19.6.22

La réduction de la démocratie à un mode de scrutin, et l’identification de ce mode de scrutin au choix d’un camp par opposition à un autre, est un non-sens : c’est la négation de la démocratie. La démocratie n’est pas un moment, c’est un processus ; ce n’est pas une fête, c’est quelque chose d’ordinaire ; ce n’est pas le choix de gouvernants, c’est le gouvernement de soi ; ce n’est pas un arbitrage, c’est une conversation ; ce n’est pas le grand soir, c’est la banalité même. Là où notre système politique fait de nous des citoyens à temps partiel, raison pour laquelle, soit dit en passant, celui-ci peut si facilement être parodié par toutes les dictatures de la planète, la démocratie doit être continue, permanente, sans solution rupture : c’est le choix d’une culture sans coutures, laquelle ne signifie pas que tout se vaut, mais que tout le monde parle et que tout le monde écoute. On m’objectera que cette conception de la démocratie est utopiste ; eh bien, oui, en effet, elle l’est : utopiste ne veut pas dire irréaliste, mais sans lieu, à part, ailleurs, encore à venir. La démocratie a besoin d’institutions (l’école, notamment) qui mettent les particularismes entre parenthèses, non pour les nier, ces particularismes, ils existent, il serait donc absurde de faire comme si ce n’était pas le cas au profit d’un universalisme vide de tout contenu positif, purement procédural, mais pour les interroger, les critiquer, les comprendre, les situer dans le temps et dans l’espace, et tenter de les dépasser pour inventer quelque chose de neuf. Au lieu de quoi, nous n’insistons plus sur rien que ces particularismes et nous étonnons ensuite que plus personne ne sache parler, — pire : que plus personne n’ait envie de parler sinon avec qui partage les mêmes particularismes que soi. Bientôt, nous nous parlerons de nous-mêmes à nous-mêmes. Alors nous aurons dévoilé l’essence du particularisme et pourrons disparaître en paix de la surface de l’univers. En attendant, et pour éviter d’échouer de la sorte, dans cette ultime flatulence solipsiste, il s’agirait d’inventer quelque chose, mais à quoi bon ? N’est-il pas plus confortable de prendre en photo son petit bulletin de vote et de le partager sur les réseaux sociaux avec la conviction d’être quelqu’un de bien, de bien et d’engagé, toujours du bon côté de l’histoire ? Quel ennui ! Quel manque de vitalité ! Que d’énergie gaspillée pour rien que sa statuette personnelle. Dans la rue où je marche quelques instants, une heure ou deux dans l’atmosphère caniculaire, histoire d’oublier que je suis qui je suis (je n’y parviens pas), je croise cet énorme véhicule à l’arrêt, là, seul, si seul qu’il en est presque touchant, j’entends : si c’était une personne, nous la trouverions touchante, comme l’est l’image abîmée, la photographie un peu trop jaunie d’une civilisation qui s’éteint et dont, demain, il ne restera plus rien, que des urnes remplies de bulletins de vote auxquels plus personne ne comprendra plus rien.

18.6.22

M’aperçois un peu tard qu’à force de vouloir corriger les autres, j’oublie de me corriger moi-même, en arrêtant par exemple de vouloir corriger les autres. C’est comme si l’esprit avait besoin d’excitation, qu’il lui fallait quelque chose pour fonctionner, à tout prix ; c’est la perversion de la raison (Musil et Adorno en ont parlé) qui, ne pouvant pas ne pas s’exercer, porque el sueño de la razon produce monstruos, trouve toujours un nouvel objet et s’acharne sur lui et puis passe à un autre et, sans fin, s’acharne à tout détruire, y compris elle-même, ce qui ne prend pas toujours les formes catastrophiques mises en évidence par Musil et Adorno, non, mais, même quand les formes n’en sont pas catastrophiques, lorsqu’elles sont plus ordinaires, plus banales, elles n’en sont pas moins graves. Un peu tard, c’est-à-dire que j’ai déjà perdu du temps à le faire, à me retenir de le faire, à changer d’avis, à trouver un autre objet pour exercer ma critique, à me reprendre, à recommencer, et puis, comme il fait chaud, tout cela me fatigue et, à la fin, c’est-à-dire : maintenant, je ne sais plus très bien ce que je dois faire, ce que je dois dire, si seulement j’ai quelque chose à dire, ou simplement du mal à faire, du mal à dire des autres. Certes, ce n’est pas littéralement du mal, mais la raison est liée au mal, comme Musil et Adorno l’ont bien vu. Raison pour laquelle on n’éliminera jamais le mal de l’existence, ou alors en éliminant l’existence, ce que certains sont prêts à faire, qui veulent en finir avec l’humanité pour libérer la planète de ce qu’ils considèrent comme notre intrusion, mais chut, ce n’est pas ce que je veux dire, je ne veux pas dire de mal, quand même on voudrait me faire du mal. Mais alors qu’est-ce qu’il me reste à dire ? Quand tu as écarté le négatif, que reste-t-il ? Pas l’intention de m’en tirer en disant que le négatif contient déjà du positif, mais à quoi est-ce que je crois sinon aux pouvoirs de la raison laquelle est incapable de vaincre jamais les ennemis de la raison, parce qu’elle doute sans cesse, de tout, et donc d’elle-même ? Pourquoi est-ce que plus personne ne croit aux pouvoirs de la raison ? Quelqu’un y a-t-il jamais cru ? Nous sommes d’ennuyeux et bavards défaitistes.

17.6.22

L’autre jour, par ennui, par désœuvrement, par faiblesse, je cherchais quelque chose à regarder à la télé, n’importe quoi, pourvu que cela me fasse passer le temps. Parce que j’en avais entendu dire le plus grand bien, sa réalisatrice et actrice principale avait même été primée pour son rôle dedans, quand j’ai pris le film en route, je l’ai regardé, pour voir, me disant : « Après tout, ne faut-il pas donner sa chance à la culture populaire ? » Eh bien, non, il ne faut pas. Le film s’appelait Aline, comme le prénom de son héroïne qui, en fait, ne s’appelle pas Aline, mais Céline, comme le prénom de la chanteuse dont il était censé raconter la vie. Mais pourquoi alors ne pas avoir appelé le film, Céline ? Déjà, ça faisait réfléchir. Un peu trop même. Tout est ridicule (pour écrire ce mot « ridicule », je suis allé chercher la définition de « lächerlich » dans le dictionnaire, c’était ce mot lächerlich que j’avais envie d’écrire, comme dans cette déchirante sentence de Thomas Bernhard), tout est ridicule dans ce genre de films parce que le spectateur sait déjà ce qu’il va se passer (par tautologie, racontant la vie de gens connus, la vie de ces gens est connue) et que, donc, l’essentiel du film consiste à revivre des moments connus, à faire comme si ces moments se déroulaient là, devant nos yeux, d’où la nécessité de la ressemblance, au sens le plus primaire du terme, de la ressemblance des personnages avec les personnes qu’ils incarnent, le jeu ne consistant plus à faire semblant, mais à faire ressemblant, à singer une réalité dont on feint la présence, d’où il découle que tout est feint, à commencer par les émotions que l’on est supposé ressentir : ces émotions, le spectateur ne les ressent pas devant le film, ce ne sont pas des émotions esthétiques comme celles qu’une œuvre d’art procure, le spectateur joue à les ressentir, il fait comme s’il était présent avec les personnes au moment où cette scène que les personnages incarnent à l’écran a réellement eu lieu. Jouant à y assister, il joue à vivre la vie des autres. Si les humains ont inventé la fiction, ce n’est pas parce qu’ils étaient incapables de rejouer des événements qui avaient réellement eu lieu, mais parce que les émotions que procurent les fictions sont chargées de quelque chose de plus que la seule émotion, elles sont chargées de l’intelligence de l’émotion. Être triste au théâtre parce que le personnage qui aime n’est pas aimé en retour, ce n’est pas la même chose qu’être triste hors du théâtre parce que la personne que j’aime ne m’aime pas en retour : l’émotion esthétique (l’émotion procurée par une œuvre d’art) est chargée d’une intelligence, d’une compréhension de l’émotion simple que je ressens dans une situation semblable à celle que je vois sur scène. Mais les deux situations n’ont pas à être ressemblantes : je ne ressemble pas à Iphigénie, et ma famille, si dysfonctionnelle soit-elle, ne ressemble pas aux Atrides, mais je souffre avec les personnages que je vois, que j’admire, que j’aime, auxquels je m’identifie et ce, d’autant plus qu’ils ne sont pas vraisemblables, ne font pas référence à une vie que mes semblables ont vécue. Transportées dans le tout-autre, mes émotions en sont d’autant plus vraies, d’autant plus sincères, d’autant plus esthétiques. L’émotion esthétique est double : elle est l’émotion qu’elle est et, en plus, elle est la compréhension de ce qu’enveloppe et exprime cette émotion qu’elle est. La simplification à laquelle condamne l’exigence de réalisme dont le faire-ressemblant participe, mais à l’inverse aussi l’excès de fiction, comme dans ces mythologies ready-made qui ne s’ancrent dans aucune culture, ne sont que des variations sur un thème rabâché, du fantastique sans sentiment d’étrangeté, de la science-fiction sans savoir ni imagination, cette simplification est un appauvrissement de l’expérience esthétique et, par suite, n’ayant plus de compréhension esthétique de mon expérience, de l’expérience ordinaire. Si j’ai pu donner l’impression de parler avec mépris de la culture populaire, c’est moins à l’encontre du populaire de la culture que de la culture elle-même. Je m’explique. Les idées neuves dans le monde d’aujourd’hui ont environ cinquante ans (un peu plus, en réalité, mais simplifions). C’est la raison pour laquelle des jeunes gens peuvent citer des articles de Barthes qui ont été écrits il y a un demi-siècle comme s’il était leur contemporain (de fait, si étrange que cela puisse paraître, il l’est). Quand des romanciers veulent passer pour intelligents, ils mettent en scène Roland Barthes dans la position scabreuse du polar, ou alors ils citent le rhizome de Deleuze et Guattari, ou alors ils citent le biopolitique de Foucault, dont les œuvres, elles aussi, ont cinquante ans. Et le pire, c’est que ça marche. Je vais dire pourquoi, mais tout d’abord je dois prévenir une objection. On pourrait en effet m’objecter que ce n’est pas une question de date, et c’est vrai, mais ce n’est pas tant la date que le daté que je souligne : notre modernité est datée, de même que, sous l’épais vernis de la déconstruction, notre métaphysique dualiste est datée (parce que, oui, mes sœurs et mes frères, nous croyons encore à l’âme et au corps). À cause de ce daté que, pour des raisons de circulation mondiale des idées (ce qu’on a appelé la french theory, bien que née en France il y a plus d’un demi-siècle, a d’abord connu le succès aux États-Unis d’Amérique, d’où elle nous est donc revenue quelque cinquante ans plus tard, avec le semblant de fraîcheur qu’apportait ce décalage temporel — en effet, il y a quelques années encore nous autres, Français, ne savions pas traduire « deconstructing », croyant que c’était un mot américain, ce « déconstruction » que Derrida avait pourtant trouvé tout bêtement dans le Littré —, mais puritanisée par des mœurs à nous étrangères, et qui deviennent désormais les nôtres, ce qui change tout), à cause de ce daté que nous ne percevons pas, nous vivons dans une illusion de modernité. En plus du daté, il y a ce décalé, ou effet de décalage, si l’on préfère, qui fait que nous ne sommes pas en phase avec nous-mêmes : nous trouvons modernes des choses qui ne le sont pas, ou qui le sont trop (au sens historique de la modernité dualiste), et toute notre culture souffre de cette ambiguïté, que renforce la croyance en notre nouvelle idole, l’argent. Nous croyons d’autant plus volontiers à ces auteurs qu’ils marchent déjà, nous leur faisons d’autant plus confiance qu’ils vendent déjà, qu’ils n’ont plus à faire leurs preuves. Ainsi, jouissons-nous de la modernité sans avoir à pâtir de ses inconvénients : là où les avant-gardes sont risquées, parce qu’elles peuvent échouer, la nôtre, vieille de cinquante ans, connaissant depuis longtemps les avantages matériels que procurent les gros tirages des traductions mondiales, est déjà validée par le marché capitaliste. Nous n’avons pas à craindre d’être abandonnés en rase-campagne sur l’autoroute de l’histoire ; nos héros y foncent déjà à toute allure. Pour parodier le vocabulaire marxien, réduite à sa pure valeur marchande, la culture n’a plus de valeur d’usage. Autrement dit, réduite à sa pure utilité, la culture ne sert plus à rien ; elle ne permet plus de rien comprendre. Dans cette perspective, on devine que j’ai eu tort de parler de « culture populaire », cette expression appartenant à une autre époque, révolue, ou qui n’a pas encore eu lieu : dans un monde où la culture est réduite à sa seule valeur marchande, il ne faut pas qu’il y ait de différence entre les niveaux de culture, entre le haut et le bas, entre le populaire et l’avant-garde, tout doit pouvoir se confondre, tout doit pouvoir se convertir dans ce qui fut jadis son contraire. Une telle culture semble parfaite parce que, tout se valant, personne n’en est exclu, personne n’est abandonné en rase-campagne sur l’autoroute de l’histoire, tout le monde semble accepté à bras ouvert, venez comme vous êtes, jolies petites brebis égarées, sauf qu’elle ne résout aucun problème, ne permet de résoudre aucun problème, n’offre aucune compréhension des émotions, des sentiments, des difficultés infiniment complexes auxquelles les êtres humains, tout au long de leur vie, sont confrontés. Ce n’est pas le souci d’une telle culture, laquelle ne sert plus à rien, asservie qu’elle est à l’utilité, au fonctionnement rentable du marché universel.

16.6.22

Si facile de perdre toute individualité. Une chose en entraîne une autre et, très vite, je ne suis plus là. Je suis toujours là, au même endroit où j’étais il y a quelques instants à peine, une minute, une heure, mais je ne suis plus là, quelque chose n’a pas bougé, mais quelque chose a disparu. Pendant ce laps de temps écoulé, où suis-je passé ? Qu’est-il advenu de moi ? Étrange expérience à faire, involontaire, évanescente : une mauvaise métaphysique, celle de monsieur et madame tout le monde, dirait que je me suis absenté, mais il n’y a pas un moi qui habite la coquille vide sans lui d’un corps modifiable à volonté. Où suis-je donc passé ? Mais nulle part, mais partout, mais n’importe où, dans ce là omniprésent qui m’entoure, ce monde, le social et tous les autres, où il est si facile de se perdre, si facile de perdre toute individualité. Démangeaison rouge dans le creux du poignet droit. De mémoire, j’en cherche la cause, mais ne la trouve pas ni trace de piqûre. Dehors, sous un ciel brumeux, dans l’atmosphère étouffante de cet été trop tôt (je consulte la météo, elle dit : température ressentie 39°C), on a payé des ouvriers pour raser le moindre centimètre carré de végétation sèche. Je me caresse doucement le creux du poignet droit avec le pouce gauche dans l’espoir d’atténuer, je crois, la démangeaison, un peu de salive, me dis-je, et je le fais, un peu d’eau fraîche, me dis-je, et je le fais, mais non, rien, me lève, étale une noisette de toleriane là-dessus, attends de voir si la crème produit un quelconque effet. En prends conscience : malgré la succession, tout a toujours lieu en même temps.

15.6.22

Je commence une longue page que je décide d’effacer parce que je n’ai pas envie de raconter ce que j’y raconte. Au début, peut-être, mais rapidement, je ressens avec une grande acuité l’inanité de la chose. C’est fréquent. Et il me semble que c’est bon signe. Je pourrais écrire tout ce qu’il me passe par la tête, et parfois je le fais, mais refuser d’écrire ce qu’on est en train d’écrire, n’est-ce pas une preuve de son existence ? Plus on a de croyances, je ne sais pas si c’est ce que je cherche à dire à présent, mais il me semble que c’est vrai, plus on a de croyances, et moins on existe. J’ai commis un lapsus : j’ai écrit « et moins on écrit » au lieu de « et moins on existe », mais c’est la même chose. Écrire, détruire les croyances, exister, c’est la même chose. Chez mes contemporains, j’observe que l’écriture sert à renforcer les croyances, à les raffermir, les solidifier, les ossifier. Le genre littéraire par excellence d’une époque comme la mienne, ce n’est pas le poème, le roman, l’essai, la conférence, non, c’est la tribune. Quand on a quelque chose à dire, quand on a la conviction d’avoir raison, quand il n’y a pas de doute possible, on écrit une tribune. Les choses sont indiscutables, il suffit de les exposer de manière concise et compréhensible par le grand public. Imagine-t-on quelqu’un qui écrirait une tribune pour dire qu’il n’est sûr de rien, qu’il a tellement de doute que, parfois, il lui arrive même de douter qu’il doute, que cela ne l’empêche pas d’être heureux, même si c’est souvent difficile, mais ce n’est pas le doute qui rend le bonheur difficile, c’est le monde dans lequel nous vivons, ce monde où le genre littéraire par excellence, c’est la tribune. Quel journal publierait ça ? Aucun. J’ai conscience que je ne fais rien pour être aimé, pour être connu, pour être célébré, pour être admiré, mais je le jure, je ne le fais pas exprès : je suis comme ça. Pour être autrement, il faudrait que je renonce à tout ce que je suis en train d’écrire dans cette page, et cela, je crois, je ne le puis pas. L’autre page, celle que personne ne lira jamais, elle, oui, j’ai pu y renoncer, mais celle-ci, non. De prime abord, ceci n’a rien à voir avec cela, mais en fait, si, tout à l’heure, j’ai vu une photographie de gens connus (des écrivains, des intellectuels, des gens sérieux, qui vendent, quoi, logique, on n’imagine pas quelqu’un faire appel à des inconnus pour défendre sa sauce — encore un lapsus, décidément, que je ne corrige pas celui, sauce étant une anagramme de cause —, si tu veux qu’on parle de toi, il te faut des gens qui fassent parler d’eux, c’est gagnant-gagnant, tu vois) qui étaient assis en rang d’oignons pour défendre quelque chose, je me souviens bien de quoi, mais je n’ai pas envie de le dire, parce que ce n’est pas de ce quoi que j’ai envie de parler, et il m’a semblé que c’était leur position juste dans le monde, là, assis comme cela sur cette petite estrade, un peu en surplomb, micro à la main, leur action dans le monde épousait à la perfection le genre littéraire qui se situe malgré eux au sommet du panthéon littéraire contemporain : la tribune. La tribune consacre son auteur qui se consacre lui-même par la cause que sa tribune défend. La gloire, c’est ça : singer Zola. Depuis quelques jours, j’ai une idée de livre qui commencerait par ces phrases : « J’ai voulu écrire le livre le plus snob du monde. Un livre si snob que, dans la coterie de qui l’écrit, il n’y a de place que pour lui-même. Car c’est cela, le paroxysme du snob : être une coterie de un. » Un livre que je n’écrirai jamais, et c’est tant mieux : il ne serait pas publié.

14.6.22

Réveil à 6h du matin, moment de calme entre le jour et la nuit que je gâche en consultant le site du Monde où est relayée la sinistre geste de certains des imbéciles de la création prêts à tout pour remporter la prochaine élection. Puisqu’on ne peut pas démasquer leur ridicule, je me contente de ne pas voter, ce qui, les observant, les rend plus ridicules encore, comme s’ils jouaient sans s’en rendre compte à un jeu aux règles insensées. Un peu plus tard dans la matinée, je constaterai que cette technique qui consiste à raconter n’importe quoi au nom de la cause qu’on défend est largement répandue dans la société quand, écoutant la radio dans la voiture au volant de laquelle je conduis Daphné à son stage de voile, j’entendrai la chroniqueuse féministe inférer d’une succession temporelle un enchaînement causal. On ne cherche pas la vérité, on cherche à avoir raison. Moi, me dirai-je encore un peu plus tard après être allé courir dans cette matinée de début de canicule, moi, il me semble que c’est le sens qui doit primer sur la cause parce qu’il est ce qui nous importe le plus, ce qui nous permet de nous orienter dans le monde et dans le journal, mais ne suis-je pas bien seul ? Possible. Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Tout est foutu, non ? Comme la nuit précédente, je suis réveillé par un bruit nocturne, pas le kick infrabasse d’une boîte à rythmes, cette fois, mais le vrombissement assourdissant d’un moteur à explosion coincé entre deux roues. J’ai beau ne pas comprendre le mode de vie de qui s’adonne à ce genre de pratiques (j’entends par là : je ne comprends pas qu’on puisse s’adonner à ce genre de pratiques), dans mon sommeil dérangé, mon éveil à moitié, à l’oreille, je suis le bruit que fait l’engin pendant quelques instants : il me semble qu’il s’éloigne et puis disparaît, mais peut-être est-ce moi qui me rendors, je ne sais pas, je ne dors plus.

13.6.22

Réveil à 5h du matin, et forcément tout est plus lent. D’autant que je me souviens avoir été réveillé une première fois dans la nuit par les coups de grosse caisse électronique du festival qui se tenait dans le parc ces derniers jours. À un kilomètre de moi, un enchaînement répété, cyclique, pourrait-on dire, de croches, double-croches, triple-croches, manière d’ascension vers un climax censé rendre fou le public mais qui, entendue de loin, s’avère particulièrement risible. Remède = 1 bouchon d’oreille dans chaque oreille. Me documentant pour écrire ce journal, je consulte a posteriori la programmation et en déduis qu’il devait s’agir de Moderat, qui m’avait habitué à mieux, mais c’était il y a longtemps, c’est vrai, eux aussi, ils sont devenus vieux. Sic transit gloria electronicae. Trop fatigué pour avoir des idées. Je voudrais dormir. Mais, quand je ferme les yeux, je ne puis m’empêcher de penser qu’il faut que j’écrive mon journal et ne parviens donc pas à m’endormir. Finalement, je crois que je trouve le sommeil. Il fait chaud. De plus en plus chaud. On voudrait croire en quelque chose, mais en quoi ? Hier, c’est vrai, je suis allé me promener au lieu d’aller voter et puis, durant l’après-midi, au lieu d’aller voter, j’ai recommencé ce livre qui m’avait agacé quand je vivais à Paris, Paris ne s’arrête jamais d’Enrique Vila-Matas, et qui, à présent, ne me fait plus du tout la même impression. Question de géographie, sans doute, plus que de littérature (j’entends : le livre n’y est pour moi, c’est ma disposition d’esprit ma disposition dans l’espace qui fait la différence). R., qui m’écrit aussi à propos d’autre chose, me parle du vide monument de la Révolution chez Michelet, celui-là même dont je ne lui avais pas parlé tout en lui parlant quand même, ce qui me rappelle une idée qui me trotte dans la tête depuis quelque temps, une idée peut-être fausse, mais elle me trotte quand même dans la tête : que la Révolution ne fut pas à proprement parler française, non, mais parisienne. Trop lent. Tête lourde. Assez pour aujourd’hui.

12.6.22

Je parcours la ville sans intérêt autre que pour le parcours. Pour aimer, il faudrait que je n’aie jamais vu ce que dissimule le vernis d’illusion dont on badigeonne la ville. Crois-tu qu’il en aille autrement ailleurs ? Ce n’est pas la question, ce n’est pas ce que je dis. Je marche. C’est tout. J’ai chaud. Je transpire. C’est ce dont j’ai besoin après cette nuit trop courte. Bouger. Me faire bouger moi-même. Me sentir bouger. Ne pas dire un mot. Réduire les pensées au strict minimum. Aussi, quand des phrases me viennent, si je ne les écarte pas par ma volonté, je ne les accueille pas non plus, je les laisse aller et venir, ne faisant surtout pas l’effort de les retenir ni de les mémoriser. Je garde le souvenir vague d’une ou deux, qui forme peut-être le début de l’écriture de ce jour, rien de plus. Les choses sont si semblables à elles-mêmes, certains jours, c’en est désespérant. Mais moi, ne suis-je pas semblable à moi-même ? Oui, et alors ? Alors, ne le reproche pas aux autres. Ce n’est pas ce que je dis. Ce n’est pas ce que je fais. C’est ce que je vois. Quand tout se conforme à l’idée que l’on s’en fait, à l’idée que l’on en a, peut-être est-ce qu’on a les idées claires, peut-être est-ce que la réalité est ennuyeuse. Vers quel lemme du dilemme penses-tu que tu tendes ? Je m’arrête. Vais à la salle de bains. Fais couler de l’eau froide sur mes mains et puis les plonge dedans. Coupe, lime, impossible d’écrire quand j’ai les ongles longs (ne serait-ce qu’à peine un peu trop), besoin de sentir le clavier, esthétique de l’écriture. Le fil est rompu, à présent. Ce n’est pas grave. Il n’y en avait pas vraiment. Rien qu’un semblant un peu artificiel d’unité. Qui désire l’unité ? Les choses ne sont-elles pas mieux éparses, flottantes, mouvantes, comme qui, sans l’égratigner, sans en être dupe non plus, se déplace à la surface, à pied sur la pellicule de mensonge qui recouvre l’univers ?

11.6.22

Avec les lèvres, je me pince les lèvres. Pas assez fort, je crois, pour n’être pas soumis à la laideur. Le type monte et descend l’avenue pour aller le plus vite possible et faire le plus de bruit avec le moteur de sa moto. Est-ce sa façon à lui d’être heureux ? Avant de sortir, tout en me brossant les dents sur le balcon, j’avais observé quelques instants une dame qui observait un écureuil batifoler dans les pins. Influencé par mon observation, ensuite, quand je sortirai, traversant le jardin, j’interprèterai ma première perception de la présence mouvementée de deux mammifères, dont l’un court après l’autre, comme celle d’écureuils, interprétation que ma deuxième perception viendra contredire : on n’a jamais vu d’écureuil avec une queue pareille. Qui a dit que les animaux porteurs de peste ne pouvaient pas s’amuser comme tout le monde ? Est-ce leur façon à eux d’être heureux ? Retour en avant : après m’être pincé les lèvres avec les lèvres pour ne pas me soumettre à la laideur, je composerai spontanément le tercet pas tout à fait descriptif, mais pas tout à fait prescriptif non plus, que voici : « Les mecs sont armés, les meufs sont voilées, tout le monde est foncedé », parodie consciente d’une inconsciente parodie, tout en me disant qu’il faudrait être fou (mal fou) aujourd’hui pour composer des haïkus, qu’il est obscène de rester zen, tout exige de nous une certaine action, oui, mais laquelle ? Continuant de marcher tout en tâchant de me remémorer ce poème de Ryōkan, si beau, où il évoque ses couilles dans le vent (à présent que j’ai le livre sous la main, je peux le relire : « Cueillant des kakis, mes boules dorées, saisies par le vent d’automne »), je considérerai sans émotions mais sans compassion non plus ces gens qui considèrent avec un air absent leur chien en train de chier dans le gazon. Je n’ai pas d’autre remarque à faire à ce sujet. Un bref moment après, je crois, je me fais pourtant une réflexion sur une chronique de Thomas Piketty que j’ai lue la veille dans le Monde, mais, si je me souviens du propos de son auteur (il ne faut pas être bien memorioso pour ce faire), je ne me souviens plus de ma réflexion. Tant mieux.

10.6.22

Les phrases avec lesquelles Daphné racontent des histoires inventées sont indiscernables des phrases avec lesquelles elle raconte des histoires factuelles. Pas toutes les histoires inventées, bien sûr, quand elle raconte des histoires qu’elle invente dont les personnages sont des dieux grecs, des personnages de l’Iliade ou de l’Odyssée, ou de Tintin ou des Mystérieuses cités d’or, bien sûr, nous reconnaissons tout de suite qu’il s’agit d’histoires inventées, parce que les personnages ne sont pas de personnages de son quotidien. Mais quand il s’agit d’histoires en rapport avec son quotidien, c’est indiscernable. La première fois que je me suis laissé prendre au piège, nous rentrions de l’école, elle était encore en maternelle, et m’avait raconté une histoire du « temps des contes », le moment de « sensibilisation à la lecture », comme on dit à l’école, sauf que cette histoire, que j’avais prise moi pour une histoire que la maîtresse avait lue en classe, c’était Daphné qui l’avait inventée. Il y était question d’un petit personnage qui vivait dans un arbre et qui avait peur d’en descendre, mais qui devait quand même en descendre parce qu’il voulait rejoindre ses amis et trouvait finalement le moyen de descendre en volant sur une feuille. C’était un très joli conte, raconté exactement sur le même ton qu’elle employait pour me raconter les contes que la maîtresse lisait réellement en classe, comme si elle répétait ce qu’elle avait mémorisé à l’écoute, sauf que c’était un faux. Un faux parfait, mais un faux quand même. Hier encore, Daphné m’a raconté une histoire indiscernable d’un récit factuel, histoire dans laquelle, parce qu’elle avait fini son travail plus tôt que les autres, elle aidait une ou deux de ses camarades qui avaient des difficultés à répondre aux questions, mais sans leur donner la réponse, en leur expliquant comment faire. Son récit était si parfait qu’elle racontait même à quelle question les camarades en question n’avaient pas su répondre et comment elle s’y était prise pour les guider dans la bonne direction, et que la maîtresse avait dit que c’était bien. Ce n’est que lorsque nous l’avons félicitée que Daphné a fini par nous avouer que « Non, en fait, ce n’est pas vrai. » Je lui ai demandé si elle savait faire la différence entre la réalité et la fiction. Et, comme d’habitude, elle m’a répondu que oui. Je lui ai demandé si elle avait bien fini ses exercices avant tout le monde. Elle m’a répondu que non, que deux ou trois avaient fini avant elle, mais qu’ils n’avaient pas fait juste. Je lui ai demandé si elle s’ennuyait après avoir fini ses exercices et si c’était pour cette raison qu’elle imaginait des histoires avec ses camarades. Elle m’a répondu que oui. Je lui ai dit que cela ne me posait pas de problèmes qu’elle invente des histoires à condition que (a) elle fasse bien la différence entre l’inventé et le réel et (b) elle nous prévienne quand elle bascule dans le domaine de la fiction. Elle m’a dit oui et m’a demandé : « Bon, je peux continuer à raconter mon histoire inventée ? » C’est ce qu’il y a de fascinant avec le langage : dans le langage, la fiction et la réalité son absolument indiscernables, le seul moyen de faire la différence entre la fiction et la réalité, c’est de sortir du langage pour le comparer avec quelque chose d’autre que lui-même. Oui mais avec quoi ? Avec quoi compare-t-on le langage ? La réalité ? Mais c’est quoi, la réalité ? La réalité d’une journée d’école, la réalité d’une fiction, la réalité d’un événement historique dont il ne reste plus aucun témoin, la vérité d’un phénomène inobservable à l’œil nu, la réalité d’un événement dont il n’y a jamais eu aucun témoin et qui est l’hypothétique origine de notre univers ? Quelle réalité ? La réalité est si complexe qu’elle contient même des fictions : la phrase « Tintin est un vieux type barbu et alcoolique » est fausse, de même que la phrase : « Jupiter est le président de la République française », Tintin et Jupiter ont beau ne pas exister, il y a des phrases qui sont vraies à leur sujet et d’autres qui ne le sont pas même si, dans certains contextes, les phrases qui sont fausses à leur sujet ont tout de même un sens : Héphaïstos n’est pas le président de la République française, mais le président de la République française se prend pour Héphaïstos, qui n’a jamais été président de quoi que ce soit, le pauvre, lui qui était si mal fichu, boiteux, cocu, et que sa maman, après l’avoir conçu toute seule pour se venger de son mari qui avait enfanté Athéna la fille invincible née de la tête de Zeus (κεβληγόνου Ἀτρυτώνης), au lieu de l’aimer, a balancé dans la mer du haut de l’Olympe. Drôle de vie, cet Héphaïstos. Mais qu’est-ce que je disais déjà ? Ah oui, dans le langage, la fiction et la réalité sont indiscernables et, pour les discerner, il faut sortir du langage et trouver un bout de quelque chose avec quoi le comparer (un bout de quoi ? quelle taille le bout ? etc. sont des questions bien plus épineuses qu’il n’y paraît), sauf que, pour faire la comparaison, on ne sait pas s’y prendre autrement qu’en retournant dans le langage, tant est si bien que c’est dans le langage qu’on compare le langage avec quelque chose d’autre que lui-même. On pourrait regretter cette faiblesse cognitive qui est la nôtre, mais on peut aussi célébrer la toute-puissance du langage, quand même elle ne se serait pas sans quelque inconvénient, comme la fâcheuse habitude qu’ont les humains de prendre la toute-puissance du langage pour une autorisation à raconter n’importe quoi et, s’imaginer que, parce qu’ils savent faire des phrases, il leur suffit de faire des phrases pour devenir ce que ces phrases disent, alors qu’ils ne font jamais que parler. Et pourtant, c’est si beau, parler. Comme hier, quand Daphné (toujours elle ? oui, toujours elle), après avoir lu à haute voix la citation tirée d’Adieu au langage de Jean-Luc Godard : « tous ceux qui manquent d’imagination se réfugient dans la réalité », qui me sert de fond d’écran, m’a demandé : « Est-ce une parodie ? », confondant avec un à-propos d’autant plus parfait qu’il était involontaire le paradoxe avec la parodie. Mais n’est-ce pas les deux ?