Mot aimable reçu hier qui me dit espérer que je continue « dans cette voix singulière. » (À propos d’Habitacles.) Ce n’est pas que je coure après les éloges — si c’était le cas, il y a longtemps que j’aurai cessé d’écrire —, mais savoir (et non pas « avoir le sentiment de », comme je l’ai tout d’abord écrit), savoir que je n’écris pas tout à fait dans le vide est inestimable. Tôt ce matin (je calcule mon heure de départ en fonction de l’ouverture du jardin), je vais courir. Tôt, parce que les voisins du dessus sont rentrés complètement bourrés vers cinq heures du matin. Une fille notamment avait l’air particulièrement excitée. Elle n’arrêtait pas de répéter : « Mon mec a 25 ans » (ou « 27 », ça dépendait des fois). Ça avait l’air important pour elle, cette histoire d’âge. J’en ai déduit qu’elle était plus vieille que lui et que la différence d’âge devait l’exciter sexuellement. Ensuite, après avoir hurlé quelques minutes dans l’appartement — j’ai tout d’abord cru à une dispute, et j’ai dit à Nelly (pour le bruit anticipé) : « Et dire qu’après, en plus, ils vont baiser… » (mais non) — ils ont redescendu les quatre étages en traînant lamentablement une valise. La fille gueulait : « Elle est niquée, je te dis qu’elle est niquée ! » (Décidément, elle avait envie.) Jusque là, ça allait, mais le coup de la valise a réveillé Daphné. Qui s’est levée en se plaignant de son ton inimitable (et parfois très agaçant) : « Non mais, vous vous imaginez que je peux arriver à dormir avec le vacarme que vous faites ! » Ensuite, je les ai observés par la fenêtre. La fille faisait des mouvements absurdes, comme une sorte de gymnastique dégingandée, tout en criant : « Mon mec a 25 ans ! », ou « J’ai envie de “ken” ! ». Parfois, elle se frottait au mec (c’étaient deux filles et un mec) qui n’avait pas l’air plus intéressé que ça. Quand elle m’a vu les observer, la fille a dit : « Il y a des gens qui nous regardent », mais le mec et l’autre fille n’avaient pas l’air plus concernés que ça (je pense que ce sont eux mes voisins, la valise était à elle, qui devait aller quelque part), et alors Daphné aussi a voulu regarder par la fenêtre. Une fois éveillée, elle était hilare. Quand ils sont enfin montés dans la voiture qui venait les chercher (pendant tout le temps qu’ils ont passé à attendre, le couple avait les yeux rivés sur leurs téléphones, qui m’ont paru très gros, vraiment énormes, en fait, et la fille faisait l’imbécile dans une robe trop habillée pour, mais pour quoi ?), je me suis occupé des piqûres de moustique de Daphné (désinfectant et crème plus câlins qu’efficaces) et je l’ai recouchée. Étonnamment, elle s’est endormie rapidement. Je me suis recouché moi aussi, mais sans l’intention de dormir (j’ai un peu essayé sans y croire), simplement pour attendre que ce soit l’heure d’aller courir. Ce n’est que plus tard dans l’après-midi que j’ai ressenti une certaine fatigue alors que je lisais le livre que j’étais allé acheter dans la matinée sur « L’origine du monde » de Courbet. Je crois que je suis un monstre parce que, hier, après avoir lu un article dans Le Monde où était relatée l’action menée par L214 pour dénoncer les conditions indignes d’un élevage de lapins, j’ai eu envie de manger du lapin. Que je vais cuisiner tout à l’heure. Dans les rues où je marche, quelquefois, je me dis : « C’est ici que je faisais ça » (ce matin : le tabac-presse de la rue du Cherche-midi où il m’arrivait d’acheter des cigarettes, mes vendredis de RTT, en sortant de chez Grasset, je crois que c’est là aussi que j’ai acheté le numéro d’Art Press dans lequel il y avait un article sur mon Steve Reich ou est-ce que je condense ?), en parlant au passé, comme si j’étais de passage et, chaque fois, il faut un certain temps avant que je me dise : « Mais, tu vis ici. » Oui, je vis ici.
Il fait chaud et moi je me sens comme la météo, — lourd. Au lieu de m’acharner à écrire et chercher des idées pour ce faire, il me semble que je devrais accepter de me perdre dans la contemplation infinie du boulevard. La portion que m’en offrent à voir les fenêtres derrière lesquelles j’écris suffit à représenter la scène interminable de l’existence humaine dans ces régions finissantes de l’Occident que j’occupe partiellement. (Pas le courage de décrire.) Quand il m’arrive de me plaindre que nous ne nous comprenions pas, comme je l’ai fait hier, j’oublie toujours cette prémisse dont l’absence fausse le raisonnement, laquelle répond : « Personne » à la question : « Mais qui peut bien avoir envie de vivre avec tout le monde ? » Nos relations sont tissées d’affinités électives dont la raison exacte nous échappe. Pourquoi n’ai-je jamais lu Goethe (sinon des essais et remarques sur l’art dont je ne garde à vrai dire aucun souvenir) ? Il y a peut-être quelque chose à trouver au fond de tout cela, mais quoi ? Serait-ce un trou ? Matinée au Musée Moreau avec Daphné. Dans le fascinant escalier en spirale qui relie les deuxièmes et troisième étages de sa maison-atelier, j’ai le vertige pour elle. Plus tard, de retour dans l’appartement, je lui lis les deux premiers chapitres du livre sur la mythologie japonaise que je lui ai offert hier (où il est question des premiers kami et de leurs innombrables descendants). Ensuite, nous nous endormons, bercés par le ronronnement du ventilateur. Primitif, je n’ai pas envie d’aller chercher plus loin.
J’ai cherché quelque chose à dire que je n’ai pas trouvé. Et, en vérité, je crois que, foncièrement, il n’y a rien à dire. Au magasin de livres, voyant toute cette accumulation de chefs-d’œuvre fraîchement parus que des petites mains anonymes étaient occupées à édifier en piles à vendre, il apparaissait clairement à qui voulait bien se donner la peine de regarder sans préjugés que toutes les phrases que nous pensons pouvoir formuler sont inauthentiques. Ce que nous disons est peut-être vrai, ce que nous disons est peut-être bienveillant, mais ce que nous disons est vide. Rien n’était caché, rien n’était dissimulé, il n’y avait nul complot ourdi dans l’ombre par des puissances occultes, non : tout — le projet, sa mise en œuvre, sa réalisation —, tout était exposé dans la plus grande des transparences. En sorte qu’il ne saurait y avoir le moindre doute quant à la nature de la réalité dans laquelle nous nous mouvons et avons notre être. Notre langage ne nous est pas disponible, il a été privatisé, la lutte pour le pouvoir se confondant avec la lutte pour l’hégémonie économique. Le pouvoir, ce n’est pas qui le prend, l’acquiert au terme d’une lutte politique (pacifique ou non), qui l’a, c’est celui qui vend le plus qui le possède. Nous sommes privés de notre langage en raison même de sa privatisation. De la privatisation de la réalité. Un peu plus tard, me promenant avec Daphné sur le boulevard, je lui ai montré dans une vitrine un petit volume jaune. Elle a lu le titre et puis le sous-titre et puis quand elle a vu mon nom (« traduit de l’italien par Jérôme Orsoni »), elle a envoyé au livre un baiser et puis elle s’est serrée contre moi et m’a dit : « J’espère que ça va te rapporter de l’argent. » Et moi je lui ai répondu : « Moi aussi, j’espère. » C’était émouvant que Daphné me dise cette phrase parce que je sais qu’elle est au courant des histoires de « vrai métier » dont j’ai parlé ces derniers jours. À tort ou à raison, nous ne lui cachons rien. Et même si c’est faux — je veux dire : que pèse ce petit volume jaune dans la vitrine de la librairie Tschann contre les milliers de volumes entassés dans les magasins de livres de telle ou telle connasse, de tel ou tel connard (puisque tel est le vocabulaire consacré du monde d’après) ? —, cela importe moins que l’intention dans la phrase. Moi, j’étais content parce que, depuis que je publie des livres, c’était la première fois que j’en voyais un dans la vitrine de Tschann. J’ai eu l’impression d’exister un peu. Et le fait que ce soit une illusion importe moins que l’intention que je mets dans ma pensée. Hier, en réponse à un courrier un peu trop laconique que je lui ai adressé à propos du livre sur lequel nous travaillons ensemble — Et partout c’est la guerre, un long poème —, R. me demande comment je vais, inquiété par mon journal où il perçoit de l’amertume, de la souffrance, dit-il. Son souci me touche. Beaucoup. Cette amitié stellaire épistolaire m’est précieuse. Je ne crois pas être amer — ou alors au sens où l’amertume du café est divine —, je suis lucide, mais il est vrai que l’existence m’est douloureuse que je traverse malgré les lourdeurs qu’elle m’oppose. Dans le jardin, Daphné joue sur la margelle de la Fontaine des quatre parties du monde. Bientôt, une autre enfant la rejoint. Elles lancent des cailloux aux tortues. L’autre enfant n’est pas française, elle est en vacances avec sa famille. Mais l’absence de langue commune ne les empêche pas de jouer ensemble. Je les envie. Nous qui sommes censés disposer d’un langage commun, comment se fait-il que nous soyons incapables de vivre ensemble ? C’est que tout le monde veut réduire l’autre au silence pour jouir sans bornes de son monologue. Mais à quoi bon parler si c’est pour parler tout seul ? Ne vaut-il pas mieux se taire ?
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en cinq ans, il n’aura guère progressé niveau course à pied, Pascal Bruckner. On aura beau invoquer toutes les excuses possibles et imaginables pour justifier ses performances, dont je ne sais combien de vagues virales toutes plus meurtrières les unes que les autres, et autant ou presque de confinements, entraves à la liberté de galoper, la vérité de la situation est là, elle qui ne ment pas : ça se traîne au jardin. L’instant d’après, je me crus en pleine rentrée littéraire : cette tignasse grisonnante et cette barbe de trois jours, n’était-ce pas Frédéric Beigbeder en personne ? Non, mais l’imitation était parfaite, preuve qu’entre la copie et l’original, il n’y a pas une si grande différence qu’on le suppose un peu bêtement. Ou qu’ils sont plusieurs identiques les uns aux autres, qui se relaient sous différentes identités ; serait-ce possible ? Tout est possible. Ce n’était encore rien, toutefois. Le coup de grâce me fut porté quelques minutes plus tard quand je distinguai, sous des traits vieillis, le visage d’une attachée de presse de la maison Grasset. Me voyant et voyant que je la voyais, elle me sourit, moins par sympathie (il était clair en effet qu’elle n’avait absolument pas la moindre idée de qui j’étais) que par réflexe professionnel. Et moi, la sincérité n’ayant pas cours sur un tel marché, je lui rendis son sourire, non sans ironie. Poursuivant mon chemin, je repensais sans le vouloir à ces années-là, sorte de monde englouti qui resurgissait dans les allées du jardin, et notamment à cette autre attachée de presse qui avait conseillé à Nelly de me quitter parce que, elle s’étant élevée dans la hiérarchie, nous n’appartenions plus aux mêmes classes, ce qui impliquait en bonne logique sociale que nous n’avions plus rien à faire ensemble, traçant ainsi une ligne de démarcation invisible mais d’autant plus infranchissable entre le lumpenprolétariat auquel par la relation que me fit Nelly j’appris que j’appartenais et le reste du monde, c’est-à-dire : l’étage au-dessus de celui où je travaillais au magasin (rez-de-chaussée pour les livraisons de palettes, évidemment). Comment peut-on se tromper à ce point sur les gens, leur personnalité, la nature des relations qu’ils entretiennent entre eux, leurs sentiments, sur tout, comment peut-on se tromper à ce point tout en étant tellement convaincu d’avoir raison qu’on se sent autorisé à orienter la vie des gens, à leur donner des conseils, des ordres ? Faut-il répondre à la question ? Ce que je sais, je m’en aperçois dans la relation que je fais à mon tour de divers événements reliés entre eux par moi, c’est que je ne ressens plus à présent la moindre animosité, plus la moindre émotion négative ne m’est causée par ce sujet : ce sont des faits, qu’est-ce qui pourrait m’empêcher de les raconter ? Sans méchanceté, sans calomnie, tels qu’ils sont, tels qu’ils ont été. Jadis, ou plus modestement : avant de quitter Paris, j’étais plein de colère encore, de rancœur, ou comment est-ce qu’on dit déjà ? de ressentiment, oui, c’est ça, de ressentiment, qui n’est pas nécessairement un mauvais carburant pour écrire, ce n’est pas ce que je dis, mais pour vivre, si, le bilan existentiel du ressentiment est désastreux, mais à présent je ne ressens plus rien, d’où l’ironie qui afflue spontanément. Aujourd’hui, ces sentiments que j’éprouvais alors me sont devenus étrangers. Je peux évoquer ces années et leurs séquelles de manière lucide, d’autant que ce qui m’est arrivé, je l’ai bien cherché, je ne dis pas le contraire, je ne fais pas comme si je n’avais pas ma part de responsabilité, moi qui n’ai pas exactement le caractère plus sociable du monde. Et revenir vivre à Paris est justement l’occasion de le faire, — pas un quelconque bilan — ceci n’est pas une histoire de comptabilité —, mais constater le chemin parcouru ou celui qui, au contraire, ne l’aura pas été. L’identité personnelle, contrairement à ce que peut faire penser le mot qu’on emploie pour parler du sujet, ne se laisse pas enfermer dans une équation simple telle que x=x. Je suis toujours celui que j’ai été tout en étant quelqu’un de complètement différent. Je suis celui que je fus tout en ne l’étant plus du tout. Dans le visage qui a vieilli, je reconnais des traits qui me furent familiers, mais je n’ai plus rien à voir avec cet individu-là : d’individu, je suis un autre. En fait d’identité personnelle, on pourrait parler d’altérité personnelle, ce ne serait ni moins vrai ni moins faux : un individu n’est pas une entité définie. La société, qu’elle veuille nous enfermer ou qu’elle affecte de nous libérer, la société nous fait accroire que nous avons une vraie nature, que nous pouvons découvrir, et devenir en l’épousant enfin. Ce serait, pour ainsi dire, une interprétation fixiste de l’injonction nietzschéenne à devenir ce que l’on est. Mais autant le devenir est la loi de l’individu, autant l’idée que ce devenir aurait un terme, une fin, est une illusion. Croire qu’on devient quelque chose qu’on est fait pour être ou qu’on est réellement, secrètement, je ne sais, c’est assujettir le devenir à l’être : certes, on devient, mais on devient un être. Cette réduction du devenir à l’être nie purement et simplement le devenir qui n’est plus dès lors qu’un moyen en vue d’une fin, une fin finale, si j’ose ce pléonasme. C’est ce qui conduit nombre d’individus à insulter leur devenir en se figeant dans une identité, le fait qu’ils croient l’avoir choisie ne faisant que renforcer l’illusion qu’ils sont devenus quand, en réalité, ils ne sont rien devenus que des choses, de l’être. Ce processus que j’appellerais l’entification est un pervers parce qu’il donne l’illusion du devenir en le niant : « Je suis devenu qui je suis » est parfaitement circulaire, en réalité, je ne suis allé nulle part, je n’ai fait que parcourir le petit bout de chemin que le monde social m’autorise à parcourir. Je me tiens bien sage dans mon pré sous le regard bienveillant du berger de l’être. À rebours de cette entification, le devenir n’est pas limitatif, il n’a rien de terminal. Il y a une phrase dans la littérature française qui me semble exprimer à la perfection cette dimension non terminale de l’existence de l’individu (la vie a bien une fin, n’imagine pas que je prétende le contraire, personne n’est immortel, ce n’est pas ce que j’entends, mais durant le temps qu’il m’est donné de vivre, je n’ai pas de fin, des limites, oui, qui sont liées à ma personne, ma personnalité, mon histoire, la physique, etc., mais une fin, non, — des fins, oui). J’en parlais avec M. à Saint-Quay cet été : « J’écris Paludes », la première phrase que prononce le narrateur de Paludes d’André Gide. A posteriori, de notre point de vue de postmodernes, on peut se dire que c’est une phrase méta, le narrateur parle du livre qu’il est en train d’écrire, c’est une mise en abyme, et c’est sans doute vrai, mais c’est aussi le moment où l’écrivain cesse de se définir en tant que tel, par son identité, sa fonction dans la société, et se pense par son livre. La question de l’être, dans les toutes premières pages du livre, ainsi, c’est le livre qui y répond : « Qu’est-ce que c’est ? — Un livre. » Un objet, voilà l’être. L’écrivain n’est pas être, mais processus, événement, il n’est pas, il se déroule, il a lieu, il ne se confond pas avec ce qu’il fait, d’ailleurs, il ne fait rien, il écrit : « Il dit : “Tiens ! tu travailles ?” Je répondis : “J’écris Paludes.” » L’écrivain révèle la superstition et la supercherie de l’être. Écrire, ce n’est pas une chose, c’est une action, cela se déroule dans le temps, prend du temps, occupe de l’espace, on ne sait pas en commençant où écrire va nous mener, et c’est cela, cette incertitude, cette inquiétude, cette indétermination qui fait tout le prix de l’existence. La maison de l’être est une maison d’arrêt. Écrire fait sauter les verrous ; — c’est la grande évasion.
À mon âge, c’est bientôt la fin. C’est ce que semblait dire, en tout cas, le site d’autodiagnostic en ligne sur lequel j’étais en train d’enregistrer mes informations personnelles. Comment j’en étais arrivé là ? Aucune idée. Comment j’étais arrivé là ? Non plus. Quand même le second parcours serait plus aisé à reconstruire. Le voici, ou à peu de choses près : on tape un mot-clef dans le moteur de recherches, on appuie sur entrée, et, très vite, une chose en entraînant une autre, on finit par enregistrer le numéro de sa carte bleue sur une page confidentielle dont on ignore tout. La routine, quoi. Là, ce n’était pas pour me payer les services d’un ou une escorte de luxe, mais pour savoir combien je devrais peser. Sur pesezvotrepersonnepointfr, cela ne faisait aucun doute, il fallait que je perde entre quinze et vingt kilos dans les prochains jours ou j’allais mourir bientôt. J’ai cherché dans le dictionnaire ce que « morbide » voulait dire pour être sûr et, si ce n’était pas tout à fait ce que je pensais, peut-être pas aussi grave que je l’imaginais, on s’imagine que les mots ont un certain sens alors que, non, pas du tout, ils en ont un autre, c’est étrange, on ferait bien de se méfier de ses idées qu’on se fait des mots, des mots et aussi des choses, mais ce n’était pas réjouissant non plus, cette histoire d’obésité. Alors, je me suis dit qu’il fallait que je me pèse. Pour être sûr, en quelque sorte, mesurer l’ampleur des dégâts, des travaux, je ne sais pas. Je n’avais pas de doute, non, sans trop savoir pourquoi, j’avais toute confiance en ce site, même si ce n’est pas dans ma nature d’être crédule, j’avais confiance, comme s’il me disait exactement ce que j’avais besoin d’entendre, si mystérieux que cela puisse paraître, mais il valait tout de même mieux avoir des certitudes. Donner son numéro de carte bleue, quand même, c’est sérieux. Alors je suis allé chercher la balance dans le placard. Je suis monté dessus, mais rien. Il ne s’est rien passé. Je suis descendu. Remonté. Descendu. Remonté. Comme ça, une bonne dizaine fois, je dirais, mais toujours rien. Je me suis gratté le menton et puis la tête ou l’inverse et puis, dans une sorte d’éclair de génie, je me suis dit : Ce doit être les piles. Comment en avoir le cœur net ? En remplaçant les piles. Alors je suis allé ouvrir le tiroir de la cuisine où les piles sont rangées, mais bien sûr, de piles, il n’y en avait pas. J’ai eu envie d’engueuler quelqu’un parce qu’il n’y avait plus de piles, qui avait oublié d’acheter des piles ? qu’il se dénonce, mais il n’y avait personne à engueuler dans l’appartement. J’étais tout seul. Gros et seul. J’ai eu envie de pleurer, mais je me suis retenu. Gros, seul, et dépressif, cela fait sans doute un peu trop pour une seule personne et son pèse-personne. Je me suis dit qu’il fallait que j’aille acheter des piles, mais quand j’ai regardé l’heure, il m’a paru évident que je n’en trouverais pas. Une heure trente du matin. Tous les magasins sont fermés. Pendant un instant, je me suis demandé ce que je faisais là, debout, tout seul chez moi à une heure trente du matin, ne serait-ce pas plutôt une bonne heure pour aller se coucher ? me suis-je demandé, mais en y pensant un instant de plus, je me suis souvenu de la raison pour laquelle j’étais debout à une heure si avancée de la nuit, je me souvenu suis de toute cette graisse qui m’enveloppait et dans laquelle j’étais en train d’étouffer, je l’ai même pincé la graisse, douloureuse graisse, pour me le rappeler, pour imprimer en moi la conscience de mon obésité morbide, et de la solitude mortelle qui s’ensuit, de cette solitude terrifiante qu’elle cause, je me suis souvenu de tout cela, et je me suis dit qu’il fallait que je trouve une autre solution. J’ai reçu un mail me disant qu’il ne manquait plus qu’une étape pour compléter mon inscription à perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr, la filiale de pesezvotrepersonnepointfr, mais je me suis dit que ce n’était pas le moment, il y avait plus urgent. Il fallait que je me pèse, là, tout de suite, que je sache. J’ai réfléchi un instant et j’ai eu un autre éclair de génie. Deux éclairs de génie si proches l’un de l’autre, voilà qui devait vouloir dire quelque chose, impossible que ce soit un hasard. Je suis retourné dans la cuisine, j’ai fouillé dans les placards, et j’ai fini par mettre la main sur la balance de cuisine. Je me suis assuré qu’il y avait des piles dedans et que les piles marchaient et, à mon grand soulagement, oui, tout fonctionnait parfaitement. Je ne me suis vu dans aucun miroir, parce que j’étais dans la cuisine pas dans la salle de bains, je ne me suis vu dans un aucun miroir, mais si quelqu’un m’avait vu à ce moment-là, il aurait pu admirer le sourire de béatitude qui illuminait mon visage, contempler ce sourire qui signifiait que le monde avait un sens et que je participais de ce sens, que je n’étais pas abandonné sur le bas-côté de la route du sens, non moi aussi, je fonçais vers la vérité, vers le point où le sens est enfin révélé, où tout s’explique, d’un coup, où l’on peut être enfin soi-même, soi-même et épanoui. J’allais enfin pouvoir perdre du poids. À ce moment-là, le téléphone a sonné. Machinalement, je veux dire : malgré l’heure avancée de la nuit, j’ai décroché, et c’est une voix féminine qui m’a parlé. Elle avait un drôle d’accent, ce qui faisait que j’avais un peu du mal à comprendre exactement ce qu’elle me disait, mais enfin, en faisant un petit effort, j’y parvenais quand même, et ce qu’elle voulait, eh bien, c’était que je complète mon inscription à perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr, qu’il ne manquait plus que les derniers chiffres de ma carte bleue, les trois au dos de la carte, pour être exact, ainsi que mon numéro de sécurité sociale, oui oui, c’est indispensable, monsieur, pour que tout soit complet et que je profite pleinement de l’offre exclusive du programme de perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr, mais je ne me suis pas laissé faire. Je ne me suis pas laissé faire et je le lui ai dit. Je lui ai dit : « Excusez-moi, madame, mais ma santé passe avant la bureaucratie. Quand je me serai pesé, on verra. » Et, j’ai raccroché. Coupé le sifflet, la vieille. Déjà, je me sentais plus léger. Je me suis dit, si ça se trouve, j’ai déjà commencé à perdre du poids. N’exagérons rien. Je suis retourné à ma balance de cuisine et là, le problème m’a sauté aux yeux : j’étais trop gros pour me peser. Si je montais sur la balance, même si je ne la cassais pas, il ne se passerait rien, une balance de cuisine n’est pas faite pour peser des masses aussi importantes qu’un être, fût-ce un être humain maigre, et a fortiori un être humain atteint d’obésité morbide. Comment faire, dès lors, oui comment faire ? Un autre que moi, je crois, se serait découragé. Enfin, j’imagine. Il aurait tout abandonné. Supprimé son compte sur perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr et serait allé se coucher. Le lendemain matin, au réveil, découvrant que, sur son compte en banque, une somme astronomique aurait été prélevée durant la nuit, il se serait mis à pleurer toutes les larmes de son corps et, pour les remplacer les larmes de son corps, il se serait mis à manger, à manger tout ce qui lui tomberait sous la main, il serait devenu encore plus gros, encore plus morbide, encore plus mortel, oui, mais moi, je ne suis pas de ce genre-là. Moi, je n’ai pas baissé les bras. Je me suis passé la main dans les cheveux, je me suis gratté le menton, j’ai regardé par la fenêtre où les lumières de la ville brillaient mollement, et j’ai trouvé. Je n’ai qu’à me démonter. Me démonter et me peser morceau par morceau. Ne me resterait plus qu’à additionner le poids de chacun des morceaux et le total, ce sera mon poids à moi. Oh, oui, je sais ce qu’on va me dire, je ne suis pas idiot, je m’en doute bien, j’entends les ricanements, je sais ce qu’on va me dire, qu’il y aura une différence entre le poids total réel de ma personne et le poids calculé de la sorte. Et c’est vrai, cela, je ne puis le nier, mais de quel ordre de grandeur ? Ce sera une différence infime. Dérisoire. Une différence négligeable, assurément. Ce n’est tout de même pas le poids d’une plume qui va faire la différence. Alors, sûr de mon fait, j’ai commencé à me démonter. En commençant pas les pieds, ce serait plus pratique, me suis-je dit, et c’est ce que j’ai fait. J’ai démonté mon pied droit, je l’ai posé sur la balance et je l’ai pesé. Ensuite, j’ai reporté le nombre correspondant au poids de mon pied sur un petit tableau que je venais de créer sur mon ordinateur et j’ai continué, j’ai pesé le poids de mon mollet, le poids de ma cuisse, et ainsi de suite. Après quoi, j’ai remonté ma jambe et j’ai commencé à peser la gauche. Quand j’ai fini de peser la gauche, j’ai pesé mon sexe, ce qui m’a fait une drôle d’impression, je ne le nie pas, ce n’est tout de même pas tous les jours que cela arrive, mais je m’étais fixé un objectif, ce n’était pas le moment de flancher à cause de ces considérations relativement obscènes, j’ai donc jeté un voile pudique sur la chose et continué de me peser. Les fesses, et puis le bassin. Ce fut assez long parce que, pour peser le bassin, contrairement à une jambe, il ne suffit pas de démonter une seule partie, il faut démonter tout le reste, et cela prend du temps, mais enfin, je n’étais pas pressé, je n’avais rien de mieux à faire et maintenant que j’avais commencé, il n’était pas question d’arrêter. J’ai cru que j’allais avoir des difficultés pour démonter mes bras, mais en fait, non. Comme je suis de constitution assez robuste, j’ai pu tirer un peu plus fort que pour les jambes pour démonter l’épaule gauche, et pour la droite, il a fallu que je m’y reprenne à trois fois, comme je suis droitier, j’ai moins de force dans le bras gauche que dans le bras droit, et toujours je notais le poids dans mon tableau, mais rien à signaler. Et puis, j’en suis venu à la tête. J’ai démonté ma tête et je l’ai posé sur la balance. Le problème, c’est que, bien évidemment, mes yeux y étant toujours, sur ma tête, je n’arrivais pas à lire les chiffres que m’indiquait la balance. Quel imbécile, me suis-je dit, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Je me suis vu, là, comme un imbécile, mon corps sans tête planté devant le plan de travail de la cuisine, une espèce d’édifice de chair et de graisse absolument inutile, incapable de faire quoi que ce soit sans que je lui en donne l’ordre, et je me suis dit qu’avec le cou, j’allais donner un petit coup, histoire de pivoter pour me mettre sur le côté et, en fermant un œil, le gauche, par exemple, pour ne pas loucher, essayer de lire les chiffres. Ensuite, je n’aurais plus qu’à dire à mon corps de me remettre la tête sur les épaules et le tour serait joué. C’est ce que j’ai fait, mais je ne sais pas ce qu’il s’est passé, j’ai roulé un peu trop et j’ai glissé de la balance, de la balance sur le plan de travail, du plan de travail sur le sol de la cuisine. Comme je n’ai pas réussi à lire les chiffres sur la balance, je ne sais pas combien pèse ma tête, mais à en juger par la douleur que j’ai ressentie, elle est lourde. Plus lourde que mon pénis, en tout cas. J’ai eu un mal de chien en heurtant le carrelage de la cuisine. Et puis, en rebondissant. À chaque rebond, je me disais, ça va me faire un peu moins mal, mais non, c’était pire, j’avais dû m’ouvrir le crâne, et heurtant la plaie à chaque choc, la douleur était chaque choc plus intense. Je voyais la cuisine qui tournait autour de moi. Je me suis dit que je devais avoir le vertige, mais en fait non, c’était ma tête qui tournait sur elle-même, tournait et roulait et roulait et tournait. Finalement, elle s’est arrêtée contre le mur de la cuisine en faisant un bruit stupide. J’étais sur le point de souffler quand je me suis aperçu que j’avais vraiment le vertige. Je me suis dit : ça va passer. Et non, j’ai vu mon corps qui commençait à onduler, à peine, tout d’abord et puis de plus en plus. Les oscillations se faisaient de plus en plus amples et de plus en plus rapides. Je me suis dit que j’allais perdre l’équilibre et, c’est ce qui lui est arrivé, à ce corps, à force d’onduler, il a fini par s’effondrer par terre, d’autant plus lourdement, que je n’avais plus la tête sur les épaules. Le bruit était terrible, très angoissant, pas si fort que ça, mais sourd, sec, on n’entend jamais le bruit de son corps qui tombe comme un poids mort, eh bien, moi qui l’ai entendu, je peux témoigner que c’est une expérience des plus perturbantes. Personne n’y est préparé. Et encore moins à ce à quoi j’ai assisté. Quand mon corps est tombé, il ne s’est pas contenté de heurter le sol comme un poids mort, ce qu’il était, d’une certaine façon. Non, en plus, il a littéralement volé en éclats. Une main par là, un bras, par ici, le pénis sur la table basse, un biceps dans l’évier. Évidemment, mû par l’envie de bien faire, dans la précipitation, j’avais dû mal remonter les parties de mon corps entre elles. Tant qu’il ne bougeait pas, le corps, ça allait, mais quand il est tombé, forcément, le drame est arrivé. Comment est-ce que j’ai pu en arriver là ? Tout ça pour quoi ? Quelques kilos en trop. Quel imbécile, non mais, quel imbécile. C’était d’autant plus perturbant que je voyais tout de travers, ma tête ayant roulé n’importe comment contre le mur de la cuisine. On aurait dit un plan d’un mauvais film, quand le réalisateur, voulant se racheter du navet au budget colossal qu’il est en train de tourner après avoir vendu son âme au diable, se met en tête de faire de l’art pour sauver la face et sa conscience. À ce détail près que, dans la réalité, on n’y voit rien, c’est très inconfortable. Non mais comment je fais maintenant, moi, comment je fais pour me remonter ? Je ne vais tout de même pas rester éparpillé comme ça et mourir comme je suis, en pièces détachées. Alors j’ai eu la dernière idée de génie de toute ma vie. Je le dis avec d’autant plus de modestie que je me suis juré de ne plus jamais avoir d’idées de génie de toute ma vie après cet épisode. Je me suis dit que j’allais rouler un peu, histoire de me mettre la tête à l’endroit et de regarder la réalité en face et qu’ensuite, il ne me resterait plus qu’à ordonner à mes membres de se remettre dans le bon ordre que je leur indiquerais. En commençant par la main, qu’elle rampe jusqu’à l’avant-bras qui lui-même rampera jusqu’au biceps pour former un bras complet qui pourra s’attacher au tronc, et ainsi de suite avec les pieds, les jambes et tout le reste. Combien de temps cela m’a pris ? je n’en ai pas la moindre idée. Des heures, probablement. Quand j’ai fini, en effet, le soleil semblait s’être levé depuis longtemps déjà. Je me suis assis doucement sur mon lit, de peur de déplacer quelque chose et, de la même façon, je me suis allongé. Quand le téléphone a sonné, j’ai décroché et, sans lui laisser le temps de dire quoi que ce soit, j’ai hurlé à l’opératrice que je venais de faire opposition à ma carte bleue, qu’il n’y avait donc plus rien à me voler, rien, vous entendez, qu’ils aillent tous au diable, elle et ces morbides semblables, qu’ils laissent les braves gens en paix, à la fin, vous vous rendez compte du mal que vous m’avez fait, hein, vous vous en rendez compte ? non, évidemment, vous vous en foutez, vous n’êtes pas payés pour ça, et puis, de toute façon, vous ne comprenez rien à ce que je raconte, pas un traître mot, mais ce n’était pas l’opératrice, c’était ma mère. Elle m’a demandé : Qu’est-ce qui t’arrive, mon chéri ? Ça ne va pas ? Alors, je lui ai tout raconté. L’obésité morbide, la balance, le démontage, la chute, tout. Elle a éclaté de rire. Je lui ai dit qu’il n’y avait vraiment pas de quoi rire, que j’aurais pu y rester, ne jamais me relever, cela ne lui aurait donc rien fait de perdre son fils unique ? Elle m’a dit que ce n’était pas si grave que ça en avait l’air, que ça m’était déjà arrivé, quand j’étais enfant, de me démonter et de tomber en morceaux. Quand ils ne s’en souviennent pas, ce qui arrive dans la plupart des cas, on n’en parle pas aux enfants pour ne pas les effrayer, on les remonte et on fait comme si de rien n’était et, dans le fond, c’est vrai, ce n’est pas grand-chose. Parfois, on remonte de travers, je ne dis pas le contraire, mais dans la majeure partie des cas, comme je t’ai dit, tout rentre en place, on va chez le pédiatre pour s’assurer que tout est bien fixé, et puis on passe à autre chose. Je me souviens, je ne devrais pas te le dire, tu vas mal le prendre, mais enfin, bon, quand cela t’est arrivé, on ne retrouvait plus ton pénis, je l’avais cherché partout, ton père était catastrophé, moi je lui disais que ce n’était pas si grave, après tout, si on ne remettait pas la main dessus, tu n’aurais qu’à changer de sexe, moi je voulais une fille, c’était pour rire, évidemment, mais ça n’avait pas fait rire ton père, mais alors pas du tout, il m’avait jeté un de ces regards, enfin, bref, je l’avais cherché partout, et tu sais où il était ? Tu ne devineras jamais : coincé au fond d’une de tes bottes de pluie. Après, pendant des jours, tu n’arrêtais pas de répéter : Le zizi il est dans la botte de pluie, le zizi il est dans la botte de pluie. Qu’est-ce que j’ai pu rire. Allô, mon chéri, tu m’entends ?
Écrit une deuxième histoire en moins d’une semaine. Celle-ci, à la différence de la précédente, je décide de l’écrire dans un fichier à part. Après l’avoir finie, je copierai la première histoire elle aussi dans un fichier à part et je rangerai les deux dans un dossier nommé « Histoires 2022- ». Ce n’est pas parce qu’elle est plus longue que j’écris cette histoire en tant qu’histoire, c’est qu’il s’est passé quelque chose. L’idée m’en est venue en courant. Je descendais la pente qui longe la rue de Médicis, au niveau à peu près de la fontaine du même nom, et soudain l’idée était là. J’ai commencé à écrire mon histoire comme ça, en courant. Je me suis dit qu’il faudrait que j’en fasse un petit livre, d’une centaine de pages environ, pas plus, 100000 signes me suis-je, même, à un moment, et puis, j’ai pensé que ce livre personne ne voudrait le publier, j’ai pensé que, si je le publiais à mon propre compte, ce serait une mauvaise idée, je me suis imaginé une conversation avec le libraire de Tschann à ce sujet, ensuite j’ai pensé au libraire de chez Charybde, dont je n’ai plus jamais entendu parler après mon passage dans sa librairie, j’ai dû faire quelque chose qu’il ne fallait pas, mais quoi d’autre, à part ne pas avoir de succès ? bref, j’ai pensé à cette absence de succès, je me suis dit que ça ne servait à rien d’écrire pour ne pas être lu avant de me dire, in fine, que je m’en foutais, que j’écrirai quand même mon histoire. Tout ça, en courant, oui. Quelques heures plus tard, quand j’ai enfin disposé de la solitude nécessaire pour écrire mon histoire, je l’ai écrite, et le fait qu’elle ne fasse pas environ 100000 signes mais exactement 17001, me dit le compteur de mots, n’est pas un échec, mais la conséquence de la nécessité imposée par le texte même, par sa nature. Après tout, rien ne dit que les contes ne valent pas mieux que les romans. Réflexion iconoclaste en période de rentrée littéraire, je l’assume d’autant plus volontiers que je n’y prends pas part. Je sais gré à Nelly de ne pas m’en parler. Ce conte, pendant que je l’écrivais, je me demandais ce que j’allais en faire, si j’allais le garder caché dans mon disque dur, si j’allais l’effacer aussitôt après l’avoir écrit, le geste de l’écrire se suffisant à lui-même, ce qui, pour un auteur qui n’est plus publié, n’est pas totalement faux, et je ne sais pas encore. Enfin si, je le sais, mais passons. J’étais heureux d’écrire mon histoire. Je sais que, dans un autre monde possible, en plus du bonheur de l’écrire, elle me rapporterait quelque chose, mais dans ce monde-ci, ce n’est pas le cas. Je crois que c’est une raison suffisante pour détester ce monde, mais cette raison elle-même n’est qu’un symptôme de quelque morbidité plus profonde, de quelque maladie bien plus grave. Je n’aime pas les auto-exégèses. Aussi ne m’y livrerai-je pas. Toutes ces pages qui s’accumulent sont ce que j’ai de plus précieux et pourtant, elles ne valent rien. C’est désespérant, mais c’est ma vie. Il faut que je la vive. C’est ma traversée du désert. Quand même il n’y aurait rien au bout de la route que plus de désert encore.
Aux alentours de la fin du mois d’août, dans les allées du Monoprix Montparnasse, l’animation ne devait pas être assurée par une promotion sur les moules ou les coquillettes, mais par la présence de Doc Gynéco. Vêtu d’un improbable ensemble bermuda-doudoune à capuche, et paré de son inimitable bonnet, il faisait plus penser à une épave à la dérive qu’à l’enfant terrible de la chanson française dont les rimes provocatrices enflammèrent jadis le cœur du public, des médias, et de Christine Angot. Ainsi va la gloire du monde, paraît-il, laquelle n’empêcha toutefois pas les plus vieux de s’interroger : « T’es sûr que c’est lui ? » et les plus jeunes de leur demander : « Mais, c’est qui ? » « Qu’est-ce que tu y connais, toi, à la célébrité, pour prétendre en parler ? » n’est pas la bonne question à me poser : il s’agit pour moi simplement d’être là et d’observer, — le monde est grand ouvert à qui sait lui accorder son attention. Et même les événements les plus insignifiants, comme l’est donc la présence d’une vieille gloire dans les allées du supermarché où je faisais des courses pour le déjeuner dominical (en réalité, un pique-nique d’intérieur plus ou moins improvisé), peuvent s’avérer porteurs d’une dimension métaphysique. Je m’interromps un instant, me demande laquelle, ne parviens pas à la trouver, décide de revenir sur mes pas, mais c’est déjà trop tard. Tout est passé, la gloire, et son incarnation. Comment mes visions s’élèveraient-elles au-dessus de mon époque ? Perdus dans le désert, les mystiques de la fin de l’Antiquité pouvaient bien se trouver aux prises avec le diable en personne, mais moi, dans ce monde hyper-industrialisé jusqu’à l’absurdité, que puis-je espérer qu’il m’apparaisse sinon des images plates, sans le moindre horizon, la moindre profondeur, pas même des banalités, non, guère que des débris qui flottent dans l’océan de l’oubli ? Qui pourrait croire, en effet, que le diable s’embarrasse de l’apparence caricaturale d’un vieux rappeur sur le retour ? Non, à supposer que le diable existe, ce qui soit dit en passant ne fait aucun doute, il y a fort longtemps qu’il a fichu le camp, et s’en est allé hanter d’autres mondes que l’Occident. Dans notre orgueil, nous Occidentaux, nous imaginons nous en être débarrassés, à force de science, à force de raison ; il n’en est rien. En nous abandonnant à notre sort, il y a un peu plus d’un siècle, on raconte qu’il aurait déclaré : « Je n’ai plus rien à leur apprendre. Ils sont grands maintenant, ils se débrouillent très bien sans moi. » La preuve aujourd’hui encore, si minime soit-elle.
Sur la plage, un homme d’un certain âge s’enduit la verge de crème solaire avec une telle insistance qu’il est difficile de ne pas supposer qu’il y prend un grand plaisir. À vrai dire, il ne se contente pas de l’enduire, il la secoue ostensiblement, tire dessus, longuement, comme sur une extrémité infiniment élastique. Et puis, une fois qu’il en a fini avec l’appendice, il passe à la raie des fesses, sur laquelle il s’attarde avec la même application, avec la même détermination, avec la même insistance. Est-ce que le soleil tape si fort là-entre ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais essayé. Peut-être que je devrais ? Mon Dieu, quelle drôle d’idée. Les gens sont fous. À quelques centimètres de lui, la femme, elle, ne semble pas décidée à enlever le bas. Elle a croisé ses jambes derrière ses bras dont les mains se nouent un peu sous les genoux. Et regarde au loin. Que fait-elle là ? Peut-être se pose-t-elle la même question ? J’ai beau prétendre le contraire, j’ignore la taille du plaisir que l’homme qui s’enduit la verge prend à s’enduire la verge. Pour le savoir, il faudrait que je m’approche, que j’estime, que je compare à quelque centimètre-étalon, mais je dois dire qu’un tel étalage de virilité ne m’encourage pas à faire le premier pas et, après tout, je ne fais que passer, longer la dune avant que le rivage ne la rejoigne. Et l’engloutisse. N’exagérons rien. Combien de mètres séparent les hommes tout nus (en effet, l’homme à la verge enduite n’est pas le seul dénudé, et je constate que, chez les êtres humains, seuls les mâles semblent se dénuder au soleil, ou alors est-ce une coutume locale ?), combien de mètres séparent les hommes nus des femmes voilées ? Cent, deux cents, trois cents ? Guère plus. Cette société me laisse perplexe. Si l’on m’interrogeait à son sujet, si l’on me demandait : « C’est quoi, la France ? », je serais bien en peine de répondre. Remercie donc le principe supérieur à l’œuvre dans l’univers qui fait que ton avis sur la question, sur n’importe quelle question, n’intéresse personne. Tout en marchant à reculons, essayant de faire des traces dans le sable qui seraient susceptibles de tromper Sherlock Holmes lui-même (il penserait que l’homme dont il observe les traces de pas dans le sable allait en avant), je repense à la page consacrée à l’homme trans que j’ai lue dans le journal, ce matin, et je trouve ce monde de plus en plus étrange : qui peut bien avoir envie de devenir ce genre qui s’enduit la verge au soleil, sans considération aucune pour les flâneurs ensablés qui n’ont pas spécialement envie d’assister à un tel spectacle ? En tout cas, moi j’y assiste contraint et forcé bien que, je ne dois rien cacher, un peu intrigué aussi. Quant à l’article de ce matin, ce n’est pas la leçon de masculinité de l’homme trans qui m’a intrigué, mais l’étage au-dessus, pour ainsi dire : du balcon de ma loge, je regarde la scène où se démènent tous ces personnages en quête de quelque chose qui n’existe pas — l’identité, x=x — avec amusement. C’est quoi, un homme ? C’est quoi, la France ? C’est quoi, ceci, c’est quoi, cela ? Toutes ces questions au fond sont les mêmes, parce que nous croyons qu’une chose est son identité avec elle-même, qu’il suffit de bricoler deux, trois appendices pour qu’un x devienne un y, qu’il suffit de s’astiquer la bite en public pour être un homme, qu’il suffit de se cacher derrière n mètres carré de tissus pour être une femme. Dans notre ontologie, nous nous comportons comme des primitifs, qui nous posons les mêmes questions depuis des millénaires et nous heurtons à la même insatisfaction, parce que les catégories que nous mobilisons sont mauvaises, parce que les questions sont mal posées. Que faire de toutes les réponses que nous accumulons chaque jour ? Que faire sinon nous en débarrasser ?
Langue morte. Ou comment se fait-il que j’aie tout de même envie d’écrire ? Forme de grand écart. Entre l’envie de quelque chose et la réalité de la chose telle qu’elle se pratique. D’un côté, le désir réel et, de l’autre, la réalité du désir : entre un bout et l’autre de la chaîne, il y a contradiction. Qui ne ressent pas cette contradiction, qui ne ressent pas cette contradiction comme une contradiction, ne devrait pas écrire. Mais c’est parce que, ne la ressentant pas, on écrit quand même qu’il y a contradiction. Quand L. m’a écrit hier pour me dire qu’elle avait aimé mon Voyage, livre paru il y a sept ans chez un éditeur confidentiel et qui continue de vivre sa vie malgré l’indifférence absolue du marché, j’ai ressenti une certaine fierté d’avoir conçu quelque chose qui soit assez fort en soi pour résister à la disparition, l’obsolescence, et toucher des gens que je ne connais pas (même si j’aimerais bien rencontrer L., mais c’est un autre aspect de l’histoire). Quand j’ai lu il y a quelques instants la présentation de la rentrée littéraire dans le Monde, j’ai été pris d’un profond dégoût pour la littérature, dégoût qui pourrait se muer en haine de la littérature si je ne prenais garde à mes sentiments, car tout est répugnant dans cette façon de mettre les choses en forme : l’économisme triomphant qui s’accompagne toujours d’un discours de crise (c’est l’argument choc du capitalisme que relaie à son minuscule niveau le discours journalistique sur le champ littéraire), le sociologisme omniprésent qui classe les livres en fonction des sujets de société qu’ils traitent, l’onomastisme qui articule le marché autour de quelques noms connus dont la prononciation est censée faire vendre (mais en vertu de quelle magie ?). Le fait qu’on puisse ne pas trouver ce monde terrifiant — un monde dans lequel on assigne à l’art un rôle d’une telle médiocrité — me stupéfait. Je me demande comment il se fait que tout le monde ne soit pas stupéfait mais que, au contraire, tout le monde s’en accommode, en prenne son partie, voire l’encourage (il y a bien des éditeurs qui obligent les auteurs à écrire ça comme ça, agitant la contrainte du marché, les auteurs ne le font pas de leur plein gré, ce n’est pas possible, on ne se suicide pas par plaisir mais contraint et forcé). Et puis, je pense que personne ou presque ne me lit, ce qui est parfaitement cohérent avec le petit tableau que je viens de peindre et signifie accessoirement que je suis une minorité à moi tout seul, une minorité de un. Peu avant de lire cette édifiante synthèse sur l’état contemporain du microcosme littéraire, je m’étais dit que je voudrais écrire dans une langue morte et que si, dans une certaine mesure, je le faisais déjà (le français est en effet une langue moribonde que, bientôt, personne ne parlera plus), ma langue ne l’était pas assez, qu’elle était encore trop vive. Mais qu’est-ce que je voulais dire par là ? Que je voudrais écrire pour moi tout seul et n’avoir que des lecteurs prêts à déchiffrer de cryptiques signes pour me comprendre ? Mais n’est-ce pas déjà le cas ? L., après m’avoir parlé du Voyage, me demande comment faire pour lire le manuscrit de la Vie sociale. Alors, sans autre forme de procès, je le lui envoie. Ce livre existe, malgré l’indifférence du monde des lettres, il mène une vie clandestine et je crois que, si ce n’était bien évidemment pas ce que je m’imaginais pour lui, j’aime sa clandestinité, l’espèce de samizdat dans lequel il fonctionne comme livre et par lequel il circule en parallèle du marché aux livres. Il s’adapte, il survit, il est comme son auteur, lui qui n’a pas de vrai métier, il n’a pas de véritable éditeur, mais il existe quand même. C’est une minorité à lui tout seul. Comme son auteur. Une minorité de un.
Mal dormi cette nuit. Pour nombre de raisons sans nul intérêt. Comme chaque fois que je dors mal, que je peine à trouver le sommeil ou que je me réveille en pleine nuit, je me surprends à détester ma vie, à trouver qu’elle n’est qu’un échec ridicule, à supplier Dieu de mettre fin à mes souffrances, alors que je ne crois pas en Dieu, c’est-à-dire : je ne crois pas qu’un Dieu interventionniste susceptible d’influencer le destin des mortels que nous sommes soit le genre d’entités qui existent. De mettre fin à mes souffrances ou de me permettre enfin de réussir. Cette nuit, après lui avoir demandé pourquoi il me détestait à ce point (et par « à ce point », j’évoquais l’état sinistre de ma vie), après lui avoir demandé de prendre ma vie, j’ai prié Dieu de me faire réussir. J’étais là, couché dans ce lit qui n’est pas le mien et dans lequel je cherchais une position pour dormir que je ne trouvais pas, dans ce lit sur lequel je suis assis à présent pour écrire, assis ou allongé sur le ventre, et je me suis entendu clairement prier Dieu de faire en sorte que je réussisse, je lui ai dit que j’en avais assez de tout rater, de perdre sans arrêt, que je voulais gagner quelque chose, pour changer, il y a si longtemps que je n’ai rien gagné, ai-je dit mot à mot à ce Dieu que, donc, je ne crois pas susceptible d’entendre parce que je crois qu’il appartient à la catégorie des entités qu’on nomme « fictives ». Mais je lui parlais quand même et, lui parlant, je me demande à qui je parlais en réalité : à lui, non, parce qu’il n’existe pas, je me répète, et à moi, non plus, parce que tout ce que je pouvais bien me dire, je le savais déjà, je me répète. Formulais-je des sortes de vœux au sujet de mon existence ? Oui, mais du genre absurde parce que ce n’est pas en formulant des vœux que les vœux se réalisent, mais comment ? En agissant. Oui, mais comment ? En faisant quoi, concrètement ? Je sais que je souffre d’un immense complexe d’infériorité parce que je ne gagne pas d’argent, et que c’est un problème, quand les gens pensent que tu n’as pas un vrai métier, c’est comme s’ils te disaient que tu n’existais pas vraiment, que ton existence était tolérée, certes, on ne va tout de même pas t’éliminer, mais pas vraiment complète, on te tolère comme on tolère un handicapé ou un enfant pas tout à fait normal, un attardé, mais on ne te tolère pas comme on tolère une personne digne de ce nom, respectable. Ainsi, j’ai le sentiment que ma famille — ou, plus exactement, ce qu’il en reste, mais c’est encore trop, c’est horrible de dire cela, et peut-être est-ce parce que je le pense que Dieu me punit sans répit —, j’ai le sentiment que ma famille ne me considère pas comme une personne digne de ce nom. Et ce sentiment, il est lourd, à vivre, difficile, à supporter. Quand tout le monde me considère en pensant que je ne suis pas quelqu’un de sérieux, que je ne suis pas capable de subvenir aux besoins de ma famille, il est difficile de concevoir une haute opinion de moi-même. Au fond, je me déteste à cause de cette image que le monde renvoie de moi, l’image de quelqu’un d’indigne dont on tolère l’existence même si on en récuse fondamentalement la nature. Que nombre d’écrivains aient occupé cette position d’anormalité face à la société, et me disant cela, je pensais à des écrivains comme Kafka, comme Musil, comme Walser, que nombre d’écrivains aient occupé cette position d’anormalité dans leurs rapports à la société ne me rend pas plus heureux, ni plus malheureux, il me semble que c’est un fait, mais que ce fait n’intéresse personne. Je me sens seul. C’est effrayant, cette solitude.
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