9.5.22

Jette un coup d’œil — rien à voir. Est-ce surprenant ? Non, mais on pourrait s’imaginer. S’imaginer quoi ? Je ne sais pas, autre chose. Qui vaudrait mieux que ça. Oui, mais ce n’est pas comme ça que ça marche. Il ne suffit pas de. Il faut encore. Encore quoi ? Difficile à dire, ce n’est pas comme ça que ça marche. D’accord, mais alors, comment ça marche ? Comment ça marche ? Sans comprendre comment ni pourquoi, je me retrouve dans les rues d’une ville où j’ai marché par le passé. Les couleurs sont claires, la luminosité, tout est là sans y être, j’y suis en n’y étant pas. Comment expliquer ce passage ? La grâce de l’esprit. Dehors, les instruments mécaniques saccagent l’univers : c’est l’entretien des espaces verts. Qui n’entretient rien du tout, mais conforme à des principes absurdes l’image de la réalité (la nature, c’est ce qui n’empêche pas les voitures de circuler). De fait, les ouvriers manipulent leurs outils comme on conduit une voiture : on fait rugir le moteur, on enfreint, on rend l’air irrespirable, le monde invivable. Pourquoi est-ce que je raconte ça ? Parce que le bruit est désagréable qui m’empêche de me concentrer. J’ai le doigt dans l’engrenage et quelqu’un a coupé l’électricité. À la surprise, c’est ce que je voulais ajouter, à la surprise, préfère l’étonnement. Qui rend sensible à la nouveauté. La nouveauté de quoi ? Mais la nouveauté de tout. Chaque jour, le même différent, le différent même. Et tout ce que tu voudras. Qui ne se sent prisonnier des mots parfois ? C’est vrai, les concepts semblent enfermer alors on se met à filer de grands coups de poing sur les idées pour qu’elles se plient à notre volonté. Comme si les idées étaient des parois ou des gueules à casser. N’importe quoi, elles n’existent pas, n’ont pas la solidité des murs, sont légères, fluides. Qui les observe, le voit : elles ont une physionomie changeante. Et si elles semblent rigides, c’est la responsabilité de qui parle. C’est celui qui dit qui l’est. Je ferme les, accueille le vacarme, j’ai faim.

8.5.22

Illumination, en l’espèce d’un mysticisme plat, sans profondeur ni totalité. D’où me vient cette expression, « mysticisme plat » ? Je n’en ai aucune idée. Une éclaircie dans le brouillard. Je rêve d’une douceur sans mollesse, mais comment faire ? Y a-t-il un juste milieu entre l’exposition et la disparition ? Tout semble en trop, et j’entends : excessif, mais peut-être que le monde tourne rond et que moi, à l’envers, qui sait ? Je tourne la tête vers la gauche d’où vient la lumière du dehors qui pénètre par la fenêtre : les livres que Nelly a empilés sur le bureau de notre chambre à coucher (j’écris sur le lit dans une position mi-assise mi-allongée, mon ordinateur posé en équilibre sur mon ventre et le haut de mes cuisses) forment des sortes de sculptures spontanées, relativement froides. Parfois, c’est ce que je me dis quand il m’arrive de les relire, les phrases que j’ai écrites il y a longtemps me semblent le fruit du travail d’un écrivain étranger, parfois, au contraire, je m’y reconnais, ce qui veut dire à peu près : je suis toujours en accord avec elles. Lesquelles est-ce que je préfère ? Je me le demande. Et ne sais que dire sinon que ce sont les phrases de cet écrivain inconnu que je vais devenir, cet écrivain inconnu de moi, ces sont ses phrases à lui que je préfère, même si je les ignore. Ce n’est pas l’ignorance que j’aime, mais ce qui n’est pas encore connu, le hasard de ce qui est à venir, l’indétermination du destin. Demain. Pas de place pour la nostalgie dans mon mysticisme plat. Qui la folle vacuité de l’existence n’effleure jamais ne peut comprendre la vie. Croit agir, mais s’en trouve exclu par la force des choses. Quiconque s’imagine maîtriser les choses est victime de leur force, esclave d’elles : y renoncer, c’est se donner la chance de les accueillir. Tout n’est pas miraculeux, non, il n’y a pas de miracle, et pourtant, je ne cesse de m’étonner. Alors la pluie tombe. Pourquoi pas ?

7.5.22

Quelquefois, quand je suis seul à la maison, je me parle. Pour meubler le silence ? C’est possible, je ne sais pas. Peut-être pour faire le point sur quelque chose, me mettre d’accord avec moi-même, affirmer ce que je ne dis à personne parce que je ne peux le dire à personne ou parce que personne n’a envie de l’écouter. Mais certainement pas pour le plaisir de parler, non. Ce matin, en revanche, je ne dis rien. Je garde le silence. Je suis ici. Je sors. Je rentre. Des sons qui viennent du dehors, je ne pense rien, je les laisse passer par la fenêtre entrouverte de la baie vitrée. C’est surtout une voix qui me parle sans bruit que j’écoute. Est-ce la mienne ? Peut-être pas, je n’en sais rien. Mais alors à qui est-elle ? Comment le savoir ? Je résiste à une impulsion et, y résistant, je me dis que j’y résiste. Pour me convaincre que j’ai raison de le faire ? Sans doute pas. Moins, en tout cas, que pour souligner l’acte, la réalité différente de celle qui aurait pu être si je n’avais pas résisté à l’impulsion et que je fais advenir ainsi, résistant. Résistant à moi-même. Résistant à l’autre monde. De fait, il y a tout un monde où je ne suis pas, auquel je suis ou me rends étranger. J’occupe une superficie dérisoire au regard de l’étendue de l’infini. Mais cela a-t-il même encore un sens de parler d’une étendue de l’infini ? Je me tiens en silence dans mon petit périmètre, les quelques mètres cube d’univers dont je dispose pour exister. Je ne peux pas disparaître sans laisser de traces de mon passage. Je ne suis pas comme ces sons qui passent par la fenêtre entrouverte de la baie vitrée. Murmure des moteurs à explosion lointains. Quelques oiseaux qui chantent. Des voix humaines parfois. Je m’apprête à dire quelque chose, commence d’écrire la phrase, mais décide de le retenir, et l’efface. Est-ce que je me censure ? C’est une façon de voir les choses, oui. Mais surtout, ce n’est pas de cela que je veux parler. Le bruit que font mes doigts quand ils frappent les touches du clavier couvrent le bruit qui vient du dehors. Je m’interromps. Écoute. En bas, six étages plus bas, une voiture démarre. Pourrais-je continuer cette description aussi longtemps que je vivrais ? Oui, mais à quoi bon ? Dehors, mais dans un autre dehors que le dehors immédiat, dans ce dehors qui m’apparaît plus abstrait, mais qui ne l’est pas pour ceux qui y vivent et qui, quoiqu’ils le prétendent, c’est même leur argument de vente numéro un, ne pensent pas une seconde à moi, une forme d’existence continue son cours dénué d’intérêt, dénué de vie. Là, le jour semble toujours identique à la veille. Pourtant, tais-toi et écoute, tout est toujours différent, — tout est toujours d’une inouïe beauté.

6.5.22

Parfois, comme aujourd’hui, j’entends aux sons que font les notes que je joue quand je les joue que ce n’est pas une bonne journée, ou plutôt non : que quelque chose ne va pas dans ma manière d’appréhender les choses, que ce n’est pas juste, et que quelque chose sonne faux. Est-ce une question d’angle d’attaque ? Ou sont-ce mes oreilles qui ne sont pas bien disposées envers les notes, ma personne mal disposée envers les choses, les événements ? Pourtant, tout va bien (je me répète, mais je le répète), le rythme est bon (couru moins longtemps qu’hier, mais plus vite), ce n’est donc pas un problème d’inadéquation entre les événements et moi, mais peut-être bien une histoire d’oreille qui entend mal ou de mes doigts qui ne se synchronisent pas avec elles. Je me pose des questions naïves, du genre : comment se fait-il que toutes les religions se fondent sur des interdits, des contraintes rituelles, des dogmes plus étroits encore que le trou d’une aiguille, des discriminations entre les individus en fonction de leur sexe, de leur origine sociale, ethnique, familiale, et caetera et caetera ? Je me demande : pourquoi n’y a-t-il pas de spiritualité immanente et émancipatrice ? Et la réponse est dans la question : il faut en finir avec l’idée d’immanence tout comme il faut en finir avec l’idée de transcendance, mieux : il faut en finir avec l’idée d’immanence parce qu’il faut en finir avec l’idée de transcendance, les couples vont ensemble, toujours, les contraires sont inséparables, toujours, comme dans les συστοιχία pythagoriciennes. Pour tâcher de m’évader et échapper à ces apories imbéciles, je me dispose à cuisiner un ragù dans lequel, bien des heures plus tard, viendront plonger des pâtes, de gros spaghetti, justement nommés par le génie superlatif de la langue italienne, spaghettoni. Spaghettoni al ragù, donc. Me reste-t-il une feuille de laurier — nécessaire pour le soffritto (huile d’olive, beurre, céleri, oignon, carottes, laurier) ? La réponse est oui. Tout va bien, te dis-je. Tout va bien, mais tu n’écoutes rien. Jamais rien.

5.5.22

Couru de la maison jusqu’au marégraphe (un peu avant) et retour. 12 km en 1 heure, 11 minutes et 31 secondes. Bien. J’entends : ni trop ni pas assez, comme il faut. Je devrais dire : juste, équilibre dans l’instabilité. Bien, j’entends : je me sens bien. Je laisse toutes les pensées parasites et les parasites sans pensée errer dans un monde parallèle où mes pieds ne se trouvent pas. Là où mes pieds se trouvent, là je suis. Je ne me sens pas léger, non. Je ne me sens pas lourd non plus, non. Je me sens à ma place. Me déplaçant comme je me déplace, sans laisser de traces, sans rien déranger, sans m’attarder sur rien, je me sens à ma place. Sentiment (un peu confus tout de même) que c’est ma nature. Confus : qu’est-ce que ça veut dire « ma nature » ? « Ma seconde nature » ? Longeant le Prado pour remonter la Corniche, camionnettes de CRS les unes à la suite des autres. Il y a match ce soir. Je pense, un peu après mais je le pense quand même, je pense : toujours le risque de la violence, comme s’il nous était désormais impossible de vivre en paix, comme si la concorde était devenue chose irréalisable, irréaliste. En a-t-il toujours été ainsi ? Peut-être, mais je ne sais pas si la question que je me pose porte sur une quelconque vérité historique (établie ou pas, je ne sais pas) ou sur le sentiment même. Dès lors, l’idée de « vivre-ensemble », qui forme comme une sorte d’idéal régulateur pour notre société perdue, comment pourrait-elle être autre chose que flatus vocis, mots certes mais vides ? Tu as un doigt pour montrer, mais tu ne montres rien du tout ou alors rien que le bout de ton nez. Je passe. Je veux passer partout, je veux passer sur tout. C’est la seule façon d’exister. Le ciel, gris ce matin, se dégage. On annonçait des averses orageuses dans l’après-midi. Le monde est instable et c’est là, pas ailleurs, qu’il faut trouver l’équilibre et le garder. L’autre jour, pensé au livre que j’écrirais si je me lançais en politique (à Dieu ne plaise) : Prendre le pouvoir, avec le p barré, oui, j’ai même eu une idée pour la couverture, le p barré façon graffiti. D’une folle originalité. Non mais tout ce qu’il me passe par la tête.

4.5.22

Que faire de nos beaux yeux fatigués ? Si je tends la main à quiconque la souhaite prendre dans la sienne, dois-je m’étonner de sentir des dents la mordre ? En fait, tout le monde fait la même erreur de présupposer le monde à son image. Erreur, oui, voire faute (morale ou entorse aux règles du jeu). Ce monde social n’est pas un endroit sûr pour qui possède un cerveau (cf. l’anecdote de Beethoven contée par Feldman). Plutôt que de chercher un moyen de bloquer des sites pour devancer mon éventuel désir akratique d’y accéder, je me dis que je devrais reconfigurer ma façon de penser, d’envisager les choses, les gens, les rapports entre nous. Vaincre l’akrasie (toujours la même histoire). Se vaincre soi-même. Est-ce que je suis censé plaire à tout le monde ? Certes, non. Mais que, ne plaisant à personne (je suis un inconnu des lettres, c’est ce que je veux dire), il se trouve tout de même des gens pour me haïr, c’est ce qui me laisse songeur. Peut-être ces gens ont-ils besoin de cette haine pour exister ? Si tu es faible, si tu n’as pas d’énergie vitale ni d’idées qui te soient propres, il te faut bien trouver quelque chose pour exister, un ennemi à abattre, sinon, ta vie, ta médiocre vie, en quoi pourrait-elle avoir un sens ? Je fais le tour de mon esprit et n’y trouve personne à détester. À la haine, je préfère le rire, moqueur, oui, pourquoi pas ? Il commence toujours par moi-même. Mais pourquoi est-ce que je raconte cela ? Je ne sais pas. Parfois, je me dis que je ne comprends pas le monde. Or, ce n’est pas vrai : je ne le comprends que trop bien, il est si facile à comprendre. Qui cherche une idée neuve devra s’enquérir d’ailleurs, mais tout le monde a les yeux rivés sur son nombril, sur le petit périmètre dans lequel la conception étroite qu’il a de l’existence l’enferme. J’aime ma fille autant que j’aime ce qu’elle me fait, comment elle me décentre, me sors de moi-même pour habiter le monde dans une peau qui n’est pas la mienne, transforme mon comportement, et le vieux moi, le moi d’avant elle, fréquemment encore, j’en ai bien conscience, se manifeste, qui vient toujours se fracasser contre cette existence nouvelle qui le réduit à néant. Si je dédie tous mes livres à Nelly et Daphné, c’est bien sûr parce que c’est grâce à elles que je les écris, qui me supportent, me soutiennent, me donnent envie de vivre, mais aussi pour les ouvrir à autrui. La question de savoir si l’on écrit pour soi-même ou pour les autres est absurde parce que le langage est chose publique. Le privatiser, essayer de se l’approprier, parler tout seul, tout ça tout ça, ce sont des réflexes normaux, on panique, on voudrait se rassurer, mais nous ne sommes pas là pour être rassurés, mais pourquoi sommes-nous là ?

3.5.22

Hier, résultat du test de Daphné, qui ne nous apprendra rien que nous ne sachions déjà, mais confirmera ce que nous avions compris de nous-mêmes (le test se contentant de fait d’« objectiver », ce qui, par les temps qui sont les nôtres, n’est pas tout à fait rien, malheureusement). Pour autant, il me semble que ce n’est pas inutile, loin de là, pour nous tout du moins, tant il nous aura été difficile d’en parler, de nous faire comprendre, les plus bienveillants de nos pseudo-proches ou de feus nos amis n’ayant pas eu cette patience-là (ils ne s’en seront pas donné la peine). Moi qui ne crois pas aux merveilles de la psychologie moderne, je pense toutefois que c’est une chance pour Daphné et, ce matin, marchant pour aller lui acheter un croissant à la boulangerie, je me dis : la vie lui tend les bras. N’est-ce pas merveilleux ? Hier encore, mais ceci n’a rien à voir avec cela, j’ai résisté à la tentation de me mêler de ce qui ne me regarde pas : je suis en train de dire quelque chose quand, tout à coup, je m’arrête et, en vérité je me le dis, me fais remarquer que je n’en ai rien à foutre. Peut-être n’est-ce pas au goût du jour de ne rien en avoir à foutre, mais c’est ce que je ressens — profondément. Je suis sommé d’avoir un avis, de me soucier des trois cents prochaines extinctions de masse, de la fin du monde, de la guerre qui fait rage, de l’escacatologie des stars, de l’union de la gauche, du libertarisme musqué, mais je n’en ai pas envie, je ne ressens rien au sujet de ces sujets, qui ne me concernent pas, ne m’intéressent pas. Il faudrait que, parce qu’il faut être un salaud d’hypocrite pour survivre et se faire admirer et exister socialement. Mais je ne peux pas, je crois que c’est au-dessus de mes forces, faire semblant. Quand Nelly, amoureusement, me suggère de passer un test comme Daphné parce que, en effet, c’est ce que l’on dit, certains adultes, ça les aide de savoir, je lui réponds que ce n’est pas un chiffre qui m’aidera à faire du chiffre à la fin du mois, et encore moins à la fin du monde. Mais je suis un menteur, ce n’est pas ce que j’ai dit à Nelly. Ce bon mot, je l’invente à présent, quand même le sens de ma réponse fut identique. Je comprends ce que Nelly me dit, et je comprends qu’elle me le dit avec bienveillance, je comprends tout, mais cela ne fait rien. J’ai envie de dire que c’est trop tard pour moi et, si ce n’est pas tout à fait exact, ce n’est pas totalement faux non plus. Aussi, y a-t-il lieu, en l’occurrence, de moins penser à soi que de se réjouir des progrès que, malgré tout, nous accomplissons, nous autres êtres humains, progrès que Daphné devra accomplir bientôt à son tour. Mais alors moi ? Mais moi quoi ? Rien moi. Tout va bien. Je vais bien. Tout est parfait. Courant ce matin, j’ai de nouveau pu admirer les gesticulations kungfuesques de cet étrange personnage qui hante le jardin public. Non seulement tout est parfait, mais en plus, tout est normal. Et je suis une république à moi tout seul.

2.5.22

Petit un, j’aime la discipline dont je fais preuve, ce qui ne signifie pas tout à fait que j’aime faire preuve de discipline, en faire preuve en général, non, mais que j’aime, après m’être donné à moi-même un certain nombre de règles, découvrir que je suis capable de les suivre et que, donc, je ne me contente pas de parler dans le vide, de brasser de l’air, de faire des phrases qui sont sans rapport aucun avec l’expérience, ainsi, ce matin, après avoir passé l’aspirateur, la serpillère dans la maison, et malgré les heures de sommeil en retard accumulées pendant le week-end, je suis allé courir, j’ai fait ce que j’avais à faire non parce que quelqu’un m’avait dit que je devais le faire mais parce que moi je m’étais dit que j’allais le faire. Petit deux, c’est la même chose avec l’écriture de ce texte auquel je me consacre tous les jours sans autre dessein réel que celui de l’écrire, non pour le plaisir de parler, parler est un plaisir quand on parle bien, mais pour faire quelque chose avec le langage, traduire l’expérience dans une langue. Petit trois, il faudrait que je me donne une règle de plus dans l’écriture, j’ai trop tendance à me contenter de cette écriture quotidienne qui n’obéit à aucune autre logique que celle de son écriture, me donner un projet et le suivre. Pourquoi n’y arrivé-je pas ? Est-ce vrai que je n’y arrive pas ? Non, je ne le crois pas. Alors quoi ? Il faut que je le fasse. Petit quatre, ces derniers jours, bien souvent, je croise un type qui s’installe dans un coin du parc, à côté de son vélo, et fais des gestes en poussant des cris, je crois qu’il pratique un art martial, mais je ne sais pas lequel, peut-être un art martial qu’il a inventé lui-même, s’assurant chaque fois que quelqu’un passe que la personne qui passe prend bien le temps de le regarder faire ses mouvements en poussant des cris, parfois il saute comme une sorte de singe en colère agitant ses bras qui semblent ballants sous ses couilles avec des mugissements rauques, parfois, il donne des coups de pied et des coups de poing dans l’arbre à côté duquel il s’installe avec des cris plus perçants, plus brefs, plus secs, la dernière fois que je l’ai vu, c’était ce matin, pour le deuxième ou troisième de mes tours autour du parc, il était en train de faire le grand écart, je n’ai pas bien regardé parce que je ne veux pas lui donner le plaisir de s’imaginer que je fais attention à lui, il se trouve qu’il est là et que je le vois, je n’y peux rien, c’est comme ça, ce sont les lois de la vision, et j’ai eu l’impression qu’il était en suspension sur les mains ou quelque chose comme ça, et je me suis dit qu’un type comme lui devait passer un temps considérable à se branler tout nu en se regardant devant un miroir ou pratiquer une autre forme de pornographie autoérotique. Petit cinq, je me suis demandé si j’avais l’air aussi désespérant que lui et c’est probablement le cas, dans un autre monde possible, ou dans celui-ci je ne sais pas, peut-être qu’un écrivain se moque de moi dans son journal, décrivant ce type, de plus en plus vieux et de plus en plus gros, qui court en rond dans l’espoir de rester jeune et de maigrir sans jamais y parvenir ni même se lasser de ses échecs cuisants. Est-ce que je le mériterais ? Oh, sans aucun doute. Petit six, et cela n’a aucun rapport avec ce que je viens de dire, ou en tout cas je n’en vois pas, tout à l’heure, devant l’absolue bêtise de la vie politique française, je me suis dit qu’aux prochaines élections, j’irai voter Emmanuel Macron, afin de donner à son parti une vaste majorité à l’Assemblée nationale, mais je crois que je n’y crois pas moi-même, c’est simplement une façon pour moi de m’exclamer dans le dialogue intérieur de mon âme avec elle-même : Mais putain qu’on en finisse avec tous ces cons bordel putain qu’on en finisse ! pas avec la démocratie, mais avec la farce par laquelle la vie politique française usurpe ce nom. Petit sept, il n’y a pas de petit sept.

1.5.22

Visage connu de moi sinon familier sur le quai de la gare, longtemps que je ne l’avais pas vu, mais comme je n’ai pas envie de le voir (le visage, laid, et celui dont il est le visage), je fais semblant de ne l’avoir pas. Matière en laquelle, les humains postmodernes que nous sommes excellons. À Nelly, j’écris que je n’ai pas hâte de rentrer à Marseille, mais que j’ai hâte de les retrouver, Daphné et elle, et tout est vrai, tout est rigoureusement vrai. Sur le siège non pas directement en face de moi, j’ai choisi un place seule face au sens de circulation pour le retour, mais deux rangs sur la gauche, un homme dos au sens de la circulation (je l’imagine professeur de SVT, il porte des baskets Kalenji, un jean gris, un sweat capuche dans un dégradé de la même couleur, souvenir d’une course sponsorisée par un magasin de sport, et un bouc grisonnant et fourni, peut-être un admirateur de Georges Perec ?), un homme sort de son sac un livre de bibliothèque, Fabien Clouette, Flottant, ou quelque chose comme ça, et je m’imagine comment j’aurais réagi s’il avait sorti un de mes livres de son sac sans en tirer la moindre conclusion, je me contente d’imaginer la scène brève, brève et improbable. De temps à autre (à présent, il a rangé le livre), je lève la tête pour observer comment sa famille et lui (une femme et trois enfants) ont colonisé l’espace délimité par ces deux rangées de trois sièges ou une pauvre jeune femme se retrouve perdue face à cette horde de barbares ordinaires qui débarquent à grand bruit, installent les enfants, rangent les sacs sous les sièges (on n’a pas dû payer tous les suppléments bagage qu’on aurait dû), sortent de plus petits sacs des sacs, d’où sortent des sandwichs préparés avant de partir, des paquets de chips, des œufs durs, des boîtes de pommes bio, des gourdes et s’approprient sans vergogne le périmètre alentour, n’ayant bien sûr même pas pris la peine de dire à leur voisine d’occasion le plus simple des bonjours. J’observe, j’écris, je ne fais rien d’autre. Hier, rentrant de Saint-Cloud à Paris (Marais) en voiture à la tombée de la nuit, longeant la Seine, je fus pris d’émotions que je ne croyais jamais ressentir devant ce qu’il me fallut bien appeler la beauté de Paris, ou sa majesté même ancienne. Regardant ce que je voyais, et le trouvant comme je le trouvais, je pensai que je n’avais jamais ressenti de semblables émotions alors que je vivais à Paris, que je trouvais « dorée et grise ». En fait, ce n’est pas ce que je me suis dit hier, regardant ce que je voyais, c’est ce que je me dis à présent, y pensant, en fait, je crois que j’avais adopté une posture, une attitude qui n’était pas vraiment la mienne, j’entends par là qu’elle n’était pas vraiment sincère, laquelle consistait à affecter de ne pas aimer Paris. C’était une forme de snobisme, je crois que je puis le dire sans risquer de me tromper, un snobisme imbécile (cela suppose-t-il qu’au moins un snobisme ne soit pas imbécile ? sans doute, mais alors lequel ?), une forme de snobisme de ma part, moyen de me distinguer de la masse, formant avec Jean-Pierre Cometti, avec qui j’en parlai un jour, et qui lui non plus n’aimait pas Paris, une forme de coterie philosophico-urbanistique. Avec mes bouchons d’oreille, mon masque sur la bouche et mes lunettes sur le nez, Voiture 2 Place 225 dans le train Grande Vitesse Ouigo N°7825 au départ de Paris Gare de Lyon en direction de Marseille St Charles, j’ai probablement une drôle de tête, mais je me protège ainsi des agressions olfactives et auditives de mes voisins d’occasion : vidéos insensées en castillan (Mexique ?) qu’un vieux barbu fait hurler sur son téléphone portable, effluves de chips, bruits de mastication de Georges Perec qui mange des feuilles de laitue iceberg avec les doigts. Avec les doigts. Civilisation du supermarché, ai-je écrit un jour dans ces pages à propos de je ne sais plus quoi, mais y a-t-il vraiment lieu encore de parler de civilisation ? Au moment même où j’écris ce mot (civilisation), le téléphone de mon voisin mexicain sonne, crachant une musique aux cordes inspirantes conformes à l’esthétique du temps présent où tout doit être humilié, il fouille dans la sacoche qu’il a attaché sous la bedaine, en sort un appareil, appuie lentement sur un bouton pour répondre et, entre deux bouchées, se foutant pas mal du monde autour de lui, tel que l’exige l’éthique du touriste, marmonne tout en avalant de petites bouchées qu’il mâchonne en prenant son temps, s’assurant du contenu de ce qu’il ingurgite par de petits coups sur le quignon où ses dents viennent d’œuvrer. Réponse supranationale et incontestable de l’univers à la question que j’étais en train de me poser.

30.4.22

Plus (+) parlé en une demi-journée qu’en des mois, me semble-t-il. De là à dire qu’il n’y a qu’ici que se trouvent « les gens qui parlent », il n’y a qu’un pas que j’hésite encore un peu à franchir, mais à peine (le fait de le nier, n’est-ce pas le dire ?). Peut-être n’y a-t-il qu’ici que se trouvent des gens avec qui je puis parler, à qui j’ai quelque chose à dire, avec qui la langue prend. Pas tout le monde, non, certaines personnes. Que s’est-il passé entre ce moment (hier, par exemple, puisqu’il est question de manières de retrouvailles) et un autre situé plus tôt dans le temps ? Sait-on jamais ce qu’il se passe ? (Fate question.) Si l’on se représente le temps de façon spatiale, c’est une flèche, du moins est-ce ainsi que nous semblons vivre le temps de notre vie, mais faut-il réellement se le représenter de la sorte ? Faut-il seulement se le représenter ? En chercher l’image correspondante ? L’imagination spatiale nous limite, qui impose des schémas préconçus à ce qui a lieu (la notion de répétition, par exemple, laquelle n’a rien d’évident : est-ce toujours rigoureusement et en tous points la même chose qui se produit à nouveau et à nouveau, j’entends : exactement le même geste, le même mouvement, la même parole ? Le contraire du temps-flèche, c’est le temps-cercle alors que nous ne sommes pas pris dans une boucle), l’imagination musicale, en l’occurrence, en cette occurrence comme en d’autres, dois-je mieux dire, l’imagination musicale ne nous libérerait-elle pas ? De nous-mêmes, de nos préjugés, de nos pensées réflexes, des concepts que nous mobilisons pour nous protéger du monde réel : que le monde réel soit imbécile ne signifie pas que nous devions absolument nous en protéger, il n’est pas bon de chercher à l’éviter toujours — il existe, il est là, fais avec, ce qui ne veut pas dire : soumets-toi à lui, mais fais-en quelque chose, change-le, transforme-le. Un motif revient dans le développement d’une pièce musicale : qui penserait qu’il s’agit là d’un retour en arrière ? C’est un moment nécessaire à son développement, s’interdire le retour du motif, ce serait nier la dynamique même de la pièce. Le motif qui revient dans la vie, pourquoi ne serait-il pas de même nature ?