ? Oui, peut-être. 

quinze février deux mille vingt-trois

Entre deux, oui, mais entre deux quoi ? je ne sais pas. En tout cas, c’est ainsi que je me définirais aujourd’hui même, si jamais on me posait la question de savoir où je suis, ce que je suis, qui je suis, que sais-je ? justement, je ne sais pas. Je repousse au plus loin les choses que j’ai à faire parce que je n’ai pas envie de les faire. Ce qui n’est pas totalement vrai puisque, tous les matins, je m’assois à ma table de travail et traduis le livre que j’ai à traduire. Mais il y a tout le reste, à quoi je devrais consacrer du temps, si seulement cela ne me tombait pas des mains. Peut-être suis-je paresseux, suis-je paresseux ? je ne sais pas. On a besoin d’élan, de souffle, d’épopée, mais de tout cela, il n’y en a pas, rien que des choses banales, si banales qu’on pourrait passer sur elles sans même les voir, sans même se douter qu’elles existent. Sur le boulevard, un homme crie sur un autre ; j’ai l’impression que c’est une scène ordinaire, et je me demande : toute cette rage, toute cette colère, toute cette haine, d’où vient-elle ? N’aiment-ils personne dans les yeux de qui regarder, ces gens qui se veulent tant de mal, à qui il ne manque plus au fond que la permission de l’acte, la chute d’un énième tabou, la déconstruction d’une autre mythologie, pour s’entretuer ? Nos ancêtres ne le firent-ils pas jadis, et puis naguère, et nos contemporains encore ? Vive la mort ! Tout à l’heure, j’ai bien compris dans le ton qu’a pris Daphné pour désigner la tenue que je portais qu’elle n’était pas à son goût, qu’elle ne convenait pas pour assister à la répétition publique de son cours de théâtre. Aussi, me suis-je changé pour constater qu’en effet, cela je ne pouvais pas le nier, c’était mieux ainsi. Que l’enfant ait raison, cela n’a rien d’étonnant, mais encore faut-il savoir l’écouter. J’ai assemblé un certain nombre de réflexions, ces derniers jours, à haute voix pour la plupart, peut-être parce qu’elles me font peur, que je n’ose pas les mettre par écrit, réflexions qui ne sont pas sans rapport avec ce que Spengler, il y a un siècle, crut bon d’appeler« le déclin de l’Occident ». Je ne les note pas ici parce que je ne sais pas si je puis les mettre par écrit, j’entends : y crois-je vraiment ? Je ne sais pas. L’dée de Spengler a quelque chose de fascinant, à laquelle on reproche un peu trop facilement son pessimisme. Or, qui peut nier que l’Occident, en tant qu’entité idéologique, est mort, qu’il n’en demeure qu’un vague reste géographique, lequel, sans son substrat idéologique, est parfaitement vide de sens ? Nous, Occidentaux du début du XXIe siècle, nous vivons dans ce vide de sens. Quand je dis que je parle une langue morte, par exemple, cela signifie que la langue française, celle dont Leibniz par exemple se servait pour converser avec l’Europe tout entière, cette langue a perdu cette vocation universelle. Or, une langue qui a eu une vocation universelle, vocation qu’elle a perdue, que devient-elle, sinon un patois ? Ce n’est plus en elle que s’expriment désormais les idées nouvelles. Ce patois, peut-être le parlerons-nous encore pendant des décennies, mais il sonnera creux comme déjà il sonne creux. Faut-il alors apprendre la langue insulaire d’une partie de mes ancêtres ? Et pourquoi pas ? L’histoire ne revient pas en arrière. Addiu.