9.4.22

Au réveil phrases qui avaient du sens au réveil. Et qui maintenant n’en ont plus. Il y avait une sorte de jeu entre larmes et lames. Mais je ne me souviens plus pourquoi. Je me suis dit qu’il fallait que je les note, ces phrases, mais j’ai préféré paresser quelques minutes de plus au lit au lieu de faire un effort qui se serait peut-être avéré inutile. Ne s’avère-t-il pas inutile, à présent que ces phrases qui avaient du sens au réveil n’ont plus le sens qu’elles avaient au réveil, n’ont plus de sens du tout ? Mais les noter, n’eût-ce pas été en préserver le sens ? Le sens doit-il être préservé ? Et ainsi de suite, des questions, on peut toujours en fabriquer de nouvelles, surtout quand on ne cherche pas de réponses. Hier, c’est vrai, j’étais un peu agacé. Et c’est vrai qu’il doit bien y avoir un fond de jalousie dans certains de mes agacements, qui ne sont plus dès lors aussi sincères que je prétends qu’ils le sont, mais est-ce bien utile de le préciser ? Tout cela se sait, non ? Je veux dire : tout cela va de soi, non ? Bien entendu. Dans certains médias qui, presque exclusivement, ne parlent que d’un seul et même sujet depuis plus d’un mois, on s’étonne que certains sujets ne soient évoqués (c’est le fameux « grand absent »), comme s’ils n’avaient aucune responsabilité dans cette absence-là. C’est toute une conception du langage (et de la vie en général) qui se trouve impliquée ici, un langage qui nous est étranger alors qu’il n’est jamais que ce que nous en faisons quand nous parlons, que ce que nous faisons quand nous parlons. Et c’est toute notre vie que nous maintenons ainsi à distance de nous-mêmes dans une forme de confusion : nous nous imaginons être les mieux à même de nous comprendre et pourtant nous ne pouvons pas nous empêcher de désirer une fantasmatique communion. Parfois, comme aujourd’hui, écrivant, j’ai l’impression de me fatiguer pour rien. Quand j’ai vidé cette bibliothèque pour la déplacer et installer à la place le piano de Daphné, il me semble qu’il y avait plus de sens qu’à écrire ces pages. Comparer ces deux phénomènes peut sembler n’avoir aucun sens, mais je crois que si, je crois qu’il y a un sens profond, mais je ne suis pas certain duquel.

8.4.22

C’est la loi de la jungle dans le milieu. Scuro, l’écrivain clandestin, ne publie que dans les grands groupes éditoriaux. Je ne sais pas si c’est une contradiction volontaire, manière d’afficher sa supériorité morale (« Vous savez, un éditeur, c’est avant tout un ami »), ou s’il est tellement puissant que les petits éditeurs ne sont pas assez solides pour le défendre, mais c’est un problème qui méritait d’être soulevé, je crois : il ne faut pas craindre de mettre les pieds dans la platitude du plat. Ce que j’aime plus encore que Scuro lui-même chez Scuro, c’est la petite cohorte d’admirateurices qui s’empressent de relayer la parole du sage, lequel n’a pas pourtant aucune difficulté à descendre de son Olympe modeste pour répandre à la tribune mondiale toute la bonté de sa parole antimachiste, antisexiste, antiraciste, antifasciste, antitoutiste. Qui n’est pas avec lui est contre lui : l’avant-garde ne transige pas, quand même elle aurait un train de retard. Sur les réseaux sociaux, les extraits se multiplient où le grand écrivain secret, malmenant grammaire et syntaxe dans des gestes d’une provocation convenue, s’empare du grand comme du petit pour transgresser des limites qui ne tiennent plus debout depuis longtemps. Chacun de ses ouvrages est un cours magistral dispensé du haut de la chaire d’analphabétisation du collège de créolisation. Il ne faut pas avoir peur de raconter n’importe quoi ; la gloire est à ce prix-là. Ainsi l’exige l’égalité : à l’image des rois, les bouffons aussi ont leur cour. Je suis allé courir ce matin. Il faisait beau. Il n’y avait pas trop de vent. C’était agréable d’être là dehors. Je souffre d’un sentiment d’enfermement en ce moment. Bizarre, à l’exception de ces derniers jours où, pour des motifs sanitaires discutables, je ne devais pas trop sortir, j’ai l’impression d’être coupé du dehors. Est-ce un effet lointain du confinement ? Possible. J’ai été frappé par cette question, hier au soir, en regardant d’un œil distrait un morceau d’un épisode d’une série à la mode (« En thérapie »), que posait le psy à sa patiente (« Mlle Connasse a un cancer du sein, la pauvre ») : Vous étiez seule pendant le confinement ? (ou quelque chose comme ça) —  comme si c’était devenu l’alpha et l’omega de nos existences, une sorte d’expérience fondatrice, alors que, de fait, il ne s’est rien passé, rien n’a eu lieu, c’était un moment bizarre, mais qui ne devrait pas faire date, mais fait date quand même parce que rien ne fait date dans notre civilisation fatiguée : l’histoire, c’est ce qui arrive aux autres. Et pour moi aussi, l’histoire, c’est ce qui arrive aux autres. Nous détestons ce que nous appelons « le roman national » parce que nous ne faisons plus l’histoire et n’avons plus avec notre histoire qu’un rapport lointain, distant, faible, désinvesti. Les petites provocations des scribouillards (les stars comme Michel ou les clandestins comme Scuro) font du bruit parce qu’elles résonnent dans le silence abrutissant de l’ennui, elles sont comme des tirs de mortiers d’artifice dans les cités, une farce détournée de sa fonction première pour effrayer la bourgeoisie mollassonne qui berce le pays. La guerre éclate, c’est vrai, mais pas chez nous : à côté. L’histoire, c’est ce qui arrive aux autres, tu sais.

7.4.22

Beaucoup de tout
beaucoup de rien
toutes les différences égalent zéro
(= 0)
trop de tout
trop de rien
fatigué de la fatigue
je crois
j’ai la passion des étoiles mortes
des idoles humiliées et des héros défunts
tout le monde hurle
mais pour dire quoi ?
pas assez de silence dans les esprits
pas assez de vide qui les hante
trop de statues en pièces
et nulle part le désir du désert
la soustraction
quelque chose moins quelque chose moins quelque chose
et recommence encore une fois
le vent tire le ciel vers la couleur du lait maternel
mais en fait tout est gris
« tout est bouffonnerie »
à l’enfant qui désire
je tâche de faire sentir la frontière
entre le fantasme et la réalité
elle est belle si belle elle qui veut
mais cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas
la frontière
on peut la sentir
là et puis aussi là
dis-je en ne touchant rien des doigts
en ne montrant même pas
en fait il suffit d’avoir les yeux ouverts
et de regarder les choses en face
même quand elles sont
obliques
je note l’espace entre les choses
et cela
je l’appelle d’un nom étrange
pour qui y pense
le plus lointain est identique
à cela qui se trouve à portée de ma main
avec patience je m’attarde sur la chose
blanche et indiscernable
le κόσμος
de ma cosmologie
miniature
je ferme un œil et pas l’autre
(le gauche et pas le droit)
rapproche mon index et de mon pouce
et contemple toute l’étendue de quoi
se trouve entre ici et là
tout est pareil
me dis-je
moins pour y croire
que pour trouver le courage de respirer encore
éloquence des phrases belles
(belles comme l’enfant)
belles car désespérées.

6.4.22

Où passent les idées que je n’ai pas sinon dans les larmes qui coulent de mes yeux ? Depuis ce matin, c’est un symptôme de plus du virus qui, s’il n’a rien de métaphorique ni d’alarmant, n’est pas à pleurer de rire non plus. Je ne suis pas drôle. Non, mais je ne suis bon à rien d’autre. Tout ceci est assez lamentable, il faut le dire. Sur la plage où j’avais accompagné Daphné pour qu’elle s’amuse un peu, entre deux écoulements éphésiens, apparurent sept chiens. Si j’avais vécu dans une autre civilisation, ou si j’avais été moi-même plus éloigné des lumières que je ne le suis encore aujourd’hui, j’aurai pu croire à un signe avant-coureur de l’apocalypse. Mais la vérité, c’est que cette apparition est la preuve irréfutable que cette dernière a déjà eu lieu. Ce qui m’a frappé, c’est que ces sept chiens n’avaient que trois maîtres (deux maîtres et une maîtresse, pour être précis). Il y avait quelque chose d’inquiétant chez eux, comme l’indice, non d’un retour à la barbarie, mais que la nouvelle civilisation dans laquelle nous vivions désormais incorporait la barbarie. Un peu après, ce fut une jeune femme qui, voyant que Daphné avait peur de son chien, se contenta de lever les yeux qu’elle avait rivés sur son téléphone un bref instant pour adresser un sourire neutre et indifférent (un sourire bête, quoi) à un univers auquel elle semblait manifestement étrangère. On a traduit par « inquiétante étrangeté », l’infamiliarité (Unheimlichkeit) que ressentit Sigmund Freud en prenant conscience que, ce visage qu’il n’avait pas reconnu dans le reflet de la vitre du train où il se trouvait, c’était le sien. Aujourd’hui, cette infamiliarité me semble prendre un sens tout différent : que nous reconnaissions encore notre visage dans le visage de ces êtres avec lesquels nous partageons de moins en moins de propriétés morales. L’idée d’universalité, c’est moins dans les conséquences historiques de la décolonisation qu’elle s’abîme que dans ces fractures éthiques qui apparaissent au sein d’une même espèce, au sein d’une même culture, au sein d’une même ethnie. De fait, les ethnies ne sont rien que des cris de ralliement guerrier pour des tribus primitives ; quand l’obsession qu’elles excitent subsiste dans des sociétés dites développées, c’est que la civilisation a incorporé la barbarie et qu’elle continue de vivre à la manière de ces non-morts qui peuplaient jadis les récits horrifiques de la bourgeoisie britannique. La vérité ? Tout le monde est positif, mais moi, je n’ai pas fait de test.

5.4.22

Cette nuit, dans mon rêve, je transpirais tant que je devais écoper les flux de sueur qui inondaient mes cheveux et mon front à mains nues. Sauf que ce n’était pas un rêve, me suis-je aperçu en me réveillant inondé de transpiration. Je me suis levé, j’ai ôté mes vêtements trempés, j’en ai enfilé d’autres tout en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne réveiller personne dans l’appartement, et puis je me suis rendu compte que je ne pourrai pas me recoucher dans ces draps détrempés. Alors, tout en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller tout le monde dans l’appartement, j’ai pris ma boîte de mouchoirs en papier, ma couette, les deux oreillers que la sueur avait épargnés, mon téléphone, et je me suis déplacé dans le salon. Du Daybed de Pierre Paulin, j’ai fait mon lit de nuit, disposant la couette en sandwich de sorte que mon corps ne soit pas en contact avec le coussin d’assise transformé en matelas, des fois que les sueurs nocturnes me reprennent (symptôme d’omicron, vérification faite), et j’ai tâché de me rendormir, ce que je suis parvenu à faire, non sans mal, il est vrai. Un peu plus tard, j’ai consulté la une du Monde de la veille pour constater, qu’à moins de six jours de l’élection présidentielle — le Monde est, en effet, un journal du soir, même s’il ne l’est plus vraiment, de fait —, la rédaction avait jugé bon de consacrer autant d’espace à ce phénomène républicain, au fondement même de notre société, qu’à l’élection du quasictateur Orban en Hongrie, ce qui en dit long sur ce que pense la rédaction du Monde de l’élection présidentielle, titrant l’annonce de la chose d’un engageant « la dernière ligne droite », comme on aurait fait d’une course de vélo, et deux fois moins d’espace environ, qu’à la publicité pour un canapé 3 places, répondant au nom poétique de l’Albatros, 2290 euros, il y a des priorités dans la vie, eh oui. Est-ce parce que ses ailes de géant l’empêchent de marcher que ses concepteurs ont ainsi baptisé ledit meuble ? Le mystère reste entier. Ce n’est qu’un peu plus tard que je me suis aperçu que tout ceci était une histoire de canapé. Est-ce à ce moment-là que, bravant la quarantaine, j’ai décidé de sortir prendre l’air avec Daphné ? Probablement. Il faisait doux, le ciel baignait la terre d’un bleu azur, déjà les premières feuilles, les premiers fruits se formaient sur le figuier où Daphné aime à jouer dans le jardin. N’est-il pas absurde d’assigner à résidence une enfant en pleine forme (« Je m’ennuie », vient-elle de me dire, à l’instant — évidemment : elle devrait être à l’école avec ses camarades et non enfermée chez elle avec son vieux père grabataire), n’est-il pas absurde d’assigner à résidence une enfant en pleine forme au seul motif d’un test positif à un virus contre la propagation duquel plus rien n’est fait ? « Mais la vie est absurde », m’a répondu une petite voix sur un ton ironique. « Ta gueule ! », lui ai-je répliqué. Ce qui a eu le mérite de la faire taire. Miracle ? Qui sait ? De fait, mes souffrances n’excèdent guère celles que cause une banale rhinopharyngite, à laquelle je suis particulièrement sensible, il est vrai, mais dont on ne décède pas, en tout cas, pas dans la France du XXIe siècle, pas pour l’instant, du moins, n’insultons pas l’avenir. Non, n’insultons pas l’avenir. L’avenir s’en charge très bien lui-même. D’ailleurs, nous en faisons notre présent.

4.4.22

Je m’endors. Et n’en ai conscience qu’au réveil, quand je ne dors plus. Dans l’intervalle, je suis léger, discret, absent, je ne perturbe, ne trouble rien, ne fais pas de bruit. De l’existence, je n’ai que l’apparence minimale, végétale. Je suis là. De l’extérieur, on me pourrait voir, mais moi, de quoi ai-je conscience ? Je n’ai pas besoin d’être quelqu’un, pas besoin d’être quelque chose, pas besoin d’être. Comment fait-il le monde, lui, pour ne pas changer ? Ce que j’en vois en projette toujours la même image, est toujours la même représentation d’une réalité qui existe à force de prétendre qu’elle est. Mais n’est qu’un fantasme monté en épingle. Quand on sort de quelque chose comme on se réveille d’un mauvais rêve, n’est-ce pas qu’il est déjà trop tard ? Pendant que je dormais, j’étais en train d’écrire, d’écrire ce que je suis en train d’écrire à présent, c’était mon rêve : je dormais et je rêvais que j’étais éveillé et que j’étais en train d’écrire que je dormais et que je rêvais et que j’étais en train d’écrire que je dormais et etcetera à l’infini. Tout est faux. Tout le monde ment. Avec ma voix faible et inaudible, je me sens comme les chevaliers errants en quête d’aventure des histoires des chevaliers de la Table ronde qu’aime Daphné : ce que l’on retient d’eux, ce sont leurs exploits alors qu’ils inventaient un art de vivre et, quand ils ne seront plus, on les tournera en ridicule pour gagner un peu d’argent. Est-ce à dire que notre vie est en vain ? Non, je ne le crois pas. Je crois que c’est exactement le contraire. On retiendra autre chose de l’époque (quel imbécile je suis : l’époque elle-même retient déjà autre chose de l’époque), mais moi, qui fais ce que je fais, avec patience, détermination et discipline, moi qui, malgré mes doigts engourdis par le virus, écris sans m’interrompre, je ne m’enferme pas dans une posture, dans une catégorie, dans une case, je ne vis pas une vie de prêt-à-porter, j’imagine ma propre forme de vie, j’invente mon art de vivre, je vis ma vie.

3.4.22

Le bruit d’un moteur à explosion déchire le voile de silence dans lequel je voudrais m’envelopper. J’ai des courbatures jusque dans les doigts. Mais ce n’est pas à cause d’elles que j’ai du mal à écrire. Il y a tant de raisons de me taire. D’ailleurs, l’immense majorité ne veut-elle pas te faire taire ? Pour parler à ta place. Interminable monologue. Comme cette idée étrange d’élire un chef. Pour quoi faire ? Qu’il parle tout seul ? Qu’il parle tout seul. Mais n’est-ce pas paradoxal de désirer le silence et de déplorer qu’on cherche à t’y réduire ? À cette nuance près que, dans un cas, le silence n’est pas le contraire du bruit, dans l’autre, c’est la négation de la parole, comme si les portes de la cité se refermaient devant toi et te laisser seul, isolé. Du fond de mon lit, je contemple cette partie du paysage qui s’offre à moi. Douce lumière, mais le ciel s’est terni. De temps à autre, je jette un œil sur ce vieil homme dont c’est un peu le baroud d’honneur. Lui ou un autre, non, c’est vrai, cela ne fait pas de différence. Mais je me dis : pourquoi toujours ce besoin de crier, pourquoi ce besoin de haïr ? Je n’ai pas de pitié en moi, mais je n’ai pas de haine non plus. Aujourd’hui, je n’ai que de la fatigue. Et le sentiment de ma lourdeur. Nous sommes si faibles, si fragiles, un rien nous renverse et nous ferait disparaître. Tout ce que je puis faire, c’est écrire. Et continuer, malgré tout, malgré le dévoiement de la parole, l’instrumentalisation de toutes les dimensions de l’existence, leur soumission à la loi monétaire, l’industrialisation de la conscience. Je suis tout petit, je ne pèse rien, ne représente personne d’autre que moi-même, du fond de mon lit, qu’ai-je à dire qui rédime, rachète, sauve ? Rien. Tout.

2.4.22

Mon rapport au langage (Langage, au rapport !), j’en ai pris conscience de façon nette il y a quelques jours, mon rapport au langage, me semble-t-il, est singulier : je déteste le bavardage. Enfant déjà, je n’aimais pas raconter mes journées à ma mère qui s’en enquérait. Et je me souviens que, au début de notre relation, lorsque Nelly me demandait ce que j’avais fait, je rechignais à lui répondre, non parce que je n’avais pas envie de lui parler, non parce que je n’avais pas envie de le lui raconter, mais parce que, me semblait-il, le langage n’est pas fait pour ça. Avec le temps, cette attitude par rapport au langage s’est adoucie, raison pour laquelle, j’ai pu écrire des histoires, ce que, auparavant, j’avais beaucoup de mal à faire. Ce n’était pas que je n’avais rien à dire, c’était que le dire, ce n’était pas ça pour moi. Quand je dis que mon rapport au langage est singulier, c’est que je constate que les autres n’ont pas le même : les autres parlent. Pour eux, je crois, le langage est transparent, c’est un medium, il n’est pas problématique, c’est quelque chose dont on se sert pour dire ce que l’on a à dire. Mais où est censé se trouver dès lors ce qu’on a à dire avant de le dire ? est une question qui ne se pose pas, on s’en aperçoit quand on s’intéresse aux réponses à la question : la croyance au moi comme une entité au contenu de laquelle je a un accès privilégié est effrayante (d’autant qu’on se demande pourquoi les gens vont chez le psy s’ils savent mieux que les autres ce qu’ils pensent — tout ceci est absurde). Qui ne se trouve pas devant le langage comme le bœuf devant la porte fraîchement repeinte de son étable ne devrait pas s’occuper d’écrire, mais devrait se contenter de parler, à tort et à travers, comme tout le monde le fait. J’ai failli m’étouffer tout à l’heure quand, sur france musique, j’ai entendu cette chanteuse de pop française expliquer que tout le monde ressentait la même chose, mais je me suis contenté de hurler que non, moi, je ne ressens certainement pas la même chose qu’elle. Ensuite, j’ai entendu l’une de ses compositions, affligeante ritournelle où l’accent bouffon de qui voudrait bien mais ne sait pas parler anglais se donne en ridicule spectacle, les insanités venant renforcer le sentiment d’étrangeté à la langue, sur le fond d’un track digne d’un mauvais rap des années 1990. J’étais dans ma cuisine où je préparais une délicieuse salade de hareng pour Nelly qui accompagnait Daphné à la pharmacie qu’elle s’y fasse tester (+). Ce journal en tant que tel n’est-il pas la preuve que mon rapport au langage a évolué ? Oui mais non : mon rapport est toujours le même (je déteste le bavardage), c’est mon approche de la question qui a évolué. En bien ?

1.4.22

Il neige à Paris, me dit Nelly, où elle se trouve. Ici, le vent souffle. Tempête. Daphné, fatiguée, veut quand même aller à l’école. Test négatif. Elle a froid. Je lui tiens la main durant tout le chemin pour nous y rendre. Un camarade lui ayant dit la veille qu’aujourd’hui une vague allait submerger la ville, elle imagine la vie dans l’eau à l’école, comment les élèves feraient pour écrire, pour aller à la cantine, comment je ferais moi pour aller la chercher à l’école. Elle m’interroge, évalue les moyens suggérés, en rejette certains, en approuve d’autres, parfois avec enthousiasme, en propose beaucoup. Que j’aime cette enfant. Suis-je un bon père ? Je me souviens de GB qui m’avait dit que les parents avaient tort de se poser ce genre de questions, tort de vouloir être de bons parents, que les enfants se construisaient aussi dans l’adversité. Expédition pour aller faire le plein au cours de laquelle j’assiste à des scènes étranges, comme de longues files d’attente qui n’avancent pas, les gens semblant immobiles à l’intérieur de leur véhicule, alignés les uns à la suite des autres, faisant la queue devant l’autel supermarché du mauvais génie du pétrole, sans bouger, sans rien faire d’autre que rester là. Sorte de Delphes mécanique, culte pétrochimique de rien. Sur la route, à cause du vent, donc, je dois éviter toute sorte d’obstacles (des conteneurs à poubelles, de grands sacs de toile, des cartons, des coussins de canapé, des gens qui courent pour traverser la rue en dehors des espaces prévus à cette fin), et ne puis me déprendre d’un sentiment que je crois avoir connu déjà, d’un pays en voie de paupérisation, d’une civilisation qui s’en retourne, lentement mais sûrement, lentement mais sûrement, à la barbarie. Si ce n’est vrai, si je me trompe, si je m’égare, alors de cette civilisation, je ne sais guère dire que : c’est laid, c’est de plus en plus laid. Or, qui soutiendra que la laideur n’est pas un signe de barbarie ? Donc, donc quoi ? Donc, rien. Gardons le silence un instant de plus. Gardons le silence tant que c’est encore possible.

31.3.22

Ce matin quand je me suis éveillé, une vieille dame venait de faire une chute dans les escaliers. Je voulais les descendre pour rejoindre Nelly et, au moment où la vieille dame me cédait le passage, en reculant, je vis son pied manquer une marche et elle, trébucher et basculer en arrière. C’était un gros plan subit, comme on en voit dans les rêves, ou dans la description de l’apparition de Mme de Guermantes en l’église de Combray. (A-t-on suffisamment insisté sur la qualité de rêve du récit de Proust ?) D’un plan large qui permet d’embrasser toute la scène du regard, la vision passe tout d’un coup à un détail, sans hiatus aucun, dans un même mouvement avec sa logique propre. Je tendis la main vers elle pour la rattraper et éviter qu’elle ne chute, mais je vis à l’expression effrayée de son visage que c’était moi qui, par mon geste de l’empêcher de tomber, causait en réalité sa chute. Daphné venait me dire bonjour. Un peu avant, nous nous trouvions à l’étage de ce grand magasin. Dans une salle blanc immaculé d’une grand magasin, j’examinais des articles disposés sur un présentoir de la même couleur. Un homme d’une rare élégance, mais ancienne, datée, dont le portrait me fait penser à la scène d’un film dont je ne parviens pas à me souvenir, dans des tons marron, un grand chapeau, de grandes moustaches dans un dégradé de la même couleur, et une cape d’une nuance proche de celle du chapeau, s’approcha de moi et, tendant négligemment le bras, me donna à toucher l’étoffe de son vêtement. Sans trouver le moins du monde cette démarche incongrue, je fis ce qu’il me suggérait de faire, je touchai et, hochant la tête avec une moue un peu vulgaire, les commissures de la lèvre inférieure se plissant vers le bas pour signifier que j’appréciais en connaisseur la qualité du tissu, j’ajoutai : È bella, sans que le moins du monde derechef le fait de parler italien, alors que rien n’indiquait dans le rêve ni dans la conscience onirique qui enveloppe le rêve d’une signification que les seules images détachées n’auraient pas, ne me parut étonnant, déplacé, hors de propos. Ensuite, je regardai l’homme en cape et en chapeau, dont le côté « gentleman farmer » dans ce grand magasin chic n’avait rien non plus de décalé, s’en aller tout en jetant alentour des regards bienveillants et magnifiquement hautains avec une supériorité naturelle qui en imposait aux autres sans que lui ne fît le moindre effort apparent pour les dominer. Était-il le maître des lieux ? Je n’en suis même pas certain. Mais alors de quoi était-il le maître ? De qui ? C’est à ce moment-là que j’aperçus Nelly qui, prenant les escaliers, descendait au rez-de-chaussée. La suite, à la fin, nous la connaissons désormais.