5.9.22

Quand j’ai reçu ce message de M. à propos du mot « aussi » dans ma page d’écriture d’hier, je me suis dit que cette vie valait la peine d’être vécue où l’on pouvait s’intéresser avec autant de passion à un simple mot. J’aurais voulu lui répondre que, dans ces pages que j’accumule sans vraiment de dessin autre que l’écriture elle-même, la fiction, l’ironie, le désespoir, l’amour, l’envie de vivre, la critique, et que sais-je encore ? tout cela se conjugue sans cesse, ce qui expliquait mon usage de son adverbe « aussi », et son détournement inévitable — on ne peut pas, on ne devrait pas se fier aux reflets des miroirs, fussent-ils de banales vitres du métro parisien —, mais cela n’aurait pas tenu dans un bref message et puis comme, m’a-t-elle dit, elle me relit, elle l’aura déjà compris. « Vas-tu donc arrêter de te plaindre et célébrer enfin l’existence ? » serait une bonne question à me poser à ce moment précis, si quelqu’un avait du temps à perdre et des questions à me poser. En fait, je crois qu’on peut célébrer l’existence et déplorer la forme qu’elle prend la plupart du temps. Prendre conscience que la forme du monde non seulement n’est pas conforme à l’idée que l’on s’en fait mais que, surtout, elle est moins belle, moins bonne que l’idée que l’on s’en fait, ne devrait pas nous conduire à renoncer à l’idée que l’on se fait de la forme du monde et le fait d’exprimer notre insatisfaction que cause l’inadéquation entre la forme du monde et l’idée que l’on se fait de la forme du monde ne devrait pas non plus nous faire passer pour des personnes acariâtres et atrabilaires. D’autant qu’il y a des chances que nous n’y soyons pour rien : certaines personnes perçoivent les écarts, les différences, les failles en conçoivent de l’insatisfaction, la ressentent violemment et l’expriment, mais elles ne l’ont pas choisi, elles n’ont pas choisi d’être comme elles sont. Le fait qu’elles soient comme elles sont est une chance et une douleur : une douleur parce que la conscience est malheureuse (ce n’est pas parce que cette idée est relativement banale qu’elle est absolument fausse) et une chance parce que ces personnes sont susceptibles d’inventer des possibles (des mondes) qui n’existent pas et peuvent s’avérer meilleurs. L’insatisfaction face à la vie n’est pas une haine de la vie, au contraire, il s’agit souvent d’un amour trop grand auquel il faut donner sa juste mesure, sa bonne forme, laquelle peut devenir alors la forme du monde. À l’enfant qui exprime son désarroi, il m’arrive de conseiller de se méfier de ses désirs parce qu’ils peuvent la faire souffrir, et ce n’est pas peine perdue que de lui dire, mais il y a quelque chose qui nous échappe, et c’est cette échappée qui nous constitue au plus intime ; il ne faut pas chercher à s’en débarrasser, il faut apprendre à vivre avec, apprendre à en faire quelque chose, quelque chose de beau, quelque chose de grand, quelque chose d’original, d’inédit, de nouveau, d’en vie, — cette échappée, c’est la vie asociale, c’est la vie pure et innocente qui s’exprime en nous.

4.9.22

Hier, quand je me suis vu, j’ai trouvé que j’avais « une tête de con. » Les guillemets, c’est parce que je cite, littéralement, ce que j’ai dit à Nelly : « J’ai une tête de con. » Nelly, qui m’aime, je ne sais pas comment elle fait mais elle le fait, Nelly m’a répondu : « Mais non, mais pas du tout », l’air de dire : non mais qu’est-ce qu’il va encore inventer celui-là, sauf que moi, je savais que c’était vrai, je venais de me voir, là, dans le reflet de la vitre du métro. Aucune étrangeté, nulle Unheimlichkeit, c’était la fin de la soirée, Daphné, fatiguée, blottie tout contre moi, le vert de ses yeux se perdant dans un horizon invisible, ne dormait pas encore, le métro nous ramenait à la maison, calme, chaotique, quand je me suis croisé dans le reflet de la vitre. Me voyant, j’ai remis mes cheveux en place, un peu redressé la tête, et puis j’ai pris le temps de m’observer quelques secondes, brèves mais suffisantes, brèves mais pas assez, et j’en ai conclu que j’avais une tête de con. Ce n’était pas sur le mode de la lamentation ou dans l’espoir de me faire plaindre, non, c’était purement objectif : si j’en avais vu un autre que moi à la place de moi, j’aurais dit de lui, qu’il avait « une tête de con. » Du moins, c’est ce dont j’étais convaincu à ce moment-là, pensant cette pensée-là et la disant sans délai dans une phrase l’exprimant à Nelly. Ensuite, j’ai pensé à autre chose, je ne sais plus à quoi, peut-être à rien, j’avais sommeil moi aussi, et ce n’est que ce matin que je me suis souvenu de cette vision vitreuse et de l’impression suscitée par elle. Je m’en suis souvenu et je me suis dit : « Tiens, il faudrait que je commence mon écriture du jour comme ça : “Hier, quand je me suis vu, j’ai trouvé que j’avais ‘une tête de con’.” » Et ensuite, après le petit-déjeuner, c’est ce que j’ai fait. Quand j’avais pensé ce que je suis en train d’écrire, je pensais être objectif, mais l’étais-je vraiment ? Rien n’est moins sûr. Pour dire toute la vérité, il faut préciser ce qui suit. Dans l’après-midi, j’avais subi deux micro-traumatismes narcissiques, qui expliquent peut-être en partie pourquoi je me suis vu comme je me suis vu, c’est-à-dire comme je suis peut-être ou comme je ne suis peut-être pas. On verra. Une première fois, j’ai été présenté comme le mari de Nelly, ce que je suis en effet, aucun doute à ce sujet, j’ai des papiers en bonne et due forme qui en attestent, mais voici comment plus précisément. D’abord, la présentation de Nelly par son nom, puis une description de sa profession, de son parcours, avant d’en venir à moi : « et puis, son mari. » Le reste, quoi. Ensuite, en présentant Nelly à une écrivaine de profession, après avoir décrit et l’une et l’autre, me voici : « qui écrit aussi », assassin « aussi », qui dit la moindre importance, le caractère secondaire, on commence par qui incarne le triomphe de l’art et on achève par qui en représente l’échec. Du haut en bas de l’échelle (ne fût-elle pas bien haute, l’échelle en question). Rien de tout cela n’est exactement faux, et je crois que c’est parce que j’en ai conscience — conscience que Nelly est plus brillante que moi, conscience que je ne suis pas un écrivain connu et que, donc, face à qui l’est, je passe nécessairement au second plan, d’où le « aussi » — par exemple, on ne dirait pas de Michel Houellebecq qu’il écrit « aussi », l’écrivain, c’est lui et, devant lui, ce sont les autres qui écrivent « aussi », avec tout le ridicule que cet « aussi » enveloppe et désigne sans en avoir vraiment l’air, prétendant être lui aussi objectif —, je crois que c’est parce que j’en ai conscience que, plus tard, ces deux micro-traumatismes narcissiques se sont incarnés sous la forme de ma « tête de con. » Un peu après ces deux blessures, avant l’incarnation, c’est-à-dire, me saisissant de n’importe quel prétexte pour échapper à l’excès d’humanité qui m’entourait, je suis allé remplir la gourde de Nelly. En passant devant la guinguette « Rosa Bonheur » aux Buttes-Chaumont, j’ai vu qu’elle était décorée aux couleurs du nouveau roman de Virginie Despentes et que s’y trouvait aussi un tirage géant de la couverture des Inrocks à elle consacrée. Sur le coup, je me suis contenté de prendre la chose en photographie et de légender la photographie prise avec un commentaire stupide sur les réseaux sociaux. Ce n’est qu’un peu plus tard que la vraie dimension de cette exposition m’est apparue clairement (et je le dis sans ironie aucune, je le pense vraiment) : la gloire littéraire, c’est ça. Un peu comme les millions de personnes qui accompagnèrent la dépouille de Victor Hugo de l’Arc de Triomphe où elle avait été exposée la nuit durant au Panthéon où elle serait inhumée, le 1er juin 1885, c’est là que se fait l’unité de la Nation. Et moi, mesuré à de tels sommets, avec ma « tête de con » pour seule unité de moi-même, ne devrais-je pas m’estimer heureux qu’on m’autorise seulement à être ? Que puis-je espérer de mieux ? Être, ne s’agirait-il que d’un être purement végétatif, être ne se suffit-il pas à soi-même ?

3.9.22

Qu’il faille entrer dans ses vêtements, ainsi commence la standardisation de l’existence. Et si seulement il ne s’agissait que de standardisation, ce à quoi, nous  autres, humanoïdes postmodernes du début du XXIe siècle, sommes habitués, qui devons entrer en classe, entrer dans la vie active, sommes sommés de rentrer une fois, puis deux fois par an sans que jamais personne ne se demande où nous avions bien pu sortir — dans la vraie vie ? mais où est-elle ? hors du commun ? anywhere out of this world ? —, mais ce que je subis, c’est une pure dépossession de moi, — là, à fleur de peau. Comment, alors, n’aurais-je pas le sentiment de n’être pas né dans le bon corps, puisque ce corps, dès l’interior intimo meo même qu’est mon épiderme, ce corps n’est pas le mien, lui à qui l’on enjoint de prendre la forme d’un autre, de tous les autres corps, d’un corps dans lequel tout le monde pourrait entrer, d’un corps inexistant, d’un corps qui pourrait aller à tout le monde ; — à tout le monde, sauf à moi. Qui suis-je, qui me trouve enfermé dans cette cabine d’essayage si exiguë que l’on y respire à peine, à suer comme une bête qu’on s’apprête à abattre, là, devant ce miroir, sous cette lumière crue, si hideuse que je m’y déteste absolument ? Me voici gros, gros et repoussant, inapte aux vêtements que la société de surabondance dans laquelle il m’a été donné de naître (quelle chance j’ai, ne cesse-t-on de me répéter) me jette au visage par milliers quand la veille à peine j’étais cet amant audacieux qui prenait plaisir à faire jouir encore et encore sa partenaire, inépuisable, rugissant, triomphant, pur et libre dans la parfaite innocence de la vie ; qui suis-je ? L’un ou l’autre ? À choisir, on se noierait dans des cascades d’alternatives ; à ne pas choisir, on s’enfermerait dans le non-lieu de la réclusion. Partout, la forme d’un monde qui me précède et auquel je dois m’adapter, m’ajuster, m’assène le même message : je ne suis personne. Nulle ironie ithaque ici, mais la seule voix du monde social et son unique parole d’humanité : je n’existe pas. Où suis-je, moi qui dois entrer dans des vêtements qui ne sont pas les miens, me tenir en des murs qui ne m’appartiennent pas, me fondre dans une masse à laquelle je n’appartiens pas ? Nulle part ? Même pas. C’est déjà un mot, une indication, un toponyme, le nom de l’absence. Or, il est impossible de dire quand partout le langage est humilié. Nulle opération chirurgicale ne me libérera jamais, n’apaisera  jamais l’angoisse radicale que cause la civilisation du prêt-à-porter, car cette angoisse est saine, qui me dit la vérité : cette vie est invivable, ce monde est inhabitable. Je ne devrais pas me débarrasser de cette angoisse, je ne devrais pas chercher à aller mieux, je n’ai pas à guérir, je ne suis pas malade, je ne suis pas bizarre, je ne suis pas inadapté, c’est que tout est à réinventer : sur-mesure, une nouvelle esthétique nous réclame.

1.9.22

Rentrée. Sensation de vide. N’en va-t-il pas toujours ainsi ? Tu crois attendre quelque chose et puis quand ce « quelque chose » arrive enfin, rien, voire moins que. Mais pas pour Daphné, qui semble enthousiaste, fidèle à elle-même, elle va parler aux gens, aux enfants, aux parents, en attendant l’ouverture du portail. J’envie cette vitalité, moi qui me fais l’impression d’être déjà trop vieux, plus bon à rien, sans la moindre idée. Le dernier projet que j’ai proposé à un éditeur n’a suscité aucune réaction de sa part, même pas négative, même pas de rejet, simplement rien ; je me demande pourquoi j’accepte d’être traité comme cela, comme ce relevé de compte dérisoire que j’ai reçu hier, ou ce matin ? je ne sais plus, mais tout le monde n’est-il pas traité comme cela ? Tout le monde, j’entends : l’immense majorité de la population. Pourquoi échapperais-je à la règle, moi ? Qu’est-ce que j’ai de plus que les autres, moi ? Souviens-toi de ton sentiment, hier, devant les esclaves de luxe : je ne veux pas vivre comme ça. Mais alors comment ? Comme je le fais, quel sens cela a-t-il ? Après avoir conduit Daphné à l’école, je vais courir. Après être allé courir, je vais marcher. Si je ne suis pas en mouvement, j’ai l’impression que je vais prendre racine, mais le paradoxe, c’est que marcher ne donne rien, ne déclenche rien, je suis toujours aussi pauvre, j’ai toujours aussi peu d’idées. Est-ce un paradoxe ? Tout à l’heure, après être rentré à l’appartement, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête, que je fasse autre chose, je me suis dit que le fait qu’il me semblait que je n’avais rien à écrire aujourd’hui était le signe qu’il fallait que j’arrête d’écrire pour faire autre chose. Mais quoi ? Je n’en sais rien. Pas la moindre idée. En même temps, je ne cherche pas quelque chose d’autre à faire. Je me contente de ce que je fais qui ne me contente pas. N’est-ce pas tout simplement que personne ne s’intéresse à ce que je fais ? Oui, sans doute, mais c’est aussi que je ne fais rien, que je ne sers à rien, que tout est nul, que je suis nul. On ne devrait pas connaître ce genre de sentiments, mais peut-on faire autrement ? J’en ai assez du soleil. Je veux qu’il pleuve. Et bien sûr, il ne pleut pas.

31.8.22

J’avais marché quoi ? je dirais une bonne vingtaine de kilomètres et je m’apprêtais à me restaurer quand la dame m’a demandé ça vous ennuierait de m’aider à traverser la rue ? Moi, je lui ai répondu non mais la dame a compris que je ne voulais pas alors elle m’a dit ah je comprends et moi je lui ai dit oui, je veux bien et je lui ai donné le bras, comme elle avait un sac assez lourd sur l’épaule je lui ai dit donnez-moi votre sac je vais le porter et comme ça, avec mon sac sur le dos, son sac sur l’épaule et sa main gauche agrippée à mon bras droit et sa main droite agrippée à sa canne, je l’ai accompagnée jusqu’au café de la rue de Vaugirard où j’ai posé son sac sur une chaise et où elle s’est assise à une table. En chemin, elle m’a confié que peu de gens s’arrêtaient pour l’aider, des jeunes, surtout, pas les vieux, et puis des noirs, surtout, alors j’ai dit comme quoi, les préjugés…, mais c’était surtout pour faire la conversation. Ensuite, elle m’a demandé ce que je faisais dans la vie, je lui ai répondu, elle m’a demandé si ça marchait, je lui ai répondu, et puis je suis rentré chez moi. J’avais commencé par suivre le tracé du sentier de randonnée qui traverse Paris d’est en ouest, de la Porte Dorée à la Porte Dauphine, et parvenu à la Porte Dorée en passant par la Tour Eiffel, Passy, le bois, j’ai décidé de ne plus suivre d’autre sentier que le mien pour rentrer chez moi, de me laisser guider par mes pieds et mon sens de l’orientation, je suis passé par le Trocadéro, j’ai traversé la Seine, l’ai longé jusqu’au Quai d’Orsay et puis jusqu’à la rue de Seine, passé le boulevard Saint-Germain dans l’autre sens, passé par le marché du même nom, passé devant le restaurant qui a changé de nom depuis que nous avons y déjeuné le jour de notre mariage, Nelly et moi, passé devant la mairie du VIe où nous nous étions mariés un peu avant, Nelly et moi, traversé la rue de Rennes, pris la rue Coëtlogon, puis la rue du Cherche-Midi puis la rue Saint-Romain où j’avais rejoint le sentier de randonnée à l’allée, la rue de Sèvres, arrêt à la boulangerie pour m’acheter un sandwich qui s’avèrera pas terrible-terrible, c’est le moins qu’on puisse dire, puis la rue Mayet, puis encore la rue du Cherche-Midi, puis le boulevard du Montparnasse, où donc j’ai rencontré la dame qui avait des difficultés pour marcher, un morceau de la rue de Vaugirard dans un sens, le même morceau mais dans l’autre sens, encore le Boulevard, arrêt au Franprix pour acheter deux bières bien fraîches, traversé le boulevard pour retourner dans le VIe, et rentré à la maison. Dans un itinéraire, il y a une partie qu’on maîtrise et une partie qu’on ne maîtrise pas, la vérité, c’est que c’est l’itinéraire qui nous maîtrise, et que nous, nous ne faisons que l’emprunter. Dans mon improbable tenue de nomade en ville, j’étais bien, même les quartiers où je n’aurais pas aimé vivre, je les trouvais beaux, à part peut-être Passy, qui est vraiment trop, c’est ce que je me suis dit en passant devant Saint-Jean de Passy, noir de monde, est-ce un prélude à la prière de rue ? je ne suis pas resté pour vérifier, un peu plus loin, j’ai marché dans une merde de chien, seul endroit à Paris où ça m’est arrivé, mais n’y voyons pas le moindre rapport, je trouvais belles, ces rues, beaux, ces immeubles, quelques heures comme ça, ne me fiant à rien, nulle vérité, sinon celle qui vient quand on met un pied devant l’autre. J’ai marché.

30.8.22

La crise est le mode de destruction des structures sociales par lequel le capitalisme opère, de concert avec l’État. Rien à voir : peut-être que le mensonge te fait du bien, mais la vérité du mensonge, c’est qu’il t’anesthésie. C’est une catastrophe tellement cette phrase est un truisme qui a été déformé, mis à toutes les sauces, dépossédé de son sens, mais seule la vérité libère. Comme la pierre ponce, tu me répondras : mais qu’est-ce que la vérité ? Eh bien, je ne te donnerai pas de définition. C’est peut-être que je suis fatigué parce que j’ai mal dormi (le changement d’atmosphère n’a pas que des bons côtés), mais je crois que nous connaissons tous la vérité, ou du moins nous en avons tous l’intuition plus ou moins confuse. Par intérêt, cynisme, opportunisme, vice ou excès de vertu, désespoir, tristesse, par malheur nous mettons en circulation d’innombrables phrases qui sont étrangères à la vérité (ne te laisse pas induire en erreur par le singulier, de vérités, il y en a une infinité), mais cela ne devrait pas nous perturber, nous devrions en avoir l’habitude depuis le temps que ce phénomène se produit. Mais ce n’était pas ces phrases que je voulais écrire. Enfin, si, ces phrases, il n’y a aucun doute, je voulais les écrire, mais pas maintenant, pas comme ça, ou encore : je n’avais pas l’intention de les écrire avant de les écrire. Je suis le contraire de ces manifestants qui passent à l’instant sous mes fenêtres. Au nom de quoi, je ne sais, une femme répète en criant cette phrase dans un micro : « Nous voulons… justice ! ». Mollement, il faut dire qu’ils sont peu nombreux, les co-manifestants reprennent en chœur : « Justice ! » Eux savent ce qu’ils veulent dire avant de le dire. On ne manifeste pas sans savoir ce que l’on va dire. Il faut demander l’autorisation à l’État qui examine le contenu des phrases qu’on va dire durant la manifestation et qui, à la suite de cet examen, donne son accord ou refuse. La majorité des écrivains, en tout cas tous ceux qui publient à la rentrée littéraire, et la majorité des écrivaines, en tout cas toutes celles qui publient à la rentrée littéraire, je le précise histoire de ne fâcher personne, avant de me fâcher avec tout le monde, demandent la permission d’écrire avant d’écrire. L’éditeur, dans le milieu littéraire tel qu’il est structuré, joue le rôle de l’État (l’apparente multiplicité des éditeurs ne doit pas nous égarer, elle n’est que de façade, le « champ littéraire », comme disent les sociologues structurent le comportement des acteurs), il se comporte comme une instance de validation a priori. C’est-à-dire aussi : a posteriori. Le marché n’existe pas, il n’y a pas de concurrence pure et parfaite, — tout est impur et imparfait. C’est la vérité. Il ne faut pas en avoir peur. Parce que nous avons peur de la vérité, nous (les auteurs, les lecteurs, les autrices, les lectrices, tout le monde, en fait) élaborons des fictions (le public avec ses goûts en est une parmi tant d’autres) qui nous rassurent, nous bercent : tout le monde peut réussir. C’est faux. Le taux de réussite est inversement proportionnel à l’originalité. Par exemple, cette fille, très sympa, que j’ai rencontrée l’autre jour, sans avoir la moindre idée de qui c’était et dont, à partir d’une information extraite de son contexte, j’ai fini par découvrir qu’elle était connue (si je regardais la télévision, je l’aurais su, mais je ne regarde pas la télévision), eh bien, ce qui lui vaut son succès, c’est son absence parfaite d’originalité. (Note que cela n’a rien à voir avec les qualités qu’elle peut avoir par ailleurs, le propre de l’illusion, c’est de croire à l’illusion qui semble parfaite, sinon personne n’y croirait). C’était frappant, vraiment, tout ce qu’elle disait était banal (même sans s’intéresser au sujet auquel elle s’intéressait, tout ce qu’elle disait, on l’avait entendu des centaines de fois auparavant) et pourtant, tout le monde avait l’air de trouver ça formidable. Alors que, du fait même de sa banalité, ça n’avait absolument aucun intérêt. Comment expliquer cela ? Contrairement à ce que l’humanité a cru pendant des millénaires, tout ce qui est banal est cher (au sens de « se vend »). C’est la loi. Malheur à qui ne la respecte pas. Une dernière question : dois-je conserver cette page passablement décousue ? Mais par quel tour de magie ce que tu écris ne serait-il pas à l’image de ta vie ?

29.8.22

Il y a les écrivains qui volent d’amours fortes et impossibles en passions dévorantes et tragiques, et puis il y a ceux qui amènent les enfants faire une pêche aux canards un dimanche après-midi aux Buttes-Chaumont. Les modes de vies respectifs des uns et des autres ne préjugent en rien de la qualité des livres dont ils sont les auteurs — le fait que les premiers déchargent leur livraison tous les deux ans chez le même éditeur que celui qui a fini par refuser de publier les ouvrages des seconds laisse toutefois présumer que l’activité des premiers consiste à pisser la copie tandis que l’anonymat des seconds tendrait plutôt à garantir leur authenticité —, mais il est certain que les premiers jouiront des faveurs médiatiques que les seconds ignoreront non sans une certaine tristesse, d’aucuns diraient : « de l’amertume ». Mais laissons là cette question sémantique. Que les premiers ne se croient pas trop vite arrivés par les apparences de leur réussite : la quarantaine qui les guettait a fini par les rattraper et déjà l’attrait magnétique qu’ils exerçaient sur les belles en pâmoison les pousse sur la pente glissante le long de laquelle sans qu’il s’en rende compte le jeune premier devient un vieux beau, passablement ridicule. Les seconds, ayant appris bien avant de passer la barre fatidique, que tout est fugace et qu’un bureau d’écrivain peut se métamorphoser sans que personne n’ait crié gare en table à langer, font preuve d’une humilité qui illumine leur œuvre : autant leurs vies sont banales et d’un ennui mortel, autant leurs livres sont profonds et déchirants. Là où les premiers cherchent dans les louanges tarissantes de la presse la preuve qu’ils ne sont pas que de vulgaires poseurs pour photographes de seconde zone, et ne l’y trouvent pas, que du contraire, les seconds ont appris dans l’image que reflète le miroir de la salle de bains et sa lumière cruelle que l’écriture n’est vraie que tissée des fils entrelacés de la destruction et de l’échec. Les premiers sont ainsi, les seconds aussi. Et l’on chercherait en vain à les réconcilier. Pourtant, ce serait drôle, à défaut, imaginons, une émission de télévision qui les confronterait l’un à l’autre : quand le représentant des premiers remettrait sa mèche bouclée de noir en place une fois de trop, le représentant des seconds saisirait l’occasion et son cou pour lui faire payer toutes ces années passées dans l’indifférence, le mépris, les couches et les gourdes de compotes bio. Là, en lieu et place de l’invariable litanie de platitudes, l’édifice de propos convenus, l’armada de banalités d’autant plus sordides qu’elles semblent bienveillantes et sincères, l’humanisme ventripotent, l’air du temps vicié, là, on aurait enfin du spectacle. Mais il n’en sera jamais rien. Le représentant des seconds en prendra conscience, un dimanche soir, sur le quai du métro qui le ramènera chez lui. Il regardera son épouse et son enfant, fera un bon mot pour plaisanter,  se moquer de lui sans pour autant occulter totalement la vérité qui l’accable, caressera le rêve d’une vie qui aurait pu être la sienne, d’une existence plus romantique qu’il aurait pu vivre, mais qu’il ne connaîtra jamais, et qu’à vrai dire il ne désire même pas, ou peut-être, il n’en sait rien, il s’en fout, il fait des phrases qui n’intéressent personne, mais il les fait quand même, parce qu’il les aime, parce qu’il les trouve belles. Il regardera sa femme et son enfant et se dira qu’il les aime et qu’elles sont belles, elles aussi, qu’elles valent toutes les gloires dérisoires dont les premiers se satisfont seulement parce qu’ils savent qu’ils ne peuvent pas espérer mieux ; on a un peu de talent, certes, mais une once de génie, nenni. Que peut-il bien faire, lui, pendant ce temps, le représentant des premiers ? Je ne sais pas. En fait, je n’ai jamais lu ses livres. De son existence, je n’en ai connaissance que par ouïe-dire. Par ouïe-dire et par erreur. Je ne sais pas très bien pourquoi j’ai écrit ce fragment narratif. Enfin si, je sais très bien pourquoi, mais je me demande encore pourquoi je suis passé à l’acte. Je crois qu’il y a quelques mois encore, j’aurais laissé ce fragment à l’état d’idée vague, le genre de celles qui viennent sur le quai d’un métro, on se dit qu’on devrait, quand même, que ce serait bien, mais on hésite, on pense à ce que vont ressentir les autres, ce qu’on va penser de soi, et on abandonne l’idée. Le temps de rentrer à la maison, l’idée s’est évanouie et le sentiment, la lucidité qui en était la cause, aussi. La raison est-elle qu’il y a quelques mois, je ne vivais plus à Paris ? Je crois que c’est une explication possible. L’atmosphère change-t-elle à ce point les choses ? Je ne sais pas si c’est une question d’atmosphère. Je ne sais pas de quoi c’est une question, je crois que l’écriture s’offre de nouveau à moi comme un territoire de possibilités, et que je veux passer à l’acte, j’allais dire : je veux toutes les passer à l’acte.

28.8.22

Sorte de crise de nerfs dans la nuit qui m’informe que les cartons pleins sont plus durs que mes pieds nus. Est-ce vraiment une révélation ? On n’apprend rien. Jamais. La douleur me calme, cependant, conscient qu’elle me rend de l’absurdité de mon comportement. Non qu’il soit absolument infondé, il y a toujours des causes, des raisons, c’est indiscutable, parfois on perd même son temps à les chercher, mais la réponse que j’apporte au monde n’est pas appropriée. Peut-être n’y a-t-il pas de réponse appropriée ? N’est-ce pas ce qui rend les gens fous : toujours chercher quelque chose à faire quand il n’y a rien à faire ? Comme si nous avions besoin d’agir en permanence, ou plutôt : d’être agissant, — pour nous prouver que nous existons. Mais existons-nous vraiment ? Non, mieux : avons-nous toujours besoin d’exister ? Nous sommes pour autant que nous sommes vivants, mais sans mettre un terme à la vie même par le suicide, ne sommes-nous pas en mesure de mettre des termes périodiques à l’existence, mettre l’existence entre parenthèses, ou plus justement peut-être (je cherche mes mots en les écrivant) : nous court-circuiter de l’existence, y renoncer sans faire rien de spécial (du yoga, de la méditation, ou je ne sais trop quoi d’exotique, de moins en moins exotique), en sortant simplement du cours de l’existence ? Dans la nuit de l’appartement, je tournais en rond pour trouver le bon endroit où être, mais ce bon endroit n’existait pas, ce n’était pas une question de place, de position, de lieu, c’était une question de disposition de moi-même, voire : de disparition de moi-même. Être en vie n’est pas toujours indispensable, ce fait se révèle quand nous nous efforçons de nous mettre en conformité avec cet être en vie par l’existence, par la manifestation de notre existence (manifestation qui se destine à soi-même aussi bien qu’aux autres), mais c’est en vain, c’est peine perdue, il n’y a rien à faire parce qu’il n’y a rien du tout. Ce négatif, il faut l’accepter comme une réalité temporaire et inévitable. De temps à autre, regardant le ciel ou la météo sur internet, cette idée qui devient chaque jour de moins en moins étrange : il ne pleuvra plus jamais.

27.8.22

Je ne parviens pas à savoir si je suis complètement déprimé ou si je suis épuisé. Comme je n’arrête pas de me répéter : « Il faut que je dorme. Il faut que je dorme. », je suis enclin à pencher pour la deuxième hypothèse. Pourtant, j’ai l’impression que « Ça ne va pas » et que « Ça n’ira jamais ». Dans quelle mesure est-ce étonnant ? Pour le savoir, il faudrait que je parvienne à déterminer si c’est dans ma nature ou si c’est un effet de cette fatigue que je ressens. Mon corps ne  me comprend pas, qui veut dormir tout de suite, ou est-ce moi qui ne le comprend ? Mais qui est ce corps sans moi et ce moi sans corps ? Décidément, il faut que je dorme. Dans le métro : « Il résulte de son analyse non seulement que l’économie primitive n’est pas une économie de la misère, mais qu’elle permet au contraire de déterminer la société primitive comme la première société d’abondance. Expression provocatrice, qui trouble la torpeur dogmatique des pseudo-savants de l’anthropologie, mais expression juste : si en des temps courts à intensité faible, la machine de production primitive assure la satisfaction des besoins matériels des gens, c’est, comme l’écrit Sahlins, qu’elle fonctionne en deçà de ses possibilités objectives, c’est qu’elle pourrait, si elle le voulait, fonctionner plus longtemps et plus vite, produire des surplus, constituer des stocks. Que si, par conséquent, le pouvant, la société primitive n’en fait rien, c’est qu’elle ne veut pas le faire. Australiens et Bochimans, dès lors qu’ils estiment avoir recueilli suffisamment de ressources alimentaires, cessent de chasser et de collecter. Pourquoi se fatigueraient-ils à récolter au-delà de ce qu’ils peuvent consommer ? Pourquoi des nomades s’épuiseraient-ils à transporter inutilement d’un point à un autre de pesantes provisions puisque, dit Sahlins, “les stocks sont dans la nature elle-même” ? Mais les Sauvages ne sont pas aussi fous que les économistes formalistes qui, faute de découvrir en l’homme primitif la psychologie d’un chef d’entreprise industrielle ou commerciale, soucieux d’augmenter sans cesse sa production en vue d’accroître son profit, en déduisent, les sots, l’infériorité intrinsèque de l’économie primitive. Elle est salubre, par conséquent l’entreprise de Sahlins qui, paisiblement, démasque cette “philosophie” qui fait du capitaliste contemporain l’idéal et la mesure de toutes choses. Mais que d’efforts cependant pour démontrer que si l’homme primitif n’est pas un entrepreneur, c’est parce que le profit ne l’intéresse pas ; que s’il ne “rentabilise” pas son activité, comme aiment dire les pédants, c’est non parce qu’il ne sait pas le faire, mais parce qu’il n’en a pas envie ! », écrit Pierre Clastres dans sa préface à Âge de pierre, âge d’abondance de Marshall Sahlins. Qui croit à la fin de l’abondance, comme d’aucuns l’ont proclamé récemment, n’a rien compris. Nous ne vivons pas dans l’abondance, mais dans l’excèse (la civilisation de la sur-accumulation). Or, la sobriété qu’on vante comme remède à l’abondance, comment serait-elle mieux pensée ? Il ne s’agit pas d’être sobre, par quoi on entend qu’il faut se priver pour se punir d’avoir trop eu, il ne s’agit pas de manquer, mais de penser un rapport au temps, au besoin, à l’espace, à la nécessité de façon complètement neuve. Sobriété : fausse vertu qui n’est que le cache-sexe du mal. Il ne s’agit pas d’être bon après avoir été méchant, d’expier les péchés de l’excès à force d’ascèse et de pénitence, ce que nous préparent qui veulent sauver l’humanité, il s’agit de trouver sa place. Plus loin, à propos des tribus sédentaires, Clastres écrit : « Les économistes formalistes s’étonnent que l’homme primitif ne soit pas, comme le capitaliste, animé par le goût du profit : c’est bien, en un sens, de cela qu’il s’agit. La société primitive assigne à sa production une limite stricte qu’elle s’interdit de franchir, sous peine de voir l’économique échapper au social et se retourner contre la société en y ouvrant la brèche de l’hétérogénéité, de la division entre riches et pauvres, de l’aliénation des uns par les autres. Société sans économie certes, mais mieux, encore société contre l’économie [c’est moi qui souligne]. » Et cette phrase de Sahlins lui-même : « La société primitive admet la pénurie pour tous, mais non l’accumulation par quelques-uns. » Il y a quelque chose de fascinant et de vertigineux dans ces remarques parce qu’elles confirment ce que l’on pressent spontanément : que cet ordre à nous imposé ne jouit d’aucun privilège de nécessité. Il nous est imposé, c’est tout. Il n’est ni vrai, ni nécessaire, il se contente d’être et nous, d’être si faibles que nous sommes impuissants à le transformer. Fascinant, vertigineux, et foncièrement déprimant tant il semble que nous soyons collectivement inaptes à la vie, obsédés par la punition — du travail et de la privation. Que serait pour nous, qui ne sommes pas des primitifs, n’avons jamais été des primitifs mais n’en avons pas pour autant moins le droit de vivre, puisque c’est ceci qu’il faut s’efforcer de penser : que serait pour nous une société contre l’économie ? Il faut que je dorme.