30.8.22

La crise est le mode de destruction des structures sociales par lequel le capitalisme opère, de concert avec l’État. Rien à voir : peut-être que le mensonge te fait du bien, mais la vérité du mensonge, c’est qu’il t’anesthésie. C’est une catastrophe tellement cette phrase est un truisme qui a été déformé, mis à toutes les sauces, dépossédé de son sens, mais seule la vérité libère. Comme la pierre ponce, tu me répondras : mais qu’est-ce que la vérité ? Eh bien, je ne te donnerai pas de définition. C’est peut-être que je suis fatigué parce que j’ai mal dormi (le changement d’atmosphère n’a pas que des bons côtés), mais je crois que nous connaissons tous la vérité, ou du moins nous en avons tous l’intuition plus ou moins confuse. Par intérêt, cynisme, opportunisme, vice ou excès de vertu, désespoir, tristesse, par malheur nous mettons en circulation d’innombrables phrases qui sont étrangères à la vérité (ne te laisse pas induire en erreur par le singulier, de vérités, il y en a une infinité), mais cela ne devrait pas nous perturber, nous devrions en avoir l’habitude depuis le temps que ce phénomène se produit. Mais ce n’était pas ces phrases que je voulais écrire. Enfin, si, ces phrases, il n’y a aucun doute, je voulais les écrire, mais pas maintenant, pas comme ça, ou encore : je n’avais pas l’intention de les écrire avant de les écrire. Je suis le contraire de ces manifestants qui passent à l’instant sous mes fenêtres. Au nom de quoi, je ne sais, une femme répète en criant cette phrase dans un micro : « Nous voulons… justice ! ». Mollement, il faut dire qu’ils sont peu nombreux, les co-manifestants reprennent en chœur : « Justice ! » Eux savent ce qu’ils veulent dire avant de le dire. On ne manifeste pas sans savoir ce que l’on va dire. Il faut demander l’autorisation à l’État qui examine le contenu des phrases qu’on va dire durant la manifestation et qui, à la suite de cet examen, donne son accord ou refuse. La majorité des écrivains, en tout cas tous ceux qui publient à la rentrée littéraire, et la majorité des écrivaines, en tout cas toutes celles qui publient à la rentrée littéraire, je le précise histoire de ne fâcher personne, avant de me fâcher avec tout le monde, demandent la permission d’écrire avant d’écrire. L’éditeur, dans le milieu littéraire tel qu’il est structuré, joue le rôle de l’État (l’apparente multiplicité des éditeurs ne doit pas nous égarer, elle n’est que de façade, le « champ littéraire », comme disent les sociologues structurent le comportement des acteurs), il se comporte comme une instance de validation a priori. C’est-à-dire aussi : a posteriori. Le marché n’existe pas, il n’y a pas de concurrence pure et parfaite, — tout est impur et imparfait. C’est la vérité. Il ne faut pas en avoir peur. Parce que nous avons peur de la vérité, nous (les auteurs, les lecteurs, les autrices, les lectrices, tout le monde, en fait) élaborons des fictions (le public avec ses goûts en est une parmi tant d’autres) qui nous rassurent, nous bercent : tout le monde peut réussir. C’est faux. Le taux de réussite est inversement proportionnel à l’originalité. Par exemple, cette fille, très sympa, que j’ai rencontrée l’autre jour, sans avoir la moindre idée de qui c’était et dont, à partir d’une information extraite de son contexte, j’ai fini par découvrir qu’elle était connue (si je regardais la télévision, je l’aurais su, mais je ne regarde pas la télévision), eh bien, ce qui lui vaut son succès, c’est son absence parfaite d’originalité. (Note que cela n’a rien à voir avec les qualités qu’elle peut avoir par ailleurs, le propre de l’illusion, c’est de croire à l’illusion qui semble parfaite, sinon personne n’y croirait). C’était frappant, vraiment, tout ce qu’elle disait était banal (même sans s’intéresser au sujet auquel elle s’intéressait, tout ce qu’elle disait, on l’avait entendu des centaines de fois auparavant) et pourtant, tout le monde avait l’air de trouver ça formidable. Alors que, du fait même de sa banalité, ça n’avait absolument aucun intérêt. Comment expliquer cela ? Contrairement à ce que l’humanité a cru pendant des millénaires, tout ce qui est banal est cher (au sens de « se vend »). C’est la loi. Malheur à qui ne la respecte pas. Une dernière question : dois-je conserver cette page passablement décousue ? Mais par quel tour de magie ce que tu écris ne serait-il pas à l’image de ta vie ?

29.8.22

Il y a les écrivains qui volent d’amours fortes et impossibles en passions dévorantes et tragiques, et puis il y a ceux qui amènent les enfants faire une pêche aux canards un dimanche après-midi aux Buttes-Chaumont. Les modes de vies respectifs des uns et des autres ne préjugent en rien de la qualité des livres dont ils sont les auteurs — le fait que les premiers déchargent leur livraison tous les deux ans chez le même éditeur que celui qui a fini par refuser de publier les ouvrages des seconds laisse toutefois présumer que l’activité des premiers consiste à pisser la copie tandis que l’anonymat des seconds tendrait plutôt à garantir leur authenticité —, mais il est certain que les premiers jouiront des faveurs médiatiques que les seconds ignoreront non sans une certaine tristesse, d’aucuns diraient : « de l’amertume ». Mais laissons là cette question sémantique. Que les premiers ne se croient pas trop vite arrivés par les apparences de leur réussite : la quarantaine qui les guettait a fini par les rattraper et déjà l’attrait magnétique qu’ils exerçaient sur les belles en pâmoison les pousse sur la pente glissante le long de laquelle sans qu’il s’en rende compte le jeune premier devient un vieux beau, passablement ridicule. Les seconds, ayant appris bien avant de passer la barre fatidique, que tout est fugace et qu’un bureau d’écrivain peut se métamorphoser sans que personne n’ait crié gare en table à langer, font preuve d’une humilité qui illumine leur œuvre : autant leurs vies sont banales et d’un ennui mortel, autant leurs livres sont profonds et déchirants. Là où les premiers cherchent dans les louanges tarissantes de la presse la preuve qu’ils ne sont pas que de vulgaires poseurs pour photographes de seconde zone, et ne l’y trouvent pas, que du contraire, les seconds ont appris dans l’image que reflète le miroir de la salle de bains et sa lumière cruelle que l’écriture n’est vraie que tissée des fils entrelacés de la destruction et de l’échec. Les premiers sont ainsi, les seconds aussi. Et l’on chercherait en vain à les réconcilier. Pourtant, ce serait drôle, à défaut, imaginons, une émission de télévision qui les confronterait l’un à l’autre : quand le représentant des premiers remettrait sa mèche bouclée de noir en place une fois de trop, le représentant des seconds saisirait l’occasion et son cou pour lui faire payer toutes ces années passées dans l’indifférence, le mépris, les couches et les gourdes de compotes bio. Là, en lieu et place de l’invariable litanie de platitudes, l’édifice de propos convenus, l’armada de banalités d’autant plus sordides qu’elles semblent bienveillantes et sincères, l’humanisme ventripotent, l’air du temps vicié, là, on aurait enfin du spectacle. Mais il n’en sera jamais rien. Le représentant des seconds en prendra conscience, un dimanche soir, sur le quai du métro qui le ramènera chez lui. Il regardera son épouse et son enfant, fera un bon mot pour plaisanter,  se moquer de lui sans pour autant occulter totalement la vérité qui l’accable, caressera le rêve d’une vie qui aurait pu être la sienne, d’une existence plus romantique qu’il aurait pu vivre, mais qu’il ne connaîtra jamais, et qu’à vrai dire il ne désire même pas, ou peut-être, il n’en sait rien, il s’en fout, il fait des phrases qui n’intéressent personne, mais il les fait quand même, parce qu’il les aime, parce qu’il les trouve belles. Il regardera sa femme et son enfant et se dira qu’il les aime et qu’elles sont belles, elles aussi, qu’elles valent toutes les gloires dérisoires dont les premiers se satisfont seulement parce qu’ils savent qu’ils ne peuvent pas espérer mieux ; on a un peu de talent, certes, mais une once de génie, nenni. Que peut-il bien faire, lui, pendant ce temps, le représentant des premiers ? Je ne sais pas. En fait, je n’ai jamais lu ses livres. De son existence, je n’en ai connaissance que par ouïe-dire. Par ouïe-dire et par erreur. Je ne sais pas très bien pourquoi j’ai écrit ce fragment narratif. Enfin si, je sais très bien pourquoi, mais je me demande encore pourquoi je suis passé à l’acte. Je crois qu’il y a quelques mois encore, j’aurais laissé ce fragment à l’état d’idée vague, le genre de celles qui viennent sur le quai d’un métro, on se dit qu’on devrait, quand même, que ce serait bien, mais on hésite, on pense à ce que vont ressentir les autres, ce qu’on va penser de soi, et on abandonne l’idée. Le temps de rentrer à la maison, l’idée s’est évanouie et le sentiment, la lucidité qui en était la cause, aussi. La raison est-elle qu’il y a quelques mois, je ne vivais plus à Paris ? Je crois que c’est une explication possible. L’atmosphère change-t-elle à ce point les choses ? Je ne sais pas si c’est une question d’atmosphère. Je ne sais pas de quoi c’est une question, je crois que l’écriture s’offre de nouveau à moi comme un territoire de possibilités, et que je veux passer à l’acte, j’allais dire : je veux toutes les passer à l’acte.

28.8.22

Sorte de crise de nerfs dans la nuit qui m’informe que les cartons pleins sont plus durs que mes pieds nus. Est-ce vraiment une révélation ? On n’apprend rien. Jamais. La douleur me calme, cependant, conscient qu’elle me rend de l’absurdité de mon comportement. Non qu’il soit absolument infondé, il y a toujours des causes, des raisons, c’est indiscutable, parfois on perd même son temps à les chercher, mais la réponse que j’apporte au monde n’est pas appropriée. Peut-être n’y a-t-il pas de réponse appropriée ? N’est-ce pas ce qui rend les gens fous : toujours chercher quelque chose à faire quand il n’y a rien à faire ? Comme si nous avions besoin d’agir en permanence, ou plutôt : d’être agissant, — pour nous prouver que nous existons. Mais existons-nous vraiment ? Non, mieux : avons-nous toujours besoin d’exister ? Nous sommes pour autant que nous sommes vivants, mais sans mettre un terme à la vie même par le suicide, ne sommes-nous pas en mesure de mettre des termes périodiques à l’existence, mettre l’existence entre parenthèses, ou plus justement peut-être (je cherche mes mots en les écrivant) : nous court-circuiter de l’existence, y renoncer sans faire rien de spécial (du yoga, de la méditation, ou je ne sais trop quoi d’exotique, de moins en moins exotique), en sortant simplement du cours de l’existence ? Dans la nuit de l’appartement, je tournais en rond pour trouver le bon endroit où être, mais ce bon endroit n’existait pas, ce n’était pas une question de place, de position, de lieu, c’était une question de disposition de moi-même, voire : de disparition de moi-même. Être en vie n’est pas toujours indispensable, ce fait se révèle quand nous nous efforçons de nous mettre en conformité avec cet être en vie par l’existence, par la manifestation de notre existence (manifestation qui se destine à soi-même aussi bien qu’aux autres), mais c’est en vain, c’est peine perdue, il n’y a rien à faire parce qu’il n’y a rien du tout. Ce négatif, il faut l’accepter comme une réalité temporaire et inévitable. De temps à autre, regardant le ciel ou la météo sur internet, cette idée qui devient chaque jour de moins en moins étrange : il ne pleuvra plus jamais.

27.8.22

Je ne parviens pas à savoir si je suis complètement déprimé ou si je suis épuisé. Comme je n’arrête pas de me répéter : « Il faut que je dorme. Il faut que je dorme. », je suis enclin à pencher pour la deuxième hypothèse. Pourtant, j’ai l’impression que « Ça ne va pas » et que « Ça n’ira jamais ». Dans quelle mesure est-ce étonnant ? Pour le savoir, il faudrait que je parvienne à déterminer si c’est dans ma nature ou si c’est un effet de cette fatigue que je ressens. Mon corps ne  me comprend pas, qui veut dormir tout de suite, ou est-ce moi qui ne le comprend ? Mais qui est ce corps sans moi et ce moi sans corps ? Décidément, il faut que je dorme. Dans le métro : « Il résulte de son analyse non seulement que l’économie primitive n’est pas une économie de la misère, mais qu’elle permet au contraire de déterminer la société primitive comme la première société d’abondance. Expression provocatrice, qui trouble la torpeur dogmatique des pseudo-savants de l’anthropologie, mais expression juste : si en des temps courts à intensité faible, la machine de production primitive assure la satisfaction des besoins matériels des gens, c’est, comme l’écrit Sahlins, qu’elle fonctionne en deçà de ses possibilités objectives, c’est qu’elle pourrait, si elle le voulait, fonctionner plus longtemps et plus vite, produire des surplus, constituer des stocks. Que si, par conséquent, le pouvant, la société primitive n’en fait rien, c’est qu’elle ne veut pas le faire. Australiens et Bochimans, dès lors qu’ils estiment avoir recueilli suffisamment de ressources alimentaires, cessent de chasser et de collecter. Pourquoi se fatigueraient-ils à récolter au-delà de ce qu’ils peuvent consommer ? Pourquoi des nomades s’épuiseraient-ils à transporter inutilement d’un point à un autre de pesantes provisions puisque, dit Sahlins, “les stocks sont dans la nature elle-même” ? Mais les Sauvages ne sont pas aussi fous que les économistes formalistes qui, faute de découvrir en l’homme primitif la psychologie d’un chef d’entreprise industrielle ou commerciale, soucieux d’augmenter sans cesse sa production en vue d’accroître son profit, en déduisent, les sots, l’infériorité intrinsèque de l’économie primitive. Elle est salubre, par conséquent l’entreprise de Sahlins qui, paisiblement, démasque cette “philosophie” qui fait du capitaliste contemporain l’idéal et la mesure de toutes choses. Mais que d’efforts cependant pour démontrer que si l’homme primitif n’est pas un entrepreneur, c’est parce que le profit ne l’intéresse pas ; que s’il ne “rentabilise” pas son activité, comme aiment dire les pédants, c’est non parce qu’il ne sait pas le faire, mais parce qu’il n’en a pas envie ! », écrit Pierre Clastres dans sa préface à Âge de pierre, âge d’abondance de Marshall Sahlins. Qui croit à la fin de l’abondance, comme d’aucuns l’ont proclamé récemment, n’a rien compris. Nous ne vivons pas dans l’abondance, mais dans l’excèse (la civilisation de la sur-accumulation). Or, la sobriété qu’on vante comme remède à l’abondance, comment serait-elle mieux pensée ? Il ne s’agit pas d’être sobre, par quoi on entend qu’il faut se priver pour se punir d’avoir trop eu, il ne s’agit pas de manquer, mais de penser un rapport au temps, au besoin, à l’espace, à la nécessité de façon complètement neuve. Sobriété : fausse vertu qui n’est que le cache-sexe du mal. Il ne s’agit pas d’être bon après avoir été méchant, d’expier les péchés de l’excès à force d’ascèse et de pénitence, ce que nous préparent qui veulent sauver l’humanité, il s’agit de trouver sa place. Plus loin, à propos des tribus sédentaires, Clastres écrit : « Les économistes formalistes s’étonnent que l’homme primitif ne soit pas, comme le capitaliste, animé par le goût du profit : c’est bien, en un sens, de cela qu’il s’agit. La société primitive assigne à sa production une limite stricte qu’elle s’interdit de franchir, sous peine de voir l’économique échapper au social et se retourner contre la société en y ouvrant la brèche de l’hétérogénéité, de la division entre riches et pauvres, de l’aliénation des uns par les autres. Société sans économie certes, mais mieux, encore société contre l’économie [c’est moi qui souligne]. » Et cette phrase de Sahlins lui-même : « La société primitive admet la pénurie pour tous, mais non l’accumulation par quelques-uns. » Il y a quelque chose de fascinant et de vertigineux dans ces remarques parce qu’elles confirment ce que l’on pressent spontanément : que cet ordre à nous imposé ne jouit d’aucun privilège de nécessité. Il nous est imposé, c’est tout. Il n’est ni vrai, ni nécessaire, il se contente d’être et nous, d’être si faibles que nous sommes impuissants à le transformer. Fascinant, vertigineux, et foncièrement déprimant tant il semble que nous soyons collectivement inaptes à la vie, obsédés par la punition — du travail et de la privation. Que serait pour nous, qui ne sommes pas des primitifs, n’avons jamais été des primitifs mais n’en avons pas pour autant moins le droit de vivre, puisque c’est ceci qu’il faut s’efforcer de penser : que serait pour nous une société contre l’économie ? Il faut que je dorme.

26.8.22

Mot aimable reçu hier qui me dit espérer que je continue « dans cette voix singulière. » (À propos d’Habitacles.) Ce n’est pas que je coure après les éloges — si c’était le cas, il y a longtemps que j’aurai cessé d’écrire —, mais savoir (et non pas « avoir le sentiment de », comme je l’ai tout d’abord écrit), savoir que je n’écris pas tout à fait dans le vide est inestimable. Tôt ce matin (je calcule mon heure de départ en fonction de l’ouverture du jardin), je vais courir. Tôt, parce que les voisins du dessus sont rentrés complètement bourrés vers cinq heures du matin. Une fille notamment avait l’air particulièrement excitée. Elle n’arrêtait pas de répéter : « Mon mec a 25 ans » (ou « 27 », ça dépendait des fois). Ça avait l’air important pour elle, cette histoire d’âge. J’en ai déduit qu’elle était plus vieille que lui et que la différence d’âge devait l’exciter sexuellement. Ensuite, après avoir hurlé quelques minutes dans l’appartement — j’ai tout d’abord cru à une dispute, et j’ai dit à Nelly (pour le bruit anticipé) : « Et dire qu’après, en plus, ils vont baiser… » (mais non) — ils ont redescendu les quatre étages en traînant lamentablement une valise. La fille gueulait : « Elle est niquée, je te dis qu’elle est niquée ! » (Décidément, elle avait envie.) Jusque là, ça allait, mais le coup de la valise a réveillé Daphné. Qui s’est levée en se plaignant de son ton inimitable (et parfois très agaçant) : « Non mais, vous vous imaginez que je peux arriver à dormir avec le vacarme que vous faites ! » Ensuite, je les ai observés par la fenêtre. La fille faisait des mouvements absurdes, comme une sorte de gymnastique dégingandée, tout en criant : « Mon mec a 25 ans ! », ou « J’ai envie de “ken” ! ». Parfois, elle se frottait au mec (c’étaient deux filles et un mec) qui n’avait pas l’air plus intéressé que ça. Quand elle m’a vu les observer, la fille a dit : « Il y a des gens qui nous regardent », mais le mec et l’autre fille n’avaient pas l’air plus concernés que ça (je pense que ce sont eux mes voisins, la valise était à elle, qui devait aller quelque part), et alors Daphné aussi a voulu regarder par la fenêtre. Une fois éveillée, elle était hilare. Quand ils sont enfin montés dans la voiture qui venait les chercher (pendant tout le temps qu’ils ont passé à attendre, le couple avait les yeux rivés sur leurs téléphones, qui m’ont paru très gros, vraiment énormes, en fait, et la fille faisait l’imbécile dans une robe trop habillée pour, mais pour quoi ?), je me suis occupé des piqûres de moustique de Daphné (désinfectant et crème plus câlins qu’efficaces) et je l’ai recouchée. Étonnamment, elle s’est endormie rapidement. Je me suis recouché moi aussi, mais sans l’intention de dormir (j’ai un peu essayé sans y croire), simplement pour attendre que ce soit l’heure d’aller courir. Ce n’est que plus tard dans l’après-midi que j’ai ressenti une certaine fatigue alors que je lisais le livre que j’étais allé acheter dans la matinée sur « L’origine du monde » de Courbet. Je crois que je suis un monstre parce que, hier, après avoir lu un article dans Le Monde où était relatée l’action menée par L214 pour dénoncer les conditions indignes d’un élevage de lapins, j’ai eu envie de manger du lapin. Que je vais cuisiner tout à l’heure. Dans les rues où je marche, quelquefois, je me dis : « C’est ici que je faisais ça » (ce matin : le tabac-presse de la rue du Cherche-midi où il m’arrivait d’acheter des cigarettes, mes vendredis de RTT, en sortant de chez Grasset, je crois que c’est là aussi que j’ai acheté le numéro d’Art Press dans lequel il y avait un article sur mon Steve Reich ou est-ce que je condense ?), en parlant au passé, comme si j’étais de passage et, chaque fois, il faut un certain temps avant que je me dise : « Mais, tu vis ici. » Oui, je vis ici.

25.8.22

Il fait chaud et moi je me sens comme la météo, — lourd. Au lieu de m’acharner à écrire et chercher des idées pour ce faire, il me semble que je devrais accepter de me perdre dans la contemplation infinie du boulevard. La portion que m’en offrent à voir les fenêtres derrière lesquelles j’écris suffit à représenter la scène interminable de l’existence humaine dans ces régions finissantes de l’Occident que j’occupe partiellement. (Pas le courage de décrire.) Quand il m’arrive de me plaindre que nous ne nous comprenions pas, comme je l’ai fait hier, j’oublie toujours cette prémisse dont l’absence fausse le raisonnement, laquelle répond  : « Personne » à la question : « Mais qui peut bien avoir envie de vivre avec tout le monde ? » Nos relations sont tissées d’affinités électives dont la raison exacte nous échappe. Pourquoi n’ai-je jamais lu Goethe (sinon des essais et remarques sur l’art dont je ne garde à vrai dire aucun souvenir) ? Il y a peut-être quelque chose à trouver au fond de tout cela, mais quoi ? Serait-ce un trou ? Matinée au Musée Moreau avec Daphné. Dans le fascinant escalier en spirale qui relie les deuxièmes et troisième étages de sa maison-atelier, j’ai le vertige pour elle. Plus tard, de retour dans l’appartement, je lui lis les deux premiers chapitres du livre sur la mythologie japonaise que je lui ai offert hier (où il est question des premiers kami et de leurs innombrables descendants). Ensuite, nous nous endormons, bercés par le ronronnement du ventilateur. Primitif, je n’ai pas envie d’aller chercher plus loin.

24.8.22

J’ai cherché quelque chose à dire que je n’ai pas trouvé. Et, en vérité, je crois que, foncièrement, il n’y a rien à dire. Au magasin de livres, voyant toute cette accumulation de chefs-d’œuvre fraîchement parus que des petites mains anonymes étaient occupées à édifier en piles à vendre, il apparaissait clairement à qui voulait bien se donner la peine de regarder sans préjugés que toutes les phrases que nous pensons pouvoir formuler sont inauthentiques. Ce que nous disons est peut-être vrai, ce que nous disons est peut-être bienveillant, mais ce que nous disons est vide. Rien n’était caché, rien n’était dissimulé, il n’y avait nul complot ourdi dans l’ombre par des puissances occultes, non : tout — le projet, sa mise en œuvre, sa réalisation —, tout était exposé dans la plus grande des transparences. En sorte qu’il ne saurait y avoir le moindre doute quant à la nature de la réalité dans laquelle nous nous mouvons et avons notre être. Notre langage ne nous est pas disponible, il a été privatisé, la lutte pour le pouvoir se confondant avec la lutte pour l’hégémonie économique. Le pouvoir, ce n’est pas qui le prend, l’acquiert au terme d’une lutte politique (pacifique ou non), qui l’a, c’est celui qui vend le plus qui le possède. Nous sommes privés de notre langage en raison même de sa privatisation. De la privatisation de la réalité. Un peu plus tard, me promenant avec Daphné sur le boulevard, je lui ai montré dans une vitrine un petit volume jaune. Elle a lu le titre et puis le sous-titre et puis quand elle a vu mon nom (« traduit de l’italien par Jérôme Orsoni »), elle a envoyé au livre un baiser et puis elle s’est serrée contre moi et m’a dit : « J’espère que ça va te rapporter de l’argent. » Et moi je lui ai répondu : « Moi aussi, j’espère. » C’était émouvant que Daphné me dise cette phrase parce que je sais qu’elle est au courant des histoires de « vrai métier » dont j’ai parlé ces derniers jours. À tort ou à raison, nous ne lui cachons rien. Et même si c’est faux — je veux dire : que pèse ce petit volume jaune dans la vitrine de la librairie Tschann contre les milliers de volumes entassés dans les magasins de livres de telle ou telle connasse, de tel ou tel connard (puisque tel est le vocabulaire consacré du monde d’après) ? —, cela importe moins que l’intention dans la phrase. Moi, j’étais content parce que, depuis que je publie des livres, c’était la première fois que j’en voyais un dans la vitrine de Tschann. J’ai eu l’impression d’exister un peu. Et le fait que ce soit une illusion importe moins que l’intention que je mets dans ma pensée. Hier, en réponse à un courrier un peu trop laconique que je lui ai adressé à propos du livre sur lequel nous travaillons ensemble — Et partout c’est la guerre, un long poème —, R. me demande comment je vais, inquiété par mon journal où il perçoit de l’amertume, de la souffrance, dit-il. Son souci me touche. Beaucoup. Cette amitié stellaire épistolaire m’est précieuse. Je ne crois pas être amer — ou alors au sens où l’amertume du café est divine —, je suis lucide, mais il est vrai que l’existence m’est douloureuse que je traverse malgré les lourdeurs qu’elle m’oppose. Dans le jardin, Daphné joue sur la margelle de la Fontaine des quatre parties du monde. Bientôt, une autre enfant la rejoint. Elles lancent des cailloux aux tortues. L’autre enfant n’est pas française, elle est en vacances avec sa famille. Mais l’absence de langue commune ne les empêche pas de jouer ensemble. Je les envie. Nous qui sommes censés disposer d’un langage commun, comment se fait-il que nous soyons incapables de vivre ensemble ? C’est que tout le monde veut réduire l’autre au silence pour jouir sans bornes de son monologue. Mais à quoi bon parler si c’est pour parler tout seul ? Ne vaut-il pas mieux se taire ?

23.8.22

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en cinq ans, il n’aura guère progressé niveau course à pied, ______ ______. On aura beau invoquer toutes les excuses possibles et imaginables pour justifier ses performances, dont je ne sais combien de vagues virales toutes plus meurtrières les unes que les autres, et autant ou presque de confinements, entraves à la liberté de galoper, la vérité de la situation est là, elle qui ne ment pas : ça se traîne au jardin. L’instant d’après, je me crus en pleine rentrée littéraire : cette tignasse grisonnante et cette barbe de trois jours, n’était-ce pas ______ ______ en personne ? Non, mais l’imitation était parfaite, preuve qu’entre la copie et l’original, il n’y a pas une si grande différence qu’on le suppose un peu bêtement. Ou qu’ils sont plusieurs identiques les uns aux autres, qui se relaient sous différentes identités ; serait-ce possible ? Tout est possible. Ce n’était encore rien, toutefois. Le coup de grâce me fut porté quelques minutes plus tard quand je distinguai, sous des traits vieillis, le visage d’une attachée de presse de la maison _______. Me voyant et voyant que je la voyais, elle me sourit, moins par sympathie (il était clair en effet qu’elle n’avait absolument pas la moindre idée de qui j’étais) que par réflexe professionnel. Et moi, la sincérité n’ayant pas cours sur un tel marché, je lui rendis son sourire, non sans ironie. Poursuivant mon chemin, je repensais sans le vouloir à ces années-là, sorte de monde englouti qui resurgissait dans les allées du jardin, et notamment à cette autre attachée de presse qui avait conseillé à Nelly de me quitter parce que, elle s’étant élevée dans la hiérarchie, nous n’appartenions plus aux mêmes classes, ce qui impliquait en bonne logique sociale que nous n’avions plus rien à faire ensemble, traçant ainsi une ligne de démarcation invisible mais d’autant plus infranchissable entre le lumpenprolétariat auquel par la relation que me fit Nelly j’appris que j’appartenais et le reste du monde, c’est-à-dire : l’étage au-dessus de celui où je travaillais au magasin (rez-de-chaussée pour les livraisons de palettes, évidemment). Comment peut-on se tromper à ce point sur les gens, leur personnalité, la nature des relations qu’ils entretiennent entre eux, leurs sentiments, sur tout, comment peut-on se tromper à ce point tout en étant tellement convaincu d’avoir raison qu’on se sent autorisé à orienter la vie des gens, à leur donner des conseils, des ordres ? Faut-il répondre à la question ? Ce que je sais, je m’en aperçois dans la relation que je fais à mon tour de divers événements reliés entre eux par moi, c’est que je ne ressens plus à présent la moindre animosité, plus la moindre émotion négative ne m’est causée par ce sujet : ce sont des faits, qu’est-ce qui pourrait m’empêcher de les raconter ? Sans méchanceté, sans calomnie, tels qu’ils sont, tels qu’ils ont été. Jadis, ou plus modestement : avant de quitter Paris, j’étais plein de colère encore, de rancœur, ou comment est-ce qu’on dit déjà ? de ressentiment, oui, c’est ça, de ressentiment, qui n’est pas nécessairement un mauvais carburant pour écrire, ce n’est pas ce que je dis, mais pour vivre, si, le bilan existentiel du ressentiment est désastreux, mais à présent je ne ressens plus rien, d’où l’ironie qui afflue spontanément. Aujourd’hui, ces sentiments que j’éprouvais alors me sont devenus étrangers. Je peux évoquer ces années et leurs séquelles de manière lucide, d’autant que ce qui m’est arrivé, je l’ai bien cherché, je ne dis pas le contraire, je ne fais pas comme si je n’avais pas ma part de responsabilité, moi qui n’ai pas exactement le caractère plus sociable du monde. Et revenir vivre à Paris est justement l’occasion de le faire, — pas un quelconque bilan — ceci n’est pas une histoire de comptabilité —, mais constater le chemin parcouru ou celui qui, au contraire, ne l’aura pas été. L’identité personnelle, contrairement à ce que peut faire penser le mot qu’on emploie pour parler du sujet, ne se laisse pas enfermer dans une équation simple telle que x=x. Je suis toujours celui que j’ai été tout en étant quelqu’un de complètement différent. Je suis celui que je fus tout en ne l’étant plus du tout. Dans le visage qui a vieilli, je reconnais des traits qui me furent familiers, mais je n’ai plus rien à voir avec cet individu-là : d’individu, je suis un autre. En fait d’identité personnelle, on pourrait parler d’altérité personnelle, ce ne serait ni moins vrai ni moins faux : un individu n’est pas une entité définie. La société, qu’elle veuille nous enfermer ou qu’elle affecte de nous libérer, la société nous fait accroire que nous avons une vraie nature, que nous pouvons découvrir, et devenir en l’épousant enfin. Ce serait, pour ainsi dire, une interprétation fixiste de l’injonction nietzschéenne à devenir ce que l’on est. Mais autant le devenir est la loi de l’individu, autant l’idée que ce devenir aurait un terme, une fin, est une illusion. Croire qu’on devient quelque chose qu’on est fait pour être ou qu’on est réellement, secrètement, je ne sais, c’est assujettir le devenir à l’être : certes, on devient, mais on devient un être. Cette réduction du devenir à l’être nie purement et simplement le devenir qui n’est plus dès lors qu’un moyen en vue d’une fin, une fin finale, si j’ose ce pléonasme. C’est ce qui conduit nombre d’individus à insulter leur devenir en se figeant dans une identité, le fait qu’ils croient l’avoir choisie ne faisant que renforcer l’illusion qu’ils sont devenus quand, en réalité, ils ne sont rien devenus que des choses, de l’être. Ce processus que j’appellerais l’entification est un pervers parce qu’il donne l’illusion du devenir en le niant : « Je suis devenu qui je suis » est parfaitement circulaire, en réalité, je ne suis allé nulle part, je n’ai fait que parcourir le petit bout de chemin que le monde social m’autorise à parcourir. Je me tiens bien sage dans mon pré sous le regard bienveillant du berger de l’être. À rebours de cette entification, le devenir n’est pas limitatif, il n’a rien de terminal. Il y a une phrase dans la littérature française qui me semble exprimer à la perfection cette dimension non terminale de l’existence de l’individu (la vie a bien une fin, n’imagine pas que je prétende le contraire, personne n’est immortel, ce n’est pas ce que j’entends, mais durant le temps qu’il m’est donné de vivre, je n’ai pas de fin, des limites, oui, qui sont liées à ma personne, ma personnalité, mon histoire, la physique, etc., mais une fin, non, — des fins, oui). J’en parlais avec M. à Saint-Quay cet été : « J’écris Paludes », la première phrase que prononce le narrateur de Paludes d’André Gide. A posteriori, de notre point de vue de postmodernes, on peut se dire que c’est une phrase méta, le narrateur parle du livre qu’il est en train d’écrire, c’est une mise en abyme, et c’est sans doute vrai, mais c’est aussi le moment où l’écrivain cesse de se définir en tant que tel, par son identité, sa fonction dans la société, et se pense par son livre. La question de l’être, dans les toutes premières pages du livre, ainsi, c’est le livre qui y répond : « Qu’est-ce que c’est ? — Un livre. » Un objet, voilà l’être. L’écrivain n’est pas être, mais processus, événement, il n’est pas, il se déroule, il a lieu, il ne se confond pas avec ce qu’il fait, d’ailleurs, il ne fait rien, il écrit : « Il dit : “Tiens ! tu travailles ?” Je répondis : “J’écris Paludes.” » L’écrivain révèle la superstition et la supercherie de l’être. Écrire, ce n’est pas une chose, c’est une action, cela se déroule dans le temps, prend du temps, occupe de l’espace, on ne sait pas en commençant où écrire va nous mener, et c’est cela, cette incertitude, cette inquiétude, cette indétermination qui fait tout le prix de l’existence. La maison de l’être est une maison d’arrêt. Écrire fait sauter les verrous ; — c’est la grande évasion.

En morceaux

À mon âge, c’est bientôt la fin. C’est ce que semblait dire, en tout cas, le site d’autodiagnostic en ligne sur lequel j’étais en train d’enregistrer mes informations personnelles. Comment j’en étais arrivé là ? Aucune idée. Comment j’étais arrivé là ? Non plus. Quand même le second parcours serait plus aisé à reconstruire. Le voici, ou à peu de choses près : on tape un mot-clef dans le moteur de recherches, on appuie sur entrée, et, très vite, une chose en entraînant une autre, on finit par enregistrer le numéro de sa carte bleue sur une page confidentielle dont on ignore tout. La routine, quoi. Là, ce n’était pas pour me payer les services d’un ou une escorte de luxe, mais pour savoir combien je devrais peser. Sur pesezvotrepersonnepointfr, cela ne faisait aucun doute, il fallait que je perde entre quinze et vingt kilos dans les prochains jours ou j’allais mourir bientôt. J’ai cherché dans le dictionnaire ce que « morbide » voulait dire pour être sûr et, si ce n’était pas tout à fait ce que je pensais, peut-être pas aussi grave que je l’imaginais, on s’imagine que les mots ont un certain sens alors que, non, pas du tout, ils en ont un autre, c’est étrange, on ferait bien de se méfier de ses idées qu’on se fait des mots, des mots et aussi des choses, mais ce n’était pas réjouissant non plus, cette histoire d’obésité. Alors, je me suis dit qu’il fallait que je me pèse. Pour être sûr, en quelque sorte, mesurer l’ampleur des dégâts, des travaux, je ne sais pas. Je n’avais pas de doute, non, sans trop savoir pourquoi, j’avais toute confiance en ce site, même si ce n’est pas dans ma nature d’être crédule, j’avais confiance, comme s’il me disait exactement ce que j’avais besoin d’entendre, si mystérieux que cela puisse paraître, mais il valait tout de même mieux avoir des certitudes. Donner son numéro de carte bleue, quand même, c’est sérieux. Alors je suis allé chercher la balance dans le placard. Je suis monté dessus, mais rien. Il ne s’est rien passé. Je suis descendu. Remonté. Descendu. Remonté. Comme ça, une bonne dizaine fois, je dirais, mais toujours rien. Je me suis gratté le menton et puis la tête ou l’inverse et puis, dans une sorte d’éclair de génie, je me suis dit : Ce doit être les piles. Comment en avoir le cœur net ? En remplaçant les piles. Alors je suis allé ouvrir le tiroir de la cuisine où les piles sont rangées, mais bien sûr, de piles, il n’y en avait pas. J’ai eu envie d’engueuler quelqu’un parce qu’il n’y avait plus de piles, qui avait oublié d’acheter des piles ? qu’il se dénonce, mais il n’y avait personne à engueuler dans l’appartement. J’étais tout seul. Gros et seul. J’ai eu envie de pleurer, mais je me suis retenu. Gros, seul, et dépressif, cela fait sans doute un peu trop pour une seule personne et son pèse-personne. Je me suis dit qu’il fallait que j’aille acheter des piles, mais quand j’ai regardé l’heure, il m’a paru évident que je n’en trouverais pas. Une heure trente du matin. Tous les magasins sont fermés. Pendant un instant, je me suis demandé ce que je faisais là, debout, tout seul chez moi à une heure trente du matin, ne serait-ce pas plutôt une bonne heure pour aller se coucher ? me suis-je demandé, mais en y pensant un instant de plus, je me suis souvenu de la raison pour laquelle j’étais debout à une heure si avancée de la nuit, je me souvenu suis de toute cette graisse qui m’enveloppait et dans laquelle j’étais en train d’étouffer, je l’ai même pincé la graisse, douloureuse graisse, pour me le rappeler, pour imprimer en moi la conscience de mon obésité morbide, et de la solitude mortelle qui s’ensuit, de cette solitude terrifiante qu’elle cause, je me suis souvenu de tout cela, et je me suis dit qu’il fallait que je trouve une autre solution. J’ai reçu un mail me disant qu’il ne manquait plus qu’une étape pour compléter mon inscription à perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr, la filiale de pesezvotrepersonnepointfr, mais je me suis dit que ce n’était pas le moment, il y avait plus urgent. Il fallait que je me pèse, là, tout de suite, que je sache. J’ai réfléchi un instant et j’ai eu un autre éclair de génie. Deux éclairs de génie si proches l’un de l’autre, voilà qui devait vouloir dire quelque chose, impossible que ce soit un hasard. Je suis retourné dans la cuisine, j’ai fouillé dans les placards, et j’ai fini par mettre la main sur la balance de cuisine. Je me suis assuré qu’il y avait des piles dedans et que les piles marchaient et, à mon grand soulagement, oui, tout fonctionnait parfaitement. Je ne me suis vu dans aucun miroir, parce que j’étais dans la cuisine pas dans la salle de bains, je ne me suis vu dans un aucun miroir, mais si quelqu’un m’avait vu à ce moment-là, il aurait pu admirer le sourire de béatitude qui illuminait mon visage, contempler ce sourire qui signifiait que le monde avait un sens et que je participais de ce sens, que je n’étais pas abandonné sur le bas-côté de la route du sens, non moi aussi, je fonçais vers la vérité, vers le point où le sens est enfin révélé, où tout s’explique, d’un coup, où l’on peut être enfin soi-même, soi-même et épanoui. J’allais enfin pouvoir perdre du poids. À ce moment-là, le téléphone a sonné. Machinalement, je veux dire : malgré l’heure avancée de la nuit, j’ai décroché, et c’est une voix féminine qui m’a parlé. Elle avait un drôle d’accent, ce qui faisait que j’avais un peu du mal à comprendre exactement ce qu’elle me disait, mais enfin, en faisant un petit effort, j’y parvenais quand même, et ce qu’elle voulait, eh bien, c’était que je complète mon inscription à perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr, qu’il ne manquait plus que les derniers chiffres de ma carte bleue, les trois au dos de la carte, pour être exact, ainsi que mon numéro de sécurité sociale, oui oui, c’est indispensable, monsieur, pour que tout soit complet et que je profite pleinement de l’offre exclusive du programme de perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr, mais je ne me suis pas laissé faire. Je ne me suis pas laissé faire et je le lui ai dit. Je lui ai dit : « Excusez-moi, madame, mais ma santé passe avant la bureaucratie. Quand je me serai pesé, on verra. » Et, j’ai raccroché. Coupé le sifflet, la vieille. Déjà, je me sentais plus léger. Je me suis dit, si ça se trouve, j’ai déjà commencé à perdre du poids. N’exagérons rien. Je suis retourné à ma balance de cuisine et là, le problème m’a sauté aux yeux : j’étais trop gros pour me peser. Si je montais sur la balance, même si je ne la cassais pas, il ne se passerait rien, une balance de cuisine n’est pas faite pour peser des masses aussi importantes qu’un être, fût-ce un être humain maigre, et a fortiori un être humain atteint d’obésité morbide. Comment faire, dès lors, oui comment faire ? Un autre que moi, je crois, se serait découragé. Enfin, j’imagine. Il aurait tout abandonné. Supprimé son compte sur perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr et serait allé se coucher. Le lendemain matin, au réveil, découvrant que, sur son compte en banque, une somme astronomique aurait été prélevée durant la nuit, il se serait mis à pleurer toutes les larmes de son corps et, pour les remplacer les larmes de son corps, il se serait mis à manger, à manger tout ce qui lui tomberait sous la main, il serait devenu encore plus gros, encore plus morbide, encore plus mortel, oui, mais moi, je ne suis pas de ce genre-là. Moi, je n’ai pas baissé les bras. Je me suis passé la main dans les cheveux, je me suis gratté le menton, j’ai regardé par la fenêtre où les lumières de la ville brillaient mollement, et j’ai trouvé. Je n’ai qu’à me démonter. Me démonter et me peser morceau par morceau. Ne me resterait plus qu’à additionner le poids de chacun des morceaux et le total, ce sera mon poids à moi. Oh, oui, je sais ce qu’on va me dire, je ne suis pas idiot, je m’en doute bien, j’entends les ricanements, je sais ce qu’on va me dire, qu’il y aura une différence entre le poids total réel de ma personne et le poids calculé de la sorte. Et c’est vrai, cela, je ne puis le nier, mais de quel ordre de grandeur ? Ce sera une différence infime. Dérisoire. Une différence négligeable, assurément. Ce n’est tout de même pas le poids d’une  plume qui va faire la différence. Alors, sûr de mon fait, j’ai commencé à me démonter. En commençant pas les pieds, ce serait plus pratique, me suis-je dit, et c’est ce que j’ai fait. J’ai démonté mon pied droit, je l’ai posé sur la balance et je l’ai pesé. Ensuite, j’ai reporté le nombre correspondant au poids de mon pied sur un petit tableau que je venais de créer sur mon ordinateur et j’ai continué, j’ai pesé le poids de mon mollet, le poids de ma cuisse, et ainsi de suite. Après quoi, j’ai remonté ma jambe et j’ai commencé à peser la gauche. Quand j’ai fini de peser la gauche, j’ai pesé mon sexe, ce qui m’a fait une drôle d’impression, je ne le nie pas, ce n’est tout de même pas tous les jours que cela arrive, mais je m’étais fixé un objectif, ce n’était pas le moment de flancher à cause de ces considérations relativement obscènes, j’ai donc jeté un voile pudique sur la chose et continué de me peser. Les fesses, et puis le bassin. Ce fut assez long parce que, pour peser le bassin, contrairement à une jambe, il ne suffit pas de démonter une seule partie, il faut démonter tout le reste, et cela prend du temps, mais enfin, je n’étais pas pressé, je n’avais rien de mieux à faire et maintenant que j’avais commencé, il n’était pas question d’arrêter. J’ai cru que j’allais avoir des difficultés pour démonter mes bras, mais en fait, non. Comme je suis de constitution assez robuste, j’ai pu tirer un peu plus fort que pour les jambes pour démonter l’épaule gauche, et pour la droite, il a fallu que je m’y reprenne à trois fois, comme je suis droitier, j’ai moins de force dans le bras gauche que dans le bras droit, et toujours je notais le poids dans mon tableau, mais rien à signaler. Et puis, j’en suis venu à la tête. J’ai démonté ma tête et je l’ai posé sur la balance. Le problème, c’est que, bien évidemment, mes yeux y étant toujours, sur ma tête, je n’arrivais pas à lire les chiffres que m’indiquait la balance. Quel imbécile, me suis-je dit, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Je me suis vu, là, comme un imbécile, mon corps sans tête planté devant le plan de travail de la cuisine, une espèce d’édifice de chair et de graisse absolument inutile, incapable de faire quoi que ce soit sans que je lui en donne l’ordre, et je me suis dit qu’avec le cou, j’allais donner un petit coup, histoire de pivoter pour me mettre sur le côté et, en fermant un œil, le gauche, par exemple, pour ne pas loucher, essayer de lire les chiffres. Ensuite, je n’aurais plus qu’à dire à mon corps de me remettre la tête sur les épaules et le tour serait joué. C’est ce que j’ai fait, mais je ne sais pas ce qu’il s’est passé, j’ai roulé un peu trop et j’ai glissé de la balance, de la balance sur le plan de travail, du plan de travail sur le sol de la cuisine. Comme je n’ai pas réussi à lire les chiffres sur la balance, je ne sais pas combien pèse ma tête, mais à en juger par la douleur que j’ai ressentie, elle est lourde. Plus lourde que mon pénis, en tout cas. J’ai eu un mal de chien en heurtant le carrelage de la cuisine. Et puis, en rebondissant. À chaque rebond, je me disais, ça va me faire un peu moins mal, mais non, c’était pire, j’avais dû m’ouvrir le crâne, et heurtant la plaie à chaque choc, la douleur était chaque choc plus intense. Je voyais la cuisine qui tournait autour de moi. Je me suis dit que je devais avoir le vertige, mais en fait non, c’était ma tête qui tournait sur elle-même, tournait et roulait et roulait et tournait. Finalement, elle s’est arrêtée contre le mur de la cuisine en faisant un bruit stupide. J’étais sur le point de souffler quand je me suis aperçu que j’avais vraiment le vertige. Je me suis dit : ça va passer. Et non, j’ai vu mon corps qui commençait à onduler, à peine, tout d’abord et puis de plus en plus. Les oscillations se faisaient de plus en plus amples et de plus en plus rapides. Je me suis dit que j’allais perdre l’équilibre et, c’est ce qui lui est arrivé, à ce corps, à force d’onduler, il a fini par s’effondrer par terre, d’autant plus lourdement, que je n’avais plus la tête sur les épaules. Le bruit était terrible, très angoissant, pas si fort que ça, mais sourd, sec, on n’entend jamais le bruit de son corps qui tombe comme un poids mort, eh bien, moi qui l’ai entendu, je peux témoigner que c’est une expérience des plus perturbantes. Personne n’y est préparé. Et encore moins à ce à quoi j’ai assisté. Quand mon corps est tombé, il ne s’est pas contenté de heurter le sol comme un poids mort, ce qu’il était, d’une certaine façon. Non, en plus, il a littéralement volé en éclats. Une main par là, un bras, par ici, le pénis sur la table basse, un biceps dans l’évier. Évidemment, mû par l’envie de bien faire, dans la précipitation, j’avais dû mal remonter les parties de mon corps entre elles. Tant qu’il ne bougeait pas, le corps, ça allait, mais quand il est tombé, forcément, le drame est arrivé. Comment est-ce que j’ai pu en arriver là ? Tout ça pour quoi ? Quelques kilos en trop. Quel imbécile, non mais, quel imbécile. C’était d’autant plus perturbant que je voyais tout de travers, ma tête ayant roulé n’importe comment contre le mur de la cuisine. On aurait dit un plan d’un mauvais film, quand le réalisateur, voulant se racheter du navet au budget colossal qu’il est en train de tourner après avoir vendu son âme au diable, se met en tête de faire de l’art pour sauver la face et sa conscience. À ce détail près que, dans la réalité, on n’y voit rien, c’est très inconfortable. Non mais comment je fais maintenant, moi, comment je fais pour me remonter ? Je ne vais tout de même pas rester éparpillé comme ça et mourir comme je suis, en pièces détachées. Alors j’ai eu la dernière idée de génie de toute ma vie. Je le dis avec d’autant plus de modestie que je me suis juré de ne plus jamais avoir d’idées de génie de toute ma vie après cet épisode. Je me suis dit que j’allais rouler un peu, histoire de me mettre la tête à l’endroit et de regarder la réalité en face et qu’ensuite, il ne me resterait plus qu’à ordonner à mes membres de se remettre dans le bon ordre que je leur indiquerais. En commençant par la main, qu’elle rampe jusqu’à l’avant-bras qui lui-même rampera jusqu’au biceps pour former un bras complet qui pourra s’attacher au tronc, et ainsi de suite avec les pieds, les jambes et tout le reste. Combien de temps cela m’a pris ? je n’en ai pas la moindre idée. Des heures, probablement. Quand j’ai fini, en effet, le soleil semblait s’être levé depuis longtemps déjà. Je me suis assis doucement sur mon lit, de peur de déplacer quelque chose et, de la même façon, je me suis allongé. Quand le téléphone a sonné, j’ai décroché et, sans lui laisser le temps de dire quoi que ce soit, j’ai hurlé à l’opératrice que je venais de faire opposition à ma carte bleue, qu’il n’y avait donc plus rien à me voler, rien, vous entendez, qu’ils aillent tous au diable, elle et ces morbides semblables, qu’ils laissent les braves gens en paix, à la fin, vous vous rendez compte du mal que vous m’avez fait, hein, vous vous en rendez compte ? non, évidemment, vous vous en foutez, vous n’êtes pas payés pour ça, et puis, de toute façon, vous ne comprenez rien à ce que je raconte, pas un traître mot, mais ce n’était pas l’opératrice, c’était ma mère. Elle m’a demandé : Qu’est-ce qui t’arrive, mon chéri ? Ça ne va pas ? Alors, je lui ai tout raconté. L’obésité morbide, la balance, le démontage, la chute, tout. Elle a éclaté de rire. Je lui ai dit qu’il n’y avait vraiment pas de quoi rire, que j’aurais pu y rester, ne jamais me relever, cela ne lui aurait donc rien fait de perdre son fils unique ? Elle m’a dit que ce n’était pas si grave que ça en avait l’air, que ça m’était déjà arrivé, quand j’étais enfant, de me démonter et de tomber en morceaux. Quand ils ne s’en souviennent pas, ce qui arrive dans la plupart des cas, on n’en parle pas aux enfants pour ne pas les effrayer, on les remonte et on fait comme si de rien n’était et, dans le fond, c’est vrai, ce n’est pas grand-chose. Parfois, on remonte de travers, je ne dis pas le contraire, mais dans la majeure partie des cas, comme je t’ai dit, tout rentre en place, on va chez le pédiatre pour s’assurer que tout est bien fixé, et puis on passe à autre chose. Je me souviens, je ne devrais pas te le dire, tu vas mal le prendre, mais enfin, bon, quand cela t’est arrivé, on ne retrouvait plus ton pénis, je l’avais cherché partout, ton père était catastrophé, moi je lui disais que ce n’était pas si grave, après tout, si on ne remettait pas la main dessus, tu n’aurais qu’à changer de sexe, moi je voulais une fille, c’était pour rire, évidemment, mais ça n’avait pas fait rire ton père, mais alors pas du tout, il m’avait jeté un de ces regards, enfin, bref, je l’avais cherché partout, et tu sais où il était ? Tu ne devineras jamais : coincé au fond d’une de tes bottes de pluie.  Après, pendant des jours, tu n’arrêtais pas de répéter : Le zizi il est dans la botte de pluie, le zizi  il est dans la botte de pluie. Qu’est-ce que j’ai pu rire. Allô, mon chéri, tu m’entends ?

22.8.22

Écrit une deuxième histoire en moins d’une semaine. Celle-ci, à la différence de la précédente, je décide de l’écrire dans un fichier à part. Après l’avoir finie, je copierai la première histoire elle aussi dans un fichier à part et je rangerai les deux dans un dossier nommé « Histoires 2022- ». Ce n’est pas parce qu’elle est plus longue que j’écris cette histoire en tant qu’histoire, c’est qu’il s’est passé quelque chose. L’idée m’en est venue en courant. Je descendais la pente qui longe la rue de Médicis, au niveau à peu près de la fontaine du même nom, et soudain l’idée était là. J’ai commencé à écrire mon histoire comme ça, en courant. Je me suis dit qu’il faudrait que j’en fasse un petit livre, d’une centaine de pages environ, pas plus, 100000 signes me suis-je, même, à un moment, et puis, j’ai pensé que ce livre personne ne voudrait le publier, j’ai pensé que, si je le publiais à mon propre compte, ce serait une mauvaise idée, je me suis imaginé une conversation avec le libraire de Tschann à ce sujet, ensuite j’ai pensé au libraire de chez Charybde, dont je n’ai plus jamais entendu parler après mon passage dans sa librairie, j’ai dû faire quelque chose qu’il ne fallait pas, mais quoi d’autre, à part ne pas avoir de succès ? bref, j’ai pensé à cette absence de succès, je me suis dit que ça ne servait à rien d’écrire pour ne pas être lu avant de me dire, in fine, que je m’en foutais, que j’écrirai quand même mon histoire. Tout ça, en courant, oui. Quelques heures plus tard, quand j’ai enfin disposé de la solitude nécessaire pour écrire mon histoire, je l’ai écrite, et le fait qu’elle ne fasse pas environ 100000 signes mais exactement 17001, me dit le compteur de mots, n’est pas un échec, mais la conséquence de la nécessité imposée par le texte même, par sa nature. Après tout, rien ne dit que les contes ne valent pas mieux que les romans. Réflexion iconoclaste en période de rentrée littéraire, je l’assume d’autant plus volontiers que je n’y prends pas part. Je sais gré à Nelly de ne pas m’en parler. Ce conte, pendant que je l’écrivais, je me demandais ce que j’allais en faire, si j’allais le garder caché dans mon disque dur, si j’allais l’effacer aussitôt après l’avoir écrit, le geste de l’écrire se suffisant à lui-même, ce qui, pour un auteur qui n’est plus publié, n’est pas totalement faux, et je ne sais pas encore. Enfin si, je le sais, mais passons. J’étais heureux d’écrire mon histoire. Je sais que, dans un autre monde possible, en plus du bonheur de l’écrire, elle me rapporterait quelque chose, mais dans ce monde-ci, ce n’est pas le cas. Je crois que c’est une raison suffisante pour détester ce monde, mais cette raison elle-même n’est qu’un symptôme de quelque morbidité plus profonde, de quelque maladie bien plus grave. Je n’aime pas les auto-exégèses. Aussi ne m’y livrerai-je pas. Toutes ces pages qui s’accumulent sont ce que j’ai de plus précieux et pourtant, elles ne valent rien. C’est désespérant, mais c’est ma vie. Il faut que je la vive. C’est ma traversée du désert. Quand même il n’y aurait rien au bout de la route que plus de désert encore.