9.6.22

Faut-il vraiment que tu te donnes tout ce mal ? Crois-tu seulement que les efforts soient récompensés ? Mais sinon, quoi : rien, vivoter, se laisser être ? Ne trouves-tu pas que tu te laisses beaucoup être, déjà ? Mais qui a dit qu’il fallait faire quelque chose ? Est-ce là notre seule façon de survivre au monde ? S’efforcer ou mourir ? Possible. Dehors, le vent souffle, si fort que les murs semblent trembler, que les portes closes claquent sur elles-mêmes en de micro-apparitions spectrales qui n’ont pas grand-chose d’effrayant mais tout d’agaçant. Cela — et je fais en esprit un geste ample de la main pour indiquer le vaste territoire qui m’entoure —, cela, je le laisserai bientôt derrière moi. Sans regrets, à quelques exceptions près. Cela — même geste —, a-t-il le goût de l’échec ou de la nouveauté ? )Paradoxe : revenir pour avancer.) Je ne sais pas. Moins je sais de choses et plus je me pose de questions. Mais où sont les réponses ? J’ai tellement l’habitude de parler dans le vide que si, soudain, on m’écoutait, je ne comprendrais pas pourquoi. À la différence de la fois précédente (signe que je ne recule pas, mais que j’avance), j’ai décidé d’embrasser ma nouvelle vie, de l’épouser sans arrière-pensées, sans doute aucun, sans nulle distance (= 0). L’adresse sera la même qu’en partant, ce qui devrait faciliter les choses. Fouillant dans un tiroir, je retrouve de vieilles cartes que j’avais données à Daphné pour qu’elle y dessine. Des vieilles cartes qui ne le sont plus désormais, comme si le temps ne vieillissait pas toujours. Sentiments difficiles à cerner, non qu’ils touchent à l’indicible, mais se ramifient, s’orientent dans plusieurs directions et, les voudrait-on réduire à une, ce que je ne souhaite pas, qu’ils trouveraient, malgré cette arbitraire contrainte, le moyen de s’échapper.

8.6.22

Quand les événements les plus improbables se produisent, si infimes puissent-ils être, il faut les accueillir, non comme des signes de quelque chose d’autre qu’eux-mêmes, mais pour ce qu’ils sont en eux-mêmes. Ou est-ce que non ? Je me pose la question et trouve cette réponse : « Dans l’histoire, tout finira par se produire », et alors, probables ou improbables, on voit bien que les événements ne sont pas, ils ont lieu, c’est tout, quelque chose passe, quelque chose se passe, ce peut n’être presque rien ou bien au contraire donner matière à quelque conte fantastique. Comme hier au soir où, me retrouvant nez à nez avec Jérôme Orsini, je fus envahi par un sentiment de honte mêlée de haine. À sa vue, je restai muet quelques instants. Tant de souvenirs qui me revenaient soudain, sans ordre, comme des données brutes épaisses brutes éparses. Je tâchais d’y mettre de l’ordre, mais n’y parvenant pas, je laissais les images, les odeurs, les sons m’envahir quelques instants encore, et puis, me lassant de son silence autant que du mien (trop de sensations, trop de sentiments pour parler), je finis quand même par lui dire : Tiens, ça faisait longtemps qu’on ne t’avait pas vu traîner dans le coin, qu’est-ce que tu deviens ? Oh, tu sais, me répondit-il, c’est toujours un peu pareil : on croit qu’on touche au but, mais plus on approche, et plus il s’éloigne. Mais de quoi tu me parles ? répliquai-je, tu ne peux pas être plus clair, je ne suis pas dans ta tête, moi. Un peu pourtant, fit-il, un peu. Alors ça, mon vieux, ça m’étonnerait, je n’ai rien à faire là-dedans, les cloaques, non merci ! Ne t’énerve pas comme ça. Je m’énerve si je veux, d’abord ! Non, mais tu sais, je voulais simplement dire que les choses sont ce qu’elles sont sans l’être pourtant. Tu me fatigues, ta manie débile de faire des phrases qui ne veulent rien dire, ça me fatigue, c’est insupportable, tu es insupportable, non pire : tu me dégoûtes, tu m’as toujours dégoûté, et tout ça, toutes ces années merdiques par ta faute, tout ça à cause quoi ? Une lettre de différence, et voilà, quoi, nous voilà liés pour la vie, non, mais non, j’en ai marre, je n’en peux plus. Ça faisait quoi ? quatre, cinq ans que je ne t’avais plus vu, et toi tu débarques comme ça, à l’improviste, et il faudrait que je supporte tes sentences dégénérées, en plus, il faudrait que je sois à ta disposition, non mais, tu te prends pour qui ? Ne t’énerve pas comme ça, Jérôme. Putain, je m’énerve si je veux, entendu ? Non mais tu te prends pour qui ? Toi. Je restai là, coi, quelques instants, sans même avoir l’esprit de demander quoi ? assommé on dirait par sa réponse. Dans le regard de Jérôme Orsini, il n’y avait pas d’ironie, non, qu’y avait-il alors ? rien, je crois, je veux dire : pas l’ombre d’un mensonge, simplement l’attitude calme et naturelle de quelqu’un qui vient de dire la vérité, qui sait que c’est la vérité, qui sait que personne ne peut en douter, que quiconque la recevant la devra admettre et tenir pour indubitablement vraie, la vérité vraie. Est-ce que c’est vrai ? Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Pourquoi moi ? Hein, pourquoi moi ? Pourquoi pas Jacques Derridé ? Ou, je ne sais pas, Roberto Bolino ? Ou Hervé ? Pourquoi moi ? Pourquoi Jérôme Orsini ? Quel nom hideux ! Il y a une telle laideur, une telle absurdité, quand on y pense, une telle imbécilité dans la chose, qu’elle en paraîtrait presque impossible. Et pourtant, je me souviens, la première fois que je l’ai rencontré, je me souviens, c’était atroce, je venais de publier des Monstres littéraires et dans le journal, l’autre con-là, je ne sais plus comment il s’appelle, l’autre con disait du mal de mon livre, mais surtout parlait de Jérôme Orsini. Non seulement, il balançait ses saloperies sur mon livre, des saloperies ineptes, qui prouvaient qu’il n’avait rien compris, non seulement il faisait le malin, alors qu’il ne l’était pas, mais en plus, c’était lui, c’était Jérôme Orsini qui était responsable de la confusion, c’était lui qui se faisait passer pour moi, tout ça pour, pour me ridiculiser, tout ça pour, pour m’humilier, oui, tout ça pour me gâcher la vie, tout ça pour faire de ma vie un enfer. Il était là, et moi, je ne pouvais rien contre lui. Je ne pouvais pas l’atteindre. J’étais allé jusque chez Tschann, je m’en souviens comme si c’était hier, sur le trottoir, il y avait des présentoirs où étaient disposés les revues et les magazines, j’avais tourné les pages fébrilement pour trouver l’article sur mon livre qui s’y devait trouver et j’étais tombé là-dessus. Quelle humiliation ! J’étais seul, j’ai reposé le magazine sans me faire remarquer, personne ne me connaissait, personne n’aurait pu me reconnaître, mais je ne voulais pas prendre le risque, je m’attendais à être si fier, je m’attendais à la gloire, et à la place de la gloire, j’avais Jérôme Orsini. J’étais seul, mais je suis senti profondément humilié, comme jamais peut-être je ne me suis senti humilié, et tu sais quoi, tout ça, c’est de ta faute, espèce de bâtard ! Tu sais ce que tu mérites, tu mérites de crever ! Je ne pouvais pas t’atteindre, mais aujourd’hui. Alors, sans plus prononcer le moindre le mot, sans faire le moindre bruit, commando de un, je me suis jeté sur Jérôme Orsini, j’ai saisi son coup à deux mains et, avec froideur, fermeté et froideur, avec une détermination égale seulement à ma première et éternelle humiliation d’écrivain, que j’ai subie à cause de lui, j’ai serré de toutes mes forces autour de son cou, j’ai serré et serré encore plus fort, et je sentais les petits os de son cou craquer sous mes doigts, et de mes pouces je pressais sa pomme d’Adam avec la méthode rageuse de qui a décidé d’en finir une bonne fois pour toutes, et je sentais sa carotide dans les paumes de mes mains faiblir, moins de sang moins de souffle moins de vie plus de mort, crève bâtard ! crève ! et mes doigts qui s’enfonçaient toujours plus profond dans sa nuque. Tout à coup, il a cessé de résister. J’ai compris tout de suite, mais je n’ai pas lâché ma proie pour autant, non, j’ai continué de serrer avec la même force, avec la même haine, avec la même honte et puis, d’un coup, je l’ai lâché, et il est tombé comme un sac par terre, comme un tas inutile et négligeable. Je n’ai pas regardé autour de moi. Je n’avais pas peur que l’on nous ait vus. Je me suis contenté d’enjamber son cadavre, adieu Jérôme Orsini, jamais plus tu ne viendras me gâcher la vie, et je suis parti.

7.6.22

Le parfum du café chaud dans la cafetière me rappelle quelque chose, mais je ne sais pas quoi. Peut-être le parfum du café chaud dans la cafetière de la veille ou du jour avant la veille ou d’un jour quelconque avant. Je bois du café tous les jours, ou presque, à de rares exceptions. Est-il nécessaire que je me souvienne de ce à quoi ce parfum me fait penser ? Le parfum des tilleuls que le vent qui vient de tomber brusquement avant de reprendre un peu moins fort me semble-t-il quoique je puisse me tromper pousse jusque dans la pièce où je me trouve ou que je sens tout autour de moi quand je cours et qui rend l’atmosphère si épaisse que l’air en est presque irrespirable, je sais ce qu’il me rappelle : le parfum des tilleurs de l’année dernière à la même époque, mais quand je pense à ce parfum et à ce qu’il me rappelle, je ne pense pas simplement au parfum que j’ai senti l’année précédente et l’année d’avant, etc., je pense aussi à Berlin, je pense à cette fille qui m’avait dit que sa passion pour l’infusion de tilleul datait de la période de sa vie qu’elle avait passée à Berlin, je ne sais plus quand, cela n’a pas d’importance, c’était il y a si longtemps, tant de gens sont morts depuis lors, et caetera, mais rien de tout cela n’est contenu dans le parfum du tilleul, le parfum du café, le parfum. Accueillir le néant, c’est s’abandonner au néant, c’est abandonner le néant. C’est ce que, à la suite de mes pensées de ces derniers jours, j’ai pensé tout à l’heure. Personne ne s’est encore manifesté pour suivre ma thérapie (ma thérapie nihiliste, peut-être est-ce le mot nihiliste qui fait peur, peut-être que je devrais appeler la méthode du congé, au sens de prendre congé du néant), je me contente donc de l’appliquer à moi-même, de me défaire du néant par le néant, de l’embrasser en m’abandonnant à lui pour l’abandonner. Ces réflexions, peut-être un peu étranges pour qui a une autre tournure d’esprit que moi, mais je ne le crois pas, ces réflexions sont solidaires d’une question que je me pose depuis quelque temps et qui consiste en ces quelques mots : comment concevoir une spiritualité sans transcendance, sans culte, sans rituel, sans surnature, sans rien ? question qui revient à se poser cette autre question : comment concevoir une spiritualité sans spiritualité ? autrement dit : comment ne pas se laisser dominer tout entier par la société de consommation sans pour autant tomber dans le piège des transports mystiques ? Comment flotter ? Comment trouver son incarnation désincarnée ? Quelle drôle de question. Faut-il s’arrêter quand on commence à se poser des questions de ce genre, bizarre, qui semblent hésiter entre le sens et le non-sens ? Peut-être se promènent-elles, ivres, le long de la frontière entre le sens et le non-sens, la fiction et la réalité, une chose et une autre, qui semble être son contraire, mais ne l’est pas tout à fait, quand on parcourt la route qui suit le tracé de la frontière entre l’une et l’autre, qu’on prend son temps, qu’on avance comme ça, tranquillement, non pas tranquillement, en étant tout sauf tranquille, en étant attentif, mais en se laissant le temps de faire les choses, de faire les choses bien, peut-être qu’alors, parce qu’on y regarde de plus près, peut-être qu’alors, la chose et son contraire offrent une physionomie différente, elles ne cessent pas d’être l’une le contraire de l’autre, l’une ne devient pas l’autre, elles ont toujours le même visage, mais ce visage n’a plus le même aspect, et c’est le plus important, dans un visage, l’aspect du visage. Dans un visage ou dans un parfum, dans ce qui apparaît.

6.6.22

La cause du malheur de l’existence : une chose qui n’existe pas. Toute thérapie digne de ce nom tient dans cette formule. Je crois que j’ai appelé ça un jour, une thérapie du nihilisme, laquelle thérapie se tient dans une sorte de rapport inverse avec le nihilisme thérapeutique : là où le nihilisme thérapeutique recommande le non-traitement, la thérapie du nihilisme prescrit le néant, en sa reconnaissance, pour guérir. Reconnaître que la cause de nos maux n’existe pas, reconnaître que, pour échapper au néant, nous imaginons des entités auxquelles nous en venons à croire comme à des réalités, ce qu’elles ne sont pas, reconnaître que c’est de là que provient le malheur de l’existence, là que se trouve l’origine de notre existence de malheur : nous sommes obsédés par des non-êtres, nos mythes, nos fantasmes, nos illusions. Et ces obsessions ne tiennent que par l’espèce de pouvoir hypnotique de ces illusions, d’autant plus hypnotique qu’elles ne sont que pures chimères : dans le domaine de l’imaginaire, nous pouvons façonner des objets parfaits, des objets sans faille et, les faisant passer en contrebande dans le monde réel, nous lancer à la poursuite de ce qui n’existe pas. Le point commun avec le nihilisme thérapeutique : c’est au malade de se guérir lui-même. Tout ce que l’on peut faire pour l’aider, c’est mettre à sa disposition des outils pour parvenir à la reconnaissance du néant, du non-être, de l’inexistence. Et ce n’est pas rien, c’est même décisif : il faut de bons outils pour se fabriquer des armes pour mettre à bas nos illusions et formuler des phrases qui ne soient plus l’expression de nos illusoires représentations, de nos fantasmes délirants, de nos mythes destructeurs. Mais ne te trompe pas : le problème, ce n’est pas l’imaginaire, c’est l’usage de l’imaginaire. Inventer une vie meilleure n’est pas un mal, au contraire, c’est une activité nécessaire. Les ennuis commencent quand on ne sert plus de l’imaginaire pour inventer une vie meilleure, mais pour humilier cette vie-ci, montrer du doigt l’individu qui la vit, le pousser à se haïr, lui intimer l’ordre de se réformer, lui faire des promesses qui ne reposent sur rien, qui ne reposent que sur du rien en prétendant que c’est du réel. Ce qu’on pourrait appeler : l’abolition politique de la frontière entre le réel et la fiction, où la fiction envahit le réel de l’individu pour le condamner. Les contes fantastiques ne tombent jamais dans ce piège totalitaire, dont la possibilité de parcourir la frontière entre fiction et réalité est la découverte décisive : le narrateur est d’autant plus terrifié par ce qu’il lui arrive qu’il n’est pas fou, qu’il sait faire la distinction entre la réalité et la fiction, qu’il la fait parfaitement, et que se produisent pourtant des choses qui ne devraient pas se produire, que deviennent réelles des choses qui ne le sont pas. D’où l’importance de l’atmosphère dans les contes fantastiques parce que l’atmosphère se tient à la frontière entre la réalité et la fiction, c’est un climat, une impression, c’est impalpable, c’est un je-ne-sais-quoi, c’est fragile, il suffit d’un rien pour qu’il n’en reste plus rien. Une atmosphère est le contraire d’un miracle : les lois de la nature, comme on disait jadis, ne sont pas suspendues, rien ne les enfreint, et pourtant, il y a quelque chose d’étrange, ça se sent. Au lieu de croire, c’est ce que je veux essayer de dire en faisant ce bref détour par le fantastique, il faut apprendre à sentir. Au lieu de foi, il nous faut un sens esthétique, lequel est toujours un sens éthique. Cela, ce n’est pas les dogmes qui nous l’apprennent, mais certains livres et l’expérience possible qu’ils nous proposent de faire. Et notre capacité à en faire bon usage.

Daniele Del Giudice, Le Stade de Wimbledon

À la fin du quatrième chapitre, il s’est passé quelque chose d’étrange : je me suis endormi. J’étais en train de lire le Stade de Wimbledon de Daniele Del Giudice dans lequel, à la fin de chaque chapitre, sauf à la fin du dernier, le narrateur s’endort, et je me suis endormi. Pourquoi ne s’endort-il pas à la fin du dernier chapitre du livre ? C’est peut-être la question à laquelle il faut répondre pour comprendre le livre. Ou peut-être que ça n’a rien à voir, que c’est simplement une façon pour l’auteur de dire : « Voilà, le livre est fini. Je peux me réveiller maintenant. » Est-ce à dire qu’écrire ressemble à dormir et un livre à un rêve ? Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, lorsque je me suis endormi, un match de tennis commençait à la télévision. Pas à Wimbledon, mais cela ne faisait pas de grande différence. Quand je me suis réveillé, le match n’était toujours pas fini et, logiquement, le livre, non plus. Alors, je l’ai continué jusqu’au bout. Daniele Del Giudice a écrit ce livre au début des années 1980. Il y raconte sa quête d’un auteur culte, Roberto Bazlen, écrivain triestin du début du xxe siècle dont la particularité est de n’avoir pas écrit de livre. Ces écrivains sans livres, quelques années plus tard, Enrique Vila-Matas en ferait un livre, Bartleby et compagnie, un livre qui déroule le fil de la pelote de Bazlen, lequel disait : « On ne peut plus écrire de livres, je n’écris que des notes en bas de page. » Philosophie défaitiste de l’art, sans aucun doute. Il règne une atmosphère étrange dans ce Stade de Wimbledon, mais pas à Roland-Garros, où Rafael Nadal écrase son adversaire avec la méthode d’un rouleau-compresseur. Atmosphère étrange d’ennui, de lassitude de qui mène une quête qui n’a peut-être pas de sens, ne conduit nulle part, si ce n’est à Wimbledon, certes, mais ce n’est pas là que se trouve Bazlen. À mesure que le narrateur semble approcher de son objet, cet objet semble quant à lui s’éloigner, devenir plus évanescent, moins intéressant. Dans ces pages où le narrateur tâche de percer un mystère, on sent bien que les mystères ne se percent pas parce que ce qui fascine dans le mystère, c’est précisément qu’il est un mystère, qu’il échappe. Le monde est plein. Aussi le vide nous obsède-t-il. Il y a une logique à cela, assez banale, certes, mais la vie n’est-elle pas banale ? En avançant dans les pages de ce livre, on ne peut se déprendre, en effet, du sentiment croissant d’une grande banalité : un homme de lettres sans génie n’aura pas écrit. Ce qui fascine, c’est une anomalie, mais n’est-ce pas (encore) étrange ? N’est-ce pas nous qui projetons sur les choses notre façon de les voir ? Et n’est-ce pas nous qui, déçus que les choses ne soient pas à l’image de notre façon de les voir, comme si les choses devaient nous obéir, transformons cette déception en énigme, et la banalité en mystère ? « Il vient un moment, écrit ainsi le narrateur de Del Giudice, où je n’éprouve plus la curiosité de voir. La ville est en partie familière et en partie étrangère, autrement dit facile et indescriptible comme n’importe quelle autre. Bientôt, je cesserai de venir, sans l’avoir décidé ; en reportant de semaine en semaine, un matin donné, je m’éveillerai trop tard pour prendre le train, et les jours suivants, je serai presque convaincu que j’y suis allé. La légère angoisse concernant tout ce que je n’ai pas compris s’aplanira elle aussi. Il me semble que je suis le parcours qui va du papier à l’expérience, bien que je ne sache pas quel type de parcours c’est. Probablement, ai-je dû partir de noms qui résonnaient dans le texte, à plat, maintenant de purs noms, abstraits et puissants ; puis, j’ai dû aller vers l’épaisseur ronde et ambiguë dont ils ont été détachés au moment du décalque. Et à nouveau, j’ai dû chercher le devoir de la carte, en réinventant les angles de représentation. Il doit être vrai qu’il n’existe plus de voyage ni de pèlerinage, mais seulement le va-et-vient routinier ; comme mes journées qui durent du matin au soir, entourées et protégées par le sommeil. Peut-être aurais-je pu le dire à l’Ange, quand il a parlé des manières de voyager. » Le narrateur va du papier à l’expérience, mais l’expérience n’est pas un être de papier. À Wimbledon, parti rencontrer l’énigmatique Ljuba d’un poème d’Eugenio Montale qui fut la maîtresse de Bazlen, le narrateur se voit offrit un pull qui lui appartenait. L’enfile à contrecœur, se sent mal à l’aise dedans. Comment porter les vêtements d’un autre, en effet ? Mais ce n’est pas cela, la question. À la toute fin du livre, quand, au lieu de s’endormir, il tient à la main le pull de Bazlen qu’il vient d’ôter, le narrateur s’éveille-t-il ? La littérature est plongée dans un immense fétichisme, qui tient à la fois du mythe et du désir. Dans la littérature, mythe et désir deviennent un et le même. Le magnifique et banal échec de la recherche épouse l’objet de la recherche : « L’opinion la plus haute de la littérature, c’est toujours quelqu’un qui s’y est refusé qui la possède. » Sauf que la littérature ne se fait pas avec des opinions sur la littérature, il faut s’abandonner à elle. Lucide, Bazlen disait encore : « Un type vit et fait de beaux vers. Mais si un type ne vit pas pour faire de beaux vers, comme ils sont laids, les vers de ce type qui ne vit pas pour faire pour faire de beaux vers. » Le mythe de la littérature camoufle la réalité pour masquer nos échecs : la littérature n’est pas un mythe, quand même ce serait une machine à produire des mythes, mais il ne faut pas confondre la chose et la phrase qui sort de la chose, et notre désir de littérature ne s’épuise pas en lui-même, au contraire : il exige sans cesse le passage à l’acte, car la littérature n’est rien d’autre que sa pratique entière et unique. D’où la seule chose à faire : enlever le pull de Bazlen.

Daniele Del Giudice, Le Stade de Wimbledon, traduit de l’italien par René de Ceccatty, Paris, Seuil, 2003.

5.6.22

Tout en marchant, je dresse des listes dans ma tête. Activité spontanée dont j’ignore le but, qui n’est peut-être pas autre que de fonctionner, de faire fonctionner le fonctionnement, et de l’intérêt de laquelle je doute tant il me semble que je ne fais jamais rien de ce que j’ai décidé de faire. Ce n’est pas vrai, non, bien sûr que ce n’est pas vrai, mais on n’est pas toujours bien disposé envers soi-même, n’est-ce pas ? Ce matin, en tout cas, moi, c’est mon cas. Pour changer de disposition envers moi-même, de disposition d’esprit, je décide de faire varier de façon continue la disposition de mon corps pendant un certain temps. Je fais un grand tour au cours duquel le sublime et l’abject se succèdent, et sans doute y a-t-il peu de sublime et beaucoup d’abject, en vérité, mais je n’ai pas envie de le dire. C’est une remarque que je me suis déjà faite, mais je me trouve négatif, trop négatif, tellement négatif. Qu’est-ce que j’ai à proposer ? C’est quoi, mon truc ? Est-ce que je n’en ai pas ? Car n’est-ce pas là que tout se joue : il faut avoir un truc, il faut avoir quelque chose à vendre ? et moi, qu’est-ce que j’ai à vendre ? Après tout, ce n’est pas parce que c’est à vendre que c’est nécessairement mauvais, il y a des tas de bonnes choses à vendre, mais qu’est-ce que j’aurais moi à vendre ? C’est quoi, mon truc ? Je m’arrête un instant, je me tais, je réfléchis. Mon truc à moi, je dirais : c’est la paix de l’âme. Oui, c’est ça, la paix de l’âme. Je me remets en marche, toujours réfléchissant, et ajoute : je peux te montrer comment on parvient à la paix de l’âme. Comment, qui plus est, c’est très simple d’y parvenir. Il y a un point de départ très simple à partir duquel, tu verras, tout s’équilibre, tout trouve sa place dans l’univers, toi, tu trouves ta place vis-à-vis de toi-même et ta place vis-à-vis de l’univers, et réciproquement. C’est quoi, ce point de départ ? Eh bien, le voici : l’âme n’existe pas. Tu vas me dire que je me moque de toi, que je me moque du monde, mais non, mais non, pas du tout, au contraire. À partir de là, je te garantis la paix de l’âme. Il suffira de m’écouter. D’avancer avec moi, pas à pas. Je ne dis pas que c’est facile, je ne dis pas que tout est facile, c’est plutôt le contraire, non, je dis que tout est simple, qu’une fois qu’on est parti du bon point de départ, tout trouve sa place dans l’univers, ce qui n’a pas d’importance se vide littéralement de son sens et ce qui en a s’éclaircit peu à peu jusqu’à devenir limpide. Tu apprendras à résoudre les contradictions et tu les résoudras, en effet, et tout ne sera pas simple, non, je le répète, mais tu le comprendras, et le monde sera ouvert, là devant toi, dans ce qu’il a de sublime et d’abject — ne crois pas que tu sauveras le monde, on ne peut pas le sauver, il n’y a rien à sauver —, et tout sera clair, même la pénombre sera claire pour toi.

4.6.22

Tard dans la nuit, j’ai pris des notes dans mon cahier. Tard dans la nuit, enfin, pas tant que ça, il n’était pas encore minuit, je m’en suis aperçu quand j’ai vu l’heure du message que m’avait envoyé C. pour nous inviter à déjeuner, dans le bison rouge, notes pour un livre en cours ou alors, peut-être, notes simplement pour avancer dans le cahier lui-même, pour en venir à bout, et en commencer un autre, sous la couverture qui restera toujours la même. Hier, dans le journal, envie de frapper quelqu’un très fort (l’auteur de l’article en question, je suppose) à la lecture d’un article consacré au livre de souvenirs que la veuve d’un célèbre éditeur décédé dans un accident de voiture il y a quelques années de cela a consacré à feu son mari. Évidemment, la démocratie, dont la presse constitue un rouage décisif, évidemment, la démocratie interdit le recours à la violence, mais la violence larvée, cachée, dissimulée du mensonge, de l’affaissement de la pensée, n’est-elle pas plus dure encore que celle des coups qu’on aimerait donner, mais qu’on ne donnerait pas, de toute façon, quand même on serait en situation de le faire ? La veuve tient des carnets, mais elle doit beaucoup travailler pour que les carnets se transforment en livre, dit-elle en empruntant une métaphore picturale (son autre activité, c’est peintresse) qu’elle souligne lourdement, et puis, à la fin de l’article, dans un moment d’inconscience ou dans une sorte de confession involontaire, l’auteur de l’article a pris soin d’adjoindre à ses dithyrambes un extrait de l’ouvrage en question, extrait où apparaît dans toute sa splendeur la nullité de la chose commise, et la supercherie complaisante de ce grotesque rouage de la démocratie. C’est comme l’histoire de ce président d’un pays du tiers-monde qui, s’étant voulu Zeus, et n’ayant pas réussi à l’être, comme l’on s’en pouvait douter, tenta de se réinventer en Héphaïstos, c’est-à-dire en dieu difforme, boiteux et cocu que sa mère, jalouse de Zeus, qui donna naissance à la parfaite Athéna, enfanta seule et rata si lamentablement qu’elle le précipita dans la mer du haut de l’Olympe. Pas de quoi faire rêver le petit peuple, à moins que ni le souverain chétif ni le petit peuple en question, ne sachant rien, ne comprennent rien à rien. N’est-ce pas d’ailleurs l’impression constante que l’on a : que plus personne ne comprenant rien, le langage se perd dans une sorte de logorrhée imbécile, ce qui n’est pas grave, puisque plus personne ne comprend rien à rien ? Je jette un coup d’œil sur mon carnet. Bien sûr, parfois, j’écris simplement pour écrire, non pour le plaisir d’écrire, ce n’est pas cela, non, pour écrire, à cause de la nécessité simple, mais élémentaire, c’est-à-dire : vitale, d’avancer. Qui peut comprendre cela ?

3.6.22

Parfois, par exemple quand je me promène dans la rue, c’est en tout cas là que ce phénomène s’est produit pour la dernière fois, pas plus tard que ce matin, je souris, je ris en pensant à Daphné. Peut-être sont-ce les premiers signes de la sénilité, auquel cas elle ne doit rien avoir de bien terrible, et je serais plutôt enclin à l’accueillir avec joie. Peut-être pas, et alors, c’est simplement que le simple fait de penser à elle me rend heureux. Non que je sois sempiternellement transi d’admiration devant mon enfant, mais je l’admire, c’est vrai, c’est ce que j’avais dit à la neuropsychologue, et c’était vrai. Tout à l’heure, quand je me promenais dans la rue et que je souriais, je riais en pensant à elle, je ne souriais ni ne riais parce que je l’admirais, mais je pensais à quelque chose de beau, même si je ne me souviens plus de quoi. Parfois quand cela se produit, ce n’est même pas à la Daphné réelle que je pense, puisqu’elle n’est pas là, évidemment, mais ce n’est pas ce que je veux dire, ce n’est pas à la Daphné existante que je pense, mais à une autre Daphné, une Daphné que j’infère des comportements de la Daphné réelle. Peut-être sont-ce là les première signes de la folie, auquel cas, si elle a les traits de Daphné, je suis prêt à l’accueillir avec joie, une folle joie, quoi. Est-ce que cela fait de moi quelqu’un d’heureux ? Je crois, oui. C’est fou, on ne devrait pas être heureux, on devrait être très malheureux, au contraire, on a toutes les raisons de l’être, il suffit de sortir de chez soi et de regarder autour de soi, parfois même pas, il suffit de rester chez soi et de regarder au-dedans de soi, mais le malheur, s’y complaire est une objection, ou du moins est-ce la phrase que j’ai lue dans le carnet à spirale où sont notées mes éclaircies. Les notes pour la légèreté de l’esprit, je m’en rends compte en les recopiant ces derniers jours, s’intègrent parfaitement à cet ensemble dont elles semblent former une partie naturelle, un membre, c’est-à-dire. Je ne sais pas si je vais continuer à recopier les 206 numéros qui, à ce jour, composent donc désormais ce sous-ensemble des éclaircies, mais le faire m’a permis d’y voir clair, et de retrouver une beauté que je croyais perdue et d’avancer, de progresser. Toujours. Questions auxquelles je n’ai pas de réponse : Faut-il numéroter tous les aphorismes ? Faut-il n’en numéroter que certains ? La numérotation doit-elle être continue ? Doit-elle reprendre avec chaque partie ? Quand dois-je considérer l’ensemble fini, achevé ? Dois-je renoncer à atteindre une considération de ce genre (l’ensemble pouvant se prolonger indéfiniment, sans début ni fin, spirale) ?

2.6.22

Ce n’est manifeste qu’une fois sur quatre (c’est moi qui fais les statistiques), mais tout ce que tu vois est faux. Tout ce que tu vois, et tout ce que tu entends, tout ce que tu sens, tout ce que tu penses, tout ce que tu dis, tout. Tout, ou presque tout. 90%. C’est une approximation, c’est peut-être plus (c’est moi qui fais les statistiques). Tout le monde a quelque chose à te vendre, ce qui fausse tout. Je vais y revenir, mais ce n’est pas tout. Le faux est au cœur même de ton existence. Tu ne peux te fier à rien. Même pas vraiment à toi-même parce que tu es façonné par tout ce qui t’entoure, mieux : tout ce qui t’entoure ne se contente pas de t’entourer, mais te pénètre, te configure, te formate. Le faux étant partout, comment savoir si ce que je suis en train de penser n’est pas faux ? Le scepticisme, quand on ne se contente pas de l’envisager comme un objet de curiosité, mais quand on en fait réellement l’expérience, pas simplement comme on fait une expérience de pensée, mais une expérience dans sa chair même, le scepticisme est terrifiant. Je crois que le scepticisme est à l’origine de la pensée, à l’origine du mal et de la solution aux problèmes — innombrables — qu’il pose. Ce n’est pas l’étonnement, l’émerveillement, qui est à l’origine de la pensée, au contraire, l’émerveillement étonné ou l’étonnement émerveillé apaise, si on l’accueille comme il convient, il réconcilie avec le monde, il nous réconcilie avec nous-même et nous-même avec le monde, et tout le monde est heureux et fait beaucoup d’enfants. Le scepticisme introduit au cœur de cet étonnement émerveillé ou de cet émerveillement étonné, au cœur du bonheur, quoi, un écart, une faille, petite, infime, presque insensible, mais qu’il est impossible de combler, impossible d’enjamber, impossible d’oublier. Car tout pourrait être faux. Je pourrais me tromper sur tout. Et cela, cette sueur froide, la douleur lancinante de l’angoisse, il est impossible de s’en débarrasser. Oui, penser ce n’est pas dire oui, non, penser, ce n’est pas dire non, non plus, non, penser, c’est ne pas pouvoir penser sans penser que tout ce que je pense pourrait être faux, douteux, imbécile, grotesque, moche, insupportable, détestable, abrutissant, dégueulasse, et j’en passe. Les gens à la télé, par exemple, ils ne pensent pas. Ce n’est pas grave, ils ne sont pas là pour ça, ce sont des commerçants, je n’ai rien contre les commerçants, mais les commerçants ne pensent pas (ils comptent). Ce n’est pas grave, personne n’est vraiment dupe. Ce qui l’est, en revanche, plus grave, comme dans l’émission sur laquelle je suis tombé hier au soir, pour mon malheur, beaucoup plus grave, c’est quand les commerçants s’occupent de livres, de littérature, parce qu’alors, prétendant l’accomplir, la mettre à la portée du plus grand nombre, ou je ne sais trop quoi, ils trahissent la vocation de la littérature, de la pensée, qui est de nous tirer de l’erreur dans laquelle nous vivons et avons toujours vécue pour nous montrer le monde, nous faire voir le monde tel qu’il est vraiment. Tous les romans, tous les essais philosophiques reposent sur ce dépassement de l’erreur dans laquelle nous sommes : À la recherche du temps perdu de Proust ne parle que de cela, les Méditations métaphysiques de Descartes ne parlent que de cela, Balzac a même créé un personnage pour rendre cette tension plus sensible encore (Vautrin). Prétendre écrire, prétendre penser, et tout et tout, et trahir la mission de l’écriture et de la pensée devrait être un scandale pour tout le monde. Le fait que ce ne soit pas le cas, qu’on fasse des émissions de télé pour inciter les jeunes à la lecture (quelle idée stupide, quel massacre en toute impunité), tout en trahissant la mission de l’écriture et de la pensée, met en évidence une des formes — innombrables — que prend le mal. Un mal d’autant plus pernicieux qu’il semble inoffensif : on ne voit pas de gens mourir injustement ou dans d’atroces souffrances ou les deux, tout est bienveillant. Le mal bienveillant, c’est le dernier tour de passe-passe de l’Occident. Mais tout est faux. Et donc, l’Occident est faux. Mais pourquoi est-ce que je raconte ça ? Tout le monde s’en fout. Tout est faux, et tout le monde s’en fout. Soleil de plomb, vent, air sec : — je déteste la chaleur.