15.9.22

Je déteste les images. Désormais, dans la version en ligne de ce journal, il n’y aura plus d’images. La version originale n’en comporte pas ou très peu (la carte postale de Derrida et des détails d’un tableau, c’est tout ce dont je me souviens) et, la plupart du temps, ce n’est que pure servitude si je consens à en mettre en ligne pour accompagner les textes que je publie (pour faire joli, pour attirer le chaland, pour faire comme tout le monde, pour faire semblant de partager). En fait, je crois que l’écriture devrait avoir pour mission de détruire l’image, de détruire la façon dont les images nous dominent et nous rendent aveugles. Le miroir de Stendhal n’a que peu à voir avec ce que le roman (c’est-à-dire la littérature en général) est devenu. Filant facilement la métaphore, on dirait volontiers que le miroir est brisé, mais ce n’est pas cela. La littérature, asservie à l’immédiateté de l’image et à sa facticité fondamentale (toutes les images sont fausses), ne fait que renforcer l’état de la culture qui tend à n’être plus qu’exclusivement visuelle. Visuelle, c’est-à-dire passive. Délégant toutes les fonctions créatrices à l’intelligence artificielle, l’être humain se prépare à lui-même un avenir de consommateur total, pour qui le moindre effort, fût-il de la plus élémentaire herméneutique, est épuisant. Dans le futur, les efforts seront réservés aux plus basses classes de la population, ce néo-lumpenprolétariat que forment les masses de migrants attirés par la prospérité de façade de l’Occident, déracinés, sans identité, sans papiers, corvéables jusqu’à épuisement total, le stock de main d’œuvre, en l’absence de frontières ralentissant le flux, pouvant se renouveler indéfiniment. Désormais, ici et dans la version en ligne, les images seront des preuves ou des documents. Il n’y en aura plus d’autres, plus d’illustrations, plus d’ornement. Que la vérité. Sur l’image ci-dessous (notez qu’elle ne possède aucune qualité esthétique, c’est un pur document, pas un morceau de photojournalisme, c’est une trace à l’état brut, qui ne donne rien à voir, mais montre les choses comme elles sont, comme elles nous tombent sous les yeux, il faut archiver la réalité, c’est si facile de détourner le regard et d’oublier, la preuve en images), on voit ce que j’ai vu hier au soir de ma fenêtre. J’avais entendu quelqu’un crier, mais ce n’était pas un supporter du PSG qui exultait, il y avait une détresse dans la voix de l’homme que j’avais entendu crier, une détresse sale, rauque, pas civilisée ou alors décivilisée. Un peu après, je me suis levé, j’ai tiré le rideau et j’ai vu ce que l’on voit sur l’image ci-dessous. Il était onze heures du soir, j’essayais de lire Proust dans mon lit, ce que les bruits de la rue m’empêchaient de faire exactement comme je l’aurais voulu. Je suis retourné à mon livre. Et puis, je me suis relevé, prenant mon téléphone portable avec moi, pour prendre cette scène en photographie. Je commente déjà l’image, mais je veux aller un peu plus loin encore. Ce que l’on voit sur cette image, c’est certes un homme qui dort (je me suis demandé s’il était mort, mais il a répondu à mon interrogation en bougeant la jambe, ce qu’on ne voit pas sur l’image ci-dessous) allongé par terre entre un abribus et la terrasse d’un café ordinaire de Paris. On voit des gens attablés devant des boissons alcoolisées, principalement des pintes de bière. Ces gens sont jeunes et blancs, hommes et femmes en à peu près égales proportions. Je précise que, majoritairement, les clients du café sont blancs. Et que les propriétaires sont d’origine asiatique (les noms sur la boîte aux lettres confirment l’identification visuelle). On voit encore que personne ne prête attention à la présence de ce gisant. Qu’il puisse être mort ou en train de mourir, cela ne semble préoccuper personne, ni les clients du café ni les propriétaires du café ni les passants qui passent devant le café (et, sur le boulevard, il y en a beaucoup, de toutes les origines ethniques). On voit aussi que la présence de ce gisant à l’apparence repoussante ne gêne personne, n’empêche personne de consommer ses consommations, de rire, de crier, de se montrer des choses sur l’écran du téléphone portable, ce qui semble signifier que cette situation est parfaitement normale. Pour les jeunes petits-bourgeois blancs, la jeunesse en toc de France, il est parfaitement normal qu’un pouilleux se vautre par terre et s’endorme à ses pieds, cela ne provoque aucune réaction, peut-être un vague coup d’œil interloqué, mais guère plus, il est normal que des gens crèvent à côté pendant qu’ils sont tranquillement attablés à la terrasse d’un café pour consommer. Rien ne trouble la paix que leur procure un confort économique qui, pourtant, pourrait bientôt toucher à sa fin. À cette terrasse de café, comme aux centaines de terrasses de café de Paris, aux milliers de terrasses de café de France, d’Europe et d’Occident, le client ignore l’angoisse, l’anxiété. Sa consommation l’en empêche. Si je vais encore plus loin dans le commentaire, je peux dire que c’est ainsi que se produira la fin du monde : dans l’indifférence générale. Elle se produira sous nos yeux cependant que nous serons occupés à consommer. Et rien n’est susceptible de perturber le consommateur pendant qu’il consomme. Rien, pas même la mort. Pensant à cette image, ainsi qu’à tout ce que je viens d’écrire à son sujet, je me suis fait la remarque que, moi-même, je n’avais rien fait, je n’étais pas descendu dans la rue pour aider le pouilleux, je n’avais pas appelé le samu social, je m’étais contenté de prendre ce que je voyais en photographie pour écrire à ce sujet (au sujet de l’image, de ma prise en photographie, du statut de l’image, etc.). Et c’est vrai. Plusieurs remarques peuvent être faites au sujet de cette remarque : au nom de quoi devrais-je, moi, prendre en charge ce que la société dans son ensemble refuse de prendre en charge ? suis-je un saint ? en ai-je la vocation ? après tout, ne puis-je pas souhaiter ne pas intervenir, supposant que, ne faisant rien, je précipite la fin de ce monde abject (une forme de nihilisme thérapeutique qui ne me semble pas stupide) ? au nom de quoi, en outre, devrais-je être meilleur que les autres ? ce n’est pas confortable de regarder la réalité en face et de commenter cette réalité, ce qui est confortable, c’est de ne pas la voir, de préférer regarder des images de la réalité plutôt que la réalité elle-même, aussi dans quelle mesure ne vaut-il pas mieux, en effet, que je demeure objectif, pur appareil, distant, n’intervenant pas, non par principe, mais pour témoigner ? reproche-t-on à un photographe de guerre de ne pas manier le fusil-mitrailleur ? Le fait que le monde est comme il est, c’est cela que nous devons commencer par voir. Pas l’image du monde — le monde. Ce n’est pas quelque chose qui va de soi tant nous sommes habitués à déléguer à d’autres (écrivains, artistes, intellectuels, experts, qui sais-je encore ? il y en a tellement…) le soin de cette perception, tant les instruments sont nombreux pour recréer un monde qui soit plus conforme à ce que nous imaginons être nos désirs. Un soir de match avec des potes devant sa pinte de bière, quel être humain sensé s’embarrasserait d’un regard pour qui s’affale sale, ivre et laid à ses pieds ? Après tout, un cadavre, il suffit de l’enjamber. C’est que nous avons désappris à voir les choses telles qu’elles sont, préférant une réalité qui n’existe pas, mais qui nous flatte, nous rend plus beaux que nous ne le sommes, nous renvoie l’image d’êtres meilleurs que nous ne le sommes. Or, nous ne sommes ni beaux ni bons. Mais qui sommes-nous ? 

14.9.22

Peut-être que je désire quelque chose qui n’existe pas, mais que pourrais-je désirer si ce n’est quelque chose qui n’existe pas ? Impression d’avoir déjà écrit cette phrase, ou une semblable, ou est-ce que quelqu’un l’a déjà dite avant moi et que je ne fais que la répéter sans parvenir à pouvoir en identifier la source ? Ce qui n’existe pas, il faut que je l’invente. J’ai beau chercher, il me semble que je ne trouve pas, que je ne trouverai jamais. Hier, dans le métro, après avoir joué avec G. au studio, en lisant les pages que Walter Benjamin a consacrées à « l’image proustienne », je suis à la fois fasciné par la description qu’il fait de l’œuvre de Proust (chaque fois que je la lis, je trouve la citation de Barrès — « un poète persan dans une loge de concierge » — plus belle que la fois précédente) et désespéré à l’idée que jamais je ne parviendrai à faire quoi que ce soit d’aussi grand. J’en suis réduit à ce journal qui ne ressemble à rien, à quelques poèmes que personne ne lit, des morceaux de livres qui n’existeront jamais. Je cherche, mais je ne trouve pas. Dois-je arrêter de chercher ? Dois-je tout arrêter tout simplement ? Ne plus rien faire ? Certains jours, ce journal devient très angoissant tant il me semble que, si je ne l’écris pas, je ne suis même pas. C’est plus encore que l’idée d’une justification sociale qu’il donnerait à mon existence (ce que j’ai déjà mentionné, trop de fois peut-être, c’est-à-dire non que j’y revienne trop, mais je ne parviens pas à transformer cette situation déplaisante), c’est qu’en lui, tout mon être me paraît concentré : je suis là. D’où cette hypothétique conséquence : si c’est médiocre, c’est que moi-même, je suis médiocre (ou nul ou mauvais ou inutile). Je voudrais faire quelque chose, mais je ne fais rien comme si je me trouvais confronté à une résistance si forte que face à elle je ne puis que constater mon impuissance, ou mieux : que toute ma puissance est en réalité impuissante à vaincre cette résistance. Quel sens ont ces jérômiades auxquelles je me laisse aller à présent ? Je n’en ai pas la moindre idée. Peut-être n’en ont-elles aucun ? Mais alors ne serait-ce pas terriblement désespérant ? Qu’est-ce qui ne serait pas désespérant dès lors ? Échapper à la mort ? L’on se rend bien compte, touchant du doigt cette extrémité qu’il n’existe pas de moyen de vaincre la résistance ; — c’est toujours elle qui finit par vaincre. Faut-il donc mener le combat malgré tout ? Mais quel combat ? C’est la vie même qui est ainsi ; ce que l’on appelle « résistance » n’est pas une résistance, c’est la vie dans sa réalité la plus ordinaire. Nous ne pouvons pas voir tous les côtés du mystère à la fois — pour ce faire, il nous faudrait vivre tous les temps à la fois, ce qui est impossible —, aussi sommes-nous condamnés à vivre dans une illusion, une erreur constante, peut-être notre impuissance face à la résistance du monde vient-elle de là ? Il faudrait sortir du monde pour le savoir. Or nous ne faisons que plonger, plonger et replonger en lui.

13.9.22

Trois poèmes écrits au dos de bouts de papier qui ne sont pas destinés à recevoir de la littérature me libèrent. Devrais-je tout écrire ainsi, sur des morceaux de papier volant non prévus à cet effet ? Ici, je pourrais me lancer dans un diatribe sur l’état actuel de la littérature et l’état actuel de la littérature ne me donnerait pas tort, au contraire, mais je n’en ai pas la moindre envie, je sais déjà ce que j’en dirai et cela ne présente pas le moindre intérêt pour moi. Pourtant, je ne veux pas garder le silence. Il n’y a pas de raison que je me taise. J’entends : ce n’est pas parce qu’on ne veut pas me donner la parole que je ne dois pas la prendre. Loin de là, c’est même une bonne raison de prendre la parole. Nous devrions nous taire lorsqu’on nous donne la parole et la prendre quand on nous la refuse. À quoi sert la littérature ? a-t-on envie de demander. Et de répondre : à montrer tous les côtés du mystère. (Paraphrase de cette remarque que fait le narrateur à propos de « Rachel quand du Seigneur » dans le Côté de Guermantes : « Et en effet, la regardant tous les deux, Robert et moi, nous ne la voyions pas du même côté du mystère. ») Les trois poèmes à présent : 
[ticket de caisse]
rien de neuf
je me perds dans la contemplation du plafond
(moulures)
l’après-midi
quelques instants de plus
et je pourrais disparaître
enfin
mais non
je me retiens
mais pourquoi ?
ce n’est pas moi
c’est autre chose
[deux tiers d’un courrier de la mairie]
depuis quand n’avais-je plus
écrit de poèmes ?
je ne sais pas
ne sais même pas si je suis une personne
ou un moins que d’être
j’oscille sans cesse entre l’euphorie
et le désespoir
à quand remontent les jours
qui te ressemblaient ?
te voilà partie depuis quelques heures
à peine et déjà
j’ai perdu toute notion
ignore qui je suis
— quand nous sommes-nous
satisfaits d’être (heureux)
pour la dernière fois ?
[tiers restant du courrier de la mairie]
le silence mat de l’existence
je tire les rideaux
sur le dehors
dès lors il peut se passer
n’importe quoi
ou rien
je ne sais pas
je ne regarde pas
personne ne désire le dehors
et le dedans
le dedans n’existe pas
là moi
les rideaux tirés
sous le toit
sur ma tête
je ne sais quoi penser 
qu’importe ?
je puis me contenter
de vivre
Suis allé courir. Je pue. Mais je voulais écrire avant d’aller me laver.

12.9.22

« Le ressenti ment », i.e. le ressentiment est la vérité du ressenti. L’individu s’enferme, qui se vit comme transparent à lui-même, à la fois source et fin de toute autorité, se valide soi-même, s’isole du circuit de l’expérience, ressasse infiniment, incapable d’en finir avec quoi que ce soit, incapable de guérir de ce mal fatal, de cette maladie mortelle qu’est son existence. L’individu est cadenassé, pris entre le monde social qui lui ordonne toujours plus violemment de se dissoudre en lui et un flux de sensations, d’émotions, de pensées qui lui sont toujours plus étrangères parce que le monde social affirme qu’elles lui sont inaccessibles sans sa médiation. C’est le monde social qui me fait accroire que je puis me rendre transparent à moi-même quand, m’observant sans préjugés, je ne découvre qu’opacités multiples, fabulations en cascades, désirs à ne pas assouvir, inquiétudes, doutes, palinodies, rêves. Partout, le monde social et ses instances législatrices (les « sciences sociales ») livrent leurs cargaisons de réponses quand je ne parviens même pas moi-même à formuler mes questions avec suffisamment de lucidité, suffisamment de clarté, pour les comprendre. Un silence absolu, voilà ce que l’individu devrait exiger pour commencer. Pas religieux, le silence, non, infiniment plus prosaïque, qu’on coupe le courant, mieux : la crise énergétique totale, que plus rien ne s’allume, que plus rien ne roule, que plus rien ne vole, que plus rien ne communique, que personne n’ait plus de réseau, que plus rien ne marche que mes pieds. Alors, pendant ce silence forcé, on pourrait commencer à penser, pas se retrouver avec soi-même, non, quelle idée absurde, on passe toute sa vie avec soi-même, on étouffe dans le moi, non,  pour en sortir, se sentir enveloppé du flux de l’univers, le devenir incessant, le fleuve immense de l’expérience. Écoute comment le monde social exprime sa peur : « C’est la crise » ne cesse-t-il de répéter depuis des décennies, plus il est fort, plus il est oppresseur, oppressant, et plus c’est la crise, quand la crise, la crise totale est en réalité éminemment désirable qui me permettra d’écouter enfin avec mes oreilles et pas les prothèses auditives qu’on m’oblige à porter. Mais déjà quelqu’un a pris la parole, on a construit quelque chose de neuf, un immeuble, un camp, une théorie, on souffre mais on ne soustrait rien, on ajoute, on empile, on entasse, on accumule, — quelle misère, toutes ces choses, toutes ces vérités, quelle tristesse. Tout de suite, rien envie de faire de ma vie. Je m’arrête sur cette expression que je trouve déplacée, faire quelque chose de sa vie. J’ai fait quelque chose de ma vie : j’ai quitté la ville où j’ai grandi, deux fois, je me suis marié, j’ai fait un enfant, j’ai publié sept livres, bientôt huit, j’en ai traduit je ne sais combien, j’ai écrit des milliers et des milliers de pages, enregistré des disques, j’ai fait des choses de ma vie, qui n’intéressent presque personne, certes, qui ne rapportent pas d’argent, certes, mais qui ne sont pas rien, pourquoi faudrait-il encore que je justifie mon existence par des espèces sonnantes et trébuchantes, ne serait-ce pas exactement le contraire de justifier que de le faire, nier mon existence ? Tout ce que j’ai fait et qui n’est rien pour toi, pour moi, c’est tout. Ce désert entre le ressenti et la mesure objective, c’est là que se trouve l’existence (l’expérience).

11.9.22

Vertus de l’anonymat. Au moins comme antidote au désir de devenir quelqu’un. L’autre jour, l’article que j’ai lu dans le journal, qui m’a vraiment mis mal à l’aise, où une journaliste faisait l’éloge d’une émission littéraire à la télévision, en fait, il n’y était question que de gens connus qui se félicitaient d’être connus et je me suis demandé comment on pouvait aimer regarder un tel spectacle (et pourquoi je perdais mon temps à lire de tels articles. Pourquoi ? Peut-être parce que je suis débile.). Que les gens connus se donnent ainsi en spectacle, c’est pour eux une question de nécessité — si tu ne passes pas à la télévision, tu cesses d’être connu et, dès lors, tu ne vaux plus rien —, mais qu’on puisse réellement regarder un tel spectacle et, qui plus est, lui trouver des qualités, cela m’est incompréhensible. Au fond, il faudrait tout publier sous couvert d’anonymat, pour se faire une idée juste de ce qui vaut quelque chose. Les noms nous aveuglent. Ils s’interposent entre le réel et nous. Nous mettent des idées dans la tête d’où nous ne pouvons plus les sortir. De format unique, uniformément blancs (pas comme “la blanche”, non, vraiment blanc), sans mention de genre, de discipline, ne portant sur la première de couverture que le titre et, sur la quatrième, un éventuel bref aperçu du contenu, en noir, imprimés dans une police unique, la même pour tous, les livres seraient disposés chacun en un exemplaire sur les tables tout aussi épurées des librairies, le prix étant indexé sur le nombre de signes contenus dans l’ouvrage par tranches de 150000 signes. Évidemment, toute promotion serait strictement interdite. Pis, elle serait mal vue, tenue pour le comble de la vulgarité. Ainsi, aurait-on la chance de lire des livres. Ainsi, pourrait-on donner de l’élan à la littérature. Ainsi, publierait-on de nouveau des livres. Ainsi, susciterait-on le réel désir d’en écrire. Cette soustraction radicale de tout ce qui tient à l’auteur, sa personnalité, son charisme, sa beauté, son influence, son importance, que sais-je ? serait à même de sortir la culture de l’état totalitaire dans lequel elle se trouve. Qui peut nier, en effet, que la célébrité est fasciste ? C’est le culte de la personnalité dans toute sa pureté, transféré qu’il est dans le domaine capitaliste de la marchandise. Est-ce que tu crois que c’est la fatigue qui me fait délirer de la sorte ? J’ai l’impression d’avoir attrapé ce qui fait tousser Daphné, couler son nez, lui donne des maux de tête. Mais je ne le saurais que demain, quand  il sera trop tard. Et puis, est-ce que je délire vraiment ? 

10.9.22

Qui suis-je, moi qui ne comprends plus qui je fus ? N’importe qui ? Tout le monde ? Personne ? Non pas tant que, croisant mon reflet dans la vitrine de je ne sais quelle boutique, je me trouve vieux — je me trouve effectivement vieux, mais ce n’est pas la question, la question est d’ordre moral —, mais que, traversant le jardin, je pense à qui je fus et qui le traversa aussi et que je ne considère pas comme le même moi que moi. Pourtant, les autres me considèrent comme le même moi que moi, le même moi que je fus, qui me reconnaissent, m’appellent par le nom qu’on m’a donné, etc. C’est donc que, pour eux, je suis le même. Ou plutôt que, pour autrui, l’identité de l’autre ne se pose pas comme un problème, l’identité de l’autre n’est pas une question d’identité personnelle. Moi, par exemple, je ne me reconnais pas dans les catégories que la société tend à m’imposer, je ne veux pas être qui on m’ordonne d’être, revêtir ce genre qu’on prétend le mien jusqu’à en inventer un à ma place dans lequel on veut me faire tenir. Tranquille. Échapper aux catégories, ce n’est pas imposer des catégories supplémentaires — ce que, de fait, on ne cesse de faire. Là où nous espérions pouvoir trouver une issue, on nous oppose plus de murs encore. Or, comment me reconnaîtrais-je dans ces limites où l’on veut que je me tienne tranquille, moi qui ne me reconnais même pas moi-même ? Je me comprends sans me comprendre : je peux penser de façon abstraite les pensées qui furent les miennes, mais je ne les ressens plus comme vivantes parce que c’est un autre que moi qui les entretenais. Mais n’est-elle pas suffisant, cette mémoire, pour m’assurer que je suis moi-même (le même moi que je fus) ? Ce serait suffisant pour me rassurer, en effet, mais si je ne souhaite pas l’être, rassuré, si ce que je cherche, ce n’est pas la tranquillité de qui se satisfais de se reconnaître comme soi-même (le même soi que soi), mais — mais quoi ? Qu’est-ce que je cherche ? Quand je me suis fait cette réflexion (quand je suis revenu sur moi-même pour m’apercevoir que je n’étais plus moi), je ne cherchais rien, la pensée s’est imposée à moi sans que je sache vraiment d’où elle venait. Peut-être ne venait-elle de nulle part. Peut-être provenait-elle précisément de l’écart entre moi et moi-même, entre ce moi que je fus, et que je peux, m’en tenant aux raisons de l’ontologie sociale, considérer comme le même moi que moi, et ce moi que je suis, dont l’ontologie personnelle m’oblige, en toute rigueur, à conclure qu’il n’est pas le même moi que moi. Cette pensée née de la distance, je ne l’ai pas sollicitée, elle s’est trouvée là, devant moi, et je la parcours depuis. Contrairement à l’ontologie sociale qui ne propose pas de parcours, que des arrêts, définitifs, des définitions, l’ontologie personnelle est un transport permanent, qui suggère sans cesse de nouveaux usages. Je ne devrais pas avoir peur de changer, c’est ma nature de changer. (Nature aime à changer.)

9.9.22

Pèlerinage au 10, rue Dombasle. En chemin, tête nue sous la pluie qui tombe de plus en plus fort, je calcule que, si j’étais Walter Benjamin, à mon âge, je ne tarderais plus à me suicider. Et je me demande ce qu’il faut ressentir de désespoir pour commettre un tel acte. Le récit d’une vie ne devrait pas s’attacher aux seuls événements, mais bien plutôt à comprendre comment on peut concevoir à un tel point culminant l’absence d’espoir, le désert, la solitude. Si je devais écrire une vie, c’est ainsi que je m’y prendrais. Comment sent-on que c’est la fin ? Comment en vient-on à concevoir avec un absolu degré de certitude qu’il n’y a plus d’issue ? Qu’ici, c’est le bout du monde. Ici, ce n’est pas le 10, rue Dombasle, mais Portbou, où nous nous étions arrêtés Nelly et moi en rentrant de Barcelone passant par Blanes, j’ai écrit un conte sur ce pèlerinage-là (Blanes, Portbou), mais à cette époque-là, je n’avais vu les choses de cette façon, je ne voyais que ces fantômes que je ne voyais pas, des spectres qui hantaient l’Europe. Là, devant la façade du 10, rue Dombasle, face à cette plaque commémorative, triste comme toutes les plaques commémoratives, je ne pense pas aux fantômes, mais aux corps vivants, ceux qui appartiennent au passé. Ceux qui peuplent mon présent. Non loin du 10, rue Dombasle, pour se protéger de la pluie, des livreurs Deliveroo, tous noirs, comme tous les livreurs Deliveroo, me semble-t-il, ont élu domicile sous une corniche d’un impersonnel béton. Je les regarde sans trop d’insistance — je ne veux pas les voir comme des choses, ce qu’ils sont pourtant, fonds, corps corvéables — et en aperçois un qui portent des tongs, pieds nus dedans. Sans le vouloir, je me demande comment il va faire pour passer l’hiver s’il n’a pas d’autres chaussures que celles-là à se mettre aux pieds. Et cette question se pose au sens littéral : comment passeront-ils l’hiver, tous ces corps que la machine à produire du capital rejette dans la rue pour le confort de ceux qui ont un toit au-dessus de la tête mais peuplent les terrasses des bars, comment passeront-ils l’hiver ? Est-il insensé de dire que, peut-être, ils ne le passeront pas et que nous le savons et que nous ne faisons rien pour l’éviter, au contraire, nous faisons tout pour qu’ils ne passent pas l’hiver, il y en aura toujours d’autres qui viendront pour les remplacer, c’est à cela que sert la migration des peuples du sud vers le nord, à fournir des corps corvéables à la machine du capital ? Et cette question se pose au sens figuré : comment passerons-nous l’hiver, nous, dont le confort se fonde sur la destruction du monde ? Je rentre. Il ne pleut plus. 26 septembre 1940. Cet hiver-là, Walter Benjamin ne l’aura pas passé.

8.9.22

Des mois que je n’avais pas couru comme ça ; quatre, exactement. Oh, rien d’extraordinaire, non, le but n’est pas mesurable en minutes et secondes par kilomètre, le but est l’activité même, mais il me semble que je me retrouve. Pourtant, je dors mal en ce moment. À cause du bruit, certes, du nouvel environnement, mais aussi, je crois, à cause de la peur de mal dormir. En fait, si je me trouve à ma place dans le lit, j’ai du mal à trouver ma place dans le lit, j’ai du mal à trouver ma place dans ma place. Étrange, non ? En tout cas, moi, je trouve que c’est étrange. Peut-être que ce n’est pas étrange. Peut-être que je suis quelqu’un de parfaitement banal qui s’imagine ne l’être pas, et qui vit ainsi dans une sorte d’illusion auto-entretenue de lui-même. C’est possible. En tout cas, moi, je trouve que c’est étrange. Surtout que cela ne m’empêche pas de courir plus vite que ces quatre derniers mois, alors que je devrais avoir du mal, manquant de sommeil, du mal à courir, mais non. Est-ce que les deux événements sont liés ? Est-ce une coïncidence ? Est-ce simplement qu’il fait désormais moins chaud ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que c’est étrange. En tout cas, moi, je trouve que c’est étrange. Mais peut-être que je me trompe. Est-ce que je me trompe aussi quand j’efface la phrase que je viens d’écrire et qui se voulait une sorte de commentaire de l’actualité littéraire ? Me souvenant encore de ce que je lui ai fait dire à cette phrase, pourtant, je crois que je suis entièrement d’accord avec son sens. Alors pourquoi l’ai-je effacée ? Parce que les noms propres qui l’habitaient n’avaient rien à voir avec ce qu’elle voulait dire mais qu’on ne voyait qu’eux, pas le sens de la phrase ? Pour inventer un nouveau moi plus conforme avec l’idée que je me fais de moi ? Je me dis : ce monde-là ne doit pas exister, c’est un fait qu’il existe, mais il ne le devrait pas, nous devrions vivre dans un monde fort différent de celui dans lequel nous vivons et, si nous vivons dans celui-ci, ce n’est pas parce qu’il est bon ni qu’il est le meilleur monde possible, c’est que nous sommes paresseux, c’est que nous sacrifions nos désirs sur l’autel de la rentabilité d’un petit nombre. Ce monde n’est pas aussi bon qu’il pourrait être parce que nous nous résignons à notre propre humiliation. Et notre idéologie est sociologique — pas métaphysique, pas religieuse, pas politique — parce que nous avons besoin de ne pas nous sentir responsables, nous avons besoin de croire en des forces plus puissantes que nous, des forces qui nous déterminent à agir, des forces qui n’existent pas, pour nous innocenter. Micronomade dans la ville, je m’assois sur un banc, regarde les jeunes étourneaux, lève les yeux au ciel changeant, tout à fait selon mes désirs, derrière le pâtre avec sa chèvre. Quelquefois, il m’arrive de me dire que c’est l’unique raison pour laquelle je suis revenu vivre ici, pour ce ciel changeant, ce que j’appelais jadis « la grisaille » et que, maintenant, il me semble, j’aime tant, les passages nuageux, comme dit la météo, et les éclaircies. Et puis, je me souviens que Nelly aime Paris et que moi, j’aime Nelly.

7.9.22

Hier, j’ai écrit deux poèmes, qui se suivent, et n’en forment peut-être qu’un seul. J’étais heureux d’avoir écrit ces poèmes, non pas tant pour leurs qualités littéraires — qu’ils en aient ou qu’ils n’en aient pas, comment le saurait-on ? j’entends : à la lumière de quels critères esthétiques, les évaluerait-on ? ceux à l’aune desquels on évalue les productions qui sont mises en vente sur le marché actuel ? celui-là même qui ne veut pas de moi, donc, mais comment pourrais-je évaluer quelque chose à l’aune de quelque chose qui le rejette ? pour le marché, ces poèmes n’existent pas, et ce n’est pas pour lui que je les ai écrits, ni contre lui, je ne les ai écrits pour rien, dans l’innocence de l’acte —, mais parce que je les ai écrits n’importe où : au dos d’un ticket de caisse et d’un courrier de la mairie de Paris. Des carnets, j’en ai plusieurs, trop sans doute, et cela faisait plusieurs jours que la question se posait à moi de savoir où écrire, comme si le support l’emportait sur l’écriture (note que ce sont les mêmes balivernes dont on nous accable avec « l’écriture numérique », dont le seul but est de créer un nouveau marché où écouler d’autres productions standardisées). Et, évidemment, à chercher où, je ne trouvais pas quoi, je n’écrivais rien. Hier au soir, je ne sais plus si c’était avant ou après le dîner, Daphné étant occupée quelques instants ailleurs et Nelly ne se trouvant pas à Paris, j’ai attrapé un ticket de caisse qui traînait sur une étagère de la bibliothèque et j’ai écrit un premier poème. Ensuite, je crois que c’était avant le dîner, ensuite, j’ai pensé à ce poème et j’en ai écrit un second, je crois que c’était après le dîner, qui commençait par commenter le premier poème et puis racontait autre chose et parvenait à faire parler un sentiment qui, sans le poème, ne se serait pas exprimé et qui, pourtant, existait bel et bien, puisque le poème lui a donné la parole, mais serait resté lettre morte, triste et sans voix, d’autant plus triste que sans voix, sans le poème. Est-ce que c’est la fonction du poème, est-ce qu’un poème sert à cela ? Je n’en sais rien. Il y a tant de choses dont on dit qu’elles servent à quelque chose alors qu’en fait elles ne servent à rien et dont on ferait mieux de se débarrasser au lieu de quoi on encombre sa vie avec, qu’il vaut peut-être mieux se dire qu’un poème ne sert à rien et que, s’il sert à quelque chose, c’est par accident, et que c’est heureux ; l’acte est innocent et heureux, l’accident. Je pense que je vais les copier, mais je ne sais pas où. Recommencement. Encore une fois, la question accessoire l’emporte sur celle qui importe vraiment : qu’est-ce que je fais ? Non pas qui suis-je ? — peut-être qu’il y en a qui sont obsédés par la question mais moi, cela ne m’intéresse pas de savoir qui je suis — non pas qui suis-je ? mais qu’est-ce que je fais ? Comme quand on se demande : « Mais qu’est-ce que j’ai fait ? » après avoir quelque chose de grave. Mais si l’intention peut être coupable, l’acte est innocent. Qu’est-ce que j’ai fait ? Mais rien. Mais tout.

6.9.22

Faut-il que je me punisse, que je me réforme, que je me flagelle, que je me laisse aller, que je laisse tomber, que je me laisse vivre, que j’attende que ça passe ou quelque chose qui ne viendra peut-être pas ? Je ne sais pas trop. Je sais qu’au supermarché des -ismes, je fais preuve d’une sobriété qui touche à l’ascèse, non que je ne croie en rien, mais je ne crois pas en ce en quoi l’on voudrait que je croie. Ma morale est privée. N’en est-il pas toujours allé ainsi dans les périodes de grande précarité intellectuelle ? Nous nous croyons libres de penser et de nous exprimer parce que nos institutions sont le produit d’époques où les individus ont aspiré à cette liberté dont ils avaient été privés pendant près de mille ans. Mais ce n’est que la forme extérieure de la structure qui semble libre, ce qu’on appelle, enfermé que l’on est dans l’opposition binaire, « le contenu » — tout ce qui compte, parce que nous n’exprimons pas de structures, nous sommes vivants — ne l’est pas. La police est partout, surtout chez qui prétend la détester. Que je ne sois pas libre de penser ni de dire ce que je veux, j’en conviens, cela n’est pas une grande découverte. Mais là n’est pas la question — découverte ou non. La question, quelle est-elle ? Je ne sais pas. Je ne crois même pas qu’il s’agisse d’une question. Ma morale est privée parce que je ne me reconnais pas  dansl’offre du marché, et comment le pourrais-je ? Le marché des -ismes n’est pas fait pour que tu t’épanouisses, pour que tu jouisses, pour que tu fois heureux, mais pour que tu adhères à quelque chose qui t’est fondamentalement étranger. Tu n’es pas de ce qui se peut diluer dans l’autre plus grand que soi et, si tu l’es, c’est que tu n’es qu’une chose, le ce dont on dispose. Je parle de « morale privée », mais c’est une expression bien prétentieuse, je crois, qui peut se traduire plus modestement ainsi : « Je ne suis pas disponible. » Mais disponible pour quoi ? Mais disponible pour rien. Je ne suis pas disponible et il faut que je ne le sois pas. Le soir quand, me couchant, j’ouvre mon volume de Proust et que, dehors, ce sont toujours les mêmes bruits de l’inintelligence qui se font entendre, les mêmes images de l’inintelligence qui s’offrent au regard (fêtards éclusant la pinte aux infinies happy hours, téléspectateurs hypnotisés par les mêmes émissions côté rue que côté boulevard), je comprends que ma vie est haïe, que tout ce que la société promeut (quand même elle prétendrait le contraire, nul n’est tenu de dire la vérité, toute l’économie mondiale est fondée sur le mensonge) s’oppose à mes désirs. Cette même société qui s’immisce dans mon intimité, au prétexte de libérer mon corps, veut contrôler comment je jouis, comment je lis, comment je dis, comment je vis. Quand, dans l’exercice de sa politique, la société colonise ce que l’individu a de plus intime, le totalitarisme est accompli. Je serai sans doute broyé — ne le suis-je pas en grande partie déjà ? —, mais j’aurai résisté.