Entre avant-hier et hier, j’ai écrit un poème, et ce qui m’étonne avec ce poème, avec ce poème comme avec d’autres poèmes que j’ai écrits, pour ne pas dire tous les poèmes que j’ai écrits, c’est que je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir voulu écrire ce poème, quelque chose vient qui n’est pas voulu en tant que tel, quelque chose de plus profond que moi, de plus profond que ma conscience, me semble-t-il, sans que cela soit pour autant inconscient, je ne suis pas en train d’essayer de revitaliser la psychanalyse moribonde, cela ne m’intéresse guère, mais qui est de l’ordre de la langue même. Quand j’écris, ainsi, c’est moi qui écris, bien évidemment, mais je ne veux pas écrire ce que j’écris, tout se passe comme si, au contraire, c’était la langue qui voulait être écrite et se servait de moi pour ce faire. De là à une forme d’animisme qui aurait pris le tournant linguistique, il n’y a qu’un pas que je ne ferai pas parce que je suis immunisé contre ce genre de superstitions, mais je ne peux pas nier qu’il y a quelque chose de cet ordre, oui, je le répète, la langue qui linguise, cherche tous les moyens de ce faire, de se faire entendre, lire, que sais-je ? tous les moyens dont moi, qui ne suis qu’un canal de diffusion, qu’un vecteur. Tout ce que je fais, c’est prêter la vitalité de ma vie à la langue pour qu’elle ne meure pas. Qu’est-ce à dire ? Que les autres tuent la langue ? Peut-être, je ne sais pas, mais les langues ne meurent pas toutes seules, assurément, elles ne meurent pas de leur belle mort, non, elles tombent en désuétude, en ruines comme les temples où les oracles jadis prenaient la parole, un jour la Pythie parle et ses phrases incompréhensibles n’émeuvent plus qui les entend, ne les met plus en mouvement, qui demeurent inertes en entendant sa voix. Ce n’est pas la même chose que le silence. Encore, si elle ne disait rien, la Pythie, qui l’entend ne rien dire pourrait croire en quelque profondeur supérieure. Non, ce qu’elle dit ne veut plus rien dire, ce qu’elle dit est privé de vie, comme les membres épars d’une colonne dispersés à terre, pour qui n’en a pas le plan en tête, ne sont pas les membres d’une colonne mais des morceaux de pierre insignifiants. Je me souviens qu’un jour, enfant, j’avais découvert, enfouis dans le sol d’une campagne grecque, des tronçons de colonnes qui étaient tombés dans l’oubli après avoir servi à la construction d’autres édifices, probablement turcs, et ce qui m’avait frappé, c’est que, ces morceaux de pierre, que je voyais moi comme les parties d’une colonne, leur reconnaissant donc une dimension sacrée, d’autres que moi avaient pu y voir un matériau de construction facilement disponible et bon marché, de la matière privée de vie, de la matière inerte. C’est ainsi que le sens périt et que les langues meurent : personne ne les assassine, elles tombent en désuétude, dans l’oubli. Que je sois la mémoire vive de langue.
25.11.22
Tous les jours à l’écriture. Que faire d’autre ? Non que le reste ait moins de valeur — qui dira en effet que faire l’amour, s’aimer, élever l’enfant, l’aimer, jouir de l’existence, marcher, écouter de la musique, boire du vin, que sais-je, a moins de valeur qu’écrire ? —, alors reformule la question : comment ne pas le faire ? Commençant hier le livre de Bernard Collin, Copiste, dont P. m’avait parlé il y a plusieurs années de cela, livre qui est composé des cahiers dans lesquels, tous les jours depuis la fin des années 1940, l’auteur écrit 22 lignes, j’ai été pris du désir de copier le copiste, et d’écrire à mon tour, tous les jours, 22 lignes dans un petit cahier, jusqu’à ce que ma mort s’en suive, et j’avais même trouvé un nom à la chose — « spirale, le matin » —, avant de me rendre compte, m’apercevant après fouille dans les tiroirs que je n’avais pas sous la main les cahiers adéquats à un tel projet, que cela, hors le dispositif matériel de la chose, pour ainsi dire, après tout, chacun le sien, non ? je le faisais déjà, ici même, dans les pages de ce journal. Le livre de Collin, va-t-il me tomber des mains dès lors ? Cela, je l’ignore. Si l’on me posait la question de savoir pourquoi j’écris tous les jours les pages de ce journal, je serais bien en peine de répondre autre chose que des inepties du genre : « Pour défier le temps qui passe », « Pour justifier l’existence », « Pour découvrir le sens de la vie » ou je ne sais trop quoi d’autre, cela, il n’est guère besoin d’écrire pour le faire, d’innombrables activités peuvent tout aussi bien faire l’affaire. Et peut-être y a-t-il là un élément de réponse : l’écriture est une activité comme une autre et, pourtant, ce n’est pas une activité comme une autre, donc, c’est une activité comme une autre puisque toutes les activités ne sont pas des activités comme les autres. Il n’y a pas d’essence supérieure de l’écriture, pas plus qu’il n’y a d’essence spéciale de l’art, c’est certain mais ne suffit pas pour autant à épuiser la question : Pourquoi est-ce que j’écris tous les jours ? Si la réponse, c’est ce qu’il me semble, se trouve effectivement dans les pages, nombreuses désormais, que j’écris sous ce titre un peu trop insignifiant à mon goût — « journal » — mot qui désigne trop de choses pour avoir le sens que je lui donne quand je l’écris et auquel on ferait mieux de n’en donner aucun —, elle ne s’y trouve pas sous la forme d’une phrase unique, elle s’y trouve sous la forme d’un processus continu, sous la forme de l’œuvre même. L’œuvre n’est pas le produit fini que livrent à intervalles réguliers, tous les deux ans en moyenne, les producteurs qui viennent garnir les étals du marché aux livres, ce n’est pas non plus la somme des papiers qu’à sa mort le grand écrivain laisse aux chercheurs du futur, l’œuvre, c’est, consciente de soi, le déroulé, la continuité, le procédé, le progrès, le quotidien, la banalité, l’ordinaire, et l’extraordinaire, et le mystère, et la vérité, et le génie qui se font jour dans le mouvement lent, quasi immobile, des jours qui se suivent.
24.11.22
D’une époque qui estime que le summum de l’art, un art beau et poétique, puissant et politique, est un dessin au pochoir sur un mur qui figure un homme dont on s’attendrait à ce qu’il soit en train de jeter un cocktail molotov mais en fait c’est un bouquet de fleurs, qu’attendre ? Rien. Aussi, ai-je commencé un livre ce matin. Un livre qui restera peut-être lettre morte comme tant d’autres (quatre au moins), mais qui existe d’ores et déjà à l’état de brouillon, sans titre, sans agent, sans contrat, sans argent, sans rien d’autre que lui-même, la force propre qu’il n’aura pas s’il n’existe pas ou celle qu’il aura s’il existe. Aussi, ai-je commencé, mais pas ainsi, ai-je commencé, manière de dire que ma relation à l’époque me plonge souvent dans des abîmes de perplexité, je le dis sans craindre de rougir, comme si j’étais toujours dans une position inconfortable face à elle, en déséquilibre : qu’en dire ? faut-il seulement en dire quelque chose ? d’autant que, fondamentalement, il n’y a rien à en dire, mais alors que faire, elle existe, faut-il se soumettre à sa domination sans autre forme de procès, rien que le procès en annihilation de la finesse, de la nuance, de la légèreté, de la profondeur qu’elle intente à qui ne parvient pas à s’en contenter ? M’est-il arrivé d’envier qui s’y sent à l’aise, comme chez soi ? Oui, bien sûr, j’ai déjà fait état plus d’une fois dans ce journal de mon envie d’être normal, de me voir remettre moi aussi un brevet de normalité, délivré par la société, tamponné, en bonne et due forme, comme qui se verrait remettre un certificat de non-binarité par l’État, mais — et je conçois que cela puisse sembler imbécile, c’est-à-dire : prétentieux — j’ai l’impression que, si tel était le cas, ma contribution à la vie serait moindre. Je dois être fou, sans aucun doute, qui d’autre qu’un fou raisonnerait ainsi ? Aussi, et pas ainsi, ai-je écrit, car ce n’est pas de cela que je veux parler dans mon livre, même s’il me faut bien le faire dans ce journal. Souvent, je voudrais fuir, loin, fuir le plus loin possible, mais il n’y a nulle part où aller, où que tu ailles, l’époque te précède, c’est la vie, c’est ta vie, et il n’y en a pas d’autre. Ou alors, il faut l’inventer. Et qu’est-ce, cela, l’invention de la vie, sinon la tâche de l’écriture ? Un livre doit être un chemin, un autre chemin, une route inconnue. Nous écrivons toujours dans les pas des autres, de qui nous a précédé sur la voie de notre désir, même le premier écrivain dût écrire dans les pas de sa tribu, dans le vocabulaire qui était intelligible pour elle, mais nous devons porter notre langue un pas plus loin, la faire avancer. N’est-ce pas absurde de continuer à croire au progrèsde la sorte ? Mais que faire d’autre qui ne soit cynique (et regarde, les cyniques sont partout, ils occupent le terrain, ils font des affaires, ils ont le pouvoir) ? L’autre jour, dans le carnet au bison rouge, j’ai écrit les phrases que voici : « Je ne crois en rien. Quelquefois, il me semble que c’est une lacune, d’autres fois, que c’est une chance, et ne sais jamais qui de moi a raison. » Et c’est vrai, à ceci près que je crois, en vérité, en quelque chose, en ce sens du progrès auquel, à moins de renoncer au langage (ce que, soit dit en passant, l’immense majorité a déjà fait), nous ne pouvons pas renoncer.
23.11.22
Hier, pendant que onze de nos concitoyens tapaient dans un ballon, trois d’entre nous jouions de la musique. Et, évidemment, personne n’aura entendu parler de ces trois musiciens qui étaient en train de jouer de la musique alors que tout le monde a entendu parler des onze types qui étaient en train de taper dans un ballon. Je n’ai rien contre les types qui tapent dans un ballon, moi-même, il m’est arrivé de taper dans un ballon, et il m’arrive encore, parfois, de regarder des types qui tapent dans un ballon taper dans un ballon à la télévision. Je ne crois pas que ce soit la question. Mais alors quelle est la question ? Commençons par une vérité, si vous le voulez bien. La vérité, c’est que, dans l’immense tautologie qui constitue la structure de nos existences, tout est si étroit qu’il n’y a aucun horizon possible, aucune trouée, aucune échappatoire, aucune issue, aucune sortie, aucune éclaircie ; — nous sommes enclos. Hier, j’ai lu un article d’un journal dit d’ultragauche où étaient abordées les questions autour du boycott de la coupe du monde de football au Qatar puisque, même si je n’avais pas envie de le dire, je le précise pour la postérité lointaine qui me lira un jour et aura tout oublié, fort heureusement, c’est de cela qu’il s’agit, la coupe du monde de football au Qatar, et j’ai été affligé par ce que j’ai lu, qui ne faisait rien, ne disait rien, ne pouvait rien que maintenir intacte l’immense tautologie dans laquelle nous vivons en parlant de la même chose, en faisant la même chose, en disant la même chose, en nous enjoignant de toujours vivre une seule et même chose, l’unique. C’était la preuve la plus édifiante de l’impuissance de la critique dans un univers clos et fini. Mais comment sortir de cet univers clos et fini ? Faut-il une illumination pour y parvenir, pour parvenir à parler d’autre chose ? C’est une question importante. Enfin, à moi, elle me semble importante. Précisons-la donc : Combien d’illuminations ai-je eues, hier, en jouant de la musique avec G. et R. ? Je n’ai pas compté, mais je dirais au moins une. Des illuminations musicales, j’entends, mais qui ne le sont pas demeurées, qui ne sont pas enfermées dans les limites étroites de l’être qu’on leur suppose avoir, la musique élargissant l’univers, augmentant la perception que l’on a de l’univers d’une dimension supplémentaire, une dimension inaccessible autrement que dans la musique, par la musique, avec la musique. La musique fait prendre conscience de l’inexistence de l’être, elle substitue des dynamiques aux entités que l’on suppose fixes, immuables, et diffuse des ondes là où l’on s’imaginait un monde. S’il faut une illumination pour parler d’autre chose, alors la question : À quelle condition une illumination est-elle possible ? peut justement se reformuler en : Comment faire pour avoir une illumination ? Et, à cette dernière question, jouer de la musique très fort apporte une réponse aussi définitive que possible : toute esthétique émerge d’une pratique. L’universel tautologique qui est la forme de notre existence ne nous situe pas sur un territoire commun où nous serions en mesure de nous comprendre, de faire quelque chose ensemble. Au contraire, il nous isole, chacun se trouvant seul face à l’unique, le ce dont il faut parler, le contenu absolu outre lequel il semble qu’il n’y pas de sens envisageable, outre quoi il n’y a rien. Notre impuissance n’est pas inéluctable. Elle n’est pas liée à une insuffisance essentielle, elle est la conséquence implacable de la dégradation de l’expérience jusqu’à sa ruine complète à laquelle nous condamne, comme à une fatalité, l’universel tautologique. À quoi, comme à toutes les coupes du monde, et à tout le reste bavardage, s’opposent nos ondes, nos ondes légères, insaisissables, fines et précises, éloquents missiles, puissantes missives.
22.11.22
À quoi bon vivre si ce n’est pour écrire ? Devant mon bol de riz et de chou-fleur bouillis, je ne pense pas au temps qui passe, à la mort, la guerre, la misère, l’aliénation, je pense aux phrases que je pourrais faire, aux phrases que je vais faire. Les voilà, elles sont pour toi, elles sont pour n’importe qui. La nuit, quand je me réveille, ce sont toujours les mêmes pensées qui me hantent et tournent toutes, vautours concentriques, autour du même sujet : ma vie d’écrivain raté. Qui ne fait pas de moi un être humain raté, loin s’en faut, mais inscrit l’échec en mon cœur. Toujours les mêmes pensées dont, je crois, j’ai assez. Trop de pensées pour dessiner toujours le même profil de l’existence auquel je me complais trop volontiers à ressembler. Du sentiment, je fais une vérité. Grossière erreur, mais n’est-elle pas celle de mon époque tout entière ? Qui pourrait m’accabler dès lors ? Qui ? Eh bien, moi, bien sûr, moi qui ne trouve pas la force de m’élever au-dessus de mon époque, m’y tiens prisonnier volontaire. Volontaire ? Non, au contraire : par défaut de volonté. Crois-tu que ce soit si simple que cela, qu’il suffise de vouloir ? Ce n’est pas ce que je dis, non. Alors, que dis-tu ? Qu’il ne suffit pas, non, de vouloir, mais qu’il le faut. Il faut devenir une nécessité, et ce devenir commence par soi, dans cette solitude primitive où tu es l’auditeur de tes propres pensées, de ta conscience qui parle. Qu’est-ce que la conscience ? Tout ce que tu fais du langage. D’où cette question que je me suis posé devant mon bol de riz et de chou-fleur bouilli : à quoi bon vivre, si ce n’est pour écrire ? Ensuite, j’ai épluché une clémentine en tâchant de poursuivre la même suite de phrases, d’aller un peu plus loin, de prêter mes deux oreilles aux voix qui peuplent ma conscience et ne se taisent jamais et ne doivent pas se taire. Tout ce que je me reproche, je l’ai déjà dit, il n’y a rien de nouveau, raison pour laquelle je ne perdrai pas mon temps à le répéter aujourd’hui. Je n’ai pas d’énergie pour cela. Non, j’ai mis le bol de côté sur la table où j’ai déjeuné, j’ai plié le torchon qui m’avait servi de nappe, j’ai amené l’ordinateur à moi et, dans ce rayon de soleil digne d’une divinité, je me suis mis à écrire, calme et déterminé comme il me semble que je ne l’ai pas été souvent ces derniers temps. Tout le sens est là, condensé dans la seule réponse à la question posée que je puisse donner : à rien. Non que tout soit insignifiant, mais le sens, c’est l’écriture qui le déterre, le confère, le rend manifeste à la surface, l’exprime. Sans l’écriture, pas de sens, rien que des bribes sans rime aucune. Alors, oui, il me semble que c’est indiscutable, ce journal est insuffisant, mais il n’en demeure pas moins nécessaire. Il ne suffit pas de vouloir, ai-je déjà dit, il est nécessaire de vouloir.
21.11.22
Où commence la trahison, la profanation ? Selon que je suis d’humeur plus ou moins pure, je place la frontière plus ou moins proche de moi. Et quelquefois, même, il me semble que tout ce qui se rend public profane, trahit la vérité qui se dit par ailleurs, me semble que tout ce qui excède les limites strictes tracées par ces pages couvertes de signes du carnet ment, et se prostitue. Qui ne désire pas cette pureté quasi absolue, quasi mystique, désire-t-il réellement la vérité ? Désire-t-il vraiment l’écriture ? Le signe ne rompt pas le silence, c’est la publication du signe qui le rompt. Et l’image, me semble-t-il de plus en plus, c’est elle, en réalité, qui s’oppose au silence. Pas la langue, pas le son ; — l’image. Qui n’en est saturé ? Il n’y a que pour l’image que l’on fait tant de bruit, tant et toujours plus. Tandis que des mots se peuvent chuchoter, que c’est en murmures que l’amour se dit au plus juste, l’image exige et consomme toujours plus. À telle enseigne que la véritable, que dis-je ? la seule décroissance possible et envisageable serait iconoclaste. Détruire. Alors qu’on s’en prend à des tableaux devenus muets depuis ces siècles dans leur musée enfermés et auxquels, il faut bien le dire, nous ne comprenons pas grand-chose, loin de défendre une cause, que fait-on ? On produit encore plus d’images. Armées de berkeleys hystériques pour qui rien n’est qui ne soit fait image vue. L’espace public n’est pas un espace de langage ; il est visibilité totale. Et rend aveugle. À force de tout nous montrer (« À bas les tabous ! » ), qui niera que nous voyions plus rien ? C’est comme un immense espace blanc, grand comme le monde, sur lequel nul signe ne se peut tracer, immaculé par excès et dont l’unique destin est le vide. Bientôt, c’est notre unique espoir, en effet, nous ne comprendrons plus rien. Et dans cette agnosie universelle, qui sait si quelque chose ne pourra pas se passer, de neuf, d’imprévu ? — Geste simple, et si nécessaire, après avoir écrit dans le carnet au bison rouge, de tailler le crayon. Que faire d’autre, après, que faire d’autre, qu’écrire ?
20.11.22
Pendant quelques instants, je regarde ces pigeons affairés à dévorer une baguette de pain échouée dans le couloir des bus du boulevard. La pulsion nous pousse, littéralement. Ne sachant pas de quoi demain sera fait, il nous faut nous remplir, faire provision de vie. Mais quand on sait de quoi demain sera fait — demain sera fait de la même chose qu’hier —, se remplir comme nous y pousse l’élan vital en nous, c’est se condamner à l’obésité. On fait du gras. Et se retrouve à lutter contre soi-même ; d’où, faut-il supposer, l’épidémie de haine de soi qui accable l’humanité post-moderne. La haine du corps toujours érigé en utopie d’un monde meilleur. Les infrabasses qui proviennent de je ne sais où, probablement de l’appartement du dessus, peut-être de la rue, sans doute de partout, me font me dire ceci : des autres, on ne connaît jamais que le pire, et c’est déjà trop. Plus la musique est mauvaise et plus elle a de succès. La vie sociale est une entreprise d’uniformisation, de normalisation, l’œuvre conformiste par excellence dont le but ultime est la destruction de la personnalité, l’effacement de l’originalité, l’extinction de l’individu, son enrégimentation. D’où le désir de l’enfant qui la pousse vers ces petits jouets qu’elle ne possède pas et sans lesquels, dit-elle, à l’école, les autres enfants refusent de jouer avec elle. Dès l’enfance, il faut être comme tout le monde, faire comme tout le monde. Qui osera affirmer par suite que nos choix sont libres ? Tout est tellement déterminé et, par conséquent, tellement faux. Il n’y a de vrai que ces coups de bec répétés que les pigeons donnent dans le morceau de pain. Ils sont un, puis deux, puis dix. De temps à autre, une rafale de véhicules dispersent le groupe spontané qui, aussitôt la menace passée, se remettant à la besogne, se reforme. Personne ne se bat, c’est l’abondance, il y a du pain pour tout le monde. Mais sans joie, rien ne vaut la peine d’être vécu.
19.11.22
Je n’ai rien compris. Hier. Tout était compréhensible, pourtant, et peut-être est-ce la cause même que je ne compris rien. C’était à la télévision. Des gens parlaient, riaient fort, décochaient des vérités à la vitesse de la lumière, chantaient, dansaient, singeaient la vie. Tout avait l’air vrai. Tout semblait normal. Et moi je me tenais là, assis là, souriant de ma présence bien ordinaire, finalement, et bien paradoxale aussi, à quelque chose qui m’échappait, me faisait l’effet d’être un étranger. Qu’avais-je fait pour mériter cela ? Je me le demandai. Rien, sans doute. C’est qu’on ne nous demande pas notre avis sur la vie. On me dira, « mais pourquoi, pourquoi t’infliger cela ? » Mais cela, répondrai-je en interrogeant, n’est-ce pas le monde aussi ? Et le monde, il faut le voir pour le croire, ou ne plus y croire, ne plus croire en rien. Tout semble absurde, dérisoire, comique, comique mais pas drôle, et il ne faut pas détourner le regard. Le regard, il faut apprendre à l’orienter. Qu’avais-je fait ? Ceci que je veux consigner : dans l’après-midi, je m’étais rendu au cimetière du quartier, marcher sur l’herbe molle et les feuilles mortes entre les tombes, mais pas pour y penser à l’horreur de la mort, vanité, non rien que pour être là, l’horreur de la mort, l’inscription sur un caveau se chargeait de me la rappeler, qui datait du XIXe siècle et précisait que l’enfant était mort à 7 ans et 3 mois, inscription qui me glaça d’effroi, la précision exprimant dans sa profonde sobriété, sa retenue factuelle, toute la douleur d’une mère, me dis-je pensant non à la mienne, mais à ma fille. Dans sa négativité, l’horreur de la mort nous révèle la beauté de l’existence. Marchant ainsi, je m’attardais sur un dessin d’enfant qui pourrissait dans un caveau semblant abandonné. Je le photographiai, comme j’avais photographié un peu auparavant cette pierre tombale en tête de laquelle étaient inscrits les mots suivants : « À l’écrivain sans sépulture » et puis, plus loin, « assassiné à Auschwitz en 1944 ». Un peu plus tard (ce matin, pour être exact), je cherchais qui était cet écrivain sans tombe dont parlait la tombe — Oïser Warszawski — et, regardant l’image prise la veille pour bien écrire son nom, à moi qui ne suis pas enclin à la mémoire, pas sensible à son devoir, il me sembla que, dans ces quelques mots, arrachés au hasard de la déambulation, je comprenais quelque chose, je décelais quelque chose du sens de l’histoire, de ma présence au monde. Devait-il être étonnant, plus tard, que la première clémentine de la saison ne fût pas si bonne que je la désirais ? Amère douceur.
18.11.22
À quoi tient-elle, au fond, la différence entre Paris et Marseille ? Là-bas, traverse Paul, c’était Josette Fratacci qui, amoureusement, regardait son chien caguer dans le mistral. Ici, c’est Lambert Wilson qui, un matin au jardin du Luxembourg, le contemple déjecter, l’air un peu inquiet tout de même de se voir ainsi exposé. Là-bas, c’était Charlie qui, défoncé à la ganja sur les coups de deux heures du matin, on s’en souvient, sortait sur son balcon pour hurler à la mort d’Yvan Colonna, en survêtement de l’OM. Ici, c’est Augustin, petite moustache et t-shirt xs, qui envoie les infrabasses au cœur de la nuit et, l’haleine chargée d’alcool, joue au petit coq. À quoi ? À rien. C’est la grande continuité de l’espèce humaine, et il est inutile de s’acharner contre elle. D’autant que la misère n’empêche pas la grandeur, si microscopique soit-elle. Ainsi, comment ne pas aimer l’enfant quand elle récite cet extrait de la Recherche qu’on lui a donné à apprendre à l’école ? On peut toujours détester la vie, lui trouver tous les défauts du monde, on peut toujours l’aimer aussi. Après les trois pages et quelques de notes, prises hier au musée du Louvre, dans le carnet au bison rouge, j’ai écrit les deux phrases que voici : « N’aie pas peur de l’imperfection du monde. N’aie pas peur de la perfection du monde. » Aphorisme qui peut s’entendre comme une conséquence des pages de notes prises juste avant lui et comme une remarque d’ordre générale, sur la sagesse (de la vie), pour employer un mot qu’on n’utilise plus guère. Mais qu’utilise-t-on comme mots ? Ici, je ne ferai pas la liste de peur de gâcher quelque chose, mais il est certain que quiconque n’écrit pas aussi contre les mots du temps, leur omniprésence, la domination qu’ils exercent sur nous, est un escroc. Le monde est imparfait et parfait, en même temps, c’est le même monde qui l’est, simultanément, et l’on aurait tort de l’accabler au nom de son imperfection tout autant que l’on aurait tort de s’enorgueillir de sa perfection ; ces deux dimensions contradictoires et complémentaires de l’existence doivent être accueillies ensemble, ensemble et à bras ouverts. Pour profiter pleinement d’un rayon de soleil qui, l’espace d’un instant, traverse les nuages et la fenêtre pour venir à moi, je ferme les yeux, quand même, pour dire toute la vérité, il me dérange aussi, m’empêchant d’écrire comme je suis en train de le faire. On ne peut pas dire la vérité si l’on ne dit pas toute la vérité : on ne peut pas comprendre l’expérience si l’on ne se laisse pas pénétrer par la totalité de l’expérience. On peut ne vouloir qu’une chose ou son contraire (où le ou est exclusif : « ou bien a ou bien ¬a » et pas les deux), il n’empêche que l’univers ne saurait être réduit à une telle alternative ; l’univers est le tissu cousu de la chose et de son contraire. Chaîne et trame sont indissociables. Dans un nouveau rayon de soleil, je ferme les yeux, me recule sur le dossier de ma chaise où je m’étire, saisis ma guitare et joue jusqu’à avoir mal au muscle situé entre le pouce et l’index de la main droite. Et puis, je recommence.
17.11.22
Pris trois pages et quelque de notes, assis sur un banc, dans un renfoncement de la salle 725 de l’aile Denon au niveau 1 du musée du Louvre, non loin de l’Apollon et Daphné de Tiepolo, que je n’étais pas venu voir. Qu’est-ce que j’étais venu voir ? Je ne sais pas. Rien ? Peut-être. J’étais venu. Pendant que j’écrivais, des dizaines de personnes sont passées par cette salle, ne se sont pas arrêtées longtemps, pour autant que je puisse en juger, n’ont pas regardé grand-chose, pour autant que je puisse en juger, et pendant tout ce temps, moi, j’avais les deux tableaux que je venais de voir en tête et j’essayais de dérouler le fil qui court entre eux tant que je l’avais encore devant les yeux. Maintenant, je ne l’ai plus, et c’est pour cette raison, parce que je sais que les fils, s’ils ne se rompent pas, ne sont pas toujours visibles, que j’ai pris les notes que j’ai prises, assis sur mon banc, dans un coin de la salle 725 du Musée du Louvre. Et peut-être que c’est ça aussi, oui : comme je n’étais rien venu voir, j’ai vu quelque chose. Et cela, ce que j’ai vu, je l’ai écrit. En montant les marches qui conduisent au niveau 1 de l’aile Denon, je pensais à la critique de la théorie de l’œil innocent que fait Nelson Goodman, laquelle critique dit précisément, mot à mot : « Il n’y a pas d’œil innocent » (« There is no such thing as an innocent eye » ? il faut que je vérifie), et fait de l’œil un organe historique. Critique fondée, me suis-je dit, mais jusqu’à quel point ? Si l’œil n’est pas innocent, est-il coupable ? Ce n’est pas ce que je voulais dire — même si, au-delà du jeu de mots, la question se pose peut-être aussi en ces termes. Gardons la formule. Je voulais dire que, si l’œil n’est pas innocent, comment peut-il voir seulement voir quelque chose ? Comment l’œil verrait-il jamais autre chose que son histoire ? L’œil coupable ne voit jamais que ce qu’il voit, il ne voit jamais ce qui est vu. L’œil coupable ne voit rien. L’œil coupable est aveugle. Ou bien l’œil est innocent ou bien l’œil est aveugle ; est-ce mon alternative ? Et s’il n’était ni l’un ni l’autre, ni innocent ni coupable ni voyant ni aveugle ? Comment fait-on pour avoir l’œil libre ? Comment découvrir, dans le monde de la détermination, un territoire d’indétermination ? Quelles sont les conditions du voir ? Qu’est-ce qui fait que l’on voit quelque chose ? Que l’on voit quelque chose, et non pas : que l’on voit quelque chose. La question n’est pas celle de la vision, c’est la question du vu. Toute la différence entre la vision et le voir : je ne veux pas avoir des visions, je veux voir quelque chose, je ne veux pas voir ma vision, je veux y voir clair. Sans métaphore. Je veux voir la chose que je vois non pour ce qu’elle représente, pour la place qu’elle occupe dans l’histoire, pour le rôle qu’elle joue dans l’économie des déterminations où elle se trouve prise, mais pour ce qu’elle est, ce qu’elle montre, ce qu’elle fait, elle, en tant qu’elle est cette chose-là que je vois, la seule chose qu’il y ait à voir. Non que je veuille supprimer l’histoire de l’art, quand même il faudrait, je crois, en faire un usage parcimonieux, et ne pas saturer la perception d’informations qui obscurcissent plus qu’elles n’éclaircissent, en sorte qu’on ne parle plus de la chose, on ne fait plus que parler, mais je veux voir ce que je vois. Je veux voir la chose.
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