19.9.22

Sentiment effroyable d’être comme tout le monde à la découverte de la réalité du phénomène. Indéniable, il s’affiche là, tout en images en couleurs et haute définition, mais ne propose pas de réponse à la question : comment tout le monde supporte-t-il d’être comme tout le monde ? Être comme tout le monde, c’est-à-dire : personne. Dialectique bien connue que son classicisme ne rend pas fausse pour autant. Ce n’est pas tant la perte d’identité que je redoute — en dehors de l’abstraction, l’identité n’existe pas — que l’illusion : croire que les sentiments qu’on tient pour les plus intimes, les pensées qu’on considère comme les plus personnelles ne sont en fait que des produits standardisés disponibles en surabondance sur le marché de l’âme. Quelle âme ? Justement, sa fin aura libéralisé le marché qui, ouvert à la concurrence, produit désormais la plus grande uniformité. De fait, tout le monde parle de la même chose, pense la même chose, ressent la même chose, vit la même chose. Il est effroyable de s’en rendre compte, j’insiste là-dessus, mais c’est vital : la lucidité est la condition de l’émancipation individuelle, l’illusion nous condamnant à demeurer prisonnier de la totalité. Il faut faire des ruines de la totalité et, avec ces fragments éparpillés, inventer de nouvelles relations mosaïques. J’ai passé une bonne partie de la journée d’hier à ressasser cette histoire avec mon père et, plus largement, ma famille. Sauf à espérer ne pas recopier le même mauvais roman familial avec Daphné, je ne sais pas quoi en penser. Je voudrais en être débarrassé, n’être plus rattaché à elle, ma famille, m’en émanciper, mais le puis-je seulement ? Je me confie : « Vivre ne devrait pas me rendre triste », mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Est-ce un vœu, une affirmation de portée générale, une plainte ? J’ai commis des erreurs. Quitter Paris fut la plus grande ; mais faut-il que cela devienne un péché originel, une faute impossible à expier ? Quelle tristesse. En cherchant mon ordonnance de l’ophtalmologue que je ne retrouve pas, je découvre en revanche le petit arbre généalogique que j’avais tracé pour Daphné. Voyant les noms que j’avais inscrits, surtout ceux de la branche insulaire, je détourne le regard, et me dis : « Quelle tristesse. » Devrais-je avoir honte d’avoir honte ? Suis-je injuste ? Mais qu’est-ce qui est juste ? Qu’est-ce qui est digne ? Sans hésiter, je pense : se lever le matin pour son enfant et puis s’assoir à la table d’écriture pour inventer les dix-sept premières phrases d’un poème dont j’ignore tout.

18.9.22

Je laisse la paix m’envahir. Ou est-ce que j’ai trop mangé ? Qu’importe, tous les moyens sont bons, n’est-ce pas ? En tout cas, comme je suis là où je suis, ça va. Si on me posait la question critique : « Et où vous voyez-vous dans dix ans ? », je crois que je répondrais : « Eh bien, ici. » Mais plutôt boulevard Raspail, en fait. Il y a des portions de ce boulevard que je trouve parfaites, sublimes, et peut-être que, mise bout à bout, elles égalent la totalité du boulevard. Y compris celle qui se trouve après Sèvres-Babylone ? J’ai des doutes. L’immeuble où Sartre a écrit les Mots, par exemple, je le trouve magnifique. Je me dis que j’aimerais bien y vivre avant de songer que je ne le pourrais pas, en vérité. En effet, un écrivain peut-il habiter dans l’immeuble où vécut un autre écrivain, mort à présent, et qui dispose d’une plaque à son nom ? Je veux dire : quelle serait la probabilité pour que j’aie moi aussi une plaque à mon nom à côté de celle de Jean-Paul Sartre ? « Jérôme Orsoni vécut dans cet immeuble de 2024 à 2074. Il y écrivit Littérature étrangère en 2027. » Soyons sérieux. Non que tout ne soit pas possible, ce n’est pas ce que je dis. Déjeunant chez Maison Edgar, au numéro 232 du boulevard Raspail, nous ignorons que c’est là que se trouvait le restaurant, qui se nommait alors « le Raspail Vert », où Sartre avait l’habitude de sortir Simone. À telle enseigne que le monde s’avère d’une taille bien plus modeste que celle qu’on est enclin à lui prêter, par habitude, mimétisme, préjugé, et ainsi de suite. Étrange attitude de mon père qui, hier, pour me souhaiter mon anniversaire, se contente de m’envoyer un sms impersonnel, je cite : « Bonjour. Je te souhaite un excellent anniversaire. Tanti baci… », un message qui, comme je le confie à Nelly, conviendrait plus à l’une de ces copines plus jeunes que lui avec lesquelles il va déjeuner de temps à autre boulevard Baille qu’à son fils (j’entends : moi), mais qu’est-ce que je peux y faire ? Peut-être a-t-il jugé que, lui ayant téléphoné la veille, il n’était pas nécessaire que nous nous parlions deux jours de suite. C’est une hypothèse qui ne me rassure pas quant à la nature dysfonctionnelle de ma famille, mais quelle hypothèse pourrait-elle bien être en mesure de me rassurer à ce sujet ? Passé la journée d’hier avec G. et R. qui viennent dîner à la maison avec S. et C. Fort heureusement, de famille, il n’y a pas que celle qu’on hérite, il y a aussi celle qu’on se fabrique avec toutes les personnes auprès de qui l’on peut être soi-même, chercher qui c’est, le devenir, trouver le bon boulevard.

17.9.22

Quarante-cinq ans. Si tout n’est pas parfait, il me semble que je suis là où je veux être. (Détail, un peu plus qu’anecdotique : quand, au téléphone, mon père m’a dit qu’il faisait 30°C à Marseille, c’est comme si je ne comprenais plus ce dont il me parlait, ne pouvant rattacher les mots qu’il prononçait à des sensations actuelles, simplement à des souvenirs récents, mais auxquels je ne crois plus.) J’ai donc légalement vieilli d’un an. Si je cherche une différence avec la veille, la première qui me vient à l’esprit, c’est que j’ai mieux dormi cette nuit, même si je me suis réveillé. J’ai écouté quelques instants les pas du voisin du dessus, me suis demandé ce qui pouvait bien le conduire à faire toutes ces allées et venues à cette heure avancée de la nuit, mais en fait je ne sais pas quelle heure il était, je ne l’ai pas regardée. J’ai écouté quelques instants de plus, et puis, sans m’en apercevoir, je me suis rendormi. À présent, toujours allongé dans mon lit, je regarde par les fenêtres que Nelly a dégagées des rideaux deux coins de boulevard que le soleil pâle, doux dirais-je, de cette matinée de fin d’été éclaire. En faisant une rapide recherche sur Proust calfeutré, j’ai découvert que la même banque qui, en 1919, avait chassé Proust de son appartement après que sa tante eut vendu l’immeuble du 102, boulevard Haussmann, la banque Varin-Bernier, après avoir été rachetée à son tour par le CIC, avait interdit en 2004 l’accès à la pièce où Proust, isolé du monde extérieur et du vacarme du boulevard, écrivait. À l’époque, Proust devait quelque 25000 francs de loyer en retard. Aujourd’hui, l’idée qu’une banque au capital de 17 milliards d’euros ne conçoive pas de consacrer une infime partie de ses fonds à entretenir une simple chambre d’écrivain pour la rendre accessible au public de ses admirateurs n’étonne pas le moins du monde. « Construisons dans un monde qui bouge », tel est le slogan du CIC. Comme on vide les pièces des écrivains, on vide les mots de leur sens. Vider les mots de leur sens, voilà l’opération fondamentale du capital.

16.9.22

Se calfeutrer pour écrire en retrait du monde, est-ce l’idéal de quiconque écrit ou un cliché hérité de Proust ? La difficulté de répondre à la question, d’y apporter une réponse univoque, illustre bien le problème de la littérature. La littérature, en effet, n’est à proprement parler rien : ce n’est pas un champ, ce n’est pas une discipline, ce n’est pas une forme, c’est une pratique, mais au sens où tout ce que les êtres humains font est une pratique. Enregistrer des signes écrits, voilà ce qu’est la littérature. C’est-à-dire : presque tout, n’importe quoi, et presque rien. De l’autre côté du boulevard, sur son balcon, un homme, capuche enfoncée sur la tête, est assis devant un ordinateur posé sur une table de jardin. Derrière lui — n’en a-t-il pas conscience ou feint-il de l’ignorer ? seul lui pourrait le dire —, sa fille, dans le simple appareil d’une couche-culotte, vient se coller contre la baie vitrée qui donne sur le balcon où se trouve son père. Le fait que cette scène semble à la fois insolite et tout à fait normale — on comprend que ce qui ce joue dans cet appartement, en ce vendredi après-midi, c’est la comédie du télétravail — devrait nous alerter sur la nature des rapports que nous entretenons avec la réalité. Mais, de la même façon que nous ne prêtons pas une grande attention au pouilleux qui s’endort ivre mort à même le trottoir devant le café où la petite-bourgeoisie vient s’enivrer un soir de semaine, le loisir ne nous est pas donné d’interroger notre rapport aux choses. Nous vivons comme des monades alors que nous sommes des éponges trouées d’une infinité d’orifices. Qu’est-ce que fait ce père de famille sur son balcon au lieu de s’occuper de sa fille qui traîne seule dans l’appartement sinon la même chose que ces voisins qui, rentrant chez eux ivres morts à cinq heures du matin, font cracher d’odieuses infrabasses sur leur enceinte obèse ? Histoire naturelle de la classe moyenne. Dès lors, qui se calfeutre pour écrire n’apparaît pas en train de prendre la pose apprise d’un vieux modèle, mais chercher le bon équilibre entre la réalité introuvable et la moi inexistant afin d’enregistrer ses signes destinées à une improbable éternité. Telearbeit macht frei.

15.9.22

Je déteste les images. Désormais, dans la version en ligne de ce journal, il n’y aura plus d’images. La version originale n’en comporte pas ou très peu (la carte postale de Derrida et des détails d’un tableau, c’est tout ce dont je me souviens) et, la plupart du temps, ce n’est que pure servitude si je consens à en mettre en ligne pour accompagner les textes que je publie (pour faire joli, pour attirer le chaland, pour faire comme tout le monde, pour faire semblant de partager). En fait, je crois que l’écriture devrait avoir pour mission de détruire l’image, de détruire la façon dont les images nous dominent et nous rendent aveugles. Le miroir de Stendhal n’a que peu à voir avec ce que le roman (c’est-à-dire la littérature en général) est devenu. Filant facilement la métaphore, on dirait volontiers que le miroir est brisé, mais ce n’est pas cela. La littérature, asservie à l’immédiateté de l’image et à sa facticité fondamentale (toutes les images sont fausses), ne fait que renforcer l’état de la culture qui tend à n’être plus qu’exclusivement visuelle. Visuelle, c’est-à-dire passive. Délégant toutes les fonctions créatrices à l’intelligence artificielle, l’être humain se prépare à lui-même un avenir de consommateur total, pour qui le moindre effort, fût-il de la plus élémentaire herméneutique, est épuisant. Dans le futur, les efforts seront réservés aux plus basses classes de la population, ce néo-lumpenprolétariat que forment les masses de migrants attirés par la prospérité de façade de l’Occident, déracinés, sans identité, sans papiers, corvéables jusqu’à épuisement total, le stock de main d’œuvre, en l’absence de frontières ralentissant le flux, pouvant se renouveler indéfiniment. Désormais, ici et dans la version en ligne, les images seront des preuves ou des documents. Il n’y en aura plus d’autres, plus d’illustrations, plus d’ornement. Que la vérité. Sur l’image ci-dessous (notez qu’elle ne possède aucune qualité esthétique, c’est un pur document, pas un morceau de photojournalisme, c’est une trace à l’état brut, qui ne donne rien à voir, mais montre les choses comme elles sont, comme elles nous tombent sous les yeux, il faut archiver la réalité, c’est si facile de détourner le regard et d’oublier, la preuve en images), on voit ce que j’ai vu hier au soir de ma fenêtre. J’avais entendu quelqu’un crier, mais ce n’était pas un supporter du PSG qui exultait, il y avait une détresse dans la voix de l’homme que j’avais entendu crier, une détresse sale, rauque, pas civilisée ou alors décivilisée. Un peu après, je me suis levé, j’ai tiré le rideau et j’ai vu ce que l’on voit sur l’image ci-dessous. Il était onze heures du soir, j’essayais de lire Proust dans mon lit, ce que les bruits de la rue m’empêchaient de faire exactement comme je l’aurais voulu. Je suis retourné à mon livre. Et puis, je me suis relevé, prenant mon téléphone portable avec moi, pour prendre cette scène en photographie. Je commente déjà l’image, mais je veux aller un peu plus loin encore. Ce que l’on voit sur cette image, c’est certes un homme qui dort (je me suis demandé s’il était mort, mais il a répondu à mon interrogation en bougeant la jambe, ce qu’on ne voit pas sur l’image ci-dessous) allongé par terre entre un abribus et la terrasse d’un café ordinaire de Paris. On voit des gens attablés devant des boissons alcoolisées, principalement des pintes de bière. Ces gens sont jeunes et blancs, hommes et femmes en à peu près égales proportions. Je précise que, majoritairement, les clients du café sont blancs. Et que les propriétaires sont d’origine asiatique (les noms sur la boîte aux lettres confirment l’identification visuelle). On voit encore que personne ne prête attention à la présence de ce gisant. Qu’il puisse être mort ou en train de mourir, cela ne semble préoccuper personne, ni les clients du café ni les propriétaires du café ni les passants qui passent devant le café (et, sur le boulevard, il y en a beaucoup, de toutes les origines ethniques). On voit aussi que la présence de ce gisant à l’apparence repoussante ne gêne personne, n’empêche personne de consommer ses consommations, de rire, de crier, de se montrer des choses sur l’écran du téléphone portable, ce qui semble signifier que cette situation est parfaitement normale. Pour les jeunes petits-bourgeois blancs, la jeunesse en toc de France, il est parfaitement normal qu’un pouilleux se vautre par terre et s’endorme à ses pieds, cela ne provoque aucune réaction, peut-être un vague coup d’œil interloqué, mais guère plus, il est normal que des gens crèvent à côté pendant qu’ils sont tranquillement attablés à la terrasse d’un café pour consommer. Rien ne trouble la paix que leur procure un confort économique qui, pourtant, pourrait bientôt toucher à sa fin. À cette terrasse de café, comme aux centaines de terrasses de café de Paris, aux milliers de terrasses de café de France, d’Europe et d’Occident, le client ignore l’angoisse, l’anxiété. Sa consommation l’en empêche. Si je vais encore plus loin dans le commentaire, je peux dire que c’est ainsi que se produira la fin du monde : dans l’indifférence générale. Elle se produira sous nos yeux cependant que nous serons occupés à consommer. Et rien n’est susceptible de perturber le consommateur pendant qu’il consomme. Rien, pas même la mort. Pensant à cette image, ainsi qu’à tout ce que je viens d’écrire à son sujet, je me suis fait la remarque que, moi-même, je n’avais rien fait, je n’étais pas descendu dans la rue pour aider le pouilleux, je n’avais pas appelé le samu social, je m’étais contenté de prendre ce que je voyais en photographie pour écrire à ce sujet (au sujet de l’image, de ma prise en photographie, du statut de l’image, etc.). Et c’est vrai. Plusieurs remarques peuvent être faites au sujet de cette remarque : au nom de quoi devrais-je, moi, prendre en charge ce que la société dans son ensemble refuse de prendre en charge ? suis-je un saint ? en ai-je la vocation ? après tout, ne puis-je pas souhaiter ne pas intervenir, supposant que, ne faisant rien, je précipite la fin de ce monde abject (une forme de nihilisme thérapeutique qui ne me semble pas stupide) ? au nom de quoi, en outre, devrais-je être meilleur que les autres ? ce n’est pas confortable de regarder la réalité en face et de commenter cette réalité, ce qui est confortable, c’est de ne pas la voir, de préférer regarder des images de la réalité plutôt que la réalité elle-même, aussi dans quelle mesure ne vaut-il pas mieux, en effet, que je demeure objectif, pur appareil, distant, n’intervenant pas, non par principe, mais pour témoigner ? reproche-t-on à un photographe de guerre de ne pas manier le fusil-mitrailleur ? Le fait que le monde est comme il est, c’est cela que nous devons commencer par voir. Pas l’image du monde — le monde. Ce n’est pas quelque chose qui va de soi tant nous sommes habitués à déléguer à d’autres (écrivains, artistes, intellectuels, experts, qui sais-je encore ? il y en a tellement…) le soin de cette perception, tant les instruments sont nombreux pour recréer un monde qui soit plus conforme à ce que nous imaginons être nos désirs. Un soir de match avec des potes devant sa pinte de bière, quel être humain sensé s’embarrasserait d’un regard pour qui s’affale sale, ivre et laid à ses pieds ? Après tout, un cadavre, il suffit de l’enjamber. C’est que nous avons désappris à voir les choses telles qu’elles sont, préférant une réalité qui n’existe pas, mais qui nous flatte, nous rend plus beaux que nous ne le sommes, nous renvoie l’image d’êtres meilleurs que nous ne le sommes. Or, nous ne sommes ni beaux ni bons. Mais qui sommes-nous ? 

14.9.22

Peut-être que je désire quelque chose qui n’existe pas, mais que pourrais-je désirer si ce n’est quelque chose qui n’existe pas ? Impression d’avoir déjà écrit cette phrase, ou une semblable, ou est-ce que quelqu’un l’a déjà dite avant moi et que je ne fais que la répéter sans parvenir à pouvoir en identifier la source ? Ce qui n’existe pas, il faut que je l’invente. J’ai beau chercher, il me semble que je ne trouve pas, que je ne trouverai jamais. Hier, dans le métro, après avoir joué avec G. au studio, en lisant les pages que Walter Benjamin a consacrées à « l’image proustienne », je suis à la fois fasciné par la description qu’il fait de l’œuvre de Proust (chaque fois que je la lis, je trouve la citation de Barrès — « un poète persan dans une loge de concierge » — plus belle que la fois précédente) et désespéré à l’idée que jamais je ne parviendrai à faire quoi que ce soit d’aussi grand. J’en suis réduit à ce journal qui ne ressemble à rien, à quelques poèmes que personne ne lit, des morceaux de livres qui n’existeront jamais. Je cherche, mais je ne trouve pas. Dois-je arrêter de chercher ? Dois-je tout arrêter tout simplement ? Ne plus rien faire ? Certains jours, ce journal devient très angoissant tant il me semble que, si je ne l’écris pas, je ne suis même pas. C’est plus encore que l’idée d’une justification sociale qu’il donnerait à mon existence (ce que j’ai déjà mentionné, trop de fois peut-être, c’est-à-dire non que j’y revienne trop, mais je ne parviens pas à transformer cette situation déplaisante), c’est qu’en lui, tout mon être me paraît concentré : je suis là. D’où cette hypothétique conséquence : si c’est médiocre, c’est que moi-même, je suis médiocre (ou nul ou mauvais ou inutile). Je voudrais faire quelque chose, mais je ne fais rien comme si je me trouvais confronté à une résistance si forte que face à elle je ne puis que constater mon impuissance, ou mieux : que toute ma puissance est en réalité impuissante à vaincre cette résistance. Quel sens ont ces jérômiades auxquelles je me laisse aller à présent ? Je n’en ai pas la moindre idée. Peut-être n’en ont-elles aucun ? Mais alors ne serait-ce pas terriblement désespérant ? Qu’est-ce qui ne serait pas désespérant dès lors ? Échapper à la mort ? L’on se rend bien compte, touchant du doigt cette extrémité qu’il n’existe pas de moyen de vaincre la résistance ; — c’est toujours elle qui finit par vaincre. Faut-il donc mener le combat malgré tout ? Mais quel combat ? C’est la vie même qui est ainsi ; ce que l’on appelle « résistance » n’est pas une résistance, c’est la vie dans sa réalité la plus ordinaire. Nous ne pouvons pas voir tous les côtés du mystère à la fois — pour ce faire, il nous faudrait vivre tous les temps à la fois, ce qui est impossible —, aussi sommes-nous condamnés à vivre dans une illusion, une erreur constante, peut-être notre impuissance face à la résistance du monde vient-elle de là ? Il faudrait sortir du monde pour le savoir. Or nous ne faisons que plonger, plonger et replonger en lui.

13.9.22

Trois poèmes écrits au dos de bouts de papier qui ne sont pas destinés à recevoir de la littérature me libèrent. Devrais-je tout écrire ainsi, sur des morceaux de papier volant non prévus à cet effet ? Ici, je pourrais me lancer dans un diatribe sur l’état actuel de la littérature et l’état actuel de la littérature ne me donnerait pas tort, au contraire, mais je n’en ai pas la moindre envie, je sais déjà ce que j’en dirai et cela ne présente pas le moindre intérêt pour moi. Pourtant, je ne veux pas garder le silence. Il n’y a pas de raison que je me taise. J’entends : ce n’est pas parce qu’on ne veut pas me donner la parole que je ne dois pas la prendre. Loin de là, c’est même une bonne raison de prendre la parole. Nous devrions nous taire lorsqu’on nous donne la parole et la prendre quand on nous la refuse. À quoi sert la littérature ? a-t-on envie de demander. Et de répondre : à montrer tous les côtés du mystère. (Paraphrase de cette remarque que fait le narrateur à propos de « Rachel quand du Seigneur » dans le Côté de Guermantes : « Et en effet, la regardant tous les deux, Robert et moi, nous ne la voyions pas du même côté du mystère. ») Les trois poèmes à présent : 
[ticket de caisse]
rien de neuf
je me perds dans la contemplation du plafond
(moulures)
l’après-midi
quelques instants de plus
et je pourrais disparaître
enfin
mais non
je me retiens
mais pourquoi ?
ce n’est pas moi
c’est autre chose
[deux tiers d’un courrier de la mairie]
depuis quand n’avais-je plus
écrit de poèmes ?
je ne sais pas
ne sais même pas si je suis une personne
ou un moins que d’être
j’oscille sans cesse entre l’euphorie
et le désespoir
à quand remontent les jours
qui te ressemblaient ?
te voilà partie depuis quelques heures
à peine et déjà
j’ai perdu toute notion
ignore qui je suis
— quand nous sommes-nous
satisfaits d’être (heureux)
pour la dernière fois ?
[tiers restant du courrier de la mairie]
le silence mat de l’existence
je tire les rideaux
sur le dehors
dès lors il peut se passer
n’importe quoi
ou rien
je ne sais pas
je ne regarde pas
personne ne désire le dehors
et le dedans
le dedans n’existe pas
là moi
les rideaux tirés
sous le toit
sur ma tête
je ne sais quoi penser 
qu’importe ?
je puis me contenter
de vivre
Suis allé courir. Je pue. Mais je voulais écrire avant d’aller me laver.

12.9.22

« Le ressenti ment », i.e. le ressentiment est la vérité du ressenti. L’individu s’enferme, qui se vit comme transparent à lui-même, à la fois source et fin de toute autorité, se valide soi-même, s’isole du circuit de l’expérience, ressasse infiniment, incapable d’en finir avec quoi que ce soit, incapable de guérir de ce mal fatal, de cette maladie mortelle qu’est son existence. L’individu est cadenassé, pris entre le monde social qui lui ordonne toujours plus violemment de se dissoudre en lui et un flux de sensations, d’émotions, de pensées qui lui sont toujours plus étrangères parce que le monde social affirme qu’elles lui sont inaccessibles sans sa médiation. C’est le monde social qui me fait accroire que je puis me rendre transparent à moi-même quand, m’observant sans préjugés, je ne découvre qu’opacités multiples, fabulations en cascades, désirs à ne pas assouvir, inquiétudes, doutes, palinodies, rêves. Partout, le monde social et ses instances législatrices (les « sciences sociales ») livrent leurs cargaisons de réponses quand je ne parviens même pas moi-même à formuler mes questions avec suffisamment de lucidité, suffisamment de clarté, pour les comprendre. Un silence absolu, voilà ce que l’individu devrait exiger pour commencer. Pas religieux, le silence, non, infiniment plus prosaïque, qu’on coupe le courant, mieux : la crise énergétique totale, que plus rien ne s’allume, que plus rien ne roule, que plus rien ne vole, que plus rien ne communique, que personne n’ait plus de réseau, que plus rien ne marche que mes pieds. Alors, pendant ce silence forcé, on pourrait commencer à penser, pas se retrouver avec soi-même, non, quelle idée absurde, on passe toute sa vie avec soi-même, on étouffe dans le moi, non,  pour en sortir, se sentir enveloppé du flux de l’univers, le devenir incessant, le fleuve immense de l’expérience. Écoute comment le monde social exprime sa peur : « C’est la crise » ne cesse-t-il de répéter depuis des décennies, plus il est fort, plus il est oppresseur, oppressant, et plus c’est la crise, quand la crise, la crise totale est en réalité éminemment désirable qui me permettra d’écouter enfin avec mes oreilles et pas les prothèses auditives qu’on m’oblige à porter. Mais déjà quelqu’un a pris la parole, on a construit quelque chose de neuf, un immeuble, un camp, une théorie, on souffre mais on ne soustrait rien, on ajoute, on empile, on entasse, on accumule, — quelle misère, toutes ces choses, toutes ces vérités, quelle tristesse. Tout de suite, rien envie de faire de ma vie. Je m’arrête sur cette expression que je trouve déplacée, faire quelque chose de sa vie. J’ai fait quelque chose de ma vie : j’ai quitté la ville où j’ai grandi, deux fois, je me suis marié, j’ai fait un enfant, j’ai publié sept livres, bientôt huit, j’en ai traduit je ne sais combien, j’ai écrit des milliers et des milliers de pages, enregistré des disques, j’ai fait des choses de ma vie, qui n’intéressent presque personne, certes, qui ne rapportent pas d’argent, certes, mais qui ne sont pas rien, pourquoi faudrait-il encore que je justifie mon existence par des espèces sonnantes et trébuchantes, ne serait-ce pas exactement le contraire de justifier que de le faire, nier mon existence ? Tout ce que j’ai fait et qui n’est rien pour toi, pour moi, c’est tout. Ce désert entre le ressenti et la mesure objective, c’est là que se trouve l’existence (l’expérience).

11.9.22

Vertus de l’anonymat. Au moins comme antidote au désir de devenir quelqu’un. L’autre jour, l’article que j’ai lu dans le journal, qui m’a vraiment mis mal à l’aise, où une journaliste faisait l’éloge d’une émission littéraire à la télévision, en fait, il n’y était question que de gens connus qui se félicitaient d’être connus et je me suis demandé comment on pouvait aimer regarder un tel spectacle (et pourquoi je perdais mon temps à lire de tels articles. Pourquoi ? Peut-être parce que je suis débile.). Que les gens connus se donnent ainsi en spectacle, c’est pour eux une question de nécessité — si tu ne passes pas à la télévision, tu cesses d’être connu et, dès lors, tu ne vaux plus rien —, mais qu’on puisse réellement regarder un tel spectacle et, qui plus est, lui trouver des qualités, cela m’est incompréhensible. Au fond, il faudrait tout publier sous couvert d’anonymat, pour se faire une idée juste de ce qui vaut quelque chose. Les noms nous aveuglent. Ils s’interposent entre le réel et nous. Nous mettent des idées dans la tête d’où nous ne pouvons plus les sortir. De format unique, uniformément blancs (pas comme “la blanche”, non, vraiment blanc), sans mention de genre, de discipline, ne portant sur la première de couverture que le titre et, sur la quatrième, un éventuel bref aperçu du contenu, en noir, imprimés dans une police unique, la même pour tous, les livres seraient disposés chacun en un exemplaire sur les tables tout aussi épurées des librairies, le prix étant indexé sur le nombre de signes contenus dans l’ouvrage par tranches de 150000 signes. Évidemment, toute promotion serait strictement interdite. Pis, elle serait mal vue, tenue pour le comble de la vulgarité. Ainsi, aurait-on la chance de lire des livres. Ainsi, pourrait-on donner de l’élan à la littérature. Ainsi, publierait-on de nouveau des livres. Ainsi, susciterait-on le réel désir d’en écrire. Cette soustraction radicale de tout ce qui tient à l’auteur, sa personnalité, son charisme, sa beauté, son influence, son importance, que sais-je ? serait à même de sortir la culture de l’état totalitaire dans lequel elle se trouve. Qui peut nier, en effet, que la célébrité est fasciste ? C’est le culte de la personnalité dans toute sa pureté, transféré qu’il est dans le domaine capitaliste de la marchandise. Est-ce que tu crois que c’est la fatigue qui me fait délirer de la sorte ? J’ai l’impression d’avoir attrapé ce qui fait tousser Daphné, couler son nez, lui donne des maux de tête. Mais je ne le saurais que demain, quand  il sera trop tard. Et puis, est-ce que je délire vraiment ? 

10.9.22

Qui suis-je, moi qui ne comprends plus qui je fus ? N’importe qui ? Tout le monde ? Personne ? Non pas tant que, croisant mon reflet dans la vitrine de je ne sais quelle boutique, je me trouve vieux — je me trouve effectivement vieux, mais ce n’est pas la question, la question est d’ordre moral —, mais que, traversant le jardin, je pense à qui je fus et qui le traversa aussi et que je ne considère pas comme le même moi que moi. Pourtant, les autres me considèrent comme le même moi que moi, le même moi que je fus, qui me reconnaissent, m’appellent par le nom qu’on m’a donné, etc. C’est donc que, pour eux, je suis le même. Ou plutôt que, pour autrui, l’identité de l’autre ne se pose pas comme un problème, l’identité de l’autre n’est pas une question d’identité personnelle. Moi, par exemple, je ne me reconnais pas dans les catégories que la société tend à m’imposer, je ne veux pas être qui on m’ordonne d’être, revêtir ce genre qu’on prétend le mien jusqu’à en inventer un à ma place dans lequel on veut me faire tenir. Tranquille. Échapper aux catégories, ce n’est pas imposer des catégories supplémentaires — ce que, de fait, on ne cesse de faire. Là où nous espérions pouvoir trouver une issue, on nous oppose plus de murs encore. Or, comment me reconnaîtrais-je dans ces limites où l’on veut que je me tienne tranquille, moi qui ne me reconnais même pas moi-même ? Je me comprends sans me comprendre : je peux penser de façon abstraite les pensées qui furent les miennes, mais je ne les ressens plus comme vivantes parce que c’est un autre que moi qui les entretenais. Mais n’est-elle pas suffisant, cette mémoire, pour m’assurer que je suis moi-même (le même moi que je fus) ? Ce serait suffisant pour me rassurer, en effet, mais si je ne souhaite pas l’être, rassuré, si ce que je cherche, ce n’est pas la tranquillité de qui se satisfais de se reconnaître comme soi-même (le même soi que soi), mais — mais quoi ? Qu’est-ce que je cherche ? Quand je me suis fait cette réflexion (quand je suis revenu sur moi-même pour m’apercevoir que je n’étais plus moi), je ne cherchais rien, la pensée s’est imposée à moi sans que je sache vraiment d’où elle venait. Peut-être ne venait-elle de nulle part. Peut-être provenait-elle précisément de l’écart entre moi et moi-même, entre ce moi que je fus, et que je peux, m’en tenant aux raisons de l’ontologie sociale, considérer comme le même moi que moi, et ce moi que je suis, dont l’ontologie personnelle m’oblige, en toute rigueur, à conclure qu’il n’est pas le même moi que moi. Cette pensée née de la distance, je ne l’ai pas sollicitée, elle s’est trouvée là, devant moi, et je la parcours depuis. Contrairement à l’ontologie sociale qui ne propose pas de parcours, que des arrêts, définitifs, des définitions, l’ontologie personnelle est un transport permanent, qui suggère sans cesse de nouveaux usages. Je ne devrais pas avoir peur de changer, c’est ma nature de changer. (Nature aime à changer.)