20.3.22

On ne distingue plus les publicités de l’ensemble des publications. Tout se ressemble. Tout se confond. Il devient de plus en plus difficile de faire des distinctions. Comme si l’humanité, dans un élan mortifère, ne désirait plus qu’une immense confusion. Retour à l’unité mythologique. C’est une dimension de notre univers mental à prendre en considération parce que ce n’est pas près de changer, au contraire, cela ne cesse de s’intensifier avec les années. Les années, les miennes, j’y pense en chantonnant de légères mélodies inventées par mes soins devant l’évier de la cuisine. Ne devrais-je pas ne pas ? J’entends : Ne suis-je pas trop vieux pour cela ? Je ressemble à Daphné, mais l’enfant, elle, a six ans. Trop vieux, je le suis depuis toujours, ou je ne l’ai jamais été assez (je n’ai jamais été précoce). En lisant l’entretien d’un vieil éditeur satisfait de lui-même — je découvre qu’il est mort entretemps —, je pense que la bêtise de ce monde est un péché pour lequel il n’y a pas de rémission possible. C’est aussi l’image d’un oligarque qui, depuis un demi-siècle (Dieu merci, tous les êtres humains sont mortels) joue les intellectuels, en train de taguer la devise de la République française sur une barricade dans une ville en guerre. Une profondeur sans fond, nous tombons et c’est sans fin, pas d’espoir de jamais remonter à la surface. Pourtant, je suis joyeux, gai comme un pinson, c’est vrai. C’est vrai aussi que je suis un ivrogne assez répugnant, mais le sentiment d’être impuissant face à ma médiocrité semble me racheter à mes propres yeux. L’idée de la faute nous interdit d’avoir bonne conscience, de ronfler paisiblement dans nos pantoufles universelles. C’est le péché qui nous sauve (pas le salut). Qu’est-ce que j’ai d’autre à dire ? Le métavers est la réalisation du fantasme de l’Occident : créer une réalité sans nul rapport avec le réel où s’enfermer pour y jouir de plaisirs factices. Or, il n’y a de bien que pour autant qu’il y a du mal. Et puis quoi encore ? Ah oui : « Raconter n’importe quoi sur un ton de prophète. » (C’est un aphorisme.)

19.3.22

À qui s’adressent les louanges affichées en bandeau sur la couverture des livres ? Pas à moi. Mais qui sont les gens qui ne sont pas comme moi ? Quand je m’occupais de choisir les citations pour les publicités des éditions G., il y avait des auteurs qui appelaient pour réclamer qu’on leur paie un quart de page dans Le Monde et des magazines qui, pour quelques milliers d’euros (5000, à l’époque, je crois, de mémoire, ça fait combien aujourd’hui avec l’inflation galopante : 10 ?), vendaient la couverture de leur numéro. D’un côté ou de l’autre de la page, il faut ne douter de rien. Surtout pas de soi. Ce qui explique qui on retrouve en tête de gondole et pourquoi. Je me demande souvent quelle est la psyché de ces gens qui se présentent en face du monde avec toute leur force de conviction, ne doutent de rien, n’ont même pas l’idée de douter de quoi que ce soit, que se passe-t-il dans l’esprit de ces bulldozers mondains ? Ont-ils conscience de saccager le monde ? Ou n’ont-ils conscience de rien ? Dans le journal, un ingénieur à la mode expose son bilan carbone comme il le ferait de ces dernières analyses d’urine. Il s’en tire bien parce que sa femme reste à la maison. Les lecteurs applaudissent. Peut-être qu’ils sont cons. Tu crois vivre dans un monde complètement différent, mais en fait, non. Ce n’était pas mieux avant. Pense aux remarques de Pierre Vidal-Naquet au sujet de BHL (1979). Ou alors, c’était mieux avant avant. Mais il faut remonter jusqu’à quand ? Quant au monde d’après, comme nous y sommes déjà, faut-il espérer qu’il sera meilleur après après ? Même question : ce sera quand après ? Comme avant : jamais. Ces louanges, il est possible qu’elles ne parlent à personne. Qu’elles soient comme les fantômes qui hantent les contes fantastiques : tout le monde sait qu’ils n’existent pas et pourtant, il arrive qu’on en ait peur. Couche-t-elle ou non avec lui à la fin du Turn of the Screw ? Par métaphore, on peut tout dire et n’importe quoi. On peut dire c’est la guerre, mais ne pas faire la guerre. On peut dire Il a déjà perdu la guerre, mais des gens continuent à mourir. La bonne conscience est-elle une métaphore ? Si l’on me posait la question, je répondrais : il n’y a de bonne conscience que mauvaise. Voilà le genre de phrases que j’aimerais voir écrites sur les bandeaux sur les couvertures des livres. À condition que ça fasse vendre. Peu de chance.

18.3.22

Je me suis coupé la main. J’étais dans la cuisine où, en bon Français qui se respecte, profitons-en tant qu’il y a du blé, je tranchais un morceau de pain et, comme cela arrive toujours, et comme cela m’est déjà arrivé, et comme cela vient encore de m’arriver, je veux dire : bêtement, la lame dentée du couteau n’a pas arrêté sa course au pain, mais l’a prolongé jusqu’à la main. Une seule lettre distingue le mot pain du mot main, me suis-je fait remarquer un peu plus tard, et parfois quelques doigts, ai-je précisé, coupe-sans-rire. L’entaille n’est pas suffisamment profonde, cependant, pour m’empêcher d’écrire. Tout d’abord, j’ai ressenti un vif soulagement, après la douleur qui ne l’était pas moins, à l’idée que la blessure ne soit pas grave, que je ne sois pas sur le point de me vider de mon sang tout seul sur le carrelage froid et déprimant de cette demeure impersonnelle. Et puis, je me suis dit que c’était peut-être dommage, in fine, non pas de survivre, non, non dommage de pouvoir continuer à écrire. N’y aurait-il pas quelque chose de sublime, en effet, à être empêché d’écrire à la suite d’un accident ? N’y aurait-il pas là quelque chose de profondément symbolique, l’univers opposant un refus destructeur à ma personne et son œuvre ? Dicterais-je alors mes textes tel un aède voyant ou me réfugierais-je dans un silence aussi énigmatique qu’éternel ? Tout ce que je sais, c’est que j’aurais pu m’évanouir à la vue du sang qui coulait de la blessure, ce qui aurait confirmé l’opinion du père de mon épouse à mon sujet, mais que non, je me suis contenté de le sucer, autovampire, et de bander la plaie, infirmière de moi-même. Pas facile quand on n’a que sa main pour s’occuper de l’autre. Que ta main droite ignore ce que fait ta gauche, est-il dit ou à peu près dans la Bible, qui ne croyait pas si bien dire. Les problèmes, ce ne sont pas les mains qui les posent, mais qui n’en a que deux pour se mettre un pansement.

17.3.22

Je voudrais tant avoir quelque chose à dire mais je suis trop fatigué pour. Chercher ? Non : trouver. Je fais des phrases et des phrases et puis, m’apercevant que je fais des phrases qui veulent dire quelque chose, je me dis : « Comme c’est navrant de faire de telles phrases », et alors je les efface. Combien de milliers de signes effacées aujourd’hui ? Pas assez, pas assez. Trop de phrases comme tout le monde, des phrases comme les livres en sont remplis. La bienveillance, les bons sentiments de tous ces gens qui passent leur temps à « mettre des mots sur les maux ». Quelle misère. J’ouvre les yeux et la vision du monde est si prosaïque que je ne rêve que d’une chose : les refermer. Je fais rouler de vieilles vérités dans ma tête où une voix me chuchote sans faiblir : le moi est haïssable, Jérôme, le moi est haïssable. Tout autour de moi, les apôtres du bien — chacun le sien — veulent faire entrer le monde dans le siècle. Quelle tristesse. Je continue d’ajouter des inconnus sur facebook. Et puis, comme ils racontent vraiment n’importe quoi (tous ces gens sont affligeants), mais que je veux quand même pouvoir jouir d’un nombre moins humiliant d’amis, je ne les supprime pas, mais me désabonne. Quelle perte de temps. C’est vrai que c’est une perte de temps, mais je suis si fatigué qu’il me semble que je ne puis rien faire d’autre. Une des choses qui m’avaient le plus impressionné lors de ma première lecture de la guerre et la paix, c’était le point de vue : que l’histoire soit écrite, et tout d’abord sentie et vécue, écrite non du point de vue de l’autre, mais de l’autre point de vue. D’où cette sensation d’étrangeté quand, dans les descriptions militaires, Tolstoï dit « nous » : « nous », c’est eux. On serait tenté de répondre : oui, mais eux, c’est nous. Mais oui, mais non, il faut dépasser cette équivalence (cette équivalence est le point de vue de l’autre) pour percevoir le quelque chose de plus, ou le quelque chose d’autre, l’irréductible qui ne se met pas en équation, qui reste, subsiste, demeure toujours, pas le même du point de vue de l’autre : l’autre de l’autre point de vue.

16.3.22

Fatigué mais ça va. Dans une sorte de demi-conscience (pas de demi-inconscience, on pourrait s’imaginer que c’est la même chose, mais non, pas du tout, les deux demies n’ont rien à voir entre elles, une demi-conscience ≠ une demi-inconscience), j’ai écrit un poème dans un carnet. À l’encre noire. C’était beau. Le poème ? Je ne sais pas. Non, je parle de l’expérience. L’expérience d’écrire le poème était belle. Ce qu’on appelle peut-être à tort « la littérature » ne devrait jamais se détacher, se couper de cette expérience-là de la beauté, ou quel que soit le nom que l’on donne à cette expérience spécifique au cours de laquelle je réalise quelque chose de parfait, de complet, qui ne souffre pas de faille ni de défaut, quelque chose d’accompli (ce qui est, je crois, le sens que John Dewey donne à l’expérience dans l’Art comme expérience). Tout le reste, pourrait-on dire avec dédain et en employant un mot américain à dessein, tout le reste, c’est du marketing. C’est probablement vrai, mais qu’entendrait-on par là ? Pour ma part, ce que je voudrais dire, c’est que tout ce qui vient entourer l’expérience de l’écriture tend à nous en écarter, à nous faire prendre de la distance avec elle, c’est-à-dire avec nous-mêmes, pour nous transformer en quelque chose que nous ne sommes pas, que nous ne voulons sans doute même pas devenir. Le livre même nous coupe de l’expérience « littéraire » (si, comme à l’instant, il est possible d’employer ce vocabulaire dans le contexte où je le convoque). L’idée du livre non en tant qu’œuvre (faire quelque chose de complet dans le temps) mais en tant qu’objet, en tant que bien. Car, en effet, le bien, c’est le mal. Plus une œuvre, mais quelque chose qui va faire l’objet d’un certain nombre d’échanges auxquelles on assigne une valeur monétaire. Ainsi, dans la lutte des nations entre elles comme dans la lutte de l’individu avec soi-même, tout se voit réduit à la monnaie. Or, l’expérience, en tant qu’elle est complète, qu’elle ne souffre d’aucun manque, d’aucune lacune, qu’elle s’accomplit, l’expérience échappe aux transactions de ce genre. L’y réduire, par la suite, c’est non seulement ne rien comprendre à l’expérience, mais surtout interdire à l’expérience d’avoir lieu, niant la singularité au profit d’une expérience quantifiable, quantifiée, standardisée, industrialisée. L’expérience est parfaite : c’est l’accomplissement de ce qui a lieu. C’est elle qui doit constituer le cœur de nos activités et non une sorte d’exception, d’extraordinaire qui se produit quelquefois sans que l’on sache très bien pourquoi.

15.3.22

Je voudrais dormir mais je garde les yeux ouverts. J’évalue à environ 99,999% du total de la réalité ce qu’il se passe dans le monde et que je ne comprends pas. J’envie qui a des explications pour tout. Peut-être pas. Quant à moi, j’ai l’impression de ne jamais savoir quoi dire ou bien de raconter n’importe quoi. J’ai froid. Mais, quand même le chauffage (électrique) serait éteint, j’ai honte d’avoir froid. J’ai honte de tout. J’ai même honte d’avoir honte. C’est infini. Sans doute est-ce l’effet des antibiotiques. Je ne sais pas. Tout est possible. J’ai eu l’idée de créer une revue qui s’appellerait Samizdat. Je ne crois pas que ce soit très original comme nom (j’ai cherché sur internet pour savoir si une revue le portait déjà, il me semble que non, en tout cas, je n’ai rien trouvé qui l’indiquait), mais c’est ce que j’ai envie de faire, sur le modèle des premiers cahiers des habitacles, quelque chose de très simple, d’artisanal, pour qui aurait quelque chose à dire et qui voudrait l’entendre. Qui ? En effet, oui, c’est la question. Probablement personne, alors à quoi bon ? Je me frotte les yeux au niveau de la caroncule dans l’espoir de trouver la réponse à cette question ou de faire comme si elle n’avait pas d’importance. Est-ce que j’y parviens ? Qui peut le savoir ? À l’instant, j’ai ajouté des tas de gens que je ne connaissais pas comme amis sur facebook (Mais pourquoi tous ces gens que je ne connais pas acceptent-ils mon invitation ?). Je ne sais pas très bien pourquoi je l’ai fait, peut-être parce que je n’arrive pas à me faire à l’idée que j’aie si peu de succès, peut-être parce qu’il faut bien faire quelque chose, peut-être parce que déjà nous commençons à nous habituer à la guerre, comme si elle avait jamais disparu de la surface de la terre, de notre conscience occidentale, sans doute, oui, mais de la réalité, certainement pas, mais je le fais quand même. Évidemment, les résultats sont désastreux. Les algorithmes des hommes les plus riches du monde étant décidément bien mal faits. Mais ce sont eux qui gouvernent le monde, les algorithmes et les hommes qui leur servent d’enveloppes charnelles. Pourquoi, s’il est nécessaire, parce qu’il est trop gros pour être avalé, de le disperser dans de l’eau afin d’ingérer le médicament qu’il contient, le laboratoire qui le fabrique ne réduit-il pas la taille du comprimé ? Quand le pharmacien m’explique la procédure, j’ai l’impression qu’il me parle comme à un demeuré. J’ai envie de lui dire que je ne suis pas un demeuré, mais je me dis : Ce n’est pas à toi qu’il parle, il parle à n’importe qui, il parle à tout le monde. Quelle tristesse. Dans la salle d’attente, je lis la guerre et la paix, mais je ne parviens pas à me concentrer. Ce n’est pas à cause des antibiotiques. À ce moment-là, je n’en ai pas encore pris. À côté de moi, un enfant obèse et manifestement débile joue sur la console de jeux que sa mère s’est empressée de lui fourrer entre les mains dès leur arrivée. Ensuite, c’est une famille de trois qui vient pour le rendez-vous du petit Brian. Au milieu de la colère de prince André, je me demande : mais qu’est-ce que je fais ici ? Je souffre.

14.3.22

Avant j’avais les cheveux rouges et je voulais faire la révolution, aujourd’hui, j’ai les cheveux gris et mauvaise conscience, qui suis-je ? Le destin de l’Occident. Où l’on peut se demander si ce n’est pas un grand malheur pour les peuples d’être toujours dans le camp du bien ? N’importe quoi, pourvu que j’aie bonne conscience, que mon confort moral ne soit pas dérangé. Toujours la même histoire : nous avons les mains propres, mais nous n’avons pas de mains. Moins l’heure et quelque passée à courir etc., après le départ de Nelly pour accompagner Daphné à l’école, je consacre ma journée à faire de la copie pour les éclaircies, cahiers inachevés dont certains ont presque une dimension archéologique, mais que je couds entre eux pour la lumière qu’ils apportent. C’était leur destin, pour employer le même mot dans un contexte différent, c’était leur destin de devenir la toile d’un même tissage. Dans un moment d’égarement — j’étais en train de déjeuner —, j’ai pris conscience que j’avais travaillé tous les jours sans exception depuis trois cent deux jours, aujourd’hui étant le trois cent troisième. Travailler, c’est-à-dire : écrire. Pour un écrivain raté à la vitalité éteinte, me suis-je dit, ce n’est pas si mal que ça. Mais ce n’était pas ce que je voulais dire. Ce que je fais n’est pas productif et ne rapporte pas un centime, mais c’est ce que je fais. Et je ne cesserai pas de le faire, dussé-je continuer dans la même indifférence qu’aujourd’hui. J’ai passé en revue un certain nombre de noms propres (certains auxquels était assigné un signe – et d’autres auxquels était assigné un signe +), que je ne laisserai pas tomber ici, et puis je suis retourné à ma copie — je venais de finir de déjeuner : un bol de soupe, une galette de blé, une orange sanguine, voilà pour le menu. Je crois que si j’avais eu, jadis, les cheveux aussi rouges que ma révolution et que je constatais que, désormais, ils sont aussi gris que ma conscience, je me tairais à tout jamais. Ne faudrait-il pas que l’Occident se taise à tout jamais ? Mais qu’est-ce que l’Occident ? L’Occident, c’est le capitalisme, forme moderne de l’exploitation humaine (comme l’esclavagisme égyptien fut l’une de ses formes antiques), mais c’est aussi quelques notes sur un clavier qui éclairent le monde d’une sonorité pure. En définitive, et ce n’est pas une solution, c’est un problème, il n’y a pas un seul destin de l’Occident, il y en a plusieurs. La pointe tragique de l’histoire nous pousse parfois à croire que c’est dans les moments critiques qu’il se joue, mais ce n’est pas vrai. C’est tous les jours qu’il se joue. Apprenons à écouter notre mauvaise conscience, elle nous parle sans cesse, et empêche qui l’entend de ronfler paisiblement.

13.3.22

Penser par soi-même autrement que par soi-même. Cela peut sembler une contradiction, c’est vrai, mais non. Qu’il faille s’efforcer d’être à l’origine de ses pensées, ce qui présuppose d’avoir une attitude critique vis-à-vis de toutes les pensées, celles des autres comme les siennes propres, cela ne signifie qu’il faille s’enfermer dans ses pensées. L’attitude qui consiste à penser que ses pensées sont les meilleures qui puissent être et que le monde, quand il ne convient pas avec ses pensées, est dans l’erreur et doit être réformé en conséquence, est précisément l’attitude de qui ne pense pas par soi-même autrement que par soi-même. Les pensées ne peuvent pas être des frontières, des limites, elles doivent toujours contenir en elles-mêmes la possibilité de leur dépassement. D’ailleurs, toutes les pensées doivent être pensées comme des dépassements d’elles-mêmes. Une pensée définitive est un non-sens : le définitif met un terme à la pensée. On ne pense plus, on ne parle plus, on ne discute plus. Le relativisme des goûts et des couleurs dont on ne discute pas épouse à la perfection l’universalisme des vérités indiscutables : d’une façon ou d’une autre, le but poursuivi est de faire taire l’autre en interdisant toute conversation, en disqualifiant l’idée même de la conversation, le droit même à la parole. Ainsi, n’y a-t-il pas de solution de continuité entre l’égocentrisme et l’ethnocentrisme, l’égocentrisme et l’universalisme ; l’ethnocentrisme, ou le relativisme (l’ethnocentrisme est un relativisme géolocalisé), l’ethnocentrisme et l’universalisme ne sont que des développements de l’égocentrisme, développements qui peuvent sembler mutuellement exclusifs mais qui sont en réalité très proches l’un de l’autre, quasi identiques. Car, qu’est-ce que l’égocentrisme sinon l’attitude de qui ne pense pas par soi-même autrement que par soi-même ? Incapable de sortir de moi-même, le monde (ce qui a lieu) n’est pas quelque chose que je doive accueillir, c’est quelque chose qui doit être évalué en fonction de mes critères moraux, jugé bien ou mal en fonction de critères qui se solidifient hors de toute relation avec autre chose que moi-même. Chacun retrouve dans ce qui se produit sa conviction personnelle, comme si le monde, l’histoire n’était jamais qu’une occasion d’avoir tort ou d’avoir raison. Il faut penser dans l’ouverture. Ce qui ne signifie pas s’abstenir de juger (l’ἐποχή est un subterfuge, un tour de passe-passe pour s’autoriser à juger de tout), mais s’ouvrir à la possibilité du dépassement de soi, s’ouvrir au passage. Une vie qui ne porte pas en elle la possibilité de sa métamorphose mérite-t-elle d’être vécue ?

12.3.22

Pure absence
des choses lointaines
et de ce qui n’en est pas
le vent et les vagues
ou la blancheur extrême
d’une mer verte
à la profondeur empire.
J’ai écrit ce poème assis face à la mer sur la Corniche. Le vent soufflait fort et la lumière grise pourtant était d’une clarté aveuglante, quelque chose de sombre et brûlant à la fois. C’était lors d’une pause dans le tour à travers la ville auquel j’avais donné pour prétexte le désir d’acheter la grande édition du Gai savoir de Nietzsche, i. e. celle avec les fragments posthumes. Quinze kilomètres à pied pour arriver là d’où j’étais parti, cartographier avec le corps même, l’espace concret de la ville, côté sud-ouest, la mer pour horizon latéral. Je me suis assis et j’ai noté le poème dans mon cahier au grand bison rouge. Je l’avais déjà en grande partie composé tout en marchant, mais j’ai voulu consigner là, sur le motif, en quelque sorte, au lieu d’attendre d’être rentré chez moi, ces quelques lignes à peine pour une phrase dont les enjambements allaient de soi au rythme de mes pas. Rien de vrai ni de faux, simplement l’allant concret de qui se met en mouvement. À présent que je me tiens dans ma chambre, assis les jambes dépliées sur mon lit, par la fenêtre, je tourne mes regards vers là où je me trouvais un peu plus tôt. Vu d’ici, vu de l’intérieur, tout semble calme, paisible presque. Mais non. Parcourant la ville, les différentes atmosphères qui en délimitent la géographie réelle s’imposent à qui marche. C’est un geste, un vêtement, l’accent d’une voix, un marché plus ou moins informel, les enseignes des magasins, qui signalent qu’une frontière invisible même sur une carte a été franchie. Et je me dis : cette ville, en tant qu’unité, en tant qu’entité, cette ville n’existe pas, elle n’existe que comme la somme des parties en lesquelles elle peut être dissoute sans reste. Dans le parc, des oiseaux semblaient se reposer sur un monticule de terre dont je n’ai pas compris la fonction, d’autres faisaient leur toilette dans le bassin d’une fontaine. Sur l’herbe verte, il y avait de toutes petites fleurs bleues qui dessinaient des motifs au hasard et d’autres, plus rares et plus grosses, d’un jaune vif.

11.3.22

Il y a beaucoup trop de raisons de s’effondrer pour s’effondrer effectivement. C’est presque un devoir de renoncer au renoncement, ne serait-ce que par mauvais esprit : refuser d’adhérer et refuser de se cantonner aux marges. C’est trop facile, en quelque sorte, d’être en dehors du monde social, presque aussi facile que d’être dedans, j’entends : posture trop commode de surplomb, Olympe intellectuel depuis lequel on juge les actions des uns et des autres. D’autant que, bien souvent, l’Olympe en question n’est qu’un petit tas de déjections. La célérité dont je fais preuve pour saisir la moindre occasion de rester au lit le matin au lieu de me lever est si déconcertante qu’elle me déconcerte moi-même mais pas assez pour que je sorte du lit plus vite que je ne le fais. Ce n’est pas que je traîne, je m’attarde, ou mieux : j’essaie de passer aussi longtemps que le temps lui-même est susceptible de passer. Je n’aime rien tant que les exceptions. La routine est nécessaire, certes, mais elle est mortelle comme l’ennui. Tandis que le moindre événement un tant soit peu exceptionnel, quelle que soit sa nature profonde, est un carnaval à soi seul. Il n’y a rien de plus beau que l’état d’exception. C’est la condition sans laquelle il n’y a pas de joie, pas de fête, pas de révolution possible, mais la perpétuation d’un état continu, qui tend vers le plat (x égale 0). L’exception est un pic dans la platitude de l’univers (x tend vers + ∞). Paradoxal, l’état d’exception l’est assurément dès qu’il s’efforce de durer, l’exception devenant la règle. À moins qu’une discipline supérieure lui commande, qu’il n’annule pas l’élaboration dans la durée, qu’il la magnifie sans cesse dans sa répétition exceptionnelle. Théorie un peu trop sauvage, peut-être (y en a-t-il cependant de meilleure ?), qui ne suffit pas à me donner bonne conscience, au contraire, mais voudrait (en quelque sorte) me permettre de pulvériser la culpabilité que je conçois pour parvenir à un stade supérieur, plus évolué de moi-même, devenir meilleur, en un verbe : me perfectionner.