Je me sens si calme, si apaisé, assis le dos allongé, là comme je suis, qu’il me semble que je pourrais rester ici pour toujours, sans rien attendre, me contenant de rien qu’être une sorte de pure présence sans rien à dire, sans rien à faire que passer avec le temps qui passe, mobile dans l’immobilité. Jardin du Pont de l’Arsenal. Je regarde les gens passer, les étranges, les banals, les jeunes, les vieux, les fumeurs, les coureurs, les intrigants, les riens du tout, les aussi absents que présents, les improbables, les têtes de con, l’humanité entière qui défile ici sous mes yeux distraits. Le soleil m’encourage à ne rien faire, à me contenter d’exister. Je suis à moitié assis à moitié allongé, mais ce n’est pas vrai : je flotte. Depuis combien de temps, à Marseille, ne me suis-je laissé aller de la sorte, tranquille, me laissant transpercer volontairement par ses rayons ? Me disant que je me sens si calme, si apaisé que je pourrais me passer d’écrire, sinon pour toujours, cela, je sais que je ne le pourrais, du moins pour maintenant, du moins pour aujourd’hui, je commence de composer des phrases à venir, je les élabore quasi l’air de rien. Je me dis : il faudrait que je copie ce poème que j’ai écrit il y a quelques jours, mais le cahier dans lequel je l’ai noté est resté à Marseille et moi, ici à Paris, je crois que je ne vais pas avoir le courage d’essayer de m’en ressouvenir. Peut-être est-ce un bien qu’il soit là-bas et moi ici. Qu’est-ce qu’il disait déjà ? Il y était question de petites fleurs jaunes dans un verre. Je crois que j’ai déjà parlé d’elles, dans ces pages, il y a quelques jours, et de cette expérience notée dans l’écriture du quotidien, j’ai eu l’envie de faire aussi un poème, petit, presque insignifiant, non, pas insignifiant, pas petit, pas miniature, mais presque pas là, presque absent, oui, c’est ça, un poème dont la mission serait d’arpenter le territoire étique — c’est une frontière — entre quelque chose et rien. Depuis mon yaourt de ce matin, je n’ai rien mangé de la journée (peut-être la cause du calme, de l’apaisement n’est-elle qu’une forme douce d’hypoglycémie). J’écris en écoutant d’une oreille (la gauche) des conversations improbables (« comme dans Star Wars », dit le petit coq attablé au milieu de sa basse-cour, pour évoquer la beauté du lac et de son cadre, bleu avec des montagnes, tu vois, comme dans, etc., là où son ami s’est marié), en grignotant une saucisse sèche que je coupe au couteau (un Opinel) et en buvant un verre de vin (nature). Mal dormi cette nuit, j’avais peur de ne pas pouvoir me lever ce matin, que mes dents m’empêchent de faire ce que j’avais à faire, ce que j’avais envie de faire. Mais je suis là. Même quand tout va mal, tout va bien.
Plus j’ai d’échanges avec mes congénères phocéens et plus j’ai envie de foutre le camp. Mais je garde mon calme : ce qu’il m’arrive, je l’ai voulu, gardons notre sang froid. Aussi, quand Daphné me dit qu’elle n’aime pas l’accent marseillais, si je ne porte pas plainte contre elle pour glottophobie, je tâche néanmoins de lui faire comprendre que tout ne sera pas parfait à Paris, que c’est bruyant, Paris, que c’est sale, Paris, qu’il fera moins beau, à Paris, mais je ne sais pas si elle se représente très bien la chose. Peut-être a-t-elle tout simplement envie de se représenter la chose comme elle se la représente elle. Et peut-être que moi, j’ai peur qu’elle soit déçue, peut-être que j’ai peur d’être déçu moi-même. Mais je n’ai pas envie qu’elle grandisse avec ça. Quoi ça ? Un exemple : ce matin, courant, j’ai dépassé deux veilles personnes, un homme et une femme, rien que de très normal, sauf que, après les avoir dépassés, j’ai entendu le vieux dire : L’est pas con lui, oh !, et la vieille et le vieux de ricaner bêtement à cette remarque imbécile, grossière, typiquement marseillaise. Tout en courant, heureusement je venais tout juste de démarrer, n’étais pas encore essoufflé et jouissais encore d’une certaine fraîcheur, je me suis tourné vers le couple de malotrus et, du ton le plus hautain, vus les circonstances et le public auquel je devais m’adresser, du ton le plus hautain, ceteris paribus, donc, j’ai dit : Vous ne pouvez pas parler autrement, non ? Vous vous prenez pour qui ?, interrogations toutes rhétoriques qui eurent toutefois le mérite de faire disparaître des visages ridés du petit couple de vieux le sourire moqueur et content de soi qu’ils affichaient fièrement. Un bref instant plus tard, j’étais déjà loin. Mais pas assez, malheureusement. Je garde mon calme parce que j’ai conscience de toute l’absurdité de la situation, de toute l’absurdité de toutes les situations dans lesquelles on se met avant de se demander ce qu’on fout ici. Ce que je fous ici ? Je dois à la vérité de le dire, je n’en ai pas la moindre idée. Je ne me lancerai pas dans une vaine diatribe contre les mœurs relâchées de mes contemporains, quand même la langue odieuse qui est la leur, avec ses impropriétés, pour ne pas dire son impropreté, son ordure, sa grossièreté, sa vulgarité, quand même la langue odieuse qui est la leur aurait tendance à m’y inciter, non, je me contente d’ouvrir la fenêtre. Des oiseaux piaillent avant de manger ou d’être mangés. Le ciel est laiteux. La pierre gris calcaire de la colline fait ressortir le vert profond des massifs de pins. Il y a longtemps, bien avant ma naissance, ici a dû se trouver un endroit vivable, mais c’était il y a si longtemps qu’on ne peut plus se le représenter qu’au prix d’immenses efforts de l’imagination. C’est un trait de mon caractère que j’essaie de gommer : être déçu par la réalité. Est-ce le symptôme que je ne sais pas ce que je veux ? Ou que ce que ce je veux vraiment, il n’y a que dans ce que j’écris que je puisse le trouver réellement ? C’est bien possible. La réalité est déterminée et l’écriture a besoin d’indéterminé, au risque de l’inachevé.
En pénétrant dans l’appartement, j’ai senti une présence menaçante. Maléfique, dirais-je, si, outre les États-Unis d’Amérique et quelques autres empiraillons théocratiques, ce mot n’était pas tombé en désuétude. Malfaisante présence, vaut-il sans doute mieux dire, que j’avais déjà perçue passant sous le balcon et levant la tête vers là-haut comme s’il y avait quelqu’un ou quelque chose qui rôdait. Mais qui peut bien rôder à midi sur le balcon d’un sixième étage d’une ville de province alors que l’appartement est censé être vide ? Tout le monde. Personne. Comment savoir ? J’ai chassé cette idée ridicule de mon esprit et j’ai continué mon chemin, tenant Daphné par la main, qui avait faim et mal aux pieds après son cours de danse. En pénétrant dans l’appartement, j’ai senti de façon plus aiguë cette présence menaçante, malfaisante, comme un mal absurde, mû par un désir aveugle, sans autre loi que la seule nécessité, le seul appétit, la seule faim. Voyant deux grandes ailes blanches prendre le large, j’ai compris qu’un oiseau de mer avait hanté ces lieux en mon absence, et j’ai pensé : Ah non, j’espère qu’un oiseau ne se pas encore perdu dans un coin d’où il faudra des heures pour le déloger, j’ai un déjeuner à préparer, moi, mais non, le mal n’était pas là. Le mal, ou plutôt les séquelles du mal, devrais-je dire, le mal était ailleurs : dans ce petit animal mort, ses entrailles vermillon à l’air libre, cet oiseau qui, ses plumes peuplant le balcon en attestaient sans aucun doute possible, avait dû souffrir avant de périr, d’autres traces sur les vitres encore moins ragoûtantes renforçaient la preuve, tenter de lutter en vain, massacré par plus fort que lui avant d’être mangé sans autre forme de procès. Un peu plus tôt, dans la matinée, je m’étais arrêté pour prendre en photographie un autre oiseau mort, sur le bas-côté du chemin, pas un pigeon, cette fois, une pie, je crois, et je n’imaginais pas que cette image vue et puis prise, je n’imaginais pas que cette image serait prémonitoire, qu’elle n’était pas à elle-même sa propre fin, une banale œuvre d’art, donc, mais le signe avant-coureur, la prémonition du carnage dégoûtant mais normal que j’allais découvrir un peu plus tard, une fois rentré chez moi tenant mon enfant par la main. Devant les entrailles béantes de la petite bête morte, je n’ai pas eu le courage de prendre mon appareil et la photographie, à la place, je me suis dit que j’allais vomir, mais en fait non, car j’ai un cerveau ancestral, j’ai un cerveau bien plus vieux que moi, à l’intérieur de ma boîte crânienne, un cerveau qui renferme des images que je n’ai jamais vues, contient des savoirs que je n’ai jamais connus, mais qui se ravivent, remontent à la surface, retrouvent toute leur vigueur à l’occasion d’une rencontre plus ou moins rassurante. Je n’ai pas vomi, non, mon moi plus vieux que moi m’en a empêché, je suis allé chercher un balai et un sac poubelle et, tâchant de garder mon sang-froid face à la mort imbécile qui maculait mon domicile, j’ai ramené en le faisant glisser le cadavre de la petite bête dans le sac plastique. Il était mou, mou et léger, très léger. C’était étonnant, je ne m’attendais pas à ce qu’il en soit ainsi, je m’imaginais quelque chose de plus compliqué, de plus lourd, de plus pesant, mais ce ne l’était pas, je m’imaginais qu’il était possible que la bête réagît, mais ce ne l’était pas, la mort est ainsi : molle, dérisoire, dépourvue de tout sens. Alors j’ai ramené en la faisant glisser cette bestiole qui ne pesait presque rien dans le sac poubelle et, faisant attention de ne rien toucher, je l’ai faite tomber au fond du sac par de petits mouvements secs et vifs du poignet, comme on ferait sauter des crêpes dans une poêle, mais à l’envers, quelle comparaison insolite, et j’ai refermé le sac de la façon la plus hermétique possible. Ensuite, j’ai dit à Daphné qui observait cette scène avec son pouce et son doudou, oui Daphné a encore son pouce et son doudou à la maison, mais sans paraître traumatisée le moins du monde, en tout cas, moins que moi, les enfants ont une vision du monde qui leur est propre, j’ai dit à Daphné que nous allions aller jeter le sac à la poubelle, et nous sommes descendus au sous-sol pour accomplir cette basse besogne. Dans l’ascenseur, pince-sans-rire, j’ai demandé à Daphné si elle voulait dire une petite prière pour le pigeon mort, mais elle m’a répondu que non en riant un peu. Je n’arrivais pas à me sentir proche de cette chose dans le sac et je n’y suis pas plus parvenu quand il a fallu poursuivre la besogne de plus en plus basse et nettoyer les traces de sang sur le sol. Je suis allé remplir une carafe d’eau avec de l’eau et une solution nettoyante bio à base de vinaigre, j’en ai versé sur le sol du balcon et, à l’aide du balai, j’ai frotté, m’étonnant que les taches partent si facilement. Est-ce que le souvenir part aussi rapidement ? Je ne me suis pas senti proche de cette chose sur le balcon puis dans le sac puis dans la poubelle non plus en frottant le balcon, malgré la doxa qui veut qu’il n’y ait pas de distinction entre les animaux et nous, je ne me suis pas senti semblable à ces animaux, je ne me suis pas vu moi, me jetant sur une bête ou une autre, qu’elle soit de mes semblables ou non, pour la manger toute crue parce que j’avais faim. Je ne me suis pas vu en train de le faire, tout comme je ne me suis pas vu en train d’enseigner à ma fille comment le faire, elle qui avait grand faim pourtant, comme elle le dit si bien, même si, dans mon cerveau, dans mon moi plus vieux que moi, il y avait des images d’hommes qui avant moi s’étaient jetés sur des bêtes, qu’elles soient de leurs semblables ou non, pour les manger toutes crues parce qu’ils avaient faim. Je me suis dit, et ce n’était pas une conclusion, c’était une remarque en passant, passant le balai, plus exactement, je me suis dit que, s’il était devenu de bon ton de haïr la civilisation, de nier toute distinction parce que toute distinction est perçue comme une discrimination, la civilisation était néanmoins ce qui nous empêchait de nous manger les uns les autres parce que nous avons faim. Chaque fois que la civilisation recule, chaque fois qu’on attaque la civilisation, pour des raisons éthiques, pour des raisons politiques, pour des raisons esthétiques, pour des raisons économiques, chaque fois que la civilisation recule, la probabilité que nous nous mangions les uns les autres parce que nous avons faim augmente, jusqu’à ce qu’elle cesse d’être une probabilité pour devenir la réalité. Mais, quand il n’y aura plus de civilisation, qui passera le balai ?
Je n’arrive pas à me déterminer : entre les égalitaristes et les libertariens, les démocrates et les républicains, ce n’est pas que mon cœur balance, non, ni que je m’en foute, même si un peu quand même, mais non plus non, alors quoi ? Je ne sais pas : faut-il vraiment choisir, faut-il vraiment appartenir à un camp, un réseau, une religion, un club, une classe, une caste, un genre ? Ou alors peut-on s’en tirer à bon compte en disant : moi, je suis non-binaire ? De choix, alors, tu en as trois, quoi : A, B (avec B = ¬A), et le tertium quid qui n’est ni A ni B, mais est un autre quoi, C. Comme quoi, c’est clair, les choix possibles ne peuvent pas être multipliés à l’infini, on s’aperçoit très vite qu’on a fait le tour des options disponibles et que tout ça, ça ne va pas très loin. Pourtant, je suis convaincu qu’il y a des choses à faire pour améliorer la vie des gens, la vie de tous les gens, sans distinction de camp, de réseau, de religion, de club, de classe, de caste, de genre, mais pour cela, il faut commencer par sortir de son propre camp retranché. C’est angoissant : la multiplication des catégories et sous-catégories est probablement une réponse à un monde de plus en plus angoissant, d’autant plus angoissant qu’on nous dit qu’il est de plus en plus angoissant, tout le monde est sommé d’avoir une opinion, d’avoir quelque chose à dire, une histoire à raconter, un drame vécu, des souvenirs de vacances, un problème irrésolu mais sur lequel tu travailles avec ton psy, et tout le monde cherche le petit roc solide bien à lui sur lequel il pourra asseoir son petit fondement, c’est angoissant, certes, mais c’est nécessaire. À défaut, eh bien, à défaut, on a le monde dans lequel on vit, lequel monde fait peut-être envie à quelques milliardaires qui fantasment sur les bienfaits que leur gros QI pourrait bien apporter à l’univers, alors que tout le monde sait plus ou moins confusément qu’ils ont beau être riches, ils ne sont pas sérieux, du moins a-t-on tort de les prendre au sérieux, on devrait les envoyer vivre leur vie de milliardaires dans une capsule en orbite autour de la terre, de là, ils pourraient se prendre pour des dieux et nous foutre la paix, lequel monde donc ne fait rêver personne. Tous les rêves, n’as-tu pas remarqué ? tous les rêves sont tournés vers un autre monde, un au-delà, une possibilité si éloignée dans le temps, l’espace, les mentalités qu’elle paraît absurde à qui la considère un peu plus longtemps que la moyenne. Jamais autant d’êtres humains n’ont fantasmé un paradis ultramondain qui n’existe pas. Et plus personne qui n’ose même leur dire qu’ils racontent n’importe quoi. Voltaire, le sale mâle blanc, en procès pour ixophobie universelle. Et toi, toi, tu t’étonnes ensuite que tu n’arrives pas à choisir, à te déterminer, non que tu te sentes paralysé, non, mais hébété par tout cela qui ne veut rien dire, tout ce qui s’agite sans raison apparente autre que le désir d’avoir le dernier mot, tous les pours et tous les contres, toutes ces braves gens qui disent une chose et toutes ces braves gens qui disent le contraire, tout ça pour quoi ? pour que, finalement, plus personne ne sache plus très bien quoi penser sur quoi. L’humanité prenant conscience d’elle-même comme espèce, il devait y avoir une grande aventure collective ; il n’y a plus d’aventure du tout. On s’enferme dans sa communauté fermée (l’univers est une série discontinue de gated communities) d’où l’on juge un monde auquel on ne comprend rien parce qu’on n’y met pas les pieds. On a beau faire le tour du monde, on ne sort jamais de chez soi parce qu’on ne sort jamais de sa tête. Et la tête est toujours pleine des mêmes choses. Et toi, tu t’étonnes, ensuite, tu t’étonnes que tu ne puisses pas choisir. Mais il y a bien longtemps que tu ne devrais plus t’étonner de rien, mon pauvre ami.
Sois heureux, la vie est courte. Me suis-je dit tandis que, de bon matin, je me sentais gagné par une insoutenable impression d’accablement : si je devais mourir aujourd’hui, étais-je déjà en train de me dire, on ne retiendrait rien de moi, je disparaitrais dans l’oubli, ce qui est d’autant plus absurde que je ne sais ni ne puis savoir si cela est vrai ou si cela est faux, c’est le genre de phrases qu’on prononce pour se faire plaindre ou se plaindre tout seul. Comme j’étais seul, je ne pouvais pas me faire plaindre, et donc, plutôt que de me plaindre, je me suis dit autre chose, pas tant pour me changer les idées que pour changer d’idée, pour changer ma façon de voir les choses, d’être au monde, de vivre. Ensuite, j’ai passé l’aspirateur dans l’appartement qui en avait bien besoin, et je suis sorti courir une heure, le ciel était d’un bleu parfait, fascinant, s’il n’y avait eu tous ces bâtiments, ces routes, ces voitures, tout ce béton, ce métal, ce plastique, on aurait pu avoir peur que le ciel ne nous engloutît, mais tout ce béton, tout ce métal, tout ce plastique me condamne à la raison : il n’y a plus d’esprits, plus que des corps étendus au milieu desquels il me faut me frayer un chemin. Jamais tant que dans ce monde industriel, l’hypothèse du solipsisme n’a été si probable et si improbable à la fois : comment pourrais-je croire que des âmes, des volontés, habitent ces simulacres de personnes qui m’entourent, mais comment pourrais-je penser qu’une âme m’habite moi-même ? Mais alors qui pense ? J’entends : qui met en mouvement tout cela, qui l’ordonne, l’organise, qui lui donne du sens ? Personne. N’est-ce pas profondément déprimant ? Tu trouves ? Pas moi. Je trouve au contraire que c’est réjouissant. Ah bon ? Bah oui. En courant, je me suis dit que je devrais me consacrer à la beauté dans le monde, à la beauté du monde, et uniquement à la beauté. Immédiatement, je me suis objecté que ce serait là me voiler la face : il y a au moins autant de laideur que de beauté dans le monde, je ne peux pas le nier et vivre dans l’illusion, et c’est vrai, c’est indiscutablement vrai. Et alors ? Le ciel n’est pas bleu, tout le monde le sait, mais quand je dis « Le ciel est bleu », cela n’en est pas moins vrai. J’étais si absorbé par ces questions que j’en ai même oublié de prendre la photographie que je m’étais promis de prendre. Tant pis, l’image en est fixée ailleurs et le vent qui se lève ne parviendra pas à la dissiper.
Crise d’ironie duchampienne cette nuit avant d’aller me coucher. Elle ne fera rire personne, mais moi, oui. Daphné aussi, je crois, qui ne se souvient plus toutefois du L.H.O.O.Q. et des moustaches de la Joconde dada. Et puis, si, ça revient. Elle-même dessinera des moustaches et des gros yeux sur les prospectus électoraux. Je les lis. Les trouve absurdes. Me tais. Comment pourrait-il en être autrement ? Parce que nous ne semblons même plus avoir la force de poser la question, nous demeurons là, immobiles au milieu d’un incompréhensible chaos de sensations, de sentiments, d’émotions, de slogans, de phrases creuses et de vœux pieux. Je n’ai rien à dire. Me couchant une fois de plus en me demandant pourquoi je fais ce que je fais et pourquoi diable il faudrait que je me lève le lendemain matin, pourquoi je ne pourrais pas rester là, caché, pour toujours, ou s’il ne serait pas plus judicieux de disparaître une bonne fois pour toutes, vaporisation matérielle de ma personne, je me dis que je ne peux plus me coucher en me posant ce genre de questions, qu’il y a quelque chose comme un nœud gordien à trancher. Les solutions prennent la forme de la destruction du problème ou de son abandon, de sa disparition spontanée, du passage à autre chose, de l’épais brouillard qui se dissipe. Les solutions d’ingénieur — tout ce à quoi notre existence semble désormais réduite, dans sa dimension politique y compris — les solutions d’ingénieur ne nous intéressent pas, elles laissent le problème intact, elles le maintiennent. Toute la politique se voit ainsi bornée à des questions de mesures — qu’est-ce que vous faites pour ceci ? qu’est-ce vous faites contre cela ? —, sans que jamais il ne soit question de mesure : on joue à qui a une vision alors que nous sommes aveugles. Comme j’en suis convenu avec moi-même, je ne vais pas voter. Je traîne au lit (pas autant que je le voudrais), note le poème qui me vient sans que je ne lui aie rien demandé, le relis un peu plus tard, m’interroge à son sujet, et puis me dis : il ne vaut rien, il est.
Me voici donc démasqué : je suis un poète sexiste, raciste et homophobe. Pis, je suis un meurtrier. Quatre vers de mirliton auront suffi à me confondre. Je me présentais en petit Queneau du quatrain, on me découvre enfin pour ce que je suis : le médiocre Maurras des internets. Il fait chaud en enfer — et j’irai y griller ainsi que tous mes semblables. Je ne me défendrai pas : me défendre, ce serait confirmer l’accusation par ma dénégation même, et m’enfoncer un peu plus profond dans le cloaque où je fus enfanté. Est-ce seulement possible ? Au lieu de nier, ou de me livrer pour me justifier à je ne sais quelle contorsion verbale qui ne trompera personne : « Mais, vous n’avez pas compris où je voulais en venir, ce que je voulais vraiment dire, vous croyez que c’est de l’art, mais non, mais même pas, non, non, même pas, ce n’est que l’inoffensive pantalonnade d’un vulgaire histrion, ah, le malentendu, le fâcheux malentendu, le regrettable malentendu ! », je devrais battre ma coulpe, je le sais, j’ai fauté en voulant plaisanter, en me moquant du monde, c’est honteux, j’en ai bien conscience : on n’a pas le droit de rire, il faut être sérieux, le destin de l’humanité enfin rédimée, enfin réconciliée, le destin de l’humanité en dépend. Mais ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai, à cela non plus, je ne puis me résoudre. Pourtant, la vérité n’est-elle pas toute simple, n’est-elle pas toute bête ? Je suis de droite, je suis un immonde réactionnaire, que dis-je ? je suis un fasciste dont l’existence même est un répugnant affront à la marche du progrès. En avant toute ! Que faire de moi, oui que faire de moi, sinon m’éliminer ? Si j’avais quelque sens, j’abjurerais, je renoncerais au péché, je ferais mon autocritique, et force austérités publiques, mais non, ce n’est pas vrai, je ne regrette rien, rien de rien. Car, en effet, moi et les gens comme moi, nous en sommes bien incapables, mon engeance et moi, nous sommes des monstres, des brutes épaisses qui jouissons jusqu’à la destruction, les jambes écartées sans la moindre retenue sur les strapontins du métro de l’univers, de nos privilèges d’occidentaux mâles blancs et hétérosexuels et suprémacistes. La cause du mal dans le monde, c’est moi. Le nazi du monde nouveau, c’est moi. À mort ! À mort la bête ! Mais non, toujours pas non, au lieu de disparaître, au lieu de crever comme la pourriture que je suis, sans un bruit, dans l’indifférence et puis l’oubli, je continue, je continue d’écrire et, continuant d’écrire, je continue de m’enfoncer, toujours plus loin dans le mal, toujours plus loin dans la haine d’autrui, toujours plus avant dans l’annihilation du monde ; cette nouvelle page, cette nouvelle insulte, n’en est-elle pas la preuve ? À défaut de pouvoir m’écraser comme le cafard nuisible que je suis, il faudrait au moins me rééduquer. Mais j’ai lu tous les mauvais livres. Et je ne regrette rien, rien de rien. Preuve, comme s’il en fallait une énième, preuve que mon inéducable rage barbare, ma pulsion d’humiliation, ma hargne phallogocentrique ne connaissent point de bornes et n’en connaîtront jamais. À défaut de pouvoir m’annuler, il faudrait au moins m’enlever ma fille, qu’elle n’ait pas à grandir, l’innocente pauvrette, dans les griffes assassines d’un prédateur comme moi, mais non : la loi, l’ignoble loi viriliste protège les anomalies de mon genre. Son prénom même, ne la destine-t-il pas à n’être jamais qu’une victime ? Et le fait que ce soit sa mère qui l’ait choisi, ce prénom, cela ne change rien à l’affaire : elle aussi est victime de mon sexisme, de ma sauvagerie ordinaire, de la mâle banalité de mon mal. Le monde est pourri, et c’est de ma faute. Tout est de ma faute. Le seul, l’unique coupable, c’est moi. À mort la bête ! À mort ! Qu’elle crève !
Que faire avec un cœur qui bat en attendant qu’il ne batte plus ? Des idées d’aujourd’hui, certaines semblent plus claires que d’autres, sans doute parce qu’elles m’en rappellent d’autres que j’ai déjà eues dans ma vie. Ce ne sont pas exactement les mêmes, mais elles se ressemblent suffisamment pour s’évoquer l’une l’autre. Laissant mes idées se succéder ainsi sans ordre ni contrôle de ma part, je me suis souvenu de JC qui m’avait reproché la police de caractères dans laquelle j’avais imprimé les projets que je lui soumettais, et qu’elle trouvait illisible. Helvetica Neue ultrafin, si je m’en souviens bien. Elle avait sans doute raison, mais il me semblait alors que la forme de ces lettres épousait à la perfection le fond de ma pensée. Drôle d’adéquation. Un autre jour, je m’en souviens à présent que j’écris, face à un texte que je lui proposais de publier, elle avait conclu son refus, et ses incitations à faire autre chose, par des « Je sais que j’ai raison » trois fois répétés et accompagnés de petits coups portés à son bureau du plat de la main droite. Parfois, il m’arrive de l’imiter quand je veux asséner quelque vérité qui me semble importante sans me départir cependant d’une certaine distance ironique, et de préciser : « Comme dit JC… » Même si elle avait refusé ce texte, que j’ai publié ensuite ailleurs, c’est un bon souvenir, et je pense à sa façon insistante de marquer son refus avec une certaine nostalgie, sans antiphrase aucune. Je ne sais absolument pas pourquoi je raconte cela, d’autant que ces souvenirs n’ont rien à voir avec l’étrange question posée en commençant. Est-ce que je n’ai rien à dire ? Peut-être. Tard dans la matinée, encore au lit avec Nelly, je lui ai dit que j’avais hâte de retourner à Paris (ce ne sont peut-être pas les mots exacts que j’ai employés, mais l’idée est la même). Et, de fait, j’attends quelque chose de ce départ, quelque chose comme un nouveau départ. Mais n’était-ce pas déjà le cas dans le sens inverse ? C’est possible (je crois que j’ai déjà noté ces questions ici), mais c’est aussi différent, je crois. En quoi ? Je ne saurais le dire exactement : c’est de l’ordre du sentiment, si j’osais employer ce mot dans un sens non-kantien, je dirais : c’est de l’ordre de l’intuition. D’accord, mais qu’est-ce qui te dit que tu ne te trompes pas une nouvelle fois ? Rien. Je me souviens que j’ai été frappé par quelque chose l’été passé en me sentant en présence de Paris, quelque chose qu’il m’a semblé que je devais retrouver, ou plus exactement : que je devais découvrir parce que cela n’existait pas, et que je devais l’inventer. Quelque chose de neuf, à nouveau. Toujours tout recommencer : ce pourrait être le titre de ce faux journal.
Est-ce que l’humanité mérite d’être sauvée ? je ne sais pas, mais la question, elle, mérite de l’être, posée. Seul dans l’appartement, je me parle à haute voix un long moment et, s’il me semble que je suis d’accord avec moi-même, je suis aussi un peu déçu de ne parvenir pas à me convaincre, — je l’étais déjà (je ne suis pas seulement d’accord avec moi-même, je suis en accord avec moi-même). Aussi, ne progressé-je pas ? Non, au contraire, j’ai les idées plus claires avant qu’après. Avant, s’il me semblait que j’avais des raisons de me déterminer comme je le fais, il me semblait aussi que ces raisons étaient passablement confuses, qu’il leur manquait quelque chose, non pas un fondement, nous n’avons pas besoin d’un autre fondement que celui dont nous jouissons déjà, une fermeté qui se tire non de la force mais de la clarté de l’expression. Le problème avec l’irrationalité, c’est qu’elle se pare des apparences de la rationalité, car elle n’est pas le contraire de la rationalité — l’irrationalité n’est pas privée de raison, au contraire, elle la manie à la perfection, parfois même mieux que la rationalité elle-même, à qui il arrive de tâtonner, de balbutier, de chercher, d’errer —, elle en est un usage dévoyé : la parodie. Quelqu’un qui explique comment il parvient à financer une mesure destinée à jeter quelques miettes de richesse à une population paupérisée paraîtra rationnel (il y a une virtuosité technique à jongler comme il le fait avec les chiffres, virtuosité qui fascine parce qu’elle donne le vertige), mais le fait que les écarts de rémunération entre les pauvres et les riches puissent être de 1 à 5000, sinon plus, ne l’est pas. Et rien ne fera jamais qu’il le soit. Et pourtant, l’apparence de rationalité l’emporte sur la réalité de l’irrationalité. D’où cette question que j’ai fini par me poser : l’humanité mérite-t-elle d’être sauvée ? et à laquelle je n’ai pas de réponse à apporter quand même, bien souvent, il me semble qu’une réponse négative ne serait pas un scandale pour la raison. Et si je suis enclin à faire cette réponse, ce n’est pas que j’estime que nous sommes d’odieux prédateurs, mais parce que nous sommes d’indécrottables imbéciles — ce qui est bien plus embarrassant. Des dizaines de milliers d’années d’évolution pour se retrouver écartelé entre l’avidité capitalistique et le yoga thérapeutique. Ce qui ne m’aura toutefois pas empêché d’aller courir ce matin, à mon rythme déterminé, toujours le même : 4 jours de course fois 1 heure de course par jour à la vitesse moyenne de 10 kilomètres par heure de course par jour égalent 40 kilomètres parcourus. Aussi parfaitement inutile qu’absolument nécessaire, tout est une question de point de vue. On me reprochera peut-être d’adopter le mien, mais on ne m’empêchera pas de le faire.
C’est la vérité, oui, je l’avoue, il m’arrive d’adresser des doigts d’honneur aux automobilistes qui refusent de me laisser passer alors que, déjà engagé sur le passage piéton, je suis en train d’essayer de traverser la rue. Ce n’est pas glorieux, non, et pourtant, c’est la vérité. Aussi, la dis-je, car je veux la dire toute, ne l’oublie pas. Ce n’est pas glorieux, donc, non, ce n’est pas glorieux, mais qu’est-ce qui est le plus agressif, ce doigt vengeur mais bien inoffensif, ou le danger public qui, au volant de son bolide, s’avère incapable de s’arrêter ? C’est bon, ah, ça va ! répondrait-on en marseillais dans le texte à quiconque essaierait de mettre un peu d’intelligence dans le bon sens commun (giratoire) qui voit dans l’autre un empêchement de vivre sa liberté pied au plancher. Cela ne date pas d’hier, n’en déplaise aux réactionnaires contempteurs d’une politique de la ville sans automobile. Dans Courir les rues (1967), Raymond Queneau écrivait déjà (« Les problèmes de circulation ») : « Il a pris sa voiture les pigeons avaient chié dessus / et puis il a fait du cinq de moyenne / pendant des heures et des heures / il a éraflé une aile / il a bosselé son pare-chocs / on lui a craché sur son pare-brise / et il a attrapé cinq contraventions // ah qu’il ah qu’il ah qu’il est content / d’avoir promené sa bonne ouature / si elle lui a coûté tellment d’argent / c’est pas pour en faire des confitures / et bing et poum et bing et pan », pas mal, non ? Je venais de parcourir mes dix kilomètres, difficilement, mais disciplinement, contre mon meilleur jugement même à l’occasion, lequel m’enjoignait d’arrêter sur le champ, mais non, je sais mettre mon meilleur jugement au pas : il y en a un autre qui le précède. Sur quoi, je me suis dit à peu près : Comment se fait-il qu’on ne veuille pas nous laisser vivre en paix ? Cet on un peu vague, cette onde, dirait-on ? cet on un peu vague, je le laissais tel dans mon esprit à dessein car il va du plus simple au plus complexe, du plus banal au plus despotique, du plus ordinaire à l’état d’exception. À quoi l’être humain en société peut-il pourtant bien aspirer sinon à cela : pouvoir vivre en paix ou, pour préciser ma pensée, qu’on ne voie pas dans cette idée une sorte de repli casanier sur soi-même, vivre en paix en attendant la mort, non, mais qu’on nous laisse tranquille ? Qu’on nous laisse vivre notre vie comme nous l’entendons, indifférente aux diktats, aux ordres, aux injonctions, aux commandements dont le seul but est de nous entraver, de nous empêcher de penser, de nous empêcher de respirer, de nous empêcher de vivre. Tant que la vie sociale sera surdéterminée politiquement (et la politique paternaliste à pépé), le monde social sera invivable et toute une dimension de l’existence devra être consacrée à la recherche d’enclaves au sein de l’insanité, enclaves où l’on puisse prendre le temps de se demander qui on est et comment on peut faire pour être soi-même, ou le devenir ou trouver qui c’est, ou s’apercevoir que ça n’existe pas, que soi-même c’est personne, ouf, on peut enfin souffler.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.