8.7.22

Cinq, combien ? six, oui, je crois, sixième tentative de rédaction, guère de succès, je ferais mieux de dormir, non que je me sente inutile, mais quelque chose se prête au sommeil, berceuse de cigales frénétiques, pas moi, calme quasi comme la pierre, polie par l’absence, ma manière d’exil volontaire, si microscopique soit-il, qui révèle quelque chose : que je peux disparaître, le monde continue de tourner sans moi.  Mais ne le savais-tu pas ? me dis-je. Certes mais l’éprouvé-je réellement ? Et l’avoir éprouvé une fois, à supposer que ce soit le cas, ne suffit pas, il faut recommencer, il faut toujours tout recommencer. Exercice d’humilité ? Non, ce n’est pas ce que je peux dire, plutôt ceci : qu’on s’installe au centre d’un univers qui n’existe pas et il importe de détruire cette illusion. L’idée d’un moi installé au centre de son environnement doit être détruite, c’est à partir de cette erreur de jugement que s’élabore la fiction d’un moi que je suis vraiment et qui s’offre de manière transparente à ma perception. Toute la littérature, et ses lointains avatars que sont la psychanalyse, la psychologie, montre pourtant que c’est faux, que nous sommes opaques à nous-mêmes, que l’effort central de notre vie doit être l’éclaircissement de nos notions, de nos croyances, des chimères qui peuplent nos imaginations. Mais qui lit les livres ? On les consomme, ce n’est pas la même chose. Moi, je peux disparaître. N’est-ce pas l’idée la plus réjouissante qui soit ? Regarde : déjà, je ne suis plus là.

7.7.22

Une des premières tâches à laquelle les nouveaux venus voisins du quatrième s’attèlent consiste à installer la climatisation. Évidente preuve que le discours écologiste passe plutôt bien en population générale. C’est « l’effet Greta Thunberg », il paraît. Pourtant, moi, qui, rappelons-le à toutes fins utiles, vis pour douze jours encore à deux étages à peine au-dessus de leurs têtes, je n’ai jamais réellement eu à souffrir de la chaleur, oh, il m’est bien arrivé quelquefois d’avoir chaud, c’est vrai, d’autant plus que, parfois, en effet, il fait chaud sur les rives de la Méditerranée, notamment l’été, il fait chaud, et cela n’a rien d’extraordinaire, il fait chaud, mais c’est tout à fait supportable, à moins peut-être d’être très âgé et très malade (sauf qu’alors, ce n’est pas l’installation d’un climatiseur qui changera quoi que ce soit à ton prochain et inéluctable destin), ce que les nouveaux venus voisins ne semblent pas être, vieux et grabataires, en pleine santé, au contraire, le mâle n’est-il pas dans la fleur de l’âge qui défonce le mur avec le foret béton de sa grosse perceuse ? (bientôt, n’en doutons pas, il se reproduira), et plus jeunes que nous, les salauds. De toute façon, ne vous faites pas soucis : en cas de bouffée de chaleur, allumez la climatisation et, en cas de bouffée de culpabilité, faites du yoga (ou du shopping, ça dépend des cas). L’être humain a réponse à tout même si ces réponses ne constituent pas à proprement parler des solutions à ses problèmes, plutôt des diversions, manières de trouver le meilleur moyen de regarder ailleurs pour ne s’apercevoir de rien, achète un énorme suv et fonce faire tes courses au hard discount le plus proche avant de remplir le formulaire pour bénéficier de l’allocation pouvoir d’achat mise en place par l’État. Tout est d’une cohérence quasi magique et offre ainsi à l’observateur attentif un tableau fascinant de l’économie de la fin du monde. Non que le monde soit sur le point de périr, ce n’est pas ce que je dis, à titre tout à fait personnel, c’est-à-dire que je ne dispose pas de données scientifiques me permettant de l’affirmer, à titre tout à fait personnel, donc, je pense que nous en sommes loin, mais nous organisons sa destruction biologique, éthique, esthétique de façon très habile, beaucoup plus habile, par exemple, que la façon dont nous nous y sommes pris aux cours des siècles précédents, quand nous en étions encore à nous faire la guerre, ou que la façon dont certains s’y prennent encore, qui continuent de se faire la guerre, là, le saccage de la planète est à la fois moins efficace et beaucoup plus voyant. Moins efficace, parce qu’à moins de procéder à un lâcher mondial d’armes nucléaires, on ne saccage jamais qu’un périmètre relativement petit (fût-il la mère patrie), et moins voyant parce que, bon, pendant un certain temps, tout le monde risque d’en parler. Après, on oublie, mais dans l’intervalle, ça fait du bruit à la télé. Et, en un sens, c’est un prodige. Prodige qui, d’un certain point de vue, peut être tenu caractéristique de la rationalité, mais je pense que ce n’est pas le cas, c’est-à-dire que je pense que c’est irrationnel. La forme contemporaine de la domestication du monde (autrement nommée : « le capitalisme », mais je pense qu’il faudrait arrêter d’employer ce mot au profit d’expressions comme « la domestication du monde », expressions qui sont plus explicites, plus précises, plus parlantes, comme on dit) réussit à se faire passer pour rationnelle en ce sens qu’elle emploie des moyens techniques sophistiqués, mais elle est en réalité irrationnelle. Par exemple, elle fait dire à une machine qu’elle a une âme alors que c’est faux, les machines ne peuvent pas avoir une âme puisque l’âme n’existe pas. Tout est faux, mais les effets sont bien réels. Ce n’est pas un paradoxe, c’est la condition sans laquelle on ne peut pas saccager le monde en paix : si l’on regarde le monde tel qu’il est, on comprend qu’il est urgent de changer notre façon d’y vivre, de l’habiter, d’accord, mais alors que faire ? eh bien, c’est très simple : ne pas regarder le monde tel qu’il est. Voilà qui est rassurant. Mais, et maintenant je fais être tout à fait honnête, le plus désagréable dans ce tableau vivant, ce n’est pas cela, non, le plus désagréable (par deux fois, j’ai écrit ce mot « dégagréable », ce qui, phonétiquement du moins, est un lapsus pertinent), c’est le bruit de la perceuse. En effet, je crains que ce vacarme ne vienne perturber ma lecture des Émigrants de Sebald, que j’ai commencée hier, splendeur de papier à la beauté déchirante, mais les voisins s’en foutent de Sebald, ils ne savent même pas qui c’est. Et il est bien là, le drame : en plus de saccager le monde, l’être humain fait preuve d’un goût déplorable — il aurait pu attendre douze jours.

6.7.22

Un pan de mur est tombé. Ce n’est pas vraiment un pan de mur, c’est une espèce de frise en carrelage très moche qui court le long du côté droit de la cuisine quand on fait face à la fenêtre sans qu’on ne puisse rien apercevoir à travers parce qu’un store bateau ni tout à fait opaque ni tout à fait transparent occulte la vue, mais il m’a semblé que c’était un symbole. Un symbole d’une chose bien dérisoire, d’un certain point de vue, j’en conviens, bien que là ne soit pas la question. Je crois que c’est à Naples que cette sorte de mythe méditerranéen que j’étais en train de composer s’est effondré. Si nous nous étions arrêtés à Bomarzo et avions rebroussé chemin après la promenade dans le jardin des monstres, croirais-je encore à ce mythe ? Je ne puis ni l’affirmer ni le nier. En ce sens donc, nous avons bien fait d’aller à Naples. À Naples, expérience dont les pages de ce journal écrites pendant mon séjour avant la pandémie témoignent, il m’est apparu que la Méditerranée était morte, que ce n’était plus qu’une illusion dont une peau est recouverte pour qu’on ne voie pas que cette peau, c’est la peau fripée d’une vieille dame, d’une vieille dame laide et menteuse. Plus que sur la route pour aller à Paestum, c’est en haut du Monte Cuma que j’avais eu cette sensation : que tout était faux. Au loin, regardant vers le bas, on pouvait voir des chevaux courir sur la plage, et puis tournant le regard à main gauche, les îles de Procida et Ischia en arrière-plan idyllique de cette belle matinée d’un interminable été. J’avais conscience que c’était pour cette raison que des millions des touristes se rendaient chaque année là où je me trouvais, mais pour moi, tout était vide, tout était creux, cette vie-là n’avait plus de sens — elle pourrait durer une minute de plus ou mille millénaires de plus, cela ne ferait pas de différence, il y aurait des changements, certes, du progrès, encore, comme on a pris l’habitude de le remarquer (et, en effet, il ne faut pas nier que les conditions de vie moyennes se sont améliorées), mais quelque chose avait eu lieu jadis qui ne reviendrait plus — c’est ça, la mort, la coupe dans le devenir : quelque chose a eu lieu qui ne reviendra jamais. Quand je réponds à R. qui, dans la marge de mon texte, me demande pourquoi je ne parle pas de la Méditerranée en tant que cimetière, dans les raisons que je lui donne, j’omets celle-là, qui est pourtant la plus importante, parce que je n’y pense pas. Mais quand ce pan de mur s’est effondré dans la cuisine, un détail insignifiant rappelant à la mémoire une impression évoquant elle-même une immense transformation historique, je m’en suis souvenu, ou plutôt : l’expérience était de nouveau là, comme neuve, et pourtant, antique. Je ne déplore rien de tout cela. Tout cela, je ne fais que le constater, exactement comme c’est. Le tort serait de ne pas le constater,  de ne pas faire comme c’est, de continuer de faire comme si, mais ce mensonge qui est devenu la raison universelle de l’histoire, je ne veux ni ne peux l’entretenir. Dans la cuisine, j’ai ramassé ce qui était tombé, mis de côté les carreaux qui n’étaient pas cassés au cas où l’administrateur de biens décide de les recoller, jeté les autres, aspiré la poussière, mais je n’ai rien ressenti qui s’apparenterait à un sentiment élégiaque alors que, je m’en souviens très bien, j’avais été très en colère à Naples, excédé par cette ville, excédé par l’atmosphère étouffante, ne me sentant pas bien du tout dans cette ville, au contraire chassé par cette ville qui me disait : Va-t’en ! ou moi qui me criait : Fous le camp d’ici [et « ici » signifiait : « la Méditerranée »], fous le camp d’ici, il en va de ta vie, et j’avais eu envie de partir, de partir sur-le-champ, tout comme plus tard, constatant l’inéluctable napolitanisation de Marseille, et la napolitanisation en cours de toute la Méditerranée (l’absence de cataclysme observable à l’œil nu ne signifie pas que rien n’a lieu), comment pourrais-je désirer rester ? C’est cela, l’impossible : rester.

5.7.22

Hier, quand j’ai conclu mon étrange récit sur une remarque d’ordre métaphysique, je crois que je l’ai fait pour donner de la profondeur à ce que je venais d’écrire, mais c’était une illusion : à supposer que j’aie besoin de profondeur, toute la profondeur du monde se trouvait déjà dans l’étrange récit que j’avais écrit et ce, quand même je penserais en effet que l’univers est une spirale infinie, ou un labyrinthe, ce qui est probablement la même chose, tout dépend de la façon dont on le considère. Oui, si on le considère de l’intérieur, l’univers prend la forme d’un labyrinthe sans issue tandis que, si on le considère de l’extérieur, l’univers prend la forme d’une spirale infinie. Est-ce que cela signifie que nous ne voyons de notre existence que sa finitude parce que nous ne pouvons pas en sortir et que, si nous pouvions en sortir, comme Dieu le peut, qui est extérieur à l’univers, pour adopter son point de vue, nous verrions que l’univers n’est pas un labyrinthe sans issue mais va bel et bien quelque part ? Je ne le crois pas. Le fait que nous ne puissions pas quitter le langage avec lequel nous composons notre description de l’univers pour voir comment il fonctionne indépendamment de nous n’est pas une limitation de notre nature : il n’y a pas un au-delà du langage parce que le langage n’existe pas, ce n’est pas une entité, c’est un ensemble composé d’un ensemble non limité phrases et de relations impliquées par ces phrases entre des individus qui parlent. En un sens, si nous parvenions effectivement à quitter l’univers pour le regarder d’un point de vue supérieur, le point de vue de Dieu, nous ne verrions rien du tout, nous ne trouverions pas dans cette vision ce que nous cherchons parce que nous ne serions pas dans cet univers au moment où ne le regarderions, mais à l’extérieur, et une fois retourné à l’intérieur, nous ne serions pas plus avancés : nous continuerions de faire des phrases tout en imaginant que, si nous pouvions voir l’univers d’une certaine façon, comme Dieu lui-même le voit, alors nous parviendrions à formuler la phrase ultime qui explique et résout tout. Ce qui est faux. Je ne crois pas que cette phrase que j’ai formulée hier : « L’univers est une spirale infinie » soit une de ces phrases ultimes, c’était remarque ironique qui signifiait aussi bien « Tout est là » car, c’est cela, l’univers, et rien d’autre, ce tissu de relations complexe qui s’étend et prolifère sans jamais parvenir à sa fin parce que cette fin n’existe pas. Je ne dis pas que R. n’a pas raison, parfois, de critiquer certains tournures trop intimes de mes écrits, parfois, en effet, ce n’est pas le moment, ce n’est pas le bon équilibre, je ne dis pas qu’il n’a raison, je dis que, pour moi, il n’y a pas de différence de nature entre les remarques concernant ma vie sentimentale passée ou présente et ce qu’on pourrait appeler avec pompe « les grandes idées », pas de différence de nature, c’est-à-dire : pas de différence de degré non plus, ce ne sont que des phrases et, de ce point de vue (qui est le seul point de vue à échapper à l’illusion, le seul point de vue non mythologique), un ensemble composé uniquement de phrases intimes est tout aussi incomplet qu’un ensemble composé uniquement de phrases exprimant de « grandes idées », comme si les considérations sur ma vie sentimentale étaient de « petites idées » qui attendaient qu’une « grande » vienne en révéler le sens vraiment profond. Je ne crois pas au sens vraiment profond, ce qui ne signifie pas tout à fait que je ne crois pas à la profondeur, même s’il ne faut pas être la dupe de la profondeur. Nous sommes trop enclins à trouver des coupables pour nous excuser de nos lacunes propres. Ainsi, accusons-nous le langage de n’être pas fidèle, les apparences d’être trompeuses, etc. C’est sur des réflexes de ce genre (des préjugés) que s’élaborent les mythologies qui nous aveuglent d’illusions : si le langage n’est pas fidèle, se dit-on, c’est qu’il y a quelque chose de plus vrai que lui qu’il ne nous permet pas d’atteindre, si les apparences sont trompeuses, se dit-on, c’est qu’il y a quelque chose de plus réel qu’elles nous cachent. Tout cela est faux, mais comme c’est invérifiable (il n’y a pas d’experimentum crucis), on se sent autorisé à l’admettre. Il faut écrire pour réduire nos illusions à néant, toutes nos illusions, même celles auxquelles nous nous accrochons parce qu’elles nous semblent inoffensives, parce qu’elles nous rassurent, parce qu’elles nous semblent bienveillantes, etc. Il faut écrire pour tout réduire à néant, tout refaire à neuf.

4.7.22

Je ne sais pas pourquoi je le fais mais quand je fais une recherche à mon sujet sur internet, c’est toujours en navigation privée. Ridicule, non ? Et pourtant : ⌘+Maj+N. Et puis : « “Jérôme Orsoni” ». D’autant plus ridicule que mon navigateur reconnaît cette recherche (j’au dû la faire une ou deux fois sans ouvrir de fenêtre privée), ce qui signifie donc qu’elle n’a absolument rien de privé, et en plus, privé pour qui ? c’est mon ordinateur personnel, personne ne s’en sert vraiment à part moi, à qui est-ce que je veux cacher cette recherche honteuse ? À moi-même ? Possible. Irrationnel, mais possible. Je viens de faire cette recherche et un “Jérôme Orsoni” que je n’ai pas reconnu tout de suite est apparu à l’écran. D’abord, je me suis dit : Tiens, elle est bizarre cette photo, et puis, en m’approchant (c’était une petite vignette sur la droite de l’écran), je me suis aperçu qu’il était normal que je ne me reconnaisse pas puisque ce n’était pas moi, mais un homonyme. J’ai regardé cette petite vignette quelques instants, j’ai cliqué sur le lien « Plus d’images », et puis j’ai cliqué sur la petite vignette sur la page qui s’est ouverte et, une chose en entraînant une autre, je me suis retrouvé sur la page linkedin de l’autre Jérôme Orsoni. Là, j’ai découvert qu’il travaillait à la Caisse d’Épargne depuis 16 ans et 7 mois, Caisse d’Épargne où il occupe le poste de Directeur d’Agence. J’ai été pris d’une sorte de léger vertige parce qu’il m’a semblé que lui, ce pourrait être moi, moi, j’aurais pu être lui. J’ai réfléchi et je me suis dit que si moi, j’aurais pu être lui — si, par exemple, pour gâcher la vie de tout le monde, j’avais continué les études de commerce auxquelles mes parents me destinaient, et que je m’étais attaché avec scrupule à échouer lamentablement, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde, non, mais de la mienne, oui —, je crois que lui, il n’aurait pas pu être moi. En fait, ce n’est pas vrai, je n’ai pas été pris d’une sorte de léger vertige, je me suis senti mal à l’aise : j’ai trouvé désagréable de partager quelque chose de si intime avec quelqu’un que je ne connais pas parce que, oui, mon nom me semble intime et le fait qu’il ne soit pas mon nom rien qu’à moi lui donne quelque chose d’impropre qui me fait me sentir sale. Pourtant, ce n’est qu’un nom, Jérôme. Ah, ne m’appelle pas comme ça ! Qui sait qui c’est, Jérôme Orsoni ? Personne ! N’exagérons rien. J’ai trouvé désagréable de voir que n’importe qui pouvait s’appeler Jérôme Orsoni alors que, non, malgré tous les reproches que je suis enclin à me faire, je ne suis tout de même pas n’importe qui. Et pourtant, n’est-ce pas un fait que s’appeler « Jérôme Orsoni » est à la portée de tout le monde si même un vulgaire directeur d’agence à la Caisse d’Épargne peut s’appeler « Jérôme Orsoni » ? Ne sois pas méprisant, me suis-je dit. Si ça se trouve, peut-être que lui aussi est très mal à l’aise à l’idée d’avoir un homonyme écrivain, peut-être que, dans son milieu, ce n’est pas bien vu du tout d’être un écrivain, les directeurs d’agence de Caisse d’Épargne sont des gens sérieux, pas des bobos bons à rien qui publient des bouquins que personne ne lit. Peut-être qu’il a été très mal à l’aise, le jour où un de ses collègues, à l’occasion d’un séminaire d’entreprise, lui a dit tout en lui tapant sur l’épaule, dans un rire pas très fin et suffisamment fort pour que tout le monde dans le hall d’accueil de l’escape game Bordeaux – Le Passage l’entende : « Alors, Jéjé, tu mènes en parallèle une carrière d’écrivain et t’avertis pas les copains ? » Moi, j’ai horreur qu’on me donne des surnoms, des diminutifs, je ne sais quoi, j’ai horreur de ça, mais je l’imagine devoir s’expliquer, un peu honteux, rougissant sous sa barbe de deux jours (c’est casual un séminaire d’entreprise, non ?) : « Ah ah ! mais non, tu vas rire Jean-Louis, c’est un homonyme… » « Ah bah ça, on s’en doutait un peu, mon petit Jéjé, con comme t’es, tu risques pas de nous pondre un pavé ! » Il est comme ça, Jean-Louis, il a l’humour un peu lourd, mais il a un bon fond, bien enfoui. Enfin, je ne sais pas, j’imagine. Moi, si j’étais directeur d’agence de Caisse d’Épargne, est-ce que j’aimerais avoir un homonyme qui écrit des livres ? Je ne sais pas, je ne pourrais pas être directeur d’agence de Caisse d’Épargne. Non que j’aie quoi que ce soit contre les directeurs d’agence de Caisse d’Épargne, mais ça me rappelle de mauvais souvenirs. Quand j’étais au lycée, j’étais follement amoureux d’une fille dont ma mère m’avait dit que c’était « une emmerdeuse », c’était peut-être pour ça que je l’aimais tant, Emmeline, dont le père était directeur d’agence d’une Caisse d’Épargne, parce que ma mère trouvait que c’était « une emmerdeuse », mais non, ce n’était pas une Caisse d’Épargne, c’était une Société Générale, et est-ce qu’il était vraiment directeur d’agence ? peut-être pas, mais en tout cas, il travaillait dans une banque et, un été, Emmeline, en rentrant de vacances, alors que j’étais allé gentiment arroser le jardin de la maison de ses parents pendant qu’ils étaient absents, Emmeline, en rentrant de vacances, m’avait dit qu’elle ne m’aimait plus et qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre. J’avais très mal pris la chose, d’autant que, un peu plus tard, alors qu’elle avait décidé de fêter son anniversaire au Macdo de la Canebière — non mais qui fête son anniversaire au Macdo de la Canebière ? ma mère n’avait quand même pas tout à fait tort de trouver que c’était « une emmerdeuse », Emmeline —, et que je m’étais rendu à cet anniversaire dans l’espoir de la reconquérir, en lui offrant, je crois m’en souvenir, un bijou, le genre de truc kitsch que les amoureux débiles offrent à leurs amoureuses ingrates, j’avais vu l’autre et je l’avais trouvé franchement laid. Comment avait-elle pu me préférer ce type au profil adipeux et aux cheveux plats ? Mal dégrossi, dépourvu de tout charisme, un mec moche, sans doute pas très intelligent, non mais comment ? Aujourd’hui encore, je l’ignore : c’est un des grands mystères de mon existence, mais qui explique toutefois mon aversion pour la profession de banquier. Il y a eu d’autres rebondissements dans mon histoire avec Emmeline (il y a toujours eu des rebondissements dans mes histoires avec les filles, j’y pensais l’autre jour, en m’imaginant en train de dire quelque chose à Daphné à propos de l’amour, avec Nelly aussi, d’ailleurs), mais justement, c’est une autre histoire qui ne trouvera pas sa place ici. Tout ce que je peux faire ici, c’est me demander : Est-ce que l’autre Jérôme Orsoni est sorti avec une Emmeline qui l’a quitté pour un type extrêmement laid au lycée ? Qui sait ? Tout est possible. Et l’univers est une spirale infinie.

3.7.22

L’autre nuit, j’ai rêvé que Mel Gibson, le Mel Gibson de What Women Want, était alcoolique et qu’il devait arrêter de boire pour jouer un personnage alcoolique au cinéma, mais je ne sais pas si c’était avant que je rêve qu’un chien m’agressait cependant que sa maîtresse, une vieille dame, me disait Mais non, mais non, c’est juste pour jouer, avec l’accent marseillais, et même si, en effet, le chien ne me mordait pas, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi je ne lui balançais pas deux ou trois coups de poing dans la gueule pour me défendre (ensuite j’allais au commissariat porter plainte contre le chien) ou après que j’ai rêvé qu’une personne dont je tairai le nom écrivait une lettre d’insultes à Nelly, du genre de celles avec des mots soulignés d’un trait violent et beaucoup de lettres en majuscules, une lettre aliénée, lettre que Nelly me montrait et à laquelle je ne comprenais rien si ce n’est que c’était une lettre d’insultes, donc, très violente et dans laquelle, me semble-t-il, mon nom était mentionné à plusieurs reprises, mais je n’en suis pas tout à fait sûr, peut-être que j’invente ce détail à présent, dans le rêve, Nelly était consternée par la lettre, et j’essayais de la réconforter en lui disant que ce n’était pas la première fois, mais plutôt la douzième qu’elle recevait ce genre de lettre délirante, pas de quoi s’inquiéter, et alors nous éclations de rire parce que, vraiment, les gens sont vraiment trop cons, je ne sais pas, non, mais est-ce que avant ou après, cela fait une grande différence ? je ne crois pas, non, contrairement au monde réel, où l’on essaie de nous faire accroire qu’il y a des avants et des après, dans le monde onirique, avant ou après, cela ne change pas grand-chose aux rêves, les rêves nous habitent, quand même ils sembleraient insignifiants, comme ces rêves dont je fais le bref récit à présent, consignant tout ce dont je me souviens, c’est-à-dire l’essentiel du contenu onirique, quand même ils nous sembleraient insignifiants, ils ne le sont pas, c’est à travers les rêves que nous nous parlons le plus sincèrement, les déplacements, les métaphores, les transpositions n’étant peut-être pas tant des façons de cacher le contenu du rêve que de le montrer : en effet, n’est-il pas vrai que plus le contenu onirique du rêve est fou, délirant, improbable, et plus il nous fascine, et plus nous le retenons, plus nous avons envie de le comprendre, alors que qui, non mais franchement qui, qui pourrait bien avoir envie de se souvenir d’un rêve dans lequel on va à la boulangerie acheter une baguette de pain, non mais qui ? un boulanger ? peut-être un boulanger, oui, un boulanger, bien sûr, mais alors, c’est un rêve érotique, est-ce que mon rêve avec Mel Gibson est un rêve érotique ou alors celui avec le chien ? peut-être, après tout, de nos jours, tout est possible, alors pourquoi pas un rêve érotique avec un chien, pourquoi pas ? Marché longtemps ce matin, sous la chaleur, soleil dur en gravissant la rue de la colline du Roucas Blanc, mais j’étais bien, j’étais heureux, et je ne pensais à rien, je ne faisais attention à personne, je mettais un pied devant l’autre, c’était tout ce que j’avais à faire, c’était tout ce que j’avais envie de faire, je laissais le bruit, la saleté, la privatisation de l’espace public par l’industrie culturelle, loin, loin derrière moi, et à un moment même, mais pas longtemps, quelques instants, je n’ai plus rien entendu que le bruit de mes pas sur la route, le bruit de ma respiration et le chant des infatigables cigales, 2 heures, 24 minutes et 25 secondes de marche très exactement, pour quoi, une seconde de paix ? Oui, mais la paix en vaut la peine.

2.7.22

Au loin dans la nuit le son fait boum boum boum boum (4/4) mais dans ma tête rien de semblable où le son fait do sol la mi (sans signature) et je pense à divers corps croisés le matin, sales, m’avaient-ils semblé, beuh et infrabasses dès la neuvième des premières heures de la journée, régime du futur, je m’étais dit, et puis, presque en même temps, j’avais entendu un jeune homme calculer son budget « pét’ » pour une année, sur la base de 400 euros par mois, ou est-ce que c’est moi qui ai mal compris ce qu’il était en train de calculer (pas l’objet, non, le budget, pas le quoi, le combien pour le quoi) ? lui, il avait l’air là pour la pétanque, coutume locale, pas pour le festival, coutume mondiale, d’après ce que j’ai compris de ce qu’un vigile disait quand je suis passé devant à un vieil homme qui lui demandait mais qu’est-ce qu’y font là ? ensuite, ce fut une veille dame, elle faisait sa lessive à la fontaine où, après avoir couru pendant une heure et quelque au milieu de tous ces, mais de tous ces quois ? — je ne sais pas, j’avais l’intention d’aller boire, ce que donc, je n’ai pas fait. Quatre jours que je me suis déconnecté des réseaux, quatre jours que je ne m’informe plus du tout (plus de sociaux, plus de journaux, ni papier ni télé, rien) en sorte que, du monde, je ne sais que ce que les gens m’en veulent bien dire et s’ils ne m’en disent rien alors je n’en sais rien. C’est comme ça. C’est la vie. C’est fascinant, la vitesse avec laquelle tout peut disparaître. Il reste bien quelques traces, mais plus on avance et plus elles s’effacent, dévoilant par là qu’elles ne cachent rien : au bout de trois jours à peine, quand j’évoque un certain sujet avec Nelly, je sens bien qu’elle doit faire un effort pour se souvenir de ce dont je parle. C’était il y a si longtemps, quatre jours, déjà. Autant me taire, me dis-je. Ce que je fais. Et très bien, en effet. Et m’endormir, aussi, l’après-midi. Est-ce la chaleur ou l’absence d’informations me bombardant de leurs poltrons protons qui me permet de m’absenter de la sorte, sans autre forme de procès ? Les deux, probablement. Aussi, pendant ce temps dégagé, gagné sur le vide, comme un polder sur le néant, je lis ma deuxième nouvelle d’Henry James en deux jours. Et toujours ce même sentiment d’avoir affaire à un auteur qui, sous les dehors les plus bourgeois, semble profondément antisocial. Et l’est. Dans « Rose-Agathe » ainsi, la façon dont le narrateur se plaît à continuer de s’offusquer d’un quiproquo un peu lourd alors que tout le monde a compris depuis bien longtemps, qu’est-ce, sinon une façon de dénoncer le sort que la société des hommes réserve aux femmes ? Elles qui sont comme des choses, des biens, dont on peut négocier le prix sans que personne, aucun homme, c’est-à-dire, n’y voit rien à redire. Et pendant ce temps, que font-ils justement, les hommes ? Eh bien, ils ne font rien. Ils dînent et jouissent de la vie. Tranquilles. La façon dont James expose tout cela, avec une légèreté d’autant plus grave que le sujet annoncé de la nouvelle, cette chute heureuse qui fait pousser au narrateur comme un ouf ! de soulagement, contraste avec son sujet réel — les femmes sont exploitées et réduites à la condition de prostituées par leurs maris —, cette façon est tout simplement fascinante. Pourtant, vraiment, la nouvelle n’a l’air de rien, qui semble futile, mais c’est cela, cette ambiguïté, qui rend la présence réelle de la littérature, laquelle, autrement, n’est rien qu’un manifeste un peu lourdingue et soporifique (qui convainc seulement qui l’est déjà) pour affirmer quelque chose que tout le monde a déjà compris. De fait, n’étant plus connecté au réseau, c’est ma propre voix que j’entends, sans diversion, et celle des autres aussi, que je peux écouter avec une plus grande attention. Lisant le journal de Guillaume Vissac, je me rends compte, par contraste, qu’auparavant, je ne le lisais pas vraiment, je me contentais de cliquer sur un lien, de suivre un guide qui faisait tout à ma place. Ce téléguidage permanent, me dis-je, notre époque qui déteste qu’on s’aventure hors des sentiers battus, on le retrouve dans la manie des ateliers d’écriture, lesquels saturent de consignes une écriture qui, dès lors, ne peut pas s’exercer, ne peut pas exister, ne peut pas écouter sa propre voix, sa propre voix ni celle des autres. Dans le journal d’hier de Guillaume Vissac, je note cette phrase : « Ce que nous apprend la cuisine, c’est que le problème tient moins aux erreurs qu’on commet qu’à la façon dont on leur réagit [note la façon dont il contorsionne la phrase, il fait à la phrase ce qu’il fait à la brioche et ce que l’une et l’autre lui font]. Faire n’importe quoi pour rattraper le coup, et c’est la catastrophe assurée, la preuve avec cette brioche. Il vaut mieux prendre note, et rectifier légèrement ce qui peut l’être tout en gardant le cap, quand on a un cap, mais enfin en écriture, à un moment donné, il vaut mieux en avoir. » Dont la frivolité n’est pas la moindre des profondeurs : il y a des pensées partout. Partout ? Non. Je pourrais donner des exemples de ce qui, se boursouflant, ne montre rien que le vide qu’il y a dedans (une outre pleine de vents malodorants), j’en ai un en tête, dont j’ai parodié un passage au cours de cette page, mais je ne le ferais pas, de cette expérience médiocre, je ne veux pas me souvenir autrement que dans la parodie que j’en ai faite. Et toi, quel est ton cap ? Je me pose la question, oui. Et me le donne, dans le point d’interrogation.

1.7.22

À la fin de mon édition des « Quatre rencontres » d’Henry James, il y a une note intéressante, qui cite une lettre que son frère William lui adressa. Dans cette lettre, William James, à propos des éditeurs de ce court récit, fait la remarque que voici : « Ils semblent avoir “estropié” [en français dans le texte] tes Quatre rencontres (que je n’avais pas encore lues) et qui ne peuvent pas se terminer là dans l’original — même si tes conclusions sont accusées d’être insatisfaisantes ! » Et, en effet, William a raison : le texte d’Henry ne peut pas se terminer comme il se termine, et pourtant, William a tort : le texte d’Henry se termine comme il se termine. Ce texte, tout en ironie, n’est pas un récit à chute. En fait, ce n’est qu’à la toute fin que le lecteur comprend que le narrateur l’a mené par le bout du nez et qu’en lui faisant croire qu’il lui racontait une histoire, il s’est en réalité moqué de lui et de son sujet, rien que pour le plaisir de faire un bon mot. Rien que pour le plaisir de faire un bon mot ? Peut-être plutôt pour se moquer du monde. Il me semble qu’il y a deux lectures de cette nouvelle : l’une, qui est celle de William James lui-même, repose sur l’attente que la nouvelle suscite, plus le genre « nouvelle » que la nouvelle en elle-même, à vrai dire, attente d’une morale, d’un contenu positif, qui ne vient pas et qui, en vérité, ne peut pas venir, d’où une autre lecture, immorale, celle-ci, où le lecteur se laisse faire par le narrateur, sourit avec lui, ricane avec lui, attache plus d’importance à l’intention ironique, sarcastique, parfois même, du narrateur qui, toujours en voyage, n’a aucune attache réelle, ni avec un quelconque pays ni avec personne. Le lecteur moral est forcément révolté par l’immoralité de la nouvelle qui « estropie » en effet et le texte et la société. N’est-ce pas la même chose ? N’est-il pas vrai que, de même que nous croyons au texte, de même que nous croyons à un certain agencement narratif du texte (dont la transgression participe), nous croyons à la société, à un certain agencement social ? Le narrateur des « Quatre rencontres » ne croit en rien de tout cela : ne croyant pas au texte, il ne croit pas à la nécessité de le respecter, pas plus qu’il ne croit à la nécessité de le transgresser, il en fait ce qu’il veut, il règne souverain sur sa narration et sur le contenu moral que celle-ci est censée exprimer (il faut bien qu’un texte parle de quelque chose et, en parlant, qu’il en dise quelque chose) parce qu’il ne croit pas à la société, il ne croit pas à l’existence d’une chose semblable, et tout son récit, par les pièges qu’il tend, les attentes qu’il suscite et auxquelles il ne répondra jamais, apporte la preuve cruelle son inexistence. Cruelle, la découverte que la réalité ne correspond pas à nos attentes, à l’idée que nous nous en faisons, ne l’est-elle pas toujours ? Mais à quoi riment alors ces « Quatre rencontres » ? Eh bien, elles ne riment rien. Y est-il question d’amour ? Non. De justice ? Non. De convenances ? Non. D’exotisme ? Non. De culture ? Non. Dans le récit d’Henry James, son narrateur suscite toutes ces attentes et toutes ces attentes, il les déçoit : de même que tout ce que la pauvre Caroline Spencer verra de l’Europe, qu’elle rêvait de visiter depuis de nombreuses années et qu’elle ne reverra plus jamais, c’est un coin de rue du Havre et une auberge miteuse, tout ce que le lecteur lira, c’est la parfaite nullité de ses attentes fondées intégralement sur ses préjugés. Et non seulement le narrateur se moque de son récit, mais James lui-même se moque du lecteur de son récit, qui fait dire à son narrateur dans une remarque aussi profonde qu’ironique : « L’expérience, lorsqu’elle vient, ne nous révèle rien que nous n’ayons d’abord vu en rêve. » Indifférent, le narrateur voyage, il n’est pas dupe, lui, entre son rêve et son expérience, il n’y a nulle épaisseur, ils ne forment qu’un.

30.6.22

Qu’est-ce que j’ai pensé d’autre ? Je ne m’en souviens plus. Il me semble parfois que je manque de présence à moi-même, non que je m’absente temporairement de mon enveloppe corporelle, ce n’est pas ce que je veux dire, je sais qu’il n’y a pas de différence de nature entre le moi et le corps, non que je parte ailleurs, mettre la tête je ne sais trop où,  non plus, mais j’ai l’impression de ne pas être assez proche de mes sensations, de mes pensées, de mes sentiments. Cette distance à moi-même que je crois percevoir (une sorte de métaperception, de perception de la perception, par endroits claire, par d’autres confuses), comment se forme-t-elle ? Peut-être accompagne-t-elle le sentiment de dépossession dont je parlais hier, auquel répond le besoin que j’ai ressenti de débrancher, de couper la connexion au réseau, ce qui revient à s’absenter d’un monde que l’on ne s’est pas choisi et auquel on n’appartient pas. N’est-ce pas paradoxal d’être dépossédé par ce à quoi l’on appartient pas ? Le paradoxe expose la vérité — précisément. Qu’est-ce que j’ai pensé d’autre ? Ou alors est-ce que notre cerveau n’est pas conçu pour le chaos ? Nous avons appris à penser dans un univers clos, d’abord extrêmement restreint : le temps durait une journée, l’espace était limité à ce qu’homo sapiens pouvait parcourir à pied, les relations sociales ne s’étendaient guère au-delà de cette famille élargie qu’est la tribu, et progressivement, l’univers s’est élargi, étendu pour atteindre des proportions qui nous semblent impossibles à concevoir clairement : des milliards d’être humains entourés de machines intelligentes dans un univers infini où la vie prend probablement des formes que nous ne connaissons pas encore. Et notre pensée, quelle forme doit-elle prendre pour s’adapter dans un univers comme celui-ci ? Notre pensée, n’est-elle pas infiniment archaïque ? Aussi archaïque que cette intelligence artificielle qui prétend avoir une âme ? Peut-être que c’est la machine qui nous permettra d’apercevoir notre archaïsme, cette intelligence qui s’exprime de façon si bête, comme une sorte d’humanoïde prémusilien, tout droit sorti d’un recoin poussiéreux du début du XIXe siècle, apportant par là même la preuve qu’il nous faudra encore un temps inconcevablement long pour faire ne serait-ce qu’un pas en avant, — des millénaires, sans doute. Que faire d’un artefact qui radote comme un vieillard bigot ? Que faire, sinon y foutre le feu ? Des millénaires, je vous le dis, des millénaires pour faire ne serait-ce qu’un pas en avant, — et nous croyons avoir compris quelque chose. 

29.6.22

Hier, cependant que j’étais en train de leur parler, je me suis rendu compte que je racontais n’importe quoi à des gens, des gens que je ne connaissais pas vraiment, avec qui je me trouvais sans le vouloir vraiment, à qui je me sentais obligé de parler pour ne pas paraître totalement asocial et, ne me sentant pas capable de leur dire ce que je pensais vraiment, je m’étais mis à leur raconter n’importe quoi et à m’en rendre compte, mais sans pouvoir toutefois m’en empêcher, sans parvenir à m’arrêter de parler, comme si j’étais pris d’une frénésie de parole qui me poussait à aller au bout de mes phrases qui étaient toutes plus imbéciles et ineptes les unes que les autres, j’étais là et, comme je ne pouvais tout de même pas leur dire que je m’apprêtais à quitter Marseille parce que je trouve que c’est une ville pourrie, Marseille, on ne peut pas dire ça à des gens qui y vivent et semblent heureux d’y vivre, ce n’est pas poli, je me suis mis à raconter tout un tas de choses absolument ahurissantes qui ont dû me faire passer pour une espèce de franchouillard raciste ou quelque chose dans le genre, alors que je m’efforçais simplement de faire la conversation. Quelle idée stupide. Tu me diras, mais qu’est-ce que tu faisais là ? et, en effet, on est en droit de me poser la question, moi-même je me la poserais à ta place, et si je ne l’ai pas fait c’est parce que je savais que j’étais là pour faire plaisir à Daphné, quitte à raconter n’importe quoi et à passer pour un horrible raciste, ce que je suis peut-être, après tout. Est-ce pour cette raison que j’ai décidé de débrancher les réseaux sociaux plus tard dans la soirée, un peu avant de me coucher ? Sans doute que non, mais on ne peut pas l’exclure totalement non plus. J’ai beau être convaincu que ce ne sont que des tuyaux et que les tuyaux font leur office quelle que soit la matière qu’on injecte dedans, j’entends par là : qu’ils ne sont pas débiles par eux-mêmes, ce sont les usagers qui les rendent débiles, il faut bien constater que moi, ils me rendent plus bête que je ne le suis déjà. C’est une forme d’intoxication mentale qui gagne la planète entière sans que nous ne semblions en mesure d’y faire quoi que ce soit : chaque jour, nous contemplons le spectacle de notre devenir de plus en plus bête et, tout contents, nous applaudissons des deux mains à cette navrante scène qui se répète inlassablement. Il y a aussi que j’ai eu des échange de messages des plus déplaisants avec des gens qui essayaient de m’expliquer que je n’avais rien compris la sociologie (de gauche) et qu’en fait, j’étais un nazi (de droite), j’exagère à peine, et que, échangeant au contraire des courriers bien plus intéressants avec R. à propos de mon prochain livre et, une chose en entraînant une autre, à propos de l’état du monde en général, je me suis aperçu que je perdais mon temps, que je le gâchais volontairement, que je me faisais l’esclave consentant de cette abjecte société de la communication, que j’étais chaque jour un peu plus dépossédé de moi-même. Comme dans cette conversation où je me suis empêtré tout seul au point de raconter n’importe quoi, rien que pour paraître comme tout le monde alors que non, que cela me plaise ou non, c’est un fait que non, je ne suis pas comme tout le monde. La vie sociale est une intoxication volontaire, et il n’y a pas grand-chose que je puisse y faire parce que je ne peux pas faire que je ne vive pas dans le monde social, que je le veuille ou non, j’y suis relié, je lui appartiens, il me traverse et me constitue pour partie, fût-ce la plus détestable de moi, il me faut en tirer le meilleur, et apprendre à fermer ma gueule de con tout en semblant poli.