11.3.22

Il y a beaucoup trop de raisons de s’effondrer pour s’effondrer effectivement. C’est presque un devoir de renoncer au renoncement, ne serait-ce que par mauvais esprit : refuser d’adhérer et refuser de se cantonner aux marges. C’est trop facile, en quelque sorte, d’être en dehors du monde social, presque aussi facile que d’être dedans, j’entends : posture trop commode de surplomb, Olympe intellectuel depuis lequel on juge les actions des uns et des autres. D’autant que, bien souvent, l’Olympe en question n’est qu’un petit tas de déjections. La célérité dont je fais preuve pour saisir la moindre occasion de rester au lit le matin au lieu de me lever est si déconcertante qu’elle me déconcerte moi-même mais pas assez pour que je sorte du lit plus vite que je ne le fais. Ce n’est pas que je traîne, je m’attarde, ou mieux : j’essaie de passer aussi longtemps que le temps lui-même est susceptible de passer. Je n’aime rien tant que les exceptions. La routine est nécessaire, certes, mais elle est mortelle comme l’ennui. Tandis que le moindre événement un tant soit peu exceptionnel, quelle que soit sa nature profonde, est un carnaval à soi seul. Il n’y a rien de plus beau que l’état d’exception. C’est la condition sans laquelle il n’y a pas de joie, pas de fête, pas de révolution possible, mais la perpétuation d’un état continu, qui tend vers le plat (x égale 0). L’exception est un pic dans la platitude de l’univers (x tend vers + ∞). Paradoxal, l’état d’exception l’est assurément dès qu’il s’efforce de durer, l’exception devenant la règle. À moins qu’une discipline supérieure lui commande, qu’il n’annule pas l’élaboration dans la durée, qu’il la magnifie sans cesse dans sa répétition exceptionnelle. Théorie un peu trop sauvage, peut-être (y en a-t-il cependant de meilleure ?), qui ne suffit pas à me donner bonne conscience, au contraire, mais voudrait (en quelque sorte) me permettre de pulvériser la culpabilité que je conçois pour parvenir à un stade supérieur, plus évolué de moi-même, devenir meilleur, en un verbe : me perfectionner.

10.3.22

Cette semaine, la majeure partie de mon temps aura été occupée par Daphné. Ce qui n’est pas une façon de me plaindre, simplement de décrire la réalité. Dans quelle mesure, de fait, cette réalité-là ne vaut-elle pas mieux que toutes les réalités alternatives disponibles sur le marché ? Très vite, on ne sait plus très bien ce qui est le pire : la guerre en Ukraine ou la défaite du PSG ? Si je cherchais à prendre la pose, comme tout écrivain français digne de ce nom se doit de le faire, je dirais que tout est spectacle, mais je ne crois pas que ce soit vrai, je crois, en revanche, qu’il n’y a pas de différence ontologique entre un match de foot et une guerre ; — ce sont tous deux des événements. Nous accordons plus d’importance à certains qu’à d’autres, mais cela ne signifie pas que ces événements que nous valorisons aient plus d’importance que les autres. Nous en choisissons sur lesquels nous mettons l’accent, mais à combien pouvons-nous prêter notre attention ? Je ne doute pas que, dans quelques mois, des romanciers bien intentionnés publieront des livres en vers libres sur la guerre en Ukraine (ils sont déjà en train de prendre des notes, de consulter des anthologies de la poésie ukrainienne et de candidater pour une place en résidence de création), mais à part se donner en spectacle, quel effet cela pourra-t-il bien produire ? Qu’il y ait beaucoup de néant, de plus en plus de néant, cela ne signifie pas qu’il y ait peu d’être, de moins en moins d’être. Le néant fabrique de l’être, mais l’être ainsi produit est moins intéressant et moins vivant qu’une forme d’être qui n’en proviendrait pas. Cet être qui ne provient pas du néant, où le trouver ? Bien que cela ait quelque chose de passablement casanier — en tout cas, ce n’est pas à la hauteur des humanistes de service, ce n’est pas dans cette encre que se plonge la plume du grand écrivain en reportage sur le front du destin de la planète —, s’occuper de son enfant produit beaucoup d’être et pas de néant, produit de la vie, de la joie, malgré la fatigue, les pleurs, la diarrhée et le vomi. Alors que l’humanité occidentale se déchaîne pour apporter la preuve de sa moralité, pour montrer son union face à la tyrannie, moi, moins glorieux, moins héroïque, entre deux plages de publicité, je tâche de garder le cap : il ne sera pas nucléaire, non, mais, malgré le réchauffement climatique, l’hiver sera de plus en plus long, de plus en plus long et de plus en plus froid.

9.3.22

J’étais en train de rêver de Raskolnikov quand Daphné, malade, s’est réveillée. (Rêver de Raskolnikov, c’est-à-dire : théoriser dans mon sommeil à son sujet.) S’il n’y a pas de lien de causalité entre ces deux événements, on ne peut pas décréter non plus qu’ils sont étrangers l’un à l’autre, Raskolnikov étant lui aussi malade, on peut l’affirmer sans crainte, même si l’on ne peut l’affirmer sans craindre d’enfoncer des portes ouvertes, malade du nihilisme. Nihilisme : maladie de toutes les époques. En fait, le nihilisme n’est pas une maladie propre à une époque, c’est le nom que l’on donne à l’époque en tant qu’elle est malade. Et toutes les époques sont malades. Tout comme, d’un autre point de vue (parfois, minoritaire, comme il semble que ce soit le cas aujourd’hui), elles sont en bonne santé. Ensuite, dans un demi-sommeil étrange, sombre et sans fièvre, je me suis fait une réflexion sur le goût. Nous — c’est-à-dire : notre époque, notre époque qui, fascinée par son propre spectacle, ne s’analyse jamais qu’en tant que culture —, nous ne concevons plus le goût que comme la manifestation publique du dressage culturel dont tel ou tel individu a fait l’objet. Alors que le goût, en premier lieu, est la réaction de l’individu à son environnement, environnement qui peut le menacer ou lui être favorable. Ne voyant plus le goût que comme « marqueur social », nous avons perdu l’habitude de nous écouter nous-mêmes, ou plutôt d’écouter la voix de la nature qui parle en nous, qui nous parle sans cesse, qui nous informe, nous incite, nous met en garde, exprime son appétit, son désir, repousse d’une grimace ce qui se signale comme toxique, nuisible. Comme nous sommes devenus convaincus que le goût s’éduque, qu’il s’éduque intégralement, nous voyons tout goût qui tendrait à résister au dressage de l’époque comme une déviance, l’expression d’une mauvaise nature, d’une nature qui n’a pas été réformée. L’autodestruction à laquelle cette culture du goût donne lieu, n’est pas un phénomène violent, brutal, ce n’est pas un déchaînement, c’est un processus long d’affaissement, d’affaiblissement, de décroissance. (Enfants obèses.) Une esthétique qui se coupe de son origine (la lutte pour la vie) est dangereuse pour l’individu dont elle est l’esthétique. Mal dormi de fait. Sensation de fatigue (yeux collés, cheveux gras). Dans notre lit, Daphné est blottie sous d’épaisses couvertures. Ses encyclopédies sur les Mayas, les Incas et les Aztèques, ainsi que les volumes de la quête du Graal (le Roman de Merlin, Perceval ou le conte du Graal, le Chevalier de la charrette, Ivain, le chevalier au lion, la Mort du roi Arthur), lui tiennent compagnie. Nous sommes reliés à l’univers (le monde dans son ensemble) par un sentier des plus étroits qui gravit son versant le plus abrupt.

8.3.22

J’ai un certain nombre de choses désagréables à dire, mais je ne les dis pas, à la place je vais mettre de la crème sur le bout de mon nez qui a tendance à peler en ce moment. Il faudrait que je pense à m’hydrater la peau régulièrement, mais c’est vrai que je n’ai pas cette discipline-là. La première fois que j’ai entendu parler d’une « peau atopique », j’ai trouvé cette expression bizarre parce que, pour moi, la seule chose qui pouvait être « atopique », c’était Socrate qui, dans les dialogues où Platon le met en scène, par son comportement bizarre, original, surprenant, hors du commun (ἄ-τοπος) déconcerte ses interlocuteurs. Je me demande à quoi ressemblerait une conversation sur l’atopicité entre un dermatologue et un philosophe. À rien, probablement. C’est dommage, me dis-je, moi, j’aime ces voyages dans le langage, j’aime qu’on puisse circuler, passer d’un registre à l’autre, d’un champ à l’autre. Dans un monde cloisonné, parler ne sert plus à grand-chose, il faut avoir raison, mais ce n’est jamais toi qui décides qui a raison. Socrate, par exemple, est-ce qu’il avait tort ou est-ce qu’il avait raison ? Ne prends pas cette question à la légère, il en est mort, lui. Toi, tu pèles, ça te gratte un peu, mais tu ne risques pas ta vie pour ce que tu dis. J’ai fini de recopier dans le fichier texte les éclaircies copiées dans le grand cahier noir. À présent, il va falloir que je copie les éclaircies notées dans le petit cahier noir à spirale dans le grand cahier noir avant de procéder à la deuxième copie dans le fichier texte. Long processus, mais nécessaire, je crois, qui fait patienter le texte, instaure une sorte d’équilibre entre l’immédiateté de l’écriture et la patience du texte. Et puis, rien ne presse, personne n’est désireux de savoir ce que je pense, tout le monde s’en fout plus ou moins. Hier, au téléphone, en réponse à quelque chose que je venais de lui dire, mon père m’a répondu : « Oui, c’est d’ailleurs ce que pense Michel Onfray. » Et là, je me suis tu. J’aime mon père, mais il y a des limites à ne pas franchir. Ce monde est tellement niqué que ce que Michel Onfray raconte, compte, même pour des gens instruits, cultivés, intelligents (mon père est un puits de science, je n’ai pas la moitié de ses connaissances). Tu te dis qu’on peut s’en sortir, et puis tu es reconduit à la triste réalité de la vie : non, les gens écoutent Michel Onfray et achètent ses livres. C’est niqué. (Je ne vois pas d’autres façons de le dire.) Je continue d’écrire mes phrases dans mes carnets. Qu’on les lise ou qu’on ne les lise pas, elles veulent dire la même chose. J’aurais toutes les raisons du monde d’arrêter (comme il faut vendre et que je ne vends pas, ça m’en fait une de plus), mais je n’ai besoin que d’une seule raison pour continuer, — l’amour : l’amour de ce que je fais, l’amour du destin, l’amour des femmes que j’aime, l’amour de la vie.

7.3.22

Matin parfait : pour cause de maîtresse absente, au lieu du chemin de l’école, avons pris le chemin des calanques. Marseilleveyre. Il y a quelque chose de vrai à être ici. J’ai beau penser avec Richard Rorty que la vérité est une propriété des phrases de notre langage, je ne vois pas d’autre façon de le dire. Une vérité qui ne se dirait pas, n’aurait pas besoin d’être dite. C’est ce que les philosophes et les poètes maladroits appellent l’ineffable, qui n’est jamais qu’un mot bouche-trou pour nommer tout ce que nous ne savons pas dire. Moi, je sais dire ce que j’ai à dire et, quand je ne le sais pas, je le cherche jusqu’à le trouver. À Daphné qui dit bonjour aux rares personnes que nous croisons dans le sens de l’aller, je dis que c’est bien, qu’elle a raison de n’être pas comme son père, qui est un ours, lui, mais d’être sociable. Peut-être que je me tourne plus volontiers vers la part silencieuse de notre nature pour trouver les réponses à mes questions : dans les paysages, dans les livres, dans le ciel pur, dans le parfum iodé de la résine maritime des pins, elle exhale au soleil, et des fleurs de romarin. Tout est bleu (même ce qui ne l’est pas). Peut-être ai-je tort d’adresser mes questions à qui n’a pas de langage, je ne sais. Mais que fais-je sinon creuser le roc de la médiation du langage et le plonger dans la mer de l’immédiateté où il doit se jeter ? Attention aux métaphores. Alors, certes, je puis le déplorer, il n’y a qu’en ce pourtour que se trouvent ces façons de voir le monde. Mais j’ai tort de le déplorer : elles sont comme des îles dans le désert mental de nos contemporains, des îles négatives, qui s’opposent à l’esprit du temps. Partout, c’est pareil. La vérité est isolée : qu’elle touche aux phrases, elle est la propriété de certaines, pas de toutes ; qu’elle touche au monde, elle est la propriété de certains, pas de tous. En haut du sentier qui conduit de la colline à la mer, au moment de prendre le chemin du retour, croisé R. que je n’avais pas vu depuis longtemps. Quelle probabilité pour qu’un tel événement ait lieu ? Plus élevée que je ne suis spontanément enclin à le supposer. À quoi touche la vérité, je ne le sais, mais parfois, je touche au vrai.

6.3.22

Merdes de chiens et femmes voilées, vieillards et parc automobile, monocycles et fumeurs de joints, il ne faut pas prendre de recul par rapport à ça parce que la réalité, c’est ça. Personne ne souhaite sa destruction, bien sûr que non, mais qui peut vouloir que cette civilisation telle qu’elle est, perdure, prospère et s’étende ? Les mêmes qui ne souhaitent pas sa destruction ? Mais alors, ne sommes-nous pas un immense serpent qui se mord la queue ? « Tout va mal, mais allez bien » — c’est un impératif : retour sans délai au bien-être. Mais est-on bien quand on va bien alors que tout va mal ? Même idée déclinée sur un autre mode : le macrocosme et le microcosme s’entrexpriment. Personne ne désire aller mal, mais qui peut vouloir accepter d’aller bien quand tout va manifestement mal, quand la norme est le mal, la normale ? Tu entends des gens dire (c’est vrai, on fait même des reportages sur eux) : « Oh là là, mais comment peut-on vouloir faire des enfants dans un monde pareil ? Moi, je n’en veux pas. Le monde est trop méchant. » Comme si les espèces se développaient jamais dans des mondes qui étaient accueillants, étaient faits pour les accueillir, elles. C’est dans un monde hostile que l’espèce humaine s’est développée, qu’un jour nous sommes devenus homo sapiens, pas dans un monde qui était fait pour nous, pas dans un monde qui avait été conçu pour nous. Des mythes comme celui du dieu créateur, de la volonté à l’œuvre dans la nature, du dessein de l’univers, du sens et donc de la fin de l’histoire, mythes inventés pour que nous supportions avec résilience un monde qui n’était pas supportable, un monde dans lequel nous n’avions pas notre place (nous n’avons pas de place au monde, nous devons nous faire notre place au monde), ces mythes ont la peau dure ; ce sont eux qui, aujourd’hui encore, orientent notre désespoir, notre rancune, l’idée que l’on ne pourrait vivre que dans un monde qui nous ferait une place, un monde gentil, un monde sympa, un monde cool. Le monde n’est pas cool et, cela, pour une humanité occidentale droguée à l’estime de soi chimique, une humanité qui se fabrique une réalité fausse laquelle devient l’unique objet de son désir, cela est inacceptable parce que cela lui est incompréhensible. Pourtant, nier la réalité de la réalité, n’est-ce pas se nier soi-même ? Dans sa robe jaune de princesse hellène, Daphné est un soleil qui brille dans cette journée sans soleil.

5.3.22

Est-ce normal si je trouve tout irrémissiblement con ? Tout, peut-être pas, mais une immense partie du tout. On entend de plus en plus de gens inviter les autres à se calmer ou à se détendre parce que tout va bien se passer (quand c’est un homme qui le dit à une femme, on pense que c’est un violeur, mais quand c’est une femme qui le dit à un homme, on pense quoi ? rien ?), mais pourquoi faudrait-il se calmer ? Et puis, c’est quoi, bien se passer ? que les choses continuent comme elles sont, comme elles vont ? mais ne vont-elles pas mal, très mal, de plus en plus mal ? Non, « normal », ce n’est pas le mot qui convient, non, mais c’est le premier qui m’est venu à l’esprit pour exprimer ce sentiment que quelque chose ne va pas, mais qu’on semble impuissant à le faire entendre. Le monde social, le monde de la communication, le monde dans lequel on débat pour savoir comment appeler une ville qui court le risque imminent d’être rayée de la carte, le monde dans lequel les fantasmes l’emportent sur le réel, bref : le monde dans lequel je vis, le monde nous inflige une telle violence que j’ai parfois l’impression que je ne m’en remettrai pas, que cette fois, c’est la bonne : on aura eu raison de moi. Le fait est que non, mais soyons humiens à défaut d’être humains : le fait que non dans le présent n’implique pas le fait que non dans le futur. Chaque jour, ça recommence et, chaque jour, il faut que je recommence. J’avance une pièce par ici sur l’échiquier et l’invasion est déclenchée sur une autre partie, là-bas, où je dois dès lors déplacer mes forces pour ne pas être submergé. Mais cette pièce de ce côté-ci, que devient-elle ? À intervalles réguliers, Daphné me demande de lui apprendre à jouer aux échecs. La perspective de me replonger dans les méandres de ce jeu auquel je n’ai jamais rien compris ne m’emballe pas particulièrement, mais je suis disposé à le faire pour elle. Je repousse de nouveau l’échéance. Sauf qu’elle a de la suite dans les idées, la résistance ne tiendra pas longtemps. Sur le front, les affirmations péremptoires, définitives, se succèdent les unes aux autres. C’est une activité commerciale des plus lucratives : propagande, culture, politique, guerre, — tout est d’une solidarité infrangible : une civilisation. Hier, ou avant-hier, je ne sais plus, c’était peut-être avant-hier, j’ai noté dans mon cahier au bison rouge cette phrase infinitive : « Sortir de la civilisation de la compétition. » La civilisation de la compétition : l’origine de tous nos maux. Dans l’histoire naturelle de l’humanité, pourtant, c’est la coopération qui a permis à nos lointains ancêtres de devenir homo sapiens. À ces affirmations, je voudrais opposer un non tout aussi définitif, mais il y en a trop. Nous sommes noyés et nous imaginons que nous savons nager. Erreur. D’où cette question : si nous sommes déjà morts, comme nous n’avons plus rien à perdre, qu’attendons-nous pour inventer autre chose ? Faut-il donc que nous rendions notre agonie interminable ? Quelle sorte de jouissance perverse cela nous procure-t-il ?

4.3.22

Comme je suis désespéré, j’écris. Je consulte une liste de noms où je ne trouve pas le mien. Je me dis : comment pourrait-il en être autrement ? Je sais comment, mais cela ne se produit pas. Peut-être est-ce impossible, en vérité. Je crois que c’est de là que vient mon désespoir, du sentiment sans ambiguïté de la nécessité de cette situation. Combien de nuits, en effet, me suis-je dit que je ne réussirai jamais ? Non pour m’en plaindre, mais je voyais l’avenir. Comme je suis désespéré, je m’attelle à la copie de mes éclaircies, que j’avais laissées de côté depuis le début de la guerre, corrigeant des choses, essayant d’élucider des difficultés qui semblent m’échapper à présent mais qui, au moment où je les écrivais, ne devaient pas m’échapper puisque je les écrivais. Ou bien étaient-elles là en tant que difficultés à élucider, énigmes ? Je m’apprête à commencer une phrase par « Mon époque », mais je ne le fais pas. À la place, je m’arrête, et me demande : est-ce mon époque ? Non, mais oui. Ou inversement : j’y suis, mais je n’y suis pour rien. J’ai le sentiment qu’il n’y a rien à faire comprendre à personne. Il y a ces gens qui donnent des leçons au monde (ils sont assez peu nombreux mais ont un pouvoir assez grand) et ces autres qui écoutent la leçon qu’on leur fait et obéissent sagement (ils sont très nombreux mais ont très peu de pouvoir), mais rien de tout cela ne veut dire quoi que ce soit. Il faudrait pouvoir montrer quelque chose du doigt et dire : « Regarde » pour qu’enfin, cela soit vu clairement, mais il n’y a rien à montrer, il n’y a pas d’objet à montrer. Or, nous ne savons voir que les objets. Le reste nous échappe. Ce qu’il y a à voir, c’est incrusté en nous-mêmes parce que c’est incrusté dans la langue que nous parlons : nous avons beau essayer de la bricoler, parce que notre langue est morte, nous ne parviendrons pas à l’en extirper, parce que notre langue est morte. En remplissant un questionnaire au sujet de Daphné, je suis ému, aux larmes presque, par les souvenirs que j’ai d’elle, par la personne qu’elle est, elle.

3.3.22

La découverte de cette carte datant de l’époque quand je travaillais chez Grasset, « Hommage de l’auteur absent de Paris », dans le livre que j’ai l’intention de relire, m’évoque des souvenirs désagréables. Je commence à en relater un, et puis j’y renonce, effaçant ce que je viens d’écrire. Un instant, je me demande si je ne l’ai pas déjà raconté, ce souvenir, mais je ne sais pas si c’est ici ou ailleurs, si j’ai commencé de le faire avant d’y renoncer, tout comme aujourd’hui, je doute alors je cherche (cette phrase est plus importante qu’il n’y paraît), ne trouve pas, prends donc le temps de penser au souvenir en question, le fait qu’il soit humiliant m’inciterait plutôt à le raconter, je décide pourtant du contraire. Ce n’est pas cela que je désire ici. Ce n’est pas cela que je désire maintenant. Il ne faut pas laisser les parasites trop agir. Il ne faut jamais oublier ce que les parasites sont fondamentalement pour nous : des ennemis. S’il convient d’accueillir ce que la mémoire involontaire rappelle à mon souvenir, je ne dois pas oublier que ce n’est qu’un souvenir, libre à moi, j’entends : libre au moi que je suis devenu, libre à moi d’en faire ce que j’en veux, je n’en suis pas le prisonnier, le souvenir ne me définit pas plus qu’il ne me constitue, il est la trace mnésique que quelque chose m’est arrivé, rien de plus. Je me suis déjà posé la question, mais il m’arrive souvent de me demander pourquoi je me souviens plus fréquemment des mauvais souvenirs, des humiliations, que des bons.  Cela ne contredit-il pas la tendance au laisser-aller, au laisser-faire, au laisser-passer, dont je prétends qu’elle doit être adoptée face au souvenir, afin de ne pas s’en rendre le prisonnier, de ne s’en faire la victime ? En l’occurrence, si je m’attache au souvenir, je vais replonger dans ces années d’humiliations subies alors que je travaillais rue des Saints-Pères, je vais en concevoir du ressentiment, ressentiment qui va me détourner du programme, certes encore vague mais réel, que je me suis fixé, en somme, je vais donner la préférence au passé sur l’avenir. Ce qui est toujours une erreur (individuelle, j’entends). Écrire le souvenir ne va pas l’exorciser. Il va lui donner une stabilité textuelle qu’il ne mérite pas. Et puis, de toute façon, je n’écris pas pour me sentir mieux. Je n’écris même pas pour quelque chose. J’écris.

2.3.22

J’ai tant de parasites en tête qu’il est vain d’essayer de les faire disparaître. Les accueillir n’étant pas forcément souhaitable, la situation est tendue. Hier au soir, j’ai écouté ce célèbre entretien que John Cage avait accordé à Wim Mertens à propos d’un certain concert de Glenn Branca. J’étais en train de regarder Marine Le Pen à la télévision quand l’univers décida soudain de me tirer de cet abandon à l’enfer en faisant apparaître sur mon fil d’actualités un lien vers cet entretien. Où, réfléchissant sur les implications politiques de l’art, Cage dit que la musique de Branca, politiquement, ressemble à du fascisme. Précisément : « Disons que c’étaient des bonnes intentions qu’il exprimait avec véhémence et puissance, ce serait comme ces étranges organisations religieuses dont nous entendons parler. Ou, si c’était quelque chose de politique, cela ressemblerait à du fascisme. J’aime bien mieux la pensée de Thoreau, l’anarchie, être libre d’une telle intention. » Pour qui connaît un peu Cage, de tels propos n’ont rien de surprenant, bien au contraire : Cage oppose le déterminisme de la musique de Branca, le climax permanent et le fait qu’un groupe soit rangé derrière un leader charismatique, à l’indétermination, la vie ouverte, libérée de l’intention monologique, pour ainsi dire. Quarante ans plus tard (l’entretien date de juillet 1982), il se trouve encore des gens pour traiter Cage de « con. » L’humanité est-elle éducable ? Je n’en sais rien, mais j’en doute. Il faudrait traduire cet entretien dans son intégralité parce que la parole de Cage est lumineuse, mais en se contentant de le lire, on n’entendrait pas le rire de Cage qui est une caractéristique sublime de son mode d’expression. Un rire pur, c’est-à-dire qui ne rit pas de, mais résonne ; — un rire sonore. Qui rit comme cela aujourd’hui ? Un rire différent de la satire, mais complémentaire en quelque sorte. L’autre jour, repensé à cette question que se posait Wittgenstein dans son carnet de Cambridge : « Wie müßte der große Satiriker dieser Ziet ausschauen ? » Se terre-t-il dans les décombres de notre civilisation ? Un peu après, Wittgenstein a écrit : « Ich fühle mich in meinem Zimmer nicht allein sondern exiliert. » Sans que j’arrive à dire rationnellement pourquoi, cette phrase m’émeut. En ce moment, je ne fais que monter très haut et descendre très bas. Émotionnellement. Conceptuellement.