18.7.22

Dernier jour ici. Demain je pars. Mais je ne dis pas que je ne reviendrai pas. Je ne veux pas faire la même erreur que la fois précédente. Je voudrais essayer de ne pas faire d’erreurs du tout. Évidemment, ce serait parfait de ne pas faire la moindre erreur, jamais. Le serait-ce vraiment ? Peut-être pas, non. Ce qui m’a le plus intrigué dans cette histoire de fantôme d’Henry James, « Sir Edmund Orme », ce ne sont pas les allusions érotiques (le « I don’t want you » de Miss Marden ou le râle final de Mrs. Marden, etc.), amusantes certes, mais la présence finalement insignifiante du fantôme pour le narrateur. Tandis que Mrs. Marden ne parvient pas à supporter cette « présence parfaite », le narrateur semble tout à fait disposé à s’en accommoder et, toutes les apparences tendent à le confirmer, s’en accommode facilement. Jamais il ne prend peur, jamais il ne semble repoussé par lui. Au contraire, s’il lui semble un peu étrange — comment un fantôme ne serait pas un peu étrange ? —, un peu pâle — même remarque que précédente —, d’après lui, il a tout l’air d’un gentleman. Comme si, en réalité, le fantôme n’existait pas. Ou plutôt, comme s’il faisait semblant de croire à l’existence du fantôme, feignait de le voir, pour parvenir à ses fins. Les apparences, en effet, ne sont probablement pas si trompeuses qu’on le dit généralement. En revanche, on peut tromper les apparences, simuler les apparitions, feindre. C’est tout le problème (et la solution) : les fantômes n’existent que pour qui y croit. Pour qui n’y croit pas, les fantômes sont des hallucinations, des troubles mentaux. Seul donc qui croit aux fantômes peut voir des fantômes. En revanche, qui n’y croit pas peut tout à fait simuler la vision du fantôme et faire accroire à qui y croit qu’y croyant, il le voit. Pour un esprit rationnel, Sir Edmund Orme est l’expression de la culpabilité de Mrs. Marden. Pour un intrigant sournois et peu scrupuleux, Sir Edmund Orme est une occasion rêvée. Je ne sais pas pourquoi j’ai tendance à interpréter les histoires de James comme je le fais. Il me semble qu’il part du principe que tout est faux. Ce n’est pas que le narrateur ne soit pas fiable. En l’occurrence, ce serait plutôt le personnage de Mrs. Marden qui ne serait pas fiable. En revanche, le narrateur exploite le caractère non-fiable de Mrs. Marden pour parvenir à ses fins (épouser Miss Marden) : Mrs. Marden croit que seul qui aime sincèrement sa fille peut voir comme elle Sir Edumund Orme. Il suffit donc au narrateur, pour convaincre de la réalité de son amour la mère qui a un ascendant certain sur la fille qui ne veut pas de lui, de faire semblant de voir le fantôme. La scène au cours de laquelle, à Tranton, le narrateur espionne Miss Marden qui se trouve en compagnie d’autres hommes en affectant de chercher du regard Sir Edmund Orme dans la pièce où Mrs Marden lui dit qu’il se trouve n’est-elle pas une sorte éclatante de preuve ? La belle Charlotte ne s’y trompe pas, d’ailleurs, qui surprend le regard du narrateur et le lui fait détourner pour ne pas qu’elle croie qu’il l’espionne, dit-il, et l’agacer. Quand, parlant du mutisme du fantôme, le narrateur dit : « No silence had ever seemed to me so soundless », ne dit-il pas en réalité qu’il n’y entend rien ? Pour lui, en fait de « présence parfaite », il n’y a rien, qu’une absence insondable. Et n’est-ce pas impressionnant tout ce qu’un esprit doué d’imagination peut faire avec rien ? À part ces remarques qui ne valent probablement pas grand-chose, j’ai simplement envie que cette période de ma vie s’achève et qu’en commence une autre, qui ne sera peut-être pas meilleure, je n’en sais rien — comment savoir ? —, mais différente. Et je crois que c’est tout ce que je désire : autre chose. Combien j’ai pu m’ennuyer ici, comme ces années passées ont pu être vides ; — c’est effroyable. Sur un feuille blanche, avant de le recouvrir en partie de gribouillages, Daphné a écrit ce mot : « AUREVOIRE », comme pour ne pas dire adieu.

17.7.22

Pour sentir l’existence, ce matin, je suis sorti marcher, sous ce ciel d’un bleu parfait, inaltéré, qui m’indifféra superbement. Levant soudain la tête vers lui comme je ne l’avais pas fait depuis le réveil, je m’en moquai, et peut-être fut-ce pour cette raison que je le pris en photographie, pour en garder le souvenir, et la preuve de mon indifférence superbe. Il faisait chaud, mais cela ne me gênait pas pour marcher, d’autant que, me dis-je à présent, il ne faisait pas si chaud que cela, au contraire, et de toute façon je ressentais un supplément de plaisir à me dire que je marchais dans la chaleur, comme si c’était une manière de me soumettre à quelque épreuve, ordalie climatologique, — si tu survis à la canicule, alors, si tu survis à la canicule, alors quoi ? alors rien, la quasi totalité de la population va survivre à la canicule, d’où son côté ridicule, climatosympathique ; on se fait héros à peu de frais, oui, mais héros de rien. Est-ce lui, le vrai visage de l’Occident ? Celui des majorités inutiles, comme dans la phrase : Quatre Français sur cinq… Chut. Tournant en rond dans le parc, pour la dernière fois de ma vie peut-être, sois-en conscient, j’ai eu une sorte d’illumination et puis, j’ai entendu cette vieille dame raconter ses vacances : « C’est une île, mais c’est l’Afrique quand même, ils aiment danser, ils dansent, ils dansent, comme je leur ai dit pour plaisanter c’est dans vos gênes, bouger, le rythme, danser, ah, qu’est-ce qu’on a pu danser ! » et, quelques pas plus loin, à peine, cette mère de famille crier à son enfant qui, triomphalement, s’était saisi d’une pierre et la brandissait avant de la projeter sans doute (l’enfance de l’humanité) : « Tu fais des bêtises ! », avant de l’attacher à l’aide d’une sorte de leash de surf à la poussette dans laquelle dormait un autre, l’enfant à la pierre, âgé de quatre ou cinq ans, pourtant, lui, ne semblait pas savoir parler qui ne faisait que pousser des petits cris aigus, perçants, en réponse au sermon que sa mère, dans une langue étrangère, lui fit ensuite. Mon illumination, après avoir entendu tout cela, après avoir vu courir tant de grotesques mâles aux torses nus ruisselant de fluide estival, je n’étais plus tout à fait certain que c’en fût une, ou une élucubration sans grand intérêt, voire une réponse de mon organisme aux multiples agressions dont il faisait l’objet — la chaleur, les mâles, les femelles, les cigales, le vent —, qui sécrétait des pensées pour contrer le monde, trouver quelque chose à répondre à l’univers : non, ce ne peut pas être que cela, l’existence, cela ne se peut pas. Et puis, en réponse à un membre de phrase et une parenthèse subséquente dans le courrier de G. où il me parle de mes ambitions pour la vie sociale, je me dis qu’il faut que j’aille vers qui fait attention à moi, si peu nombreux soient les gens qui font effectivement attention à moi, il faut que j’aille à leur rencontre, que je leur ouvre les bras (je dis cela sans une once d’ironie), car telle est l’unique voie du salut.

16.7.22

(1) Compter le nombre d’amis et de connaissances intéressantes dont on dispose ; (2) convertir la quantité par ce procédé obtenue en nombre d’exemplaires d’un livre écrit ou à écrire afin de constituer un tirage ; (3) confier l’impression de l’ouvrage une fois achevé à un imprimeur de luxe que l’on chargera de travailler avec du papier recyclé ; et enfin (4), une fois l’objet réalisé, offrir un exemplaire dédicacé d’icelui à chacune des personnes choisies comme destinataires ; — voilà en résumé la seule façon de publier un livre. C’est un fait, singulièrement déprimant à n’en pas douter, mais un fait, en effet, que les personnes qui ont des idées n’ont pas d’argent et que celles qui ont de l’argent n’ont pas d’idées, d’où le désert, à l’aridité triste malgré les sourires de marchands, qu’offre au regard de qui n’a pas encore les yeux brûlés par un tel désastre le paysage éditorial français. Ici, le lecteur potentiel me pardonnera de parler seulement de ce que j’ai sous les yeux : la France où, si affreuse soit-elle, je suis né et réside. Et le pire, je crois, le pire, c’est que je l’aime, la France, mais passons sur ce sujet. Alors oui, il y aurait bien autre façon de procéder, le numérique n’étant pas de ces choses qui s’offrent, autre façon de procéder qui consisterait à pratiquer le retrait, art consommé de la contraception littéraire mais, en ce qui me concerne, cette technique serait un peu trop proche du secret des dieux. Et, paradoxal cagien, je ne sais pas me taire. J’ai dressé un plan, tout à l’heure, sommaire de l’architecture du site de la revue que j’entends mettre sur pieds dans les mois qui viennent. Samizdat, Inc. Revue d’écritures singulières au pluriel, ça s’appelle. Mais je ne suis pas sûr de ce « singulières au pluriel », « revue d’écritures » comme sous-titre me semble amplement suffisant, à vrai dire. Hier, à R., avec qui nous échangeons quelques phrases rapides à ce sujet, je dis que je n’ai pas la moindre idée de la façon dont je vais procéder, que je vais improviser, et c’est sans doute la meilleure manière de faire, quitte à se planter, après tout, ce ne sera qu’une fois de plus. J’ai employé le mot « désespérant », un peu plus haut, ou non : « déprimant », mais je ne suis pas désespéré ni déprimé. Ce qui m’étonne. En toute logique, je devrais être désespéré,  je devrais être déprimé, mais non, je ne le suis pas. Je suis fatigué. Je bois trop. Oui. Mais je ne suis pas désespéré. Je ne suis pas déprimé. Peut-être est-ce le fait de trop boire qui m’empêche de l’être. Me coupe de mes sensations (à part la fatigue), de mes sentiments. C’est une possibilité. Et donc, il me semble qu’il est urgent d’arrêter de boire pour savoir si c’est vrai ou non. Et si ce n’est pas vrai, tenter de percer le secret de mon absence de désespoir. Le secret de ma folie.

15.7.22

Je peux faire des efforts imbéciles, mais des efforts intelligents, cela, je ne le puis pas. Il fait trop chaud. Dans l’air stagne cette odeur d’incendie qui nappe l’horizon d’une pellicule opaque. Invisibles dès lors la mer, les collines. Mais pas le moi. J’ai fermé les volets, mis en marche le ventilateur qui, réglé sur « forêt », souffle une sorte de brise plus ou moins forte, à l’imitation de la nature, tantôt puissante tantôt si faible, quasi nulle. J’imagine une vaste étendue de conifères, là-bas, loin, au septentrion, mais ne vois que le blanc du mur sombre en face de moi. Parfois, quand l’attention se fait flottante, le bruit du souffle semble se confondre avec celui des cigales qui, désespérées dès que la température avoisine les vingt-cinq degrés, cymbalisent pour attirer les femelles avec lesquelles s’accoupler et se perpétuer. Destin de toutes les espèces — à l’exception de la nôtre, sans doute. Mais enfin, est-ce la mienne ? Plus je la considère, — même malgré moi, elle est là, je n’y puis rien — plus je la considère, et moins je crois en cette appartenance. Je la vois qui vomit sa haine, entre en guerre contre l’autre, n’importe qui, le voisin, la cousine, le mâle, la femelle, au lieu de faire la guerre à ses propres névroses. En guise de thérapie, pour ma part, je me fonds dans l’absence du paysage, cette pénombre d’où émerge un rai de soleil reflété par une surface que je ne perçois pas. Dehors, quelque chose se joue sans doute, oui, qui ne m’échappe pas, mais à quoi je désire échapper.

14.7.22

Mais que vais-je bien pouvoir faire de moi-même ? Ce journal, et aujourd’hui je le perçois avec une acuité toute particulière, ce journal n’est qu’une manière de thérapie qui pallie mal, je le crains, l’angoisse que me cause la difficulté presque insurmontable de trouver un éditeur pour publier ce que j’écris, angoisse encore accrue, comme si ce n’était pas déjà assez, par l’indécidabilité de la question : est-ce parce que le monde est pourri ou parce que je suis nul ? naturellement indécidable puisqu’il se pourrait tout à fait que le monde soit pourri et que je sois nul. Alors j’écris ce journal. Fait-on pire raison ? Imagine, par exemple, que tu doives vendre ton produit à un client potentiel, t’y prendrais-tu de la sorte pour le convaincre que c’est ton produit et pas un autre qu’il faut acheter ? Non. Pourquoi le fais-je dès lors ? Parce qu’il ne faut pas mentir. Parce que, au-delà du caractère thérapeutique de ce journal, une exigence de véracité en est à l’origine. Dussé-je être la dernière personne sur terre à dire la vérité, je n’y renoncerais pas. Tu te doutes bien, en effet, que le vendeur ne dit pas toute la vérité à son client potentiel ; pour lui, l’essentiel, ce n’est pas la vérité, c’est la vente. Pour moi, c’est le contraire. Est-ce que cela signifie que les autres mentent ? C’est probablement imbécile, mais il m’arrive de me poser la question, oui. Tu te rends compte que, disant cela, tu flirtes avec la folie pure ? Alors empruntons un détour. Par la fenêtre entre le rivage et les îles, la mer, d’un bleu parfait, incarnation de la beauté, la Méditerranée, pour laquelle, tous les ans, des millions de personnes s’endettent, séjour d’une semaine ou quinze jours. Et pourtant, à cause de sa position stratégique entre deux continents, c’est un cimetière humain, et pourtant, à cause de sa quasi fermeture géographique, c’est la mer la plus polluée du monde. Qui pourrais-je croire, quand la beauté et la laideur, le bien et le mal se compénètrent à ce point ? Je ne puis croire que moi, moi qui ne crois en rien.

13.7.22

Je m’apprêtais à composer la série de phrases que je venais de concevoir quand je les ai avortées. Toutes, d’un coup. Je me suis dit : À quoi ça sert de faire des phrases si elles ne font pas de différence, si elles ne changent rien, si elles ne transforment rien ? Et, c’est vrai, disons que c’est le « Test Orsoni II », c’est vrai, on devrait toujours s’assurer que les phrases qu’on écrit font une différence avant de les écrire ou, du moins, s’assurer que c’est le cas avant de leur donner le caractère définitif de ce qui a survécu à la suppression. Mes phrases parlaient de l’époque et, les concevant, je me suis dit qu’il n’y avait aucune chance qu’elles changent quoi que ce soit à l’époque dans laquelle je vis, époque qui, libérant les individus du joug du travail, devait voir l’avènement du poète nietzschéen créateur de valeurs et n’aura vu finalement que l’avènement du consommateur universel, égoïste et imbu de sa personne, qui ne fait même plus l’effort de sortir de chez lui pour consommer biens, services et personnes. Quelle chance des phrases tenant ce genre propos ont-elles de changer quoi que ce soit à la vie de mes contemporains ? Aucune. En fait, et j’ai déjà évoqué ceci mais je ne crains pas d’y revenir rapidement, en fait,  l’erreur de toute la gauche morale est de croire que le consommateur universel est malheureux et qu’on peut entreprendre de le sauver de ce malheur en lui vantant les mérites et les vertus d’une vie plus juste, plus saine, plus vraie, alors que c’est faux : le consommateur universel est heureux, il est con, mais il est heureux (ce qui, sauf exception, va généralement de pair). Donc, prises en tenaille, pour ainsi dire, entre la masse des consommateurs universels, qui sont très heureux tels qu’ils sont et n’ont absolument aucune envie de changer, mais de consommer toujours plus tout en se fatigant toujours moins, et la gauche morale, c’est-à-dire : mon public potentiel, ce qui n’est pas sans me poser de colossaux problèmes, je dois le reconnaître à contrecœur, gauche morale qui, farcie de doctrines sociologiques bancales, s’entête à ne rien comprendre à rien, mes phrases sont vaines, qui sonnent creux dans un désert sans oreilles. C’est pour cela que je les ai avortées, toutes, avant de les mettre au monde, et j’entends déjà une petite voix ricaner : « Tu devrais en faire autant avec toutes tes phrases, pauvre type ! », ce qui, en un sens, n’est pas totalement faux, mais pas totalement vrai non plus. Ce n’est pas totalement faux parce que, n’étant pas abruti, je me rends bien compte que ma production ne correspond pas, c’est le moins qu’on puisse dire, aux attentes du marché et que, de ce point de vue, en effet, elles échouent lamentablement au Test Orsoni II sauf que, d’un autre point de vue, d’un autre point de vue. D’un autre point de vue, quoi ? Je ne sais pas. J’essaie de me concentrer, mais je n’y parviens pas. Je passe mes journées à faire des cartons, démonter des meubles et, depuis des heures, ces connards de jardiniers font un boucan infernal avec leur outils de malheur, c’est vraiment le summum de la débilité humaine : polluer le monde en entretenant les espaces verts, c’est d’une bêtise absolue, de saccager des plantes et des arbres pour satisfaire le goût détestable de la petite-bourgeoisie de province, quelle idée, non mais quelle idée j’ai eue de vouloir venir vivre dans ce cloaque où s’anéantit l’esprit. Où en étais-je déjà ? Ah oui, d’un autre point de vue, ce que je fais ici, et ce que je fais ailleurs, aussi, ce que je fais a une réelle dimension morale qui n’a rien à voir avec la pratique narcissique et répugnante de l’écriture de soi à la Doubrovsky & Cie, je fabrique des outils avec quoi penser, agir et, quand même ces outils ne serviraient qu’à moi, ils fonctionnent : chaque jour, je pense le monde, je me pense avec eux, chaque jour, j’avance dans le monde avec eux, chaque jour que je vis, je vis avec eux. Et si je faisais reculer ne serait-ce qu’une infime portion d’infini l’étendue de ma bêtise, ce serait toujours un progrès notable.

12.7.22

Presque pas dormi de la nuit. Causes probables : la chaleur de la chambre, mais quand je gagnerai le salon où il me semble faire un peu plus frais, je ne dormirai pas non plus, les idées fixes qui tournent en boucle, mais comment tout cela va-t-il tenir dans les cartons ? ça ne tiendra jamais, plus tard, il s’avèrera que oui, ça tient. Aussi, à cinq heures trente du matin, je suis en train de lasser mes chaussures dans la cage d’escalier pour aller courir. Il fait encore nuit. Impression étrange, en passant, quand, d’un coup, l’éclairage public s’éteint et qu’une sorte de lumière vraie apparaît, une lumière qui, de fait, n’existe pas. Mais comment quelque chose qui n’existe pas peut-il bien être vrai et apparaître ? En chemin, je croise un coureur, comme moi, même s’il me semble que lui, il a fini son parcours, sa voix claire me l’indique quand il me dit bonjour sur un ton enjoué et que moi, en revanche, je lui réponds de la voix rauque de quelqu’un qui vient de se réveiller alors qu’il n’a pas dormi de la nuit. Tout semble banal et pourtant, tout est étrange. Sous un abribus, deux jeunes à vélo exultent d’un plaisir suspect en regardant l’écran d’un téléphone. Que je veuille y croire ou non, j’ai là une image de l’humanité. Faut-il vraiment que j’en fasse partie ? Mais tu n’as pas le choix. Qui a dit cela ? Sans conviction, je grignote quelques chips tout en faisant semblant de chercher une réponse à la question. Les premières pages du dernier chapitre des Émigrants, que j’ai lues hier avant de m’endormir, m’ont fait une forte impression ; elles possèdent une qualité singulière, qui fait sentir que nous sommes entrés dans le territoire infini de la fiction tout en faisant planer une sorte de doute à son sujet. C’est-à-dire : quelque chose pourrait s’ancrer dans le réel, mais flotte au-dessus, l’effleure, le charme, l’envoûte, dirais-je. Quelques pages avant qu’il en soit question, quand Sebald décrit l’atmosphère qui régnait à Manchester à la fin du XIXe siècle, ville à la pointe de la modernité technique, je me dis que c’est cela sans doute qui, au début du XXe, attira le jeune Ludwig Wittgenstein qui voulait alors devenir ingénieur avant de se tourner vers la philosophie. Est-ce à ce genre d’anticipations faites par le récit qu’on sent qu’on a affaire à une œuvre de fiction, une œuvre qui est si fidèle à la réalité (c’est une façon de parler) qu’elle prend des libertés avec elle, pour la rendre plus libre, justement, plus vraie ? Peut-être cette hypothèse est-elle trop, j’allais dire : « légère », mais non : « facile », peut-être cette hypothèse est-elle trop facile. Oublions-la. Hier, en évoquant mes années de factotum chez Grasset, je me suis aperçu que quelque chose avait changé dans mon rapport à mon passé : je ne suis plus en colère contre moi-même, plus en colère contre le monde, je peux parler de tout cela comme de faits, de sortes de données de mon auto-histoire, c’est pour cette raison que l’écrivant, ce membre de phrase : « mais il y aurait des livres entiers à écrire à ce sujet » m’a étonné parce que, auparavant, je pensais qu’écrire, c’était justement prendre mes distances avec ce passé, peut-être pas tant l’oublier — c’est inoubliable —, mais le conjurer. Le conte qui donne son titre au Feu est la flamme du feu fonctionne comme cela, comme une conjuration, la phrase elle-même, que le narrateur répète : « Le feu est la flamme du feu » est une formule magique qui s’accompagne d’un rituel incendiaire, et je ne regrette pas de l’avoir écrit, non, ce n’est pas ce que je veux dire (pas de palinodie : même si c’est mauvais, je ne regrette rien de ce que j’ai pu écrire, tout concourt à l’élaboration de l’œuvre), mais je ne l’écrirai plus aujourd’hui précisément parce que mon rapport à moi-même, mon rapport à mon moi passé, celui qui pensait qu’il ne pouvait pas avoir d’enfant en travaillant comme factotum chez Grasset, qu’il ne pouvait pas offrir cette image de lui-même à son enfant à venir, mon rapport à moi-même a changé parce que moi-même, j’ai changé, je suis devenu pour partie le moi que je voulais devenir et ce moi, qui accueille avec compréhension (en essayant de le comprendre plutôt que de le juger) le moi que je fus, ce moi que je suis cherche désormais à en devenir un autre.

11.7.22

Remplir des cartons de livres, j’en avais déjà fait l’expérience quand je travaillais chez Grasset, ne rapproche pas de l’essence de la littérature. Ce qui peut sembler paradoxal, tout s’évaluant à l’aune des tirages et des chiffres de vente, passé un certain nombre de volumes, on devrait logiquement commencer à l’effleurer, non ? Non. Quelqu’un mentirait-il ? Je jure que je dis la vérité, dis-je, levant la main droite. De bon matin, pas lavé, à peine Nelly partie accompagner Daphné chez son grand-père, je me mets à la tâche, je pue, certes, mais je suis efficace, la preuve : quelques heures plus tard, plus d’une cinquantaine de cartons forment un parallélépipède rectangle quasi parfait dans le salon. Imposante bibliothèque illisible. Si la bibliothèque est un marqueur social (c’est le genre de phrases qui doivent se faire sentir intelligents les post-bourdieusiens), comment se fait-il que je sois si pauvre ? À mesure que les cartons s’empilent, le mystère s’épaissit, je me sens comme une sorte d’anti-Benjamin : je me baisse, je prends un carton, je le plie, je le scotche, je le retourne, appuie sur les rabats pour faciliter l’accès à l’antre, je vais chercher des livres dans la bibliothèque, je les range dans le carton, je recommence jusqu’à ce qu’il soit rempli à ras bord, je rabats les rabats, je scotche le carton pour le fermer, je le dépose sur la pile, pas plus de cinq cartons par pile, s’il y en a déjà cinq, faire une autre pile, je recommence, et jamais ne trouve rien à dire de profond sur l’essence de la littérature. Vers trois heures de l’après-midi, je me souviens que je m’étais dit, samedi ou dimanche, peut-être les deux, que, vers deux heures aujourd’hui, quand j’aurai fini de tout emballer, je téléphonerai à P. que je n’ai pas vu depuis longtemps, mais c’est trop tard, il faut continuer, aller chercher Daphné, demain, j’aurai le temps, me dis-je, et pense soudain qu’il reste encore tous les beaux livres, sorte de pavés lourdissimes et hors gabarit dont Bourdieu seul connaît la finalité, à emballer. Ouvrier de moi-même, cela étant dit, je me préfère maintenant à jadis, quand j’étais exploité, sous-employé déclassé enfermé au rez-de-chaussée sous la verrière dans le magasin des éditions Grasset. Un jour, un type, qui se prétendait l’être, m’avait dit : Mais vous ne pouvez pas comprendre, vous n’êtes pas écrivain. Grâce à lui, en revanche, j’avais compris d’où pouvait bien venir cette pulsion presque irrésistible de tuer son prochain. Presque, je poursuivais en effet un autre but dont il ignorait tout. Y pensant à présent, à lui, à Grasset, aux cartons de livres, à toute cette période de ma vie, exilé au cœur de Saint-Germain-des-Prés, je me demande : comment se fait-il que je n’ai pas été dégoûté d’écrire ? Et réponds : c’est un test auquel tous les prétendants écrivains devraient se soumettre. Le voici, en quelques mots, mais il y aurait des livres entiers à écrire à ce sujet : si, six ans durant, tu peux supporter l’humiliation d’emballer / déballer des palettes entières de livres qui ne sont pas les tiens, parce que tu ne les possèdes pas plus que tu ne les as écrits, livres dont l’unique destin est le pilon, si tu peux endurer quotidiennement cette souffrance que cause l’humiliation symbolique, physique, de n’être rien, alors écris, sinon, fais autre chose de ta vie, il y a déjà tellement de livres que personne ne lit, s’il te plaît, fais autre chose de ta vie. Peut-être, qui sait ? peut-être que je passerai à la postérité pour cela, qu’on appellera : « le test d’Orsoni. »

10.7.22

Est-ce qu’il faut continuer ? Est-ce que c’est important ? Important pour moi, oui, mais en soi ? Où est-ce en soi ? À l’intérieur du non-moi ? Qui est-ce ? Aucune idée, je ne l’ai jamais vu de ma vie. Alors que faire ? Poser la question, pas l’émettre, non la poser dans l’écriture, c’est une façon de donner une réponse. Depuis que je me suis levé, les yeux mi-clos, je me demande si je vais avoir la force d’écrire aujourd’hui, la force physique et morale, si je vais trouver ce qu’il faut de patience, de détermination, de constance, de discipline et, oui, ne nous mentons pas à nous-mêmes, camarade, d’inconscience pour ce faire. Je survole sans grande conviction des pages que j’ai écrites aux alentours de l’an dernier. Qu’est-ce que cela m’inspire ? Je ne sais pas, — que je n’écris pas pour me relire ? Et puis, c’est étonnant, dès que je me mets à écrire, je me redresse, c’est le corps, je me sens alerte, quelque chose s’allume en moi qui épouse la dynamique de l’écriture. Peut-être que, l’instant après avoir écrit, je m’endormirai, ce qui ne serait pas un mal, la chaleur est abrutissante et les cymbales des cigales m’assomment, mais en attendant, je suis tendu. En silence, je prends un ensemble de décisions, mais sans me moquer de moi, parce que ces décisions, je les ai toutes prises déjà, sans jamais m’y tenir, faut-il donc que tout se répète ? ce n’est pas ce que je dis, mais le fait de ne pas me moquer de moi au moment où je prends ces décisions, c’est une façon de me faire confiance, de croire encore en moi. Et oui, sans doute, c’est parfaitement ridicule. Tant pis. Sous le chant des cigales (du matin au soir, tout se trouve sous le chant des cigales, enfoui, ce qui signifie en revanche que la température ne descend pas sous un certain niveau), j’entends une sirène. Elle semble tourner sur elle-même, et je ne parviens pas à déterminer d’où elle vient, qui elle est, s’il s’agit d’une ambulance qui tourne à l’aveugle dans le quartier, si c’est un jeu auquel un enfant joue, un enfant qu’on voudrait rendre demeuré assurément, ou si c’est un adulte qui s’amuse avec quelque chose, oui, mais quoi ? impossible de le savoir. Je m’apprête à faire une remarque désobligeante, mais ne la fais pas. Repense à la place à ce que je me suis dit hier à moi-même — ne te plains pas —, et me demande : que signifie au juste ce « travail sur soi-même » dont parle Wittgenstein ? Je ne dis pas que c’est ce que Wittgenstein pensait en employant cette expression pour définir la philosophie, mais il me semble qu’un tel travail a trait à la violence, plus précisément à la violence tournée contre soi-même, comme dans l’expression qui dit « se faire violence » : « se faire violence », ce n’est pas « se forcer », ce n’est pas s’obliger à faire quelque chose qu’on n’a pas le désir de faire, ce n’est même pas être violent avec soi-même, c’est lié à l’idée d’aller contre soi, contre son naturel, pour aller plus loin que soi, plus loin que là où ce naturel nous porte naturellement. Il y a donc l’idée d’une contre-nature au sens non pas d’une anti-nature, mais de l’invention d’une nature meilleure que la nature : mon naturel me pousse à, et moi, je le repousse, je vais ailleurs, là où je ne suis pas allé, là où je ne suis pas nécessairement enclin à aller. En chemin, pour ainsi, je me défais de mes illusions, de mes fausses représentations, de mes idées toutes faites, de mes préjugés les plus solidement ancrés, et fabrique une nouvelle version du monde.

9.7.22

Est-ce que, si, me coupant en quelque sorte du flux de l’information, mouvement perpétuel, comme j’essaie une fois de plus de le faire depuis un peu plus d’une semaine, je réduis qui je lis à un petit nombre tenant dans la colonne d’une liste de favoris d’un navigateur internet, plus ou moins justement intitulée « Blogs », je réduis dans le même mouvement mon monde ou est-ce que, au contraire, je l’élargis — en profondeur ? Vaste question. Les limites de mon langage sont les limites de mon monde, écrivait Wittgenstein. Mais loin d’apporter une réponse à la question, cette phrase, comme si elle était en quelque sorte polluée par l’association d’idées qu’on va voir, me fait penser à cette remarque d’un grand écrivain français (c’est-à-dire : il a eu le prix Goncourt il y a quelques années) qui, dans un entretien à un magazine, critiquait l’idée de Wittgenstein selon laquelle, ce dont on ne peut parler, il faut le taire (la fin du Tractatus, quoi), au prétexte que, selon lui, c’est justement de cela dont il faut parler, et, argument d’autorité, il citait Derrida à l’appui de sa dénonciation, sauf que, bien évidemment, ni lui ni Derrida n’avaient compris ce que voulait dire Wittgenstein, qui disait précisément ce qu’ils lui reprochaient de nier, à savoir : dans le cadre de l’entreprise de fondation logique du langage (l’entreprise de Frege et Russell, pour le dire vite), celui-ci se trouve réduit à deux possibilités, tautologie ou contradiction, qui sont toutes les deux vides de sens, tant et si bien que, si on parle un langage logiquement parfait, on ne dit rien du tout, et donc, le plus intéressant, ce qui compte le plus dans nos vies, se situe au-delà de ce langage logiquement parfait, c’est la célèbre distinction wittgensteinienne entre dire (dans un langage logique) et montrer (dans un langage intéressant). 6.522. Il y a assurément de l’inexprimable, celui-ci se montre, c’est le mystique (je cite de mémoire). Ce qui était drôle, c’est que non seulement le grand écrivain ne comprenait pas ce qu’avait expliqué Wittgenstein (probablement que, tout comme Derrida, il ne l’a jamais lu), mais les éditeurs dudit entretien eux non plus ne comprenaient pas ce que racontait le grand écrivain quand il s’attaquait à « la célèbre sentence de Wittgenstein » (ce sont ses mots, peut-être qu’anglicisme par « sentence » il entend « phrase » sinon on ne sait décidément pas de quoi il parle) puisqu’ils citaient une autre phrase, celle dont j’ai parlé au début : les limites de mon langage sont les limites de mon monde. Ce qui était moins drôle, en revanche, c’était que je me trouvais là face à un tableau assez fidèle de ce qu’est la vie intellectuelle, d’aucuns diraient spirituelle, mais n’exagérons rien, la vie intellectuelle d’un peuple qui, paraît-il, fut jadis grand, mais je n’y crois pas, en tout cas, s’il l’a été, il y a bien longtemps qu’il ne l’est plus : tout le monde parle sans savoir de quoi, mais le dit avec gravité, profondeur et conviction, c’est à ce prix-là seulement qu’on peut se payer le luxe de raconter n’importe quoi tout en ayant l’air intelligent. Maintenant que j’ai dit cela, cependant, suis-je plus avancé ? Je ne le crois pas. C’est précisément là où je voulais en venir : si je me confronte à l’état réel du peuple auquel, paraît-il, j’appartiens, mais je n’y crois pas, et que je m’attache à redresser des torts que j’estime constater dans cette population-là, suis-je beaucoup plus avancé que si je ne le fais pas ? Eh bien, non, je ne le crois pas. Au contraire, je crois que je me trouve surtout régressé. Après tout, à supposer que j’aie raison, si je démasque l’imposture de Z, au grand écrivain, la patrie reconnaissante, est-ce que cela change quoi que ce soit ? Non. Z est lu, moi pas. Quand il a une idée, il publie une tribune dans le Monde tandis que moi, quand j’en ai une, je lui tourne autour jusqu’à la réduire à néant, et alors, une fois détruite, je me dis que je peux essayer de commencer quelque chose. Moi, je n’ai pas ce qu’on appelle des convictions, et lui, oui, bien évidemment, sinon il ne serait pas un grand écrivain, et ainsi de suite, ainsi de suite. Tu vois, ça ne me mène nulle part, ça ne veut rien dire, et ça n’a probablement aucun intérêt. Tout paraît imbécile, c’est vrai, mais que tu le dises ou non, est-ce que cela change quoi que ce soit ? Eh bien, je ne le crois pas. Donc, ce que tu fais ne sert à rien ? C’est sans doute vrai. N’est-ce pas désespérant ? Absolument. Y a-t-il une chance pour que les choses changeant, elles finissent pas se dérouler autrement ? Je ne le crois pas. Z et moi, pendant un certain temps, nous avions la même éditrice. Z a eu le prix Goncourt et moi, eh bien moi, mon éditrice a refusé mon manuscrit et m’a envoyé un mail raté pour me le signifier. J’en ai déjà parlé. Je n’en conçois plus nulle rancœur. Je me borne à exposer les faits. Voilà tout ce que je gagne à faire ce que je fais : rien. J’ai perdu. Et, en effet, oui, il y a quelque chose de profondément désespérant dans cette espèce d’affaire, espèce d’histoire, mais non, je ne suis pas désespéré. Tous les jours, je m’assois à ma table d’écriture, et tous les jours, assis à ma table d’écriture, j’écris. Aujourd’hui, Nelly et moi, nous fêtons notre anniversaire de mariage. Et tu sais quoi ? je suis heureux. Je crois qu’elle aussi, mais je me trompe peut-être, si c’est le cas, elle fait bien semblant. Je crois que j’ai déjà dit cela l’an dernier, mais ce n’est pas forcément problématique de se répéter, alors je me répète : je ne voudrais vivre avec personne d’autre. Est-ce que tout cela, j’entends : écrire et aimer, constitue une vie réussie ? Je sais que oui. Mais alors de quoi te plains-tu ? Tu as raison : chaque jour, avec détermination, je me mets à la tâche et m’attache à me plaindre un peu moins. Wittgenstein ne disait-il pas que la philosophie est avant tout un travail sur soi-même ? Au travail, donc.