17.8.22

Esthète du ralentissement, Walter Zamboni doit probablement son dernier échec à l’influence néfaste de ses années d’analyse avec Jacques Lacan. Ce dernier, on le sait, conduisait très vite, très mal et très vite. Comment ne pas voir dès lors dans l’accident qui coûta la vie à Walter une forme de transfert fatal ? C’est sur la route qui le menait à Guitrancourt (Guitrancourt où, dans l’euphorie paradoxale d’une bouffée délirante, il espérait contempler l’Origine du monde), qu’il perdit la vie. Son épouse, Marlène Zamboni née Foster, qui survécut miraculeusement à l’accident — il semble qu’elle soit parvenue à transformer la place du mort en place de la survivante —, me confia un jour que ses dernières paroles furent : « Plus vite ! » Si cette dernière me dit comprendre que son mari était pressé d’arriver à la maison de campagne des Lacan, je considère cette interprétation comme un excès de prosaïsme qui n’a pas sa place dans cette biographie lacunaire et affirme que, pour ma part, il s’agissait d’une sorte de jeu de mots, un glissement sémantique à partir du nom de jeune fille de son épouse : Foster –> Faster –> Plus vite, comme si, au moment de mourir, perdant le contrôle de son véhicule, Zamboni avait exprimé dans cette polyglossie spontanée le désir de coucher une dernière fois avec son épouse, à défaut de résoudre l’énigme ultime, de percer l’hymen du mystère de la vie, de contempler l’origine du monde. On me reprochera de me livrer à l’interprétation sauvage d’un témoignage dont, quoique de première main, la fiabilité est douteuse du fait de l’émotion et du traumatisme causé à Marlène Zamboni par la mort de son mari, mais comment ne pas voir dans ces histoires de ralentissement, de vitesse, d’accélération, une suite de dérapages linguistiques ? La perte de contrôle du véhicule, l’enquête de police le confirmera en effet, ne fut-elle pas causée par une rupture du frein ? Depuis son plus jeune âge, Walter semble avoir eu le goût de la lenteur, non par paresse, mollesse, faiblesse, mais parce qu’il aimait prendre son temps, considérer les choses avec patience, observer longuement les feuilles onduler dans un souffle d’air automnal. Et qu’il pouvait se le permettre. Issu d’une riche famille d’industriels italiens — rien à voir, contrairement à ce qu’on a pu avancer çà et là, avec les vulgaires surfaceuses à glace nord-américaines —, son existence se déroula dans le confort absolu jusqu’au drame qui le poussa à quitter Milan pour Paris au tout début des années 1950. C’est là qu’il fit la connaissance du maître de l’inconscient et qu’il commença une analyse avec lui. De ce drame, il ne fut jamais question en dehors des séances avec Lacan, et en tout cas pas avec sa femme. Tant et si bien qu’il demeure comme une sorte de point aveugle dans son histoire. Quand j’interrogeais à ce sujet Silvio, le frère puîné de Walter, il évoqua à demi-mots une relation incestueuse avec la mère, mais je n’en crois rien. Trop platement psychanalytique pour être vrai. Non qu’il ne se soit passé quelque chose de gravissime dans le grand palais de Porta Venezia, cela ne fait aucun doute, mais quoi ? La point d’interrogation reste grand ouvert. Peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi, d’ailleurs, que nous ne sachions rien. Et que nous oubliions tout de cette histoire d’accident pour garder du beau et doux Walter Zamboni la seule image d’un adolescent touché par la grâce qui méprisait d’autant plus volontiers le luxe et l’argent qu’il en jouissait sans efforts et préférait aux perspectives futures de la mondanité passer des journées à ne rien faire, flânant dès que le temps le permettait dans les allées majestueuses des jardins de son quartier. Ce que nous voulons voir, plus que ce qui se trouve derrière lui, c’est le voile, qui nous laisse libres d’imaginer, de fantasmer, de délirer, de rêver à l’infini.

16.8.22

Je me suis assis sur ce petit banc pas comme les autres à côté de la tombe de Jacques Demy et Agnès Varda, j’ai écrit dans mon carnet et puis, j’ai lu les aventures de Butch Cassidy et la Wild Bunch dans le livre de Chatwin sur la Patagonie. Le ciel s’est assombri alors j’ai enlevé mes lunettes de vue et de soleil et j’ai mis mes lunettes de vue et de vue pour lire. Était-ce avant ou après que la touriste asiatique ne passe un certain temps à prendre des photographies sous tous les angles possibles ou presque de la tombe de Jacques Demy et Agnès Varda ? C’était après. (Note qu’il y a toujours « un avant et un après ».) Peut-être aurait-elle voulu mon banc, mais je n’étais pas disposé à le céder à qui que ce soit. À part aux fantômes, bien sûr, mais les fantômes n’occupent pas d’espace. Alors je ne les dérange pas. Je suis certain d’avoir déjà décrit ce petit banc pas comme les autres quelque part, dans ce journal ou ailleurs, mais je ne parviens à retrouver où. « Décrit », ce n’est peut-être pas le mot exact, mais dit que je m’y trouvais. Il n’est pas comme les autres, pas très confortable, enfin, pas pour moi, pas pour écrire, avec ses planches un peu vieillies et son armature de fer ornementale (c’est le mot qui me vient à l’esprit, « ornemental », pour décrire les sortes de volutes, les arrondis des accoudoirs), mais il est beau, et l’odeur de pin qu’on y respire est envoûtante, peut-être pas envoûtante, non, apaisante ? peut-être apaisante, oui. Quand j’ai quitté ce petit banc pas comme les autres pour aller monter le lit de ma grande fille, sept années, à un mois près, après avoir monté le lit de ma petite fille qui allait naître, je me suis senti bien, je me suis dit qu’ici se trouvait ma future maison, comme ici (et par ce deuxième ici, je n’entendais plus le cimetière où j’ai découvert étonné la tombe de Jacques Chirac, mais c’est vrai que nous nous sommes absentés plusieurs années, plusieurs malheureuses années, par ce deuxième ici, je n’entendais plus le cimetière, mais la ville, le quartier où je réside), comme ici, je me sens chez moi. Il y a longtemps que je n’avais pas eu ce sentiment. Pourtant, j’avais voulu partir pour rentrer chez moi, mais ce chez moi où je voulais rentrer ne l’était plus, ne l’était pas, ne l’avait peut-être jamais été. Après tout, je n’avais jamais choisi d’y vivre, on avait choisi à ma place. Mais cela n’a pas d’importance. En tout cas, ce n’est pas de cela que je veux parler, mais du bien-être que j’ai ressenti, d’une sorte de plénitude. D’une sorte d’équilibre entre, entre quoi ? entre tout. Hier déjà, quand après avoir couru et fait mes exercices de gainage sur la pelouse autorisée du jardin du Luxembourg, je me suis assis en tailleur (ne va pas croire qu’il s’agit là d’une position spéciale, je me suis assis comme ça parce que c’était comme ça que c’était confortable), et je me suis coulé pendant quelques instants dans le monde, j’ai tout laissé passer, tout laissé être, et je me suis senti parfaitement bien. Il y avait toujours autant de mal partout dans le monde, mais moi, j’étais bien, j’épousais la perfection du monde que je contribuais à faire advenir. Le monde et moi, nous étions parfaits, non en vertu d’une activité ou d’un événement ou d’une propriété extraordinaire que j’aurais découverte ou qui m’aurait été révélée, mais parce que tout était là, simplement. Je suis resté moins longtemps sur la pelouse autorisée qu’assis sur les bancs dans le cimetière (celui d’hier, près du cénotaphe de Baudelaire, celui d’aujourd’hui, près de la tombe d’Agnès Varda et Jacques Demy), sans doute parce que je n’avais pas de livre à lire, de carnet dans lequel écrire, mais ici ou là il y avait la même intensité, la même nécessité. 

15.8.22

Allé me promener au cimetière. Moment de paix près du cénotaphe de Baudelaire où je commence un nouveau carnet. Plus tard, quittant le banc où je m’étais installé, je me dirai que je suis de nouveau en mesure d’écrire. Quelque chose dans l’atmosphère, malgré toute la dureté, toute la laideur que le capitalisme fait tomber comme une lourde étoffe qui étouffe la ville. Tout-à-l’heure, deux jeunes hommes se sont battus sur le trottoir. Des livreurs, qui s’insultaient dans une langue qui n’était pas le français (turc ?). Il y en avait deux autres avec eux, mais qui ne sont pas parvenus à les séparer. Ce sont les occupants du trottoir d’en face qui ont traversé le boulevard pour mettre fin à la bagarre, mais pas aux insultes. Contrairement à ce que l’on veut nous faire accroire, ces sous-emplois détruisent toute structure sociale, on vit dans la rue, attendant la corvée, regroupé en ethnies, exclusivement entre hommes. Les occupants du banc sur le trottoir d’en face, se touchent beaucoup les uns les autres. Est-ce dû à l’absence des femmes ? Où sont-elles ? Sont-elles enfermées ? Sont-elles restées au pays ? Attendent-elles de venir ? Attendent-elles que les hommes reviennent ? Se sont-elles débarrassées des hommes ? Ont-elles disparu de ce nouveau monde ? Quand j’étais assis sur mon banc, dans le cimetière, des touristes italiens sont venus s’installer sur le banc en face du mien. C’était très désagréable. J’avais envie qu’ils s’en aillent. Je crois que je me le suis dit à moi-même, à voix pas trop haute, mais avec une certaine agressivité. Je n’avais pas envie qu’ils partent parce qu’ils étaient laids, ils n’étaient pas très beaux, c’est vrai, mais parce qu’ils m’empêchaient de penser mes pensées. J’essayais de trouver la suite du paragraphe que j’étais en train d’écrire, mais le son de leurs voix (notamment de la fille, qui lisait en prenant un mauvais accent français le nom des célébrités enterrées ici : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Belmondo — peut-être que les touristes croient que tous les Parisiens s’appellent Jean-Paul ?), le son de leurs voix m’en empêchait qui orientait ma pensée dans une direction où je ne voulais pas qu’elle aille. Je voulais que mon écriture soit douce, pas paisible, douce, douce et impersonnelle, mais les entendre parler la rendait dure et personnelle. Parasitée, elle essayait de parler des parasites, ce que moi, je ne voulais pas. Finalement, ils sont partis, et j’ai pu terminer mon paragraphe, lui permettre d’aller dans la direction où il voulait aller — lui, pas eux, pas moi. C’est après l’avoir terminé (quelques lignes, tout au plus, un début) que je me suis dit que je pouvais de nouveau écrire : je sentais que c’était redevenu possible, que l’écriture était là, disponible pour moi, dans l’air tout autour de moi. Auparavant, je m’étais fait la réflexion que voici : c’est autrui qui me révèle que le monde existe, sans lui, je puis croire que le monde n’existe pas, qu’il n’y a que moi, ce moi dont le corps s’étend aussi loin que mes perceptions, aussi loin que mes pensées. Autrui rend le monde réel ; c’est un mal nécessaire.

14.8.22

J’ai commencé à écrire quelque chose ce matin. Avec l’inébranlable intention de le publier pour faire entendre ma façon de penser, pas question de laisser cette espèce de relativisme moral abject se répandre en restant là, comme ça, les bras croisés, les gens de bonne volonté se doivent d’agir, on ne peut tout de même pas laisser passer l’immonde. Et puis, à mesure que la journée avançait, il m’a semblé de moins en moins urgent de prendre une telle position. J’ai bien pensé à amender la phrase, la forme plutôt que le fond, je ne suis pas du genre à renier mes convictions mais, c’en était l’indice, déjà le cœur n’y était plus tout à fait. La phrase, en fait, me semblait de plus en plus lointaine, ses contours de plus en plus flous, comme une sorte de mirage évanescent. Cette phrase, en vérité, l’avais-je réellement pensée ? Je tâchais de la retrouver là où j’étais censé l’avoir écrite, sur mon téléphone portable, mais je ne la trouvais plus. Avait-elle disparu ? Avais-je rêvé ? Mais pourquoi aurais-je rêvé chose pareille ? Pour me hisser à la hauteur de qui j’entendais dénoncer l’ignominie ? Et si elle avait disparu, où avait-elle bien pu passer ? À moins que je n’invente tout cela pour avoir quelque chose à raconter. Chemin faisant, je viens de penser à la première phrase de mon journal d’hier, je cite : « Pas vraiment envie d’écrire. », qui était un simple énoncé de fait, pas une posture, se trouvait peut-être même en-deçà de la réalité, car je n’avais pas envie d’écrire du tout, et je me dis que, n’était ce journal, je n’aurais certainement pas écrit la moindre ligne hier, je me serais laissé envahir, et dominer, et martyriser par le sentiment qui m’habitait, par la colère, la haine, le cri, les insultes, toute cette immondice qui loge chez moi, au lieu d’essayer de faire quelque chose de tout cela, de métaboliser tout cela, de fabriquer une autre réalité — c’est-à-dire : meilleure — avec les événements, si banals soient-ils, les émotions, si ordinaires soient-elles, et que c’est une tâche morale de transformation de l’existence. L’existence n’est pas un donné que nous devons subir ; et le fait qu’elle soit réduite à la seule dimension  d’un subi plutôt que d’un agi n’est pas étrangère aux formes que prend le capitalisme développé avec le soutien et l’encouragement de l’État. De l’autre côté du boulevard, j’observe ainsi les va-et-vient des livreurs (un groupe de jeunes hommes à la peau noire) qui se déplacent du banc qu’ils ont annexé à celui de l’abribus à chaque averse. Hier, j’en ai compté entre douze et quatorze à certains moments. Aujourd’hui, ils sont bien moins nombreux, pas plus de quatre, il me semble. Leur présence devrait nous parler, nous alerter sur les conséquences de notre mode de vie, mais qui fait attention à eux, outre les riverains excédés quand ils font trop de bruit ? Personne, à en juger par les innombrables sacs de livraison couleur menthe à l’eau avec leur joli petit kangourou dessiné dessus — copie cette loi dans ton carnet de notes : plus le capitalisme est sauvage et plus il est mignon — ne cessent de sillonner des villes. Qui se soucie de ce qu’il arrive au livreur, une fois la porte refermée sur lui ? Le match a commencé, ça va refroidir, on a d’autres choses à penser. La vérité, c’est que oui, ils font du bruit, oui, ils squattent des espaces qui sont destinés à d’autres usages, oui, ils détournent de leur emploi les instruments de la mobilité douce, oui, mais tout cela est voulu, tout cela est organisé par le pouvoir. La destruction de l’espace public, l’exploitation de travailleurs venus de pays pauvres, tout est voulu par l’État qui appelle de ses vœux ces pratiques sauvages. Est-ce étonnant, dès lors, de retrouver le président de la République faire du jet-ski, l’été, sur la Côte d’Azur, alors que le pays brûle, meurt de sécheresse et étouffe de chaleur, comme quelque vulgaire cadre supérieur d’une grande entreprise, qui s’éclate pour décompresser ? Non, puisque c’est ce qu’il est. Les gens qui ont voté pour lui n’ont que ce qu’ils méritent, que ce qu’il mérite. Les autres — quels autres ? Mais je ne sais pas pourquoi je raconte cela, d’autant que ce n’était même ce dont je voulais parler, ce matin, pour le dénoncer, mais plutôt — ça y est, je m’en souviens —, plutôt de l’équivalence de, et puis, non, je crois que ça n’a aucun intérêt, en tout cas, je n’ai vraiment pas envie d’en parler.

13.8.22

Pas vraiment envie d’écrire. Quand tu crois avoir survécu à une vague, c’est une autre qui te submerge et rien — pas même ton masque, tes palmes, et ton tuba —, rien ne te permet de surnager. Tu me diras, c’est le principe des vagues : il y en a toujours une qui déferle, certaines sont plus grosses que d’autres, certaines sont des tsunamis, mais de là à avoir le sentiment de vivre exactement la même chose cinq ans plus tard, la même chose que cinq ans plus tôt, mais à l’envers, c’est peut-être un peu exagéré, non ? Quand on oublie que les vagues affluent et refluent,  probablement, oui, quand on oublie que la marée monte et que la marée descend, quand on oublie que les gens ne changent pas, qu’ils sont toujours les mêmes, exactement les mêmes, confis dans leur avarice, étouffés par leur haine, oui. Et moi non plus, à cause d’eux, je ne change pas. Je crie, mais je n’ai pas envie de crier. C’est une sorte de mécanisme d’autodéfense. Je préférerais chuchoter. Non, pas chuchoter — je préférerais chanter. Après que j’ai crié, Nelly me parle de cette question qu’on lui a posée à mon sujet (pourquoi n’est-ce pas à moi qu’on l’a posée ? le mystère reste entier), je cite : « Quand est-ce qu’il va se décider à trouver un travail, Jérôme ? » Et quand je lui demande ce qu’elle a répondu, elle me le dit, que mon travail ne se résumait pas au nombre d’euros, qu’il avait une autre forme de valeur, peut-être même supérieure, les conneries gauchistes basiques, quoi, et puis, elle ajoute : « Je me demande pourquoi je n’ai pas répondu n’importe quoi. Pourquoi est-ce que je ne lui ai pas dit que je ne voulais surtout pas que tu trouves “un vrai travail” ? Pourquoi est-ce que je ne lui ai pas dit que j’étais très contente comme ça, de pouvoir disposer, jouir et disposer, d’un homme au foyer ? » Avant, les femmes au foyer faisaient du tricot, maintenant, les hommes au foyer font de l’écriture. Ça se vaut, non ? Et puis, un homme au foyer, c’est moins cher qu’une bonne, plus une femme de ménage, plus un nounou, plus une cuisinière. Donc, si je ne gagne rien, je rapporte, d’une certaine façon. On est con de rire, on devrait se morfondre — éternellement. C’est ce que la société (la tribu) attend de nous : que nous battions notre couple. Je n’aime pas crier, je préfère rire, me moquer du monde, du monde et de moi-même. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire ? Accumuler des richesses avec quoi ne rien faire ? Je préférerais penser à quelque chose d’intéressant, m’extérioriser, m’externaliser, je ne sais pas comment on dit, me décentrer, quoi, sortir de moi, mais les gens, te ramenant à eux, à leurs angoisses, leurs obsessions, leurs fantasmes, leurs perversions, paradoxalement, je crois, ne t’enferment pas en eux, mais t’enferment en toi. Crier, c’est ne rien extérioriser. Au contraire, c’est tout garder en dedans de soi, l’enfouir profondément afin de le mettre à l’abri, de le protéger, de le rendre intouchable. C’est peut-être de là que vient ce caractère sacré de l’écriture dont je parlais hier : les premiers écrivains devaient croire que les signes qu’ils traçaient avaient une dimension mystique (des mains dans une caverne), qu’ils représentaient, non : qu’ils incarnaient un dépassement de l’existence, le signe dans la caverne excédant les limites de la caverne où je me trouve réduit — la représentation n’est pas une représentation, le signe n’est pas un signe, mais l’être en chair et en os, c’est cela, le mystique. Aujourd’hui, aux milliers de pages patiemment élaborées, on t’oppose le vrai métier, celui qui rapporte, celui qui compte, qui se compte. Et l’écrivain de s’enfermer un peu plus au-dedans de lui, non par amour de soi, non au nom de sa croyance au for intérieur (l’écrivain sait très bien que l’intériorité n’existe pas, qu’elle n’est pas une chose, qu’elle n’est pas un espace), mais pour que son trésor sans valeur, personne ne puisse mettre la main dessus. « Pourquoi est-ce que tu ne me parles pas ? », demandera ainsi le parent à l’enfant. Ce à quoi l’enfant, continuant de se taire, ne répondra pas : « Parce que je veux me cacher de toi, je veux pas que tu ne puisses pas me toucher, m’atteindre, je veux me tenir au plus loin de toi ; — ton incompréhension est mon salut. » Et l’enfant de se faire toujours plus obscur aux yeux du parent, c’est sa prière : Je t’en supplie, ne me comprends pas. J’ai pris la fuite, tu vois. Et le fait que la tribu se soit lancée à ma poursuite, cela ne devrait pas m’étonner. Bien au contraire, c’est dans la nature même des choses. Je ne devrais pas penser à cela, je voudrais ne pas penser à cela, mais rien qu’à fuir, rien qu’à échapper à la tribu. La tribu veut ma mort. Fous le camp !

12.8.22

Au moment où on vient d’essayer d’assassiner un écrivain, écrire a un goût quelque peu dégueulasse. On peut toujours se dire qu’il faut écrire malgré tout, mais est-ce si vrai ? Je ne crois pas. Vivre devrait toujours poser problème, moins pour en finir avec la vie que pour apprendre à l’aimer enfin, si possible. Mais non, ce n’est pas « possible », c’est nécessaire. Dans le journal, juxtaposé à l’annonce de la tentative de meurtre dont a été victime Salman Rushdie, un article consacré au prochain livre de Virginie Despentes, roman sur les microscopiques déboires d’une certaine France, me donne un haut-le-cœur ; ce « cher connard » sonne comme un écho du grognement fasciste au nom de quoi toutes les exactions deviennent permises, s’autorisent comme autant de réponses à autant d’offenses subies (réelles ou fantasmées, pour la ou le fasciste, cela ne fait pas la moindre différence) : qui n’a pas un tort à réparer, qui n’a jamais été victime de rien, qui n’a pas quelque chose à faire payer à quelqu’un, qui n’a pas une haine trop longtemps rentrée qui ne demande qu’à sortir enfin, qui n’a pas envie de se déchainer ? Le culte du rock chez les générations bedonnantes de la fin du baby-boom est une version de cette réaction (l’écho du grognement fasciste qui enfle), elle qui s’exprime de façon d’autant plus détendue qu’elle parle à l’abri de la bonne conscience de qui est passé du bon côté de l’existence. Remarque, d’ailleurs, comme les écrivains adoptent de plus en plus un look de rocker, — à 30 ans ils ressemblent à Keith Richards à 80. Mais casser une guitare est un acte dont la rébellion s’avère inversement proportionnelle au nombre d’instruments que l’on peut se payer. Tout est consommé. Pourtant, tout n’a pas été dit. J’entends avec une certaine dose d’intelligence, sans provocation simpliste, sans fanfaronnade, mais dans l’esprit d’une grande humilité, d’une grande humanité (quand même il serait de bon ton, dans les milieux dont je parlais à l’instant, de haïr l’humanité). « Qui assassine qui ? », voilà une question que l’Occident devrait se poser, pourtant. Mais l’Occident est comme moi. L’Occident est gras et paresseux, il abandonne peu à peu tout ce en quoi il a cru, non pour croire en autre chose, non même pour ne plus croire en rien qu’aux valeurs nouvelles qu’il inventerait, mais pour s’avachir, s’apitoyer sur le sort de, le sort de qui ? le sort en général. L’Occident est comme moi : au fond, il aime bien Virginie Despentes. Et le fait que moi, à titre personnel, je ne m’intéresse pas à ce qu’elle écrit, ce fait est indifférent. L’Occident me traverse, j’ai beau tenter de me défendre contre son agression, je n’y peux rien, — qu’est-ce que je pèse face à la civilisation, face à la culture de mon temps ? Je me console, pense à cette incise d’Adorno dans Minima Moralia : « die Menschen sind immer noch besser als ihre Kultur », mais est-ce bien vrai ? N’est-ce pas encore infiniment trop optimiste pour les temps que nous vivons ? Vers la fin de l’après-midi, je me suis rendu dans un supermarché de la culture où j’ai acheté un paquet de trois cahiers noirs format A5 et des stylos pas chers, quatre Bic©, noirs eux aussi, avec l’intention (qu’on imagine sans peine) de désacraliser l’écriture pour débloquer quelque chose, des processus qui restent bloqués, me semble-t-il, du moins est-ce ainsi que j’en ai parlé hier, et c’est une bonne idée, en tout cas, au moment où j’ai choisi cet attirail, c’est ce que je me suis dit pour m’encourager à la dépense inutile, il m’a semblé que c’était une bonne idée, mais ensuite, j’ai appris qu’on avait tenté d’assassiner Salman Rushdie et, tout de suite après, mais vraiment, tout de suite après, j’ai survolé cet article suffisant (c’est-à-dire : de qui et sur qui se sait du bon côté de la morale et de l’histoire) sur le prochain roman de Virginie Despentes, et à présent je me demande : Faut-il désacraliser l’écriture ? Et parce que je suis le pur produit de mon époque, de ma civilisation (Kultur), je ne sais pas quoi répondre à cette question. Je suis paralysé. Je ne sais pas quoi répondre à cette question parce que je suis broyé par la peur : — la peur de parler, comme Samuel Paty, comme Salman Rushdie, comme n’importe qui, la peur de mourir, donc, — et la peur de parler, d’être considéré comme un raciste d’extrême-droite, comme n’importe qui donc, flétrissure infamante dont personne ne se remet jamais (cette menace de mise à l’index, j’en ai déjà fait l’objet). Ce double-grind, voilà l’expérience de mon temps : une peur totale, physique, morale, d’exister, de parler, de respirer, de penser. Qui assassine qui ?

11.8.22

Durant un bref instant, j’entends le chant des cigales dans le tambour de la machine à laver le linge. Étonnant phénomène acoustique qui n’est pas sans rappeler ceux que j’évoquais hier. Suis-je de plus en plus sensible aux vibrations ou suis-je en train de mettre dans des états de sensibilité extrême ? Je penche pour la deuxième solution. Ce qui explique pourquoi, après avoir dit à Nelly : « Je vais à la Biocoop », je suis resté sur le trottoir d’en face sans rien faire que regarder les gens passer dont certains me regardaient faire ce qui, pour eux, devait sembler n’être rien et qui pour moi, contrairement à ce que je viens de suggérer à l’instant, était quelque chose, être là, c’est toujours un événement, si infime et dérisoire soit-il d’un certain point de vue. Si les passants n’étaient pas passés avec tant de désinvolture à mon endroit, ils auraient sans doute vu que j’étais en train de faire quelque chose, ou de défaire quelque chose, ou de faire quelque chose de négatif, ils auraient peut-être vu que j’étais en train de ne pas aller quelque part où j’avais dit à Nelly que j’allais pour faire quelque chose que je m’étais dit à moi-même de faire — ne pas boire d’alcool. Quand je me suis aperçu que le chant des cigales n’était pas le chant des cigales, mais le son du tambour de la machine à laver le linge alors qu’elle était en train d’essorer le linge, je me suis demandé si Marseille me manquait, parce que les cigales à Tours, cela n’existe pas, pas encore en tout cas, dans quelques années peut-être, mais je ne crois pas, j’ai simplement interprété un son comme un autre son, par désir de nature, par poésie ou bien simplement parce que je me suis trompé. Et puis, la suite, s’il y en a une, je la raconterai ce soir, après être allé courir, après avoir dîné, après m’être douché. Sans même me relire, je reprends le cours de mon récit : ce journal ne va nulle part, c’est une pure rhapsodie sans ordre, sans logique, sans raison. L’autre jour, la lettre de Bruce Chatwin à Thomas Maschler m’a fasciné, non que les idées développées soient particulièrement géniales, mais parce que Chatwin a le plan de son livre en tête, clair, qu’il ne lui resterait plus qu’à écrire. Et le fait qu’il n’ait pas réussi à écrire ce livre ne change rien à ma fascination, l’accroît peut-être, au contraire, parce que moi, je me sens incapable d’avoir un quelconque plan en tête, de savoir où je vais. Ne voulant pas jouer sur les mots « nomade » / « sédentaire » (« celui qui sait où il va » / « celui qui ne sait pas où il va »), je pense à ce commentaire où l’on me disait avoir peur de ne pas retrouver dans mes livres le même tempo que dans mon journal ; — mais quel tempo ? il n’y a rien ici, aucune mesure, maîtrise, métrique, rien que des idées chaotiques sans la moindre direction, sans la moindre organisation : je vis et, comme il se trouve que j’écris, j’écris ce que je vis. Je ne vais pas plus loin que cela, en sorte que je ne fais rien du tout, je n’invente rien du tout, je me laisse vivre, et cela n’a pas le moindre intérêt — je suis incapable de composer quelque forme organique que ce soit. Il n’y a rien ici que des bribes décousues, sans lien, sans relation, sans intention, sans intelligence. Si un thème se dégage, c’est pure coïncidence, je ne me sens responsable de rien. C’est moi qu’on  croit trouver dans ces centaines et centaines de pages, mais j’y suis si peu pour quelque chose que je n’y suis même pas. En tant qu’écrivain, avant d’avoir commencé, je me sens fini. Et je ne sais rien faire d’autre. Je voudrais avoir de l’ordre, un plan, une structure, une idée. Je n’ai rien du tout. 

10.8.22

La musique qui provient d’une fenêtre éclairée de l’autre côté de la rue me ferait presque regretter de n’aimer pas la mauvaise musique. Ne serais-je pas plus heureux si je l’aimais ? Mettre un son en fond, ne plus y prêter la moindre attention, glisser sur la médiocrité de la mauvaise musique comme on glisse sur  la médiocrité de l’existence dont elle participe, voire qu’elle anticipe, n’est-ce pas cela, le bonheur ? Je me disais : on choisit un endroit, on s’assoit quelque part, le lendemain, quand on revient, on se met encore là, et ce là devient notre place. Mais l’a-t-on vraiment choisie, cette place ? Si l’on s’était mis ailleurs, de l’autre côté de la table, par exemple, juste en face, notre vie aurait-elle été radicalement différente ? Ou bien est-ce l’inverse : nous avons choisi cette place parce que notre vie n’est pas radicalement différente, parce qu’elle est la vie qu’elle est ? On ne la choisit pas, la place se déduit de la vie qu’on mène sans qu’on sache très bien si on l’aime ou non. La musique qui provient de la fenêtre éclairée de l’autre côté de la rue constitue une masse sonore peu distincte, je crois que c’est de la musique facile, populaire, contemporaine, c’est une femme qui chante des mélodies simples avec une touche d’électro, mais pas trop, il faut que tout reste insipide, imperceptible presque, conformément au code de la muzak. Depuis que nous sommes arrivés ici, quand elles sonnent, j’entends les vibrations des cloches qui sonnent, pas seulement le dong de la cloche proprement, mais toute l’onde sonore du son de la cloche, la vibration de l’onde, je n’entends pas seulement le son, mais sa propagation dans l’espace jusqu’au lieu où je me trouve et l’entends. Dans l’appartement, les deux premiers jours, quand les cloches de la cathédrale se mettaient à sonner, j’avais l’impression que mon téléphone vibrait, et il m’a fallu un certain temps, il a fallu que le phénomène acoustique se reproduise un certain nombre de fois pour que je comprenne que ce n’était pas mon téléphone qui vibrait (de fait, personne ne m’a appelé depuis des jours et des jours, à l’exception pas notable du tout de l’opératrice de Solutions30, le sous-traitant d’Orange qui doit venir installer la fibre chez nous, ce qui ne se fera sans doute pas avant des semaines, bref, aucun intérêt), mais la cloche qui vibrait jusqu’ici. Ce midi, alors que nous nous apprêtions à pique-niquer dans le parc du Château de Saché, quand la cloche de l’église a sonné, cette fois, j’ai distinctement perçu l’onde, j’ai entendu la sinusoïdalité de l’onde qui se propageait dans l’espace, j’ai entendu la courbe d’une amplitude toujours plus faible, je n’ai pas compté le nombre de cycles, quand j’ai essayé de m’en souvenir, ayant compris le phénomène dont je venais de faire l’expérience parce que j’avais déjà fait plusieurs expériences semblables, j’ai compté dix cycles ondulatoires dans ma tête, mais je ne suis pas certain que ce soit le nom de cycles ondulatoires dans l’espace, peut-être est-ce le nombre de cycles ondulatoires dans mes oreilles, le nombre de cycles ondulatoires que mes oreilles ont retenu, je ne saurais le dire, ce ne sont que des suppositions. Ensuite, c’est-à-dire après le pique-nique, je suis allé à la machine à café pour acheter un café. Suivant le protocole indiqué, j’ai mis ma pièce de 1 euro dans la machine, mais la machine n’en voulait pas, j’ai essayé plusieurs fois et puis je suis allé demandé à la personne qui s’occupait de la caisse et qui m’a semblé s’en occuper uniquement parce que c’était la pause de la personne dont ce doit être le métier de le faire si elle voulait bien échanger ma pièce contre une autre parce que, de la mienne, la machine n’en voulait pas, ce qu’elle a accepté de faire mais avec un air trop sérieux pour convenir à la situation absurde que nous étions en train de vivre, enfin, surtout moi, qui ne pouvais pas boire tranquillement mon café dans le parc du château de Saché comme j’avais l’intention de le faire, parce que la machine à café refuse les pièces de 1 euro qu’elle exige cependant, comme si elle voulait me signifier que ce n’était pas à elle de faire ce genre d’échanges, comme si ce n’était pas assez bien pour elle de faire ce genre d’échanges, comme si c’était assez bien pour moi de faire ce genre d’échanges, non mais les gens quand même, et puis je suis allé mettre ma nouvelle pièce de 1 euro dans la machine, mais la machine n’en voulait toujours pas, alors j’ai dit tant pis, c’est quand même un comble de ne pas pouvoir boire de café chez Balzac. Et, si je ne me le suis pas dit sur le moment, sur le moment, j’étais simplement déçu de ne pas pouvoir boire un café chez Balzac à Saché, je crois quez c’est quand même quelque chose dont il fallait que je parle dans mon journal. Est-ce pour m’essayer à l’idée que j’ai eue hier, d’écrire des récits de voyage banal ? Voici l’idée (trois tweets en fait, que j’ai publiés hier au soir un peu avant d’aller me coucher) : « Envie d’écrire des récits de voyage banal : au café, au supermarché, au cocktail littéraire, au restaurant, chez des amis, dans le bus, le métro, à la sortie de l’école, etc. Mais sans intention parodique, bien au contraire. Plus au sens de ce que disait Constant dans l’IS : / “Nous réclamons l’aventure. Ne la trouvant plus sur terre, certains s’en vont la chercher sur la lune. Nous misons d’abord et toujours sur un changement sur terre. Nous nous proposons d’y créer des situations, et des situations nouvelles.” / L’exotisme est mort. Son bilan carbone l’a tué. L’exotisme est mort. Vive l’exotisme. » Possible, je ne sais pas, si c’est le cas, je ne l’ai pas fait consciemment, en tout cas. J’aurais bien bu un café chez Balzac.

9.8.22

La moralité benête de mon existence vient de m’apparaître soudain. Je regardais par la fenêtre. Des gens passaient, tous différents, tous pareils. Cela m’arrive, de temps en temps, pas regarder les gens, non, cela aussi, mais non, être saisi par la conscience de, la conscience de quoi ? de la nullité ? de la bêtise ? de la platitude ? de quoi ? Je me dis que je ne fais rien de mal, que je ne fais rien de bien non plus, et moins par goût que paresse. Je suis plus vécu que je ne vis ma vie. (Bizarre, cette phrase.) Elle est là, qui s’écoule, ma vie, cela, on ne peut en douter, mais quel intérêt ? Ce n’est pas tant que la définition négative de la morale (ne pas faire le mal) m’apparaisse odieuse comme à l’Ulrich de Musil, c’est qu’elle manque de force, manque de vie. Combien sommes-nous à vivre ainsi dans notre petite sphère de morale, satisfaits de nous-mêmes, contents de notre existence ? Non, ce n’est pas cela. Pas quoi ? Content de mon existence, je ne le suis pas. Alors quoi ? Un mal banal, comme un bien banal, quand je pense à la moralité benête de mon existence, par opposition, ne conviendrait pas. Il ne faut pas un peu, il faut beaucoup de mal pour compenser l’ennui de l’existence petite-bourgeoise qui a toujours été la mienne. Au fond, tout le problème n’est-il pas ici, dans la petite-bourgeoisie fondamentale de ma façon de penser, d’envisager l’existence, d’être ? Suis-je sérieux ? Peut-être. Même ce journal est devenu routinier, casanier, inintéressant.  (Et tant pis si je me contredis.) Mais qu’est-ce qu’une vie intéressante ? L’aventure — bilan carbone effroyable. Le sadisme — pas inclusif du tout. La révolution — on finira avachi. Tout se prévient par une objection. Et tout doit l’être pour dissiper les illusions qui nous embrument l’esprit et nous poussent aux crimes les plus imbéciles. On croit toujours qu’il y a un monde meilleur, là derrière, un peu plus loin, si on va un peu plus loin, on va le trouver, enfin. Sauf que c’est faux. Il n’y a rien. Ou seulement la même chose, encore la même chose, toujours la même chose. Ce qui fait rêver les gens ? Les milliardaires qui disruptent. Pas de doute. Peu de doute en outre que « disrupter » soit un verbe convenable : l’humanité occidentale (et environ) étant sommée de l’être, disruptive, créative, l’être, c’est si convenu, si ennuyeux. Retour au point de départ. Ce n’est pas tant que l’esprit de mon temps ne me fasse pas fantasmer — il ne me fait pas fantasmer —, c’est qu’il manque cruellement d’esprit. Un fou est un dys-x qu’il faut prendre en charge avec bienveillance et humanité, sans le stigmatiser, sans le juger, sans le blesser, il a besoin de soins et notre société doit être à la hauteur du défi qu’il lui lance. C’est terrifiant. La norme énorme, tellement qu’elle enveloppe tout, prend tout sur son sein aimant : là, là, mon enfant, ne pleure pas, le mal n’existe pas, c’est simplement ce qu’il arrive au bien quand il manque d’affection, d’attention, d’amour. La moralité benête de l’existence m’angoisse. Combien de temps la vie peut-elle durer comme ça ? Toute une vie ? Non, c’est trop long, ça doit s’arrêter avant, mais quand, et puis surtout : comment ? Est-ce qu’il faut en finir avec ? Se pendre ? Se faire sauter la cervelle ? Ou un coup d’éclat, la bouche bien ouverte au moment de s’écraser dans l’espoir de laper à l’atterrissage quelque goutte de sang, se jeter du haut de la tour de Babel ? À quoi bon ? Ne sois pas benêt. Dans le meilleur des cas, tu auras droit à un article dans l’édition en ligne du journal local, et encore, rien n’est moins sûr : dès ta naissance, tu es tombé dans l’oubli, et rien ne t’en tirera jamais. Rien. Jamais. Réjouissant, non ? Non, aucunement, mais tout, tout plutôt que la bêtise, l’hideuse bêtise.

8.8.22

Se détacher. Oui, mais pas trop. Trop de détachement, et c’est l’indifférence la plus basse. Même si, c’est vrai, ce qui nous indifférerait alors serait tellement imbécile que nous n’aurions pas de regrets à n’en rien avoir à faire, au contraire. Se détacher, donc, mais de ce qui doit l’être, détaché. Arraché. S’attacher à quelque chose d’exact, de vital. Ce journal, par exemple, je ne le regarde plus comme quelque chose dont je devrais me passer, comme un faute de mieux, comme l’œuvre de qui n’a pas assez de talent pour accomplir un destin plus grand, mais comme la forme que prend un bonheur aussi parfait qu’il se peut. J’essaie de me fixer d’autres buts, de me donner d’autres règles que celles qui s’expriment par son truchement, mais je n’y parviens pas. C’est là que le problème se pose, se fait ressentir de manière aiguë, sorte de crise qui se répète sans cesse et qui, dans sa permanence, n’en est plus une, mais un état, détestable souvent. Comme le fait que je sois trop gros, que je sache précisément ce qu’il faut faire pour l’être moins et que je ne le fasse pas, que je continue comme si je ne savais pas, comme si je m’en moquais. Nulle faiblesse de la volonté, parfois, j’oublie, parfois, je m’en ai cure, me soucie d’autre chose sans toujours très bien savoir quoi. Encore du dégoût aujourd’hui (la matin surtout, jusqu’après le déjeuner) à côtoyer de trop près mes semblables, qui le sont si peu, me semblent de fait si lointains. Je me demande comment l’on peut faire pour vivre cette vie et me rends bien compte que je vis à peu près la même. Elle est laide, très, moralement condamnable, et c’est pourtant ce que je fais, la vivre. Mais, imagine, si je prenais la parole, en public, pour dire à ces semblables que je viens de dire miens : Vous devez changer de vie ! — que crois-tu qu’il m’arriverait ? On essaierait de me faire taire et, si l’on n’y parvenait pas, ce qui est à prévoir, on finirait par me faire enfermer dans une institution spécialisée. Et tu sais quoi ? Eh bien, je crois que l’on aurait raison : on ne devrait pas laisser les gens comme moi en liberté. Mon existence est problématique (l’échec de mon roman la Vie sociale en est la preuve irréfutable), quand même, la plupart du temps, je parviens à dissimuler, à simuler la normalité avec un talent des plus convaincants (n’ai-je pas femme et enfant ?), mais moi, je ne me trompe pas, moi, je sais bien, je me rends bien compte de ce que je suis et je sais parfaitement que j’ai toujours été ainsi, depuis la toute première enfance, je sais bien que c’est comme cela que je suis. Comment oser, dès lors, me demander d’être autrement ? D’où le détachement ? Peut-être, mais ne crois pas toutefois qu’il faille nécessairement revenir au début pour avoir l’air intelligent (les imbéciles font l’erreur de le croire), même si, en effet, ce n’est sans doute pas très éloigné de la réalité. Grand plaisir à écouter New York Counterpoint, les parasites de la radio automobile rendaient la pièce probablement plus authentique qu’elle ne l’est vraiment(elle fait redite, qui date de 1985, alors que tout ou presque a été dit vingt ans auparavant) ; longtemps que je n’en avais plus ressenti avec la musique de Steve Reich. Disons que je me suis laissé faire. Et peut-être est-ce un tort, peut-être est-ce une paresse. Et surtout, je crois que je ne voulais pas entraver l’écoute de Daphné par une phrase que j’aurais pour prononcer, je voulais qu’elle soit libre de préjugés, qu’elle ne soit pas contaminée par mes jugements qui deviendraient, pour elle, des préjugés, ce qu’ils ne sont pas pour moi. Et puis, je me suis dit que j’aimerais que l’on dise de moi des choses comme : « C’est la personne la plus dénuée de préjugés que j’ai jamais rencontrée ». Mais, justement, ces phrases toutes faites, ce sont des préjugés. Et puis, qui me connaît ? Je suis si détachée.