9.9.22

Pèlerinage au 10, rue Dombasle. En chemin, tête nue sous la pluie qui tombe de plus en plus fort, je calcule que, si j’étais Walter Benjamin, à mon âge, je ne tarderais plus à me suicider. Et je me demande ce qu’il faut ressentir de désespoir pour commettre un tel acte. Le récit d’une vie ne devrait pas s’attacher aux seuls événements, mais bien plutôt à comprendre comment on peut concevoir à un tel point culminant l’absence d’espoir, le désert, la solitude. Si je devais écrire une vie, c’est ainsi que je m’y prendrais. Comment sent-on que c’est la fin ? Comment en vient-on à concevoir avec un absolu degré de certitude qu’il n’y a plus d’issue ? Qu’ici, c’est le bout du monde. Ici, ce n’est pas le 10, rue Dombasle, mais Portbou, où nous nous étions arrêtés Nelly et moi en rentrant de Barcelone passant par Blanes, j’ai écrit un conte sur ce pèlerinage-là (Blanes, Portbou), mais à cette époque-là, je n’avais vu les choses de cette façon, je ne voyais que ces fantômes que je ne voyais pas, des spectres qui hantaient l’Europe. Là, devant la façade du 10, rue Dombasle, face à cette plaque commémorative, triste comme toutes les plaques commémoratives, je ne pense pas aux fantômes, mais aux corps vivants, ceux qui appartiennent au passé. Ceux qui peuplent mon présent. Non loin du 10, rue Dombasle, pour se protéger de la pluie, des livreurs Deliveroo, tous noirs, comme tous les livreurs Deliveroo, me semble-t-il, ont élu domicile sous une corniche d’un impersonnel béton. Je les regarde sans trop d’insistance — je ne veux pas les voir comme des choses, ce qu’ils sont pourtant, fonds, corps corvéables — et en aperçois un qui portent des tongs, pieds nus dedans. Sans le vouloir, je me demande comment il va faire pour passer l’hiver s’il n’a pas d’autres chaussures que celles-là à se mettre aux pieds. Et cette question se pose au sens littéral : comment passeront-ils l’hiver, tous ces corps que la machine à produire du capital rejette dans la rue pour le confort de ceux qui ont un toit au-dessus de la tête mais peuplent les terrasses des bars, comment passeront-ils l’hiver ? Est-il insensé de dire que, peut-être, ils ne le passeront pas et que nous le savons et que nous ne faisons rien pour l’éviter, au contraire, nous faisons tout pour qu’ils ne passent pas l’hiver, il y en aura toujours d’autres qui viendront pour les remplacer, c’est à cela que sert la migration des peuples du sud vers le nord, à fournir des corps corvéables à la machine du capital ? Et cette question se pose au sens figuré : comment passerons-nous l’hiver, nous, dont le confort se fonde sur la destruction du monde ? Je rentre. Il ne pleut plus. 26 septembre 1940. Cet hiver-là, Walter Benjamin ne l’aura pas passé.

8.9.22

Des mois que je n’avais pas couru comme ça ; quatre, exactement. Oh, rien d’extraordinaire, non, le but n’est pas mesurable en minutes et secondes par kilomètre, le but est l’activité même, mais il me semble que je me retrouve. Pourtant, je dors mal en ce moment. À cause du bruit, certes, du nouvel environnement, mais aussi, je crois, à cause de la peur de mal dormir. En fait, si je me trouve à ma place dans le lit, j’ai du mal à trouver ma place dans le lit, j’ai du mal à trouver ma place dans ma place. Étrange, non ? En tout cas, moi, je trouve que c’est étrange. Peut-être que ce n’est pas étrange. Peut-être que je suis quelqu’un de parfaitement banal qui s’imagine ne l’être pas, et qui vit ainsi dans une sorte d’illusion auto-entretenue de lui-même. C’est possible. En tout cas, moi, je trouve que c’est étrange. Surtout que cela ne m’empêche pas de courir plus vite que ces quatre derniers mois, alors que je devrais avoir du mal, manquant de sommeil, du mal à courir, mais non. Est-ce que les deux événements sont liés ? Est-ce une coïncidence ? Est-ce simplement qu’il fait désormais moins chaud ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que c’est étrange. En tout cas, moi, je trouve que c’est étrange. Mais peut-être que je me trompe. Est-ce que je me trompe aussi quand j’efface la phrase que je viens d’écrire et qui se voulait une sorte de commentaire de l’actualité littéraire ? Me souvenant encore de ce que je lui ai fait dire à cette phrase, pourtant, je crois que je suis entièrement d’accord avec son sens. Alors pourquoi l’ai-je effacée ? Parce que les noms propres qui l’habitaient n’avaient rien à voir avec ce qu’elle voulait dire mais qu’on ne voyait qu’eux, pas le sens de la phrase ? Pour inventer un nouveau moi plus conforme avec l’idée que je me fais de moi ? Je me dis : ce monde-là ne doit pas exister, c’est un fait qu’il existe, mais il ne le devrait pas, nous devrions vivre dans un monde fort différent de celui dans lequel nous vivons et, si nous vivons dans celui-ci, ce n’est pas parce qu’il est bon ni qu’il est le meilleur monde possible, c’est que nous sommes paresseux, c’est que nous sacrifions nos désirs sur l’autel de la rentabilité d’un petit nombre. Ce monde n’est pas aussi bon qu’il pourrait être parce que nous nous résignons à notre propre humiliation. Et notre idéologie est sociologique — pas métaphysique, pas religieuse, pas politique — parce que nous avons besoin de ne pas nous sentir responsables, nous avons besoin de croire en des forces plus puissantes que nous, des forces qui nous déterminent à agir, des forces qui n’existent pas, pour nous innocenter. Micronomade dans la ville, je m’assois sur un banc, regarde les jeunes étourneaux, lève les yeux au ciel changeant, tout à fait selon mes désirs, derrière le pâtre avec sa chèvre. Quelquefois, il m’arrive de me dire que c’est l’unique raison pour laquelle je suis revenu vivre ici, pour ce ciel changeant, ce que j’appelais jadis « la grisaille » et que, maintenant, il me semble, j’aime tant, les passages nuageux, comme dit la météo, et les éclaircies. Et puis, je me souviens que Nelly aime Paris et que moi, j’aime Nelly.

7.9.22

Hier, j’ai écrit deux poèmes, qui se suivent, et n’en forment peut-être qu’un seul. J’étais heureux d’avoir écrit ces poèmes, non pas tant pour leurs qualités littéraires — qu’ils en aient ou qu’ils n’en aient pas, comment le saurait-on ? j’entends : à la lumière de quels critères esthétiques, les évaluerait-on ? ceux à l’aune desquels on évalue les productions qui sont mises en vente sur le marché actuel ? celui-là même qui ne veut pas de moi, donc, mais comment pourrais-je évaluer quelque chose à l’aune de quelque chose qui le rejette ? pour le marché, ces poèmes n’existent pas, et ce n’est pas pour lui que je les ai écrits, ni contre lui, je ne les ai écrits pour rien, dans l’innocence de l’acte —, mais parce que je les ai écrits n’importe où : au dos d’un ticket de caisse et d’un courrier de la mairie de Paris. Des carnets, j’en ai plusieurs, trop sans doute, et cela faisait plusieurs jours que la question se posait à moi de savoir où écrire, comme si le support l’emportait sur l’écriture (note que ce sont les mêmes balivernes dont on nous accable avec « l’écriture numérique », dont le seul but est de créer un nouveau marché où écouler d’autres productions standardisées). Et, évidemment, à chercher où, je ne trouvais pas quoi, je n’écrivais rien. Hier au soir, je ne sais plus si c’était avant ou après le dîner, Daphné étant occupée quelques instants ailleurs et Nelly ne se trouvant pas à Paris, j’ai attrapé un ticket de caisse qui traînait sur une étagère de la bibliothèque et j’ai écrit un premier poème. Ensuite, je crois que c’était avant le dîner, ensuite, j’ai pensé à ce poème et j’en ai écrit un second, je crois que c’était après le dîner, qui commençait par commenter le premier poème et puis racontait autre chose et parvenait à faire parler un sentiment qui, sans le poème, ne se serait pas exprimé et qui, pourtant, existait bel et bien, puisque le poème lui a donné la parole, mais serait resté lettre morte, triste et sans voix, d’autant plus triste que sans voix, sans le poème. Est-ce que c’est la fonction du poème, est-ce qu’un poème sert à cela ? Je n’en sais rien. Il y a tant de choses dont on dit qu’elles servent à quelque chose alors qu’en fait elles ne servent à rien et dont on ferait mieux de se débarrasser au lieu de quoi on encombre sa vie avec, qu’il vaut peut-être mieux se dire qu’un poème ne sert à rien et que, s’il sert à quelque chose, c’est par accident, et que c’est heureux ; l’acte est innocent et heureux, l’accident. Je pense que je vais les copier, mais je ne sais pas où. Recommencement. Encore une fois, la question accessoire l’emporte sur celle qui importe vraiment : qu’est-ce que je fais ? Non pas qui suis-je ? — peut-être qu’il y en a qui sont obsédés par la question mais moi, cela ne m’intéresse pas de savoir qui je suis — non pas qui suis-je ? mais qu’est-ce que je fais ? Comme quand on se demande : « Mais qu’est-ce que j’ai fait ? » après avoir quelque chose de grave. Mais si l’intention peut être coupable, l’acte est innocent. Qu’est-ce que j’ai fait ? Mais rien. Mais tout.

6.9.22

Faut-il que je me punisse, que je me réforme, que je me flagelle, que je me laisse aller, que je laisse tomber, que je me laisse vivre, que j’attende que ça passe ou quelque chose qui ne viendra peut-être pas ? Je ne sais pas trop. Je sais qu’au supermarché des -ismes, je fais preuve d’une sobriété qui touche à l’ascèse, non que je ne croie en rien, mais je ne crois pas en ce en quoi l’on voudrait que je croie. Ma morale est privée. N’en est-il pas toujours allé ainsi dans les périodes de grande précarité intellectuelle ? Nous nous croyons libres de penser et de nous exprimer parce que nos institutions sont le produit d’époques où les individus ont aspiré à cette liberté dont ils avaient été privés pendant près de mille ans. Mais ce n’est que la forme extérieure de la structure qui semble libre, ce qu’on appelle, enfermé que l’on est dans l’opposition binaire, « le contenu » — tout ce qui compte, parce que nous n’exprimons pas de structures, nous sommes vivants — ne l’est pas. La police est partout, surtout chez qui prétend la détester. Que je ne sois pas libre de penser ni de dire ce que je veux, j’en conviens, cela n’est pas une grande découverte. Mais là n’est pas la question — découverte ou non. La question, quelle est-elle ? Je ne sais pas. Je ne crois même pas qu’il s’agisse d’une question. Ma morale est privée parce que je ne me reconnais pas  dansl’offre du marché, et comment le pourrais-je ? Le marché des -ismes n’est pas fait pour que tu t’épanouisses, pour que tu jouisses, pour que tu fois heureux, mais pour que tu adhères à quelque chose qui t’est fondamentalement étranger. Tu n’es pas de ce qui se peut diluer dans l’autre plus grand que soi et, si tu l’es, c’est que tu n’es qu’une chose, le ce dont on dispose. Je parle de « morale privée », mais c’est une expression bien prétentieuse, je crois, qui peut se traduire plus modestement ainsi : « Je ne suis pas disponible. » Mais disponible pour quoi ? Mais disponible pour rien. Je ne suis pas disponible et il faut que je ne le sois pas. Le soir quand, me couchant, j’ouvre mon volume de Proust et que, dehors, ce sont toujours les mêmes bruits de l’inintelligence qui se font entendre, les mêmes images de l’inintelligence qui s’offrent au regard (fêtards éclusant la pinte aux infinies happy hours, téléspectateurs hypnotisés par les mêmes émissions côté rue que côté boulevard), je comprends que ma vie est haïe, que tout ce que la société promeut (quand même elle prétendrait le contraire, nul n’est tenu de dire la vérité, toute l’économie mondiale est fondée sur le mensonge) s’oppose à mes désirs. Cette même société qui s’immisce dans mon intimité, au prétexte de libérer mon corps, veut contrôler comment je jouis, comment je lis, comment je dis, comment je vis. Quand, dans l’exercice de sa politique, la société colonise ce que l’individu a de plus intime, le totalitarisme est accompli. Je serai sans doute broyé — ne le suis-je pas en grande partie déjà ? —, mais j’aurai résisté.

5.9.22

Quand j’ai reçu ce message de M. à propos du mot « aussi » dans ma page d’écriture d’hier, je me suis dit que cette vie valait la peine d’être vécue où l’on pouvait s’intéresser avec autant de passion à un simple mot. J’aurais voulu lui répondre que, dans ces pages que j’accumule sans vraiment de dessin autre que l’écriture elle-même, la fiction, l’ironie, le désespoir, l’amour, l’envie de vivre, la critique, et que sais-je encore ? tout cela se conjugue sans cesse, ce qui expliquait mon usage de son adverbe « aussi », et son détournement inévitable — on ne peut pas, on ne devrait pas se fier aux reflets des miroirs, fussent-ils de banales vitres du métro parisien —, mais cela n’aurait pas tenu dans un bref message et puis comme, m’a-t-elle dit, elle me relit, elle l’aura déjà compris. « Vas-tu donc arrêter de te plaindre et célébrer enfin l’existence ? » serait une bonne question à me poser à ce moment précis, si quelqu’un avait du temps à perdre et des questions à me poser. En fait, je crois qu’on peut célébrer l’existence et déplorer la forme qu’elle prend la plupart du temps. Prendre conscience que la forme du monde non seulement n’est pas conforme à l’idée que l’on s’en fait mais que, surtout, elle est moins belle, moins bonne que l’idée que l’on s’en fait, ne devrait pas nous conduire à renoncer à l’idée que l’on se fait de la forme du monde et le fait d’exprimer notre insatisfaction que cause l’inadéquation entre la forme du monde et l’idée que l’on se fait de la forme du monde ne devrait pas non plus nous faire passer pour des personnes acariâtres et atrabilaires. D’autant qu’il y a des chances que nous n’y soyons pour rien : certaines personnes perçoivent les écarts, les différences, les failles en conçoivent de l’insatisfaction, la ressentent violemment et l’expriment, mais elles ne l’ont pas choisi, elles n’ont pas choisi d’être comme elles sont. Le fait qu’elles soient comme elles sont est une chance et une douleur : une douleur parce que la conscience est malheureuse (ce n’est pas parce que cette idée est relativement banale qu’elle est absolument fausse) et une chance parce que ces personnes sont susceptibles d’inventer des possibles (des mondes) qui n’existent pas et peuvent s’avérer meilleurs. L’insatisfaction face à la vie n’est pas une haine de la vie, au contraire, il s’agit souvent d’un amour trop grand auquel il faut donner sa juste mesure, sa bonne forme, laquelle peut devenir alors la forme du monde. À l’enfant qui exprime son désarroi, il m’arrive de conseiller de se méfier de ses désirs parce qu’ils peuvent la faire souffrir, et ce n’est pas peine perdue que de lui dire, mais il y a quelque chose qui nous échappe, et c’est cette échappée qui nous constitue au plus intime ; il ne faut pas chercher à s’en débarrasser, il faut apprendre à vivre avec, apprendre à en faire quelque chose, quelque chose de beau, quelque chose de grand, quelque chose d’original, d’inédit, de nouveau, d’en vie, — cette échappée, c’est la vie asociale, c’est la vie pure et innocente qui s’exprime en nous.

4.9.22

Hier, quand je me suis vu, j’ai trouvé que j’avais « une tête de con. » Les guillemets, c’est parce que je cite, littéralement, ce que j’ai dit à Nelly : « J’ai une tête de con. » Nelly, qui m’aime, je ne sais pas comment elle fait mais elle le fait, Nelly m’a répondu : « Mais non, mais pas du tout », l’air de dire : non mais qu’est-ce qu’il va encore inventer celui-là, sauf que moi, je savais que c’était vrai, je venais de me voir, là, dans le reflet de la vitre du métro. Aucune étrangeté, nulle Unheimlichkeit, c’était la fin de la soirée, Daphné, fatiguée, blottie tout contre moi, le vert de ses yeux se perdant dans un horizon invisible, ne dormait pas encore, le métro nous ramenait à la maison, calme, chaotique, quand je me suis croisé dans le reflet de la vitre. Me voyant, j’ai remis mes cheveux en place, un peu redressé la tête, et puis j’ai pris le temps de m’observer quelques secondes, brèves mais suffisantes, brèves mais pas assez, et j’en ai conclu que j’avais une tête de con. Ce n’était pas sur le mode de la lamentation ou dans l’espoir de me faire plaindre, non, c’était purement objectif : si j’en avais vu un autre que moi à la place de moi, j’aurais dit de lui, qu’il avait « une tête de con. » Du moins, c’est ce dont j’étais convaincu à ce moment-là, pensant cette pensée-là et la disant sans délai dans une phrase l’exprimant à Nelly. Ensuite, j’ai pensé à autre chose, je ne sais plus à quoi, peut-être à rien, j’avais sommeil moi aussi, et ce n’est que ce matin que je me suis souvenu de cette vision vitreuse et de l’impression suscitée par elle. Je m’en suis souvenu et je me suis dit : « Tiens, il faudrait que je commence mon écriture du jour comme ça : “Hier, quand je me suis vu, j’ai trouvé que j’avais ‘une tête de con’.” » Et ensuite, après le petit-déjeuner, c’est ce que j’ai fait. Quand j’avais pensé ce que je suis en train d’écrire, je pensais être objectif, mais l’étais-je vraiment ? Rien n’est moins sûr. Pour dire toute la vérité, il faut préciser ce qui suit. Dans l’après-midi, j’avais subi deux micro-traumatismes narcissiques, qui expliquent peut-être en partie pourquoi je me suis vu comme je me suis vu, c’est-à-dire comme je suis peut-être ou comme je ne suis peut-être pas. On verra. Une première fois, j’ai été présenté comme le mari de Nelly, ce que je suis en effet, aucun doute à ce sujet, j’ai des papiers en bonne et due forme qui en attestent, mais voici comment plus précisément. D’abord, la présentation de Nelly par son nom, puis une description de sa profession, de son parcours, avant d’en venir à moi : « et puis, son mari. » Le reste, quoi. Ensuite, en présentant Nelly à une écrivaine de profession, après avoir décrit et l’une et l’autre, me voici : « qui écrit aussi », assassin « aussi », qui dit la moindre importance, le caractère secondaire, on commence par qui incarne le triomphe de l’art et on achève par qui en représente l’échec. Du haut en bas de l’échelle (ne fût-elle pas bien haute, l’échelle en question). Rien de tout cela n’est exactement faux, et je crois que c’est parce que j’en ai conscience — conscience que Nelly est plus brillante que moi, conscience que je ne suis pas un écrivain connu et que, donc, face à qui l’est, je passe nécessairement au second plan, d’où le « aussi » — par exemple, on ne dirait pas de Michel Houellebecq qu’il écrit « aussi », l’écrivain, c’est lui et, devant lui, ce sont les autres qui écrivent « aussi », avec tout le ridicule que cet « aussi » enveloppe et désigne sans en avoir vraiment l’air, prétendant être lui aussi objectif —, je crois que c’est parce que j’en ai conscience que, plus tard, ces deux micro-traumatismes narcissiques se sont incarnés sous la forme de ma « tête de con. » Un peu après ces deux blessures, avant l’incarnation, c’est-à-dire, me saisissant de n’importe quel prétexte pour échapper à l’excès d’humanité qui m’entourait, je suis allé remplir la gourde de Nelly. En passant devant la guinguette « Rosa Bonheur » aux Buttes-Chaumont, j’ai vu qu’elle était décorée aux couleurs du nouveau roman de Virginie Despentes et que s’y trouvait aussi un tirage géant de la couverture des Inrocks à elle consacrée. Sur le coup, je me suis contenté de prendre la chose en photographie et de légender la photographie prise avec un commentaire stupide sur les réseaux sociaux. Ce n’est qu’un peu plus tard que la vraie dimension de cette exposition m’est apparue clairement (et je le dis sans ironie aucune, je le pense vraiment) : la gloire littéraire, c’est ça. Un peu comme les millions de personnes qui accompagnèrent la dépouille de Victor Hugo de l’Arc de Triomphe où elle avait été exposée la nuit durant au Panthéon où elle serait inhumée, le 1er juin 1885, c’est là que se fait l’unité de la Nation. Et moi, mesuré à de tels sommets, avec ma « tête de con » pour seule unité de moi-même, ne devrais-je pas m’estimer heureux qu’on m’autorise seulement à être ? Que puis-je espérer de mieux ? Être, ne s’agirait-il que d’un être purement végétatif, être ne se suffit-il pas à soi-même ?

3.9.22

Qu’il faille entrer dans ses vêtements, ainsi commence la standardisation de l’existence. Et si seulement il ne s’agissait que de standardisation, ce à quoi, nous  autres, humanoïdes postmodernes du début du XXIe siècle, sommes habitués, qui devons entrer en classe, entrer dans la vie active, sommes sommés de rentrer une fois, puis deux fois par an sans que jamais personne ne se demande où nous avions bien pu sortir — dans la vraie vie ? mais où est-elle ? hors du commun ? anywhere out of this world ? —, mais ce que je subis, c’est une pure dépossession de moi, — là, à fleur de peau. Comment, alors, n’aurais-je pas le sentiment de n’être pas né dans le bon corps, puisque ce corps, dès l’interior intimo meo même qu’est mon épiderme, ce corps n’est pas le mien, lui à qui l’on enjoint de prendre la forme d’un autre, de tous les autres corps, d’un corps dans lequel tout le monde pourrait entrer, d’un corps inexistant, d’un corps qui pourrait aller à tout le monde ; — à tout le monde, sauf à moi. Qui suis-je, qui me trouve enfermé dans cette cabine d’essayage si exiguë que l’on y respire à peine, à suer comme une bête qu’on s’apprête à abattre, là, devant ce miroir, sous cette lumière crue, si hideuse que je m’y déteste absolument ? Me voici gros, gros et repoussant, inapte aux vêtements que la société de surabondance dans laquelle il m’a été donné de naître (quelle chance j’ai, ne cesse-t-on de me répéter) me jette au visage par milliers quand la veille à peine j’étais cet amant audacieux qui prenait plaisir à faire jouir encore et encore sa partenaire, inépuisable, rugissant, triomphant, pur et libre dans la parfaite innocence de la vie ; qui suis-je ? L’un ou l’autre ? À choisir, on se noierait dans des cascades d’alternatives ; à ne pas choisir, on s’enfermerait dans le non-lieu de la réclusion. Partout, la forme d’un monde qui me précède et auquel je dois m’adapter, m’ajuster, m’assène le même message : je ne suis personne. Nulle ironie ithaque ici, mais la seule voix du monde social et son unique parole d’humanité : je n’existe pas. Où suis-je, moi qui dois entrer dans des vêtements qui ne sont pas les miens, me tenir en des murs qui ne m’appartiennent pas, me fondre dans une masse à laquelle je n’appartiens pas ? Nulle part ? Même pas. C’est déjà un mot, une indication, un toponyme, le nom de l’absence. Or, il est impossible de dire quand partout le langage est humilié. Nulle opération chirurgicale ne me libérera jamais, n’apaisera  jamais l’angoisse radicale que cause la civilisation du prêt-à-porter, car cette angoisse est saine, qui me dit la vérité : cette vie est invivable, ce monde est inhabitable. Je ne devrais pas me débarrasser de cette angoisse, je ne devrais pas chercher à aller mieux, je n’ai pas à guérir, je ne suis pas malade, je ne suis pas bizarre, je ne suis pas inadapté, c’est que tout est à réinventer : sur-mesure, une nouvelle esthétique nous réclame.

1.9.22

Rentrée. Sensation de vide. N’en va-t-il pas toujours ainsi ? Tu crois attendre quelque chose et puis quand ce « quelque chose » arrive enfin, rien, voire moins que. Mais pas pour Daphné, qui semble enthousiaste, fidèle à elle-même, elle va parler aux gens, aux enfants, aux parents, en attendant l’ouverture du portail. J’envie cette vitalité, moi qui me fais l’impression d’être déjà trop vieux, plus bon à rien, sans la moindre idée. Le dernier projet que j’ai proposé à un éditeur n’a suscité aucune réaction de sa part, même pas négative, même pas de rejet, simplement rien ; je me demande pourquoi j’accepte d’être traité comme cela, comme ce relevé de compte dérisoire que j’ai reçu hier, ou ce matin ? je ne sais plus, mais tout le monde n’est-il pas traité comme cela ? Tout le monde, j’entends : l’immense majorité de la population. Pourquoi échapperais-je à la règle, moi ? Qu’est-ce que j’ai de plus que les autres, moi ? Souviens-toi de ton sentiment, hier, devant les esclaves de luxe : je ne veux pas vivre comme ça. Mais alors comment ? Comme je le fais, quel sens cela a-t-il ? Après avoir conduit Daphné à l’école, je vais courir. Après être allé courir, je vais marcher. Si je ne suis pas en mouvement, j’ai l’impression que je vais prendre racine, mais le paradoxe, c’est que marcher ne donne rien, ne déclenche rien, je suis toujours aussi pauvre, j’ai toujours aussi peu d’idées. Est-ce un paradoxe ? Tout à l’heure, après être rentré à l’appartement, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête, que je fasse autre chose, je me suis dit que le fait qu’il me semblait que je n’avais rien à écrire aujourd’hui était le signe qu’il fallait que j’arrête d’écrire pour faire autre chose. Mais quoi ? Je n’en sais rien. Pas la moindre idée. En même temps, je ne cherche pas quelque chose d’autre à faire. Je me contente de ce que je fais qui ne me contente pas. N’est-ce pas tout simplement que personne ne s’intéresse à ce que je fais ? Oui, sans doute, mais c’est aussi que je ne fais rien, que je ne sers à rien, que tout est nul, que je suis nul. On ne devrait pas connaître ce genre de sentiments, mais peut-on faire autrement ? J’en ai assez du soleil. Je veux qu’il pleuve. Et bien sûr, il ne pleut pas.

31.8.22

J’avais marché quoi ? je dirais une bonne vingtaine de kilomètres et je m’apprêtais à me restaurer quand la dame m’a demandé ça vous ennuierait de m’aider à traverser la rue ? Moi, je lui ai répondu non mais la dame a compris que je ne voulais pas alors elle m’a dit ah je comprends et moi je lui ai dit oui, je veux bien et je lui ai donné le bras, comme elle avait un sac assez lourd sur l’épaule je lui ai dit donnez-moi votre sac je vais le porter et comme ça, avec mon sac sur le dos, son sac sur l’épaule et sa main gauche agrippée à mon bras droit et sa main droite agrippée à sa canne, je l’ai accompagnée jusqu’au café de la rue de Vaugirard où j’ai posé son sac sur une chaise et où elle s’est assise à une table. En chemin, elle m’a confié que peu de gens s’arrêtaient pour l’aider, des jeunes, surtout, pas les vieux, et puis des noirs, surtout, alors j’ai dit comme quoi, les préjugés…, mais c’était surtout pour faire la conversation. Ensuite, elle m’a demandé ce que je faisais dans la vie, je lui ai répondu, elle m’a demandé si ça marchait, je lui ai répondu, et puis je suis rentré chez moi. J’avais commencé par suivre le tracé du sentier de randonnée qui traverse Paris d’est en ouest, de la Porte Dorée à la Porte Dauphine, et parvenu à la Porte Dorée en passant par la Tour Eiffel, Passy, le bois, j’ai décidé de ne plus suivre d’autre sentier que le mien pour rentrer chez moi, de me laisser guider par mes pieds et mon sens de l’orientation, je suis passé par le Trocadéro, j’ai traversé la Seine, l’ai longé jusqu’au Quai d’Orsay et puis jusqu’à la rue de Seine, passé le boulevard Saint-Germain dans l’autre sens, passé par le marché du même nom, passé devant le restaurant qui a changé de nom depuis que nous avons y déjeuné le jour de notre mariage, Nelly et moi, passé devant la mairie du VIe où nous nous étions mariés un peu avant, Nelly et moi, traversé la rue de Rennes, pris la rue Coëtlogon, puis la rue du Cherche-Midi puis la rue Saint-Romain où j’avais rejoint le sentier de randonnée à l’allée, la rue de Sèvres, arrêt à la boulangerie pour m’acheter un sandwich qui s’avèrera pas terrible-terrible, c’est le moins qu’on puisse dire, puis la rue Mayet, puis encore la rue du Cherche-Midi, puis le boulevard du Montparnasse, où donc j’ai rencontré la dame qui avait des difficultés pour marcher, un morceau de la rue de Vaugirard dans un sens, le même morceau mais dans l’autre sens, encore le Boulevard, arrêt au Franprix pour acheter deux bières bien fraîches, traversé le boulevard pour retourner dans le VIe, et rentré à la maison. Dans un itinéraire, il y a une partie qu’on maîtrise et une partie qu’on ne maîtrise pas, la vérité, c’est que c’est l’itinéraire qui nous maîtrise, et que nous, nous ne faisons que l’emprunter. Dans mon improbable tenue de nomade en ville, j’étais bien, même les quartiers où je n’aurais pas aimé vivre, je les trouvais beaux, à part peut-être Passy, qui est vraiment trop, c’est ce que je me suis dit en passant devant Saint-Jean de Passy, noir de monde, est-ce un prélude à la prière de rue ? je ne suis pas resté pour vérifier, un peu plus loin, j’ai marché dans une merde de chien, seul endroit à Paris où ça m’est arrivé, mais n’y voyons pas le moindre rapport, je trouvais belles, ces rues, beaux, ces immeubles, quelques heures comme ça, ne me fiant à rien, nulle vérité, sinon celle qui vient quand on met un pied devant l’autre. J’ai marché.