Hier, les parents mécontents de la classe de Daphné ont triomphé. Ils ont réussi à faire suspendre une intervenante chargée de l’enseignement de la poésie à l’école, que certains enfants jugeaient agressive (ils s’en étaient plaints à papamaman, ces chers bambins). Il faut dire qu’elle a le tort de leur faire apprendre des poèmes de René de Obaldia, des fables de Jean de La Fontaine, des chansons de Charles Trénet, et — ô folie, à leur âge, a-t-on idée ! — des extraits d’À la recherche du temps perdu, toutes littératures auxquelles les enfants, eux, innocentes et pures petites âmes, ne prennent pas la peine de s’intéresser. Il n’est jamais trop tôt pour apprendre qu’il y a plus important que la poésie dans la vie. Ainsi, quand Daphné a récité les passages extraits de l’épisode de la madeleine de Proust que l’enseignante lui avait demandé d’apprendre, nous a-t-elle dit, ses camarades ne l’ont pas écoutée, mais ont chahuté ; c’est bien de leur âge, après tout. Sur la messagerie Whatsapp de la classe où les adultes bienveillants échangent informations et ressentis, hier au soir, des parents ont confié qu’apprenant la nouvelle, leur enfant était, je cite, « ravi ». Et, effectivement, comment ces enfants ne le seraient-il pas puisque c’est eux qui possèdent le pouvoir ? Ils seront libres, ces anges, libres de se faire des doigts d’honneur et de se dire « cheh » en paix (c’est « inventif, vivant, métissé », comme on dit dans le journal). Et c’est cela, je suppose la créolisation : on se débarrasse des personnes bizarres qui enseignent la poésie et on les remplace par, en fait, on ne les remplace pas, à la place des heures de poésie perdues, il n’y aura rien, rien que l’univers ordinaire des noms de marque, Pikachu, Harry Potter, Squishy, Nike, Mbappé, la vraie vie, quoi. Face à ces forces mondiales, que pèsent la confiture de groseille de la grand-mère de René de Obaldia, le débit de l’eau et le débit de lait de Charles Trénet, la cigale et la fourmi de Jean de La Fontaine, le petit gâteau en forme de coquille de Saint-Jacques trempé dans une infusion de thé ou de tilleul à Combray par la tante de Marcel Proust ? Même pas le poids d’une plume, à dire vrai. L’École, les Parents, la Société, tout cette clique bienveillante se fait un devoir de raser l’esprit des enfants, de ne surtout rien mettre dedans qui pourrait constituer une ouverture, un horizon, quelque chose de différent. Il faut que les esprits soient purs, immaculés, prêts à recevoir ce que le monde leur destine : le néant absolu qui viendra enrichir un peu plus le capital. Hier au soir, recevant enfin mes exemplaires d’Et partout c’est la guerre, j’ai montré mes livres à Daphné, les huit que j’ai écrits, et quand je lui ai fait voir qu’ils lui étaient dédiés, à sa maman et à elle depuis qu’elle est née, elle m’a semblé émerveillée. Je suis un mauvais père, ma fille, mais je t’aime, — c’est vrai.
5.12.22
Dieu existe, — je l’ai rencontré. Car, non, le problème de Dieu n’est pas, n’a jamais été son existence, et ne le sera jamais, mais notre façon d’en parler. Des millénaires de religion nous auront empêché de le nommer, de le décrire, le rejetant dans l’obscurité la plus totale ou bien la lumière la plus aveuglante. Or, nous ne sommes pas aveugles, nous n’avons pas besoin d’être aveuglés ; nous avons besoin d’y voir clair. Dieu existe, — je l’ai rencontré. Qu’est-ce en effet que Dieu, mes amours, mes amis, mes sœurs, mes frères ? Une douche chaude en hiver, voilà Dieu. Car oui, Dieu peut être un péché, qui porte une autre morale, une morale étrangère à toute morale. Les oranges de Sicile, voilà Dieu. Le corps de l’être aimé, sa personne, sa présence, voilà Dieu. « La perfection », tel est peut-être le plus beau nom de Dieu, et l’extase que l’expérience que l’on fait de la perfection nous procure. La perfection qui est partout, qui est toujours, qui est là, sans conteste, sans contexte. Qu’il vaudrait mieux parler de « perfection » plutôt que de « Dieu », cela ne ferait guère de doute si les mots ne portaient pas comme un fardeau sur leur dos l’histoire de leur symbole : Dieu comme absolu, bien suprême, amour. Dieu ou n’importe quoi. Dieu ou n’importe qui. Mais qui veut entendre parler de « perfection » quand partout s’affrontent les éloges contradictoires de l’efficacité et de la faiblesse ? Qu’est-ce que cela ? Mais rien, rien du tout, rien qu’un peu plus de néant. Alors, Dieu ou n’importe quoi, Dieu ou n’importe qui, vraiment ? Pas vraiment, non. Dieu, ce peut être ce clochard qui se pèle le cul dans le froid, mais pas la énième dinde qui publiera son roman après Noël. (Moi, je n’écris pas pour que les gens me voient, moi ; moi, j’écris pour que les gens voient.) Dieu, c’est un mot comme un autre, une façon de voir les choses, d’être quelque part à un moment donné pendant un certain temps, et de faire de certaines choses, belles, tu sais. Est-ce que Dieu n’échoue jamais ? Mais nous passons notre vie à nous tromper, pas pour le plaisir de mal faire, mais pour nous trouver là, à ce moment donné, et faire l’expérience que tout est parfait, que tout a toujours été parfait, que tout sera toujours parfait. Tu peux te faire tout le mal du monde, quand tu t’abandonnes sous l’eau chaude, tout n’est-il pas exactement où ce devrait être, tout n’est-il pas en ordre ? C’est vrai que le monde va mal et que les gens sont méchants, mais laisse-les disparaître, fais-toi oublier un instant de plus. Parce que, non, ton visage exposé à des millions de regards anonymes qui t’effaceront de leur mémoire aussitôt après ne sauvera pas le monde. Rien ne sauvera le monde. Le monde n’a pas besoin d’être sauvé. Le monde n’a pas besoin de toi. Il se trouve là, et toi aussi, un certain temps du moins. Toi non plus, tu n’a pas besoin d’être sauvé. Tu es tout ce qu’il faut, tout ce qui est nécessaire. Et tant pis si cela te semble affreusement contingent. Il n’y a rien à réclamer, tu sais, rien à revendiquer, rien à manifester, rien, rien qu’à exister.
4.12.22
Le fait est que je suis vieux, gros et ridicule. Quand on est vieux et gros, on est forcément ridicule, non ? En tout cas, moi, oui. Est-ce que le fait que je sois vieux, gros et ridicule m’empêche de dormir ? Non. De toute façon, ne pas dormir ne me rendra pas moins vieux, ni moins gros, ni moins ridicule. Au contraire. Alors, autant dormir. Non ? En tout cas, moi, c’est ce que je fais, oui. Mais avant de dormir, rentrant tard, je mange des morceaux de parmesan et un quignon de pain pas encore tout à fait rassis debout dans la cuisine. Plus tard, le réveil sera brumeux, brumeux mais turgescent. Ainsi va la vie. Passé la soirée avec T. Plus vu d’êtres humains en cinq mois qu’en cinq ans. Non que je devienne un être particulièrement social, mais ai-je jamais été si asocial que j’aie pu me le laisser entendre ? Je dois permettre le doute à ce sujet. Parfois, ce n’est pas le bon lieu, les bonnes personnes autour, la bonne atmosphère même si c’est le bon climat. Comment réunir les deux, l’atmosphère et le climat ? Peut-être qu’on ne le peut pas. Mais quand je rentre après avoir dit au revoir à T., tard dans la nuit, mais pas trop tard non plus, quand je marche dans le froid dans les rues pas encore tout à fait désertes, ne dois-je pas reconnaître que tout — l’atmosphère, le climat, la soirée qui s’achève —, tout est parfait, parfaitement en ordre, comme s’il était naturel que les choses se passent ainsi, comme si les choses ne pouvaient pas être autrement qu’ainsi, et parfaites ainsi. Pourtant, nierai-je que l’enfant est difficile et que je ne la comprends pas, que je me sens absolument dépassé, impuissant, imbécile, grossier, violent, inutile face à elle ? Non. Il me semble que je n’ai rien appris en sept ans, que je ne puis rien apprendre, que je ne suis qu’une sorte de mal nécessaire dont elle attend de pouvoir se passer, et peut-être le suis-je vraiment, oui, je crois que je le suis vraiment. Amaretto sour, c’était le nom du premier cocktail de la soirée au Rosebud. Parfait, parfaite, mais tout n’est pas comme lui, tout n’est pas comme elle, non, ainsi va la vie.
3.12.22
Cette nuit, j’ai rêvé que je croisais un homme à l’allure étrange. Il semblait âgé (il avait le crâne dégarni et les cheveux gris) et portait un pull à motif écossais en losanges dans un dégradé de bleu qui me rappela ce gilet que j’aimais beaucoup, mais que je n’ai dû porter qu’une ou deux fois à Marseille alors que je le mettais si souvent avant de partir, à Paris. Ô mœurs, ô liquettes ! L’homme étrange m’appela à lui et me remit quelque chose que je ne reconnus que lorsque je l’eus en main. C’était un morceau de mâchoire, auquel un bout de tendon tenait encore un peu, chair visqueuse, que j’enlevai avec les doigts, comme un os d’animal, mort depuis peu, mais pas sanguinolent. Il avait sorti cet os d’une sorte de porte-monnaie où je supposais qu’il y avait encore d’autres semblables morceaux d’animaux (d’animaux ou d’humains). Regardant l’homme étrange encore une fois, je me dis qu’il était couleur poussière et me mis à crier : IL EST SALE ! IL EST SALE ! MON DIEU QU’IL EST SALE ! très fort, et non seulement pour attirer l’attention des passants qui se trouvaient en même temps que moi dans cette rue (il y en avait même si je ne les voyais pas), mais aussi parce que j’étais réellement dégoûté par ce que je venais de vivre, que toute l’apparence et tout ce qui émanait de cet homme étrange, sa personnalité, l’impression d’antiquité qu’il dégageait, tout me répugnait profondément. Est-ce que, dans le rêve, je me suis retrouvé en contact physique direct avec lui, est-ce qu’il m’a pris dans ses bras, raison pour laquelle je me serais mis à crier ? Je le crois, sans pouvoir en être tout à fait certain. Le rêve s’acheva sur ce sentiment de terreur causée par la laideur de l’homme bleu poussière, la viscosité de la chair, la saleté de tout. Ce matin, confronté encore une fois à l’étrangeté du monde dans lequel il m’a été donné de naître (je note qu’aujourd’hui, l’étrangeté, ce n’est pas à moi que je l’assigne, mais à l’autre, au monde, comme à l’homme bleu poussière dans mon rêve), plutôt que d’y penser sérieusement, je tâche de me souvenir du rêve dont je me suis efforcé de mémoriser les moments clefs au réveil. Que devrais-je faire, en effet, à quoi devrais-je m’adonner pour ne plus percevoir le monde comme étrange, pour ne plus voir dans le monde son étrangeté ? Vivre comme tout le monde, allumer la télévision dès le matin, comparer le bilan carbone d’une heure de streaming à celui d’un livre de poche, traduire mes pensées en écriture inclusive pour n’offenser personne (mais moi, qui se soucie de ne me point offenser ?), quoi ? Rien. C’est pour ce rien que j’ai pensé à mon rêve plutôt qu’à autre chose, moins pour l’interpréter que pour accueillir la puissance fabulatrice de mon esprit. Une vidéo que R. partage de Thelonious Monk jouant « Caravan » seul au piano en concert me rappelle à quel point ce musicien a pu me fasciner, à quel point son excentricité est belle — parce que sincère, sincèrement folle — et que j’aimerais écrire un livre qui s’intitulerait, Les chapeaux de Mr. Monk.
2.12.22
Voir plus loin, me dis-je après avoir éteint la lumière, levant les yeux vers l’écran gris du ciel, pas sombre, clair, voilà ce à quoi il faut aspirer. Et c’est si difficile : nous sommes entravés dans cette entreprise par les fantômes de la vie qui nous fait défaut, de l’air poisseux du temps présent qui nous empoisonne. Non que je le rejette, le temps présent, je le vis tous les jours, mais comment m’y tenir ? C’est inconfortable, la marge, et je m’y sens à l’étroit. De là, j’assiste au spectacle un peu imbécile en lequel se donne qui à voix au chapitre, qui est autorisé à parler, et que je n’ai nulle envie d’écouter. Mais c’est là, partout, tellement qu’il m’est impossible d’y échapper à moins de me priver de tous mes sens, parasités. Mais ils sont si beaux, mes sens, ils sont si puissants, mes sens, quand ils sont indemnes, sains, comment disait Ruskin, déjà ? — innocents — oui, peut-être, pourquoi pas ? Le parasite dénonce la prédation comme mal radical, — n’y a-t-il pas une logique à cela ? Quelques instants, mon regard se perd dans le flux du boulevard, véhicules, qu’est-ce que je disais il y a une minute ? J’ai oublié. J’ai mal dormi cette nuit : la contrariété, les autres. Je pense à cette phrase de Sartre, stupide souvenir de classe de terminale, « autrui me vole mon monde ». Mais, « autrui » est le monde. Si autrui me fait quelque chose, c’est m’attirer à lui, me forcer à être à lui, à être au monde, à y prendre racine, à lui appartenir. Quand je voudrais couper tout lien avec le monde, sans plus ni origine ni destin. Ainsi, moi qui, par hasard, suis né numéro deux, pourquoi devrais-je me satisfaire d’une telle place (toujours après, toujours raté) ? Comment exister, pour moi, sinon en détruisant avec conséquence les liens familiaux ? Ce dont j’ai besoin, ce ne sont pas des liens, qui attachent, mais des relations, qui mettent en mouvement. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je n’en ai pas la moindre idée. Un moment, la formule m’a paru belle, intelligente, et puis, à présent, il me semble qu’elle ne veut plus rien dire ; elle s’est affaissée sous le poids de sa propre insignifiance, et comme une lettre morte tombe est tombée. Un peu avant de me mettre à écrire, j’ai prêté une attention malsaine aux galimatias d’un vieil académicien fatigué, ô pléonasmes, assistez-moi dans l’interminable tâche de tourner le monde en dérision, trop malsaine pour que j’en dise quoi que ce soit, si ce n’est ceci : que lui, lui et ses semblables, plus ou moins jeunes, quelle que soit leur tendance, lui est le texte, laid, bavard, épuisé (je vois bien qu’il a du mal à suivre le cours d’une seule pensée, qu’il n’en a plus la force, radote), peut-être, mais le texte tout de même, et moi j’en suis la marge. Dans le blanc où je me tiens ignoré, je fourbis les armes des complots que je fomente et ne réussiront jamais. Terminer ainsi sur un échec ? Pour parer à cette éventualité, comme on dit, j’ai enfilé mon short, mes chaussettes, mes baskets, mis une épaisseur de plus entre la peau de mon torse et l’air froid du dehors, et je suis sorti courir. 7 kilomètres à peine, mais suffisamment pour sentir la résistance du monde et, le temps de cette distance, au moins, la surmonter.
1.12.22
Iggy Pop fait de la réclame sur instagram, Nick Cave (lui aussi) vend de petits objets à son effigie, Moby (lui aussi) a les mots ANIMAL RIGHTS tatoués en grosses lettres noires sur les bras, et moi, moi je ne vois d’autre moyen, pour interrompre le continuum de ce désespoir et l’exposition à ces naufrages glorieux, que de rejouer la mélodie de « Goodbye Porkpie Hat » de Charles Mingus pour la cinquante-neuvième fois au moins en vingt-quatre heures tout au plus alors qu’elle n’est jouée que trois fois sur Mingus Ah Um. Quand je compare mon interprétation à celle du grand Charles superposant mon interprétation à celle du grand Charles pour voir si ça marche, je m’aperçois que non, que je la joue beaucoup plus vite, beaucoup trop vite. Sur le disque, ça traîne, ça s’attarde, c’est le blues le plus lent, les musiciens ajoutant encore un peu d’air, un peu de vide entre les notes, les retardant d’un quart de quart de quart de temps pour que la note tombe juste après le temps et pas tous tout à fait en même temps non plus, et cette désynchronisation infime accentue encore le plus lent du blues le plus lent. Ça, c’est un requiem, me dis-je. Incroyable, j’ajoute, ce que l’on peut faire à partir de quelques notes de blues en mi bémol mineur. Comment jouer si lentement ? Comment être si lent ? Est-elle seulement encore possible cette lenteur-là, infiniment lente ? Est-ce seulement encore possible d’attendre le temps dans le temps, de prendre le temps de cette lenteur-là, qui n’est pas paresse, qui n’est pas mollesse, qui n’est pas faiblesse, mais patience : prenons-le, le temps, non pas per fare niente, mais pour prendre possession du temps, pour nous emparer du temps ? D’où donc ces notes qui ne tombent pas tout à fait sur les temps, mais qui sont au bon moment, qui font avancer le temps par lenteur. Est-elle seulement encore possible, cette lenteur, à une époque qui fantasme la vitesse tout en faisant l’éloge de la faiblesse ? Des mœurs plus délicates, me dis-je, faisant le tour du jardin du Luxembourg en courant, quelque chose de dandy (et tant pis si ce mot-là de « dandy » est usé, déchiré comme les voiles de Brummell, j’ajoute ce commentaire en consignant par écrit mes remarques composées en mouvement), ce ne sont pas choses naturelles, mais qui se cultivent, au contraire. Et, pensant encore à la ville où j’ai élu domicile, malgré le vacarme des sirènes de la police, motards qui soufflent dans leur sifflet sans jamais penser à Lester Young, je me dis qu’ici, oui, cette culture peut exister, en tout cas, je sens que je la puis mettre en œuvre, mais avant, avant quoi ? avant, il faut que je perde du poids. N’ayons pas peur de passer du sublime au trivial en quelques phrases à peine, car ainsi est la vie. Traces de café au fond de la tasse « Firenze ». Silence.
30.11.22
À l’arrêt Rennes-Littré, en haut du boulevard du Montparnasse, un homme hurle 18 MINUTES POUR AVOIR UN BUS ! MERDE ! J’AI DÉJÀ ATTENDU 20 À L’AUTRE ! MERDE ! IL FAUT FAIRE QUOI ? IL FAUT FAIRE QUOI ? semble se calmer et puis MERDE ! MERDE ! MERDE ! IL N’Y AVAIT PAS D’AUTRES TRAJETS POSSIBLES ! MERDE ! MERDE ! et tout est parfaitement rationnel dans son discours, tout est cohérent, tout jusqu’à la folie. À quoi tient la destruction d’une civilisation ? À quoi en prend-on conscience ? Dans le cimetière du même nom que je traverse, j’entends de la musique : quelqu’un est en train de se faire enterrer au son d’El condor pasa de Simon & Garfunkel. Et je me demande : est-ce un requiem ? Non, ce n’est pas un requiem. Qui comprend le sens d’un requiem ? Je passe devant les funérailles de cet inconnu qu’une jeune femme pleure à chaudes larmes et me demande au son de quoi, moi, si je voulais me faire enterrer au son de quelque chose, au son de quoi, moi, je voudrais me faire enterrer, et je pense à cette pièce de Morton Feldman, For Bunita Marcus, dont Feldman dit qu’elle est liée à la mort de sa mère, qu’elle est l’expression de quelqu’un qui s’attarde, d’un fils qui ne veut pas que sa mère meure, d’un compositeur qui ne veut pas que sa pièce s’achève. Dans l’interprétation de Aki Takahashi. Mais qui aurait la patience d’enterrer quelqu’un pendant 75 minutes, la durée de For Bunita Marcus ? Pourtant, qu’est-ce qu’un requiem sinon un délai, un retard, une remise à plus tard de la séparation ? Passons encore un peu de temps ensemble, avec la mort, avant que le défunt ne soit définitivement plus parmi nous. Défunitivement. Une mort sans violence, une destruction sans grande explosion, quelque chose qui s’étiole, on comprend de moins en moins le sens de ce qui, naguère encore, paraissait évident, commun à tout le monde, et aujourd’hui ne l’est plus pour personne ou presque, des messages qui déferlent et ne veulent rien dire, poussent des masses toujours plus grandes à la folie, tout qui dysfonctionne et s’enfonce peu à peu dans un chaos banal et insensé, voilà comment finit la civilisation. Oh, moi, je ne veux me faire le gardien de rien du tout. Je ne déplore pas la mort de la civilisation, je la constate, j’en prends note, et je continue de parler dans ma langue morte. D’autant plus belle, peut-être, qu’elle est morte. Si je pleure, c’est un rhume, pas un requiem. Entre funérailles et l’arrêt de bus, j’ai marché dans les rues de Paris. Le temps hivernal, on se dit qu’il pourrait neiger dans quelques jours, peut-être, me rendait souriant et tout me semblait parfait. Je me suis dit : même si tout est loin d’être parfait, je crois que je suis heureux d’être ici, et je l’ai écrit à Nelly qui m’a répondu : moi j’en suis sûre. C’est bientôt Noël, et la fin de l’espèce humaine aussi, à ce que l’on en dit.
29.11.22
Cette nuit, j’ai rêvé que je couchais avec Jeanne Balibar et Mathieu Amalric jeunes. Il n’y avait rien de sexuel. Nous étions simplement dans le même grand lit aux draps immaculés. Sans savoir ce que je faisais là ni même trouver anormal d’y être, je me levai pour allumer une longue cigarette aussi blanche que les draps où les amants étaient restés couchés. Tout baignait dans une atmosphère de grande intellectualité, on sentait qu’on lisait beaucoup de livres, sans forcément très bien les comprendre, l’essentiel n’étant peut-être pas là, mais où ? Je ne sais pas, je me suis éveillé. Si je comprends pourquoi Jeanne Balibar a pu pénétrer jusque dans l’intimité de mes rêves — j’avais lu, en effet, dans la journée précédant le rêve un article consacré à la vie de Barbara et m’étais dit : « C’est fou ce que Jeanne Balibar lui ressemble, quand même », remarque profonde s’il en est —, la présence de Mathieu Amalric, elle, ne s’explique que par une association d’idées qui n’honore par forcément les méandres labyrinthiques de mon inconscient, mais tendrait plutôt à en souligner la trop grande linéarité. À ceci près que cette linéarité n’explique pas ma présence au lit avec le couple qui incarna jadis ce que le cinéma français avait de plus glamour. Moi, je n’ai pas grand-chose de glamour, surtout pas en ce moment avec mon nez rouge rhinopharyngite. Mais peut-être dois-je la remercier, la rhinopharyngite qui me fait me souvenir de mes rêves. Depuis quand cela ne m’était-il plus arrivé ? Je ne m’en souviens pas. Ce matin, laissant de côté le rêve de la nuit pour y revenir plus tard, c’est-à-dire maintenant, j’ai écrit la critique de ce livre que je devais écrire depuis plusieurs jours mais que, fatigue, paresse ou délai imposé du dehors, je n’avais pas écrite. Je me suis assis, ai pris le livre et les phrases sont venues spontanément, comme si elles étaient déjà prêtes dans un coin reculé de ma tête. Elles ne l’étaient pas, mais c’est l’impression qu’elles m’ont faite. Peut-être est-ce là un défaut de ces phrases, peut-être devrais-je déplorer leur jaillissement spontané qui n’est pas le signe de leur nouveauté. Sauf que ce j’ai écrit, je n’étais pas encore parvenu à l’écrire ainsi, avec ce calme, cette simplicité, cette douceur, allais-je dire, et peut-être est-ce le prétexte du livre qui rend possible ce ton-là. Dans mon rêve, je m’en souviens à présent, la cigarette me paraissait anormalement longue. Comment se fait-il, alors que tout l’était, que ce soit le seul élément du rêve qui m’ait paru anormal ? Et pas, par exemple, la vue en plongée de la scène du rêve ni le changement de cadre soudain au moment où j’allumai la cigarette, la vue zoomant sur mes mains en train de le faire. Et aussi : pourquoi ne rêvé-je pas en caméra subjective ? Tout semble normal, mais rien ne l’est, et on finit par en prendre conscience ; est-ce la définition de l’illumination ? Certaines journées, on voudrait qu’elles soient achevées avant d’avoir commencé. D’autres, qu’elles s’étirent interminablement pour nous laisser un peu plus de temps, encore un peu plus de temps.
28.11.22
Je sais qu’il faut que je bouge, mais je n’en ai pas la force. Plus tard, je la trouverai, mais pas maintenant, non, pas tout de suite. Hier au soir, au lit, j’ai lu les trois premiers chants de l’Enfer et puis, les pages qui composent la fin du carnet que L. m’a envoyées, lesquelles, comme les vingt premières, m’ont semblé baigner dans une atmosphère poétique très belle, je sentais des ambiances, et je me disais que j’aurais aimé vivre un été comme celui-là, flotter dans une forme d’indétermination, de légèreté. Tout est si déterminé, tout est si défini. Peut-être est-ce la fatigue, mais il me semble que j’ai besoin de contours moins nets, d’emplois du temps moins stricts, d’une forte dose de sfumato. Je pense à toutes ces choses que je n’ai pas envie de faire et qu’en règle générale je me reproche de ne pas avoir envie de faire, manifestant par là que je suis le fruit trop mûr de mon éducation, et que je n’ai pas envie de me reprocher aujourd’hui, que je n’ai plus jamais envie de me reprocher. De toutes les vies que nous pourrions inventer, que nous ne devions vivre que celle-ci, n’est-ce pas désespérant ? C’est-à-dire, non, je ne trouve que ma vie soit désespérante, mais si toutes les vies possibles étaient disponibles, laquelle choisirais-je ? N’en choisirais-je qu’une ? En choisirais-je une ? Si je pouvais vivre toutes les vies possibles, peut-être n’en vivrais-je aucune. Je voudrais dormir très, très longtemps. Cette nuit, j’ai rêvé que je pénétrais dans un appartement situé au onzième étage d’un immeuble derrière une maison bien réelle où je sais qu’il n’y a pas d’immeuble de onze étages ou plus mais une autre maison, et d’ailleurs quand je regardais par la fenêtre de l’appartement, je me rendais bien compte que je ne me trouvais pas au onzième étage d’un immeuble, mais à l’étage d’une maison. Il n’y avait personne dans l’appartement, et je savais que je n’avais pas le droit d’y être. Tout avait été laissé en place par ses occupants qui, je crois, étaient morts. J’avais peur que la personne vivant dans la maison sur laquelle donnait la fenêtre de l’appartement me voie et, en tâchant de faire le moins de bruit possible, je sortais de l’appartement, refermais la porte à clef, et descendais l’escalier gris foncé par lequel je m’échappais sans être vu. Ensuite, je me suis éveillé.
27.11.22
Après que nous avons fait l’amour, le matin, je traîne un peu au lit. Où je lis les pages d’un carnet qui me fascinent. Où je découvre qu’aujourd’hui est le premier dimanche de l’avent. À l’occasion de quoi, le dimanche et la découverte, je cherche quelle cantate Bach a composée pour ce jour. Trouve qu’il y en a trois. Écoute la troisième (BWV 62), « Nun komm, der Heiden Heiland », dont la traduction « Viens maintenant, le sauveur des païens » ne rend pas justice à la musicalité de l’original allemand. À ce moment, je me suis déjà levé depuis longtemps, j’écris ces phrases sans trop savoir où elles vont. Et pense que je n’aurais pas dû. Plutôt resté au lit et là, écouter Bach, loin de l’inaudible clameur du monde. Oui, « inaudible » a le sens d’un jugement moral dont, me demandant si je puis ne pas, je dois bien reconnaître que non, je ne puis m’empêcher de le formuler. Le devrais-je ? D’aucuns diraient que oui, mais moi je préfère dire que non. Parce que je me trouve moi-même jugé en permanence ? Non. Que je le sois, que je sois victime du rejet de mes contemporains, au fond, qu’importe ? Leur rejet ne m’empêche pas de vivre ma vie comme je l’entends, de continuer d’essayer de le faire. Non, parce que le jugement moral que je formule exprime ma nature profonde. Étrange expression, il me semble, que cette « nature profonde » à laquelle je suis peu enclin en temps normal mais, influence de Bach ou du temps gris, je ne sais, c’est celle que je choisis d’employer pour dire ce que j’ai à dire. Réaction à mon époque qui, tout en fantasmant une nature mère originelle, nourricière, protectrice et bienveillante qui n’a jamais existé pour nous autres homos à la nudité fragile qui sommes nés avec la civilisation, nie avec véhémence l’existence d’une nature du soi, peut-être pas absolument, bien qu’en un sens assez précis. Quel sens précis ? Je ne sais pas, je voudrais me contenter du mot affirmation, c’est moi qui souligne, sans savoir s’il sera compris. J’y entends la même affirmation que dans l’impératif de la cantate BWV 36 que j’écoute à présent, « Schwindt freudig euch empor », élevez-vous avec allégresse, chante le chœur, et n’est-elle pas la plus sublime cette communion dans le chant ? Nous qui avons été élevés à l’ironie nietzschéenne (« Comme le bonheur tient à peu de choses ! Le son d’une cornemuse… Sans la musique, la vie serait une erreur. L’Allemand se représente Dieu en personne chantant des cantiques. » Crépuscule des idoles, « Maximes et Traits », 33), comment serions-nous capables d’une telle légèreté ensemble, nous qu’effraie la clameur de la foule les soirs de matchs de foot ? J’ai froid, je renifle, j’ai la tête lourde, les muscles gourds, mais je n’ai pas envie d’arrêter d’écrire, j’ai l’impression que si j’arrête d’écrire, quelque chose va s’effondrer. Serait-ce que j’aie peur de la réalité, des choses telles qu’elles sont quand elles sont sans musique, quand elles sont sans écriture, quand elles sont sans vie ? Et si la vie était réellement une erreur ?
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