18.1.22

C’est vrai que le spectacle était beau de la lune se reflétant dans la mer, ce matin, alors qu’il faisait encore nuit. J’ouvrais les volets de la chambre de Daphné. Ce grand à-plat argenté éclipsa quelques instants, je crois, les lumières artificielles qui l’entouraient. Pas assez, cependant, pour éclipser le kitsch de toute cette scène. Je crois que je me suis déjà posé la question, mais n’est-ce pas un problème de ne plus pouvoir rien voir sans en ignorer le kitsch ? La question est mal posée : l’hypersensibilité au kitsch ne parasite-t-elle pas ta vision, ne te rend-elle pas insensible à la beauté des choses, la beauté du monde ? C’est un point de vue, sans doute, mais ce n’est pas le mien. Tout à l’heure, en préparant ma salade (endives, radis, noix, huile d’olive, sel) et alors que j’étais en train de faire chauffer ma galette de boulgour (brebis, tomates confites, basilic, « Grinioc », quel nom ridicule, mais ce n’est pas mauvais), tout à l’heure, je pensais à l’espèce de catalogue raisonné de l’œuvre de Morton Feldman que j’ai entrepris : de courtes notices sur ses compositions, comme un point de départ à rien, peut-être, mais comme travail de cartographie de son œuvre. Je me suis demandé pourquoi j’aimais tant sa musique, et je me suis fait cette remarque que seul un Américain pouvait proposer une telle réception de la tradition musicale européenne, avec distance, sans être écrasé par le poids du passé, ce qui fait dire à Morton Feldman qu’il n’est « ni Européen ni Américain », et son idée de ne pas écouter sa musique avec ses oreilles à soi, mais avec ses oreilles à lui qui me fascine aussi, pour ce qu’elle signifie : que l’art est le dépassement de notre horizon personnel (que je relie depuis quelques jours avec cette idée kantienne que le beau est ce qui plaît universellement et sans concept — Note pour moi-même : relire la troisième Critique), et puis je sens dans la musique de Feldman un amour de la musique, pas comme au sens où on dit « J’aime bien la musique », mais au sens où on aime une amante ou un amant. Il ne va pas de soi que tous les compositeurs aiment la musique : certains veulent la contrôler, la dominer, s’en servir à des fins personnelles, la détruire, la nier, etc., mais la passion de Feldman pour la musique (qu’il faut comprendre aussi à l’aune de ses origines sociales, à mon sens) s’entend dans sa musique. En écoutant Only ce matin, courte pièce a capella qui date de 1947, il m’a semblé qu’il n’y avait pas de grandes différences harmoniques ou mélodiques entre la musique de cette époque (c’est une de ses toutes premières compositions) et la musique qu’il devait composer 40 ans plus tard, un peu avant de mourir. Non que tout soit là, ce n’est pas ce que je veux dire, mais c’est le même univers, il n’y a pas de rupture (comme il y en a eu une chez Cage), mais une immense, une merveilleuse continuité. Ici, c’est ici que je veux en venir, pas une once de kitsch. L’hypersensibilité (négative) au kitsch n’empêche donc pas de percevoir ni de s’émouvoir, au contraire : elle a pour tâche dernière de détruire le kitsch, partout où il se trouve, parce qu’il s’interpose entre le monde et moi, il annule, il rend nulle mon expérience.

17.1.22

Sans même m’en rendre compte, je m’auto-analyse du point de vue de la performance. Ce n’est que dans un deuxième temps que j’en prends conscience. Mais n’est-ce pas déjà trop tard ? Le mal n’est-il pas déjà fait ? Pourquoi le serait-ce ? Pourquoi le serait-il ? S’il était déjà trop tard, si le mal était déjà fait, nous n’aurions plus besoin ni d’histoire ni d’histoires (pas d’en raconter, d’en inventer). Et puis, comment m’imaginer que je serais immunisé contre l’idéologie de mon temps ? En vertu de quel principe, de quel charme, de quelle supériorité, si l’on veut ? Il y a un but, il faut découvrir le chemin à emprunter pour y parvenir. Si tu avais déjà atteint au but, tu n’aurais pas besoin de chemin, mais tu ne serais nulle part. Le but ne doit pas être quelque part. Il ne doit pas être nulle part non plus. Il doit être ailleurs. Parce que tu cherches le chemin, tu es quelque part. Tu peux tout à fait être en chemin sans que ce chemin ait une fin. Le but n’est pas la fin du chemin (là où il s’arrête). Pas plus que le but n’est le chemin lui-même. Le perfectionnement n’est pas la perfection. Le but n’est pas l’arrêt. Il n’y a pas de repos bien mérité. Il n’y a qu’un prélude à la mort. Comme la mort est inéluctable, fais en sorte que son prélude soit le plus bref possible. Il fait beau et froid. La nuit, pour se chauffer, les gens semblent faire des feux qui empestent l’air, le rendent quasi irrespirable. Est-ce qu’ils sont anesthésiés ? Est-ce qu’ils sont trop pauvres pour se chauffer autrement ? Ce n’est pas très grave ni même très important, que ce qu’ils font brûler sente mauvais, c’est une remarque, comme ça, en passant. Pas un nuage dans le ciel bleu. Plus beau moment de l’année. Mais je n’en jouis pas réellement. J’ai le sentiment de n’être déjà plus ici. Parlé longuement avec P. au téléphone tout à l’heure. En fait, je l’ai plus écouté que je n’ai parlé, mais cela ne me gêne pas, il parle mieux que moi, sa conversation est plus agréable que la mienne, même si dire cela ainsi est un peu étrange puisque c’est lui qui a voulu que nous nous parlions aujourd’hui, c’est qu’il doit bien trouver ma conversation agréable. En tout cas, c’était bien de parler avec un être humain. Si bien et si rare. Image forte : le rouge sang de l’orange dans le verre.

16.1.22

Je n’ai pas relu le récit que j’ai écrit il y a quelques jours. Une ébauche de récit, plus exactement. Je ne sais pas donc pas ce qu’il vaut et n’ai pas envie de le relire. C’est dommage, peut-être, parce qu’il y a longtemps que je n’avais plus écrit de fiction, mais je préfère qu’il en soit ainsi. Si ce récit a une quelconque nécessité, quelque chose se produira qui me reconduira vers lui, & sinon rien. Dans tous les cas, j’ai le sentiment qu’il ne faut rien faire. Superstition ? C’est possible. Mais je voudrais dire aussi qu’il faut apprendre à se déprendre : ne fantasmons-nous pas la prise que nous avons sur la réalité, c’est-à-dire : n’exagérons-nous pas notre influence ? Que nous la valorisions (l’entreprise capitaliste) ou que nous la dénigrions (la décroissance végane), ne nous accordons-nous pas trop d’importance ? Je peux lâcher les choses, les laisser être, les rendre à elles-mêmes dans une déprise de pouvoir, je peux ne chosifier ni le monde ni les personnes. Le monde n’est pas fini. Les personnes ne se limitent pas aux caractéristiques qu’on leur assigne. Rien ne s’achève avec moi. Plus généralement : rien ne s’achève. Tout passe. Zéro vie sociale en ce moment. Cela me déplaît-il ? Je ne le crois pas. Je ne désire pas une vie sociale à n’importe quel prix : voir des gens pour voir des gens, voir des gens pour n’être pas seul, voire des gens pour leur faire plaisir, cela me semble dépourvu de tout sens. Les dernières concessions faites à une sociabilité de ce genre se sont soldées par des échecs. D’autant plus désagréable que l’on se sait avoir agi contre son meilleur jugement. On a cédé. On a fait une concession. On est victime de soi-même. De sa propre faiblesse. De son propre renoncement. À un certain niveau de généralité, voici comment je crois pouvoir formuler les choses : tous les êtres humains ont une égale valeur, mais je n’ai pas envie de dîner avec tout le monde. À un niveau inverse de particularité, ce sont ces gens à qui tu sers d’alibi : avec toi ils ne se sentent pas coupables de se saouler, mais te reprochent ensuite de trop boire (en termes kantiens : ils se servent de toi seulement comme moyen et non comme fin et t’accusent de ne pas être moral). Moralité : cela fait 16 jours que je n’ai pas bu d’alcool. Tout à l’heure, à la fin du déjeuner, j’ai parlé d’autonomie à Daphné : que l’athéisation de la société laissait un vide que les gens s’empressaient de combler par des pratiques, des interdits dont le but n’a rien à voir avec ce qu’ils prétendent (faire le bien, sauver la planète, etc.), mais uniquement d’échapper à la liberté. L’être humain libre est comme l’âne de Buridan, ai-je dit à Daphné : cet âne qui a également faim et soif, placé devant une auge pleine de foin et une auge pleine d’eau, à force d’hésiter entre l’une et l’autre, finit par mourir de faim et de soif. La liberté est mortelle, et l’être humain est prêt à tout pour y échapper, surtout à la servitude. Qui n’est pas capable de dépasser l’indifférence des possibles, qui n’est pas à même d’inventer le possible pour lequel (au double sens de : au regard duquel et dans le but duquel) sa vie vaut la peine d’être vécue, est inapte à la liberté.

15.1.22

J’avais déjà commencé cette page depuis 700 mots et je ne sais combien de quelques, je m’apprêtais d’ailleurs à y mettre un point final dans quelques quelques et quelque, quand, après avoir relu ce que je venais d’écrire, j’ai réfléchi un instant, et j’ai tout effacé. Dans cette page, à jamais indexée dans l’enfer informatique de mes écrits morts-nés, et dont je garde un souvenir précis qui me suivra dans la tombe sans que je n’en révèle le secret, je faisais la satire d’un membre éminent de l’autoproclamé underground littéraire français. C’était assez drôle, c’est ce que j’avais pensé en commençant à écrire, mais pas assez, c’est ce que j’avais constaté en finissant d’écrire. Il y avait quelque chose qui ne me plaisait pas dans cette page, comme si elle trahissait un certain malaise que je croyais pouvoir dissimuler derrière une ironie un peu trop convenue, une sorte de feint mépris qui dissimulait aussi mal qu’un cache-sexe la jalousie sous-jacente à toutes ces phrases, voire attirait l’attention sur cette dernière, en accord avec l’antique principe qui veut que ce qui cache révèle, déclarant haut et fort, malgré et contre moi : « Regardez ce pauvre petit Orsini : qui croit-il tromper ? Il se moque de nous parce qu’il n’arrive pas à la cheville des grandes figures que nous sommes et qu’il tente désespérément d’égratigner. Il essaie par tous les moyens de se donner le beau rôle — celui de l’écrivain raté qui se révèle être en réalité le génie incompris de son temps —, mais ne soyez pas dupes de ce vilain petit jeu de rôle, c’est un aigri, un médiocre, un envieux, un faux comique, oui, mais un vrai méchant ! » Parce que je n’étais pas bien sûr que cette voix n’eut pas raison, j’ai préféré tout effacer. Ce n’est que par honnêteté envers moi-même, par devoir de véridicité que je fais le récit de cet effacement volontaire, même si je préférerais taire pour toujours ces mauvais souvenirs. Alors, au lieu de récrire dans la foulée la page en question (je savais pourtant ce que j’allais écrire, mais ce n’était pas le moment), je me suis déshabillé, j’ai mis mes vêtements de sport, et je suis allé courir, un peu mieux qu’hier, un peu plus vite, certes, mais dans le prolongement surtout de la veille, comme suivant une courbe ascendante. Et c’est un fait : je me sens mieux. Difficile, à vrai dire, de ne pas lier ce mieux au moins, difficile de ne pas rapporter ce surcroît d’énergie à sa cause première et évidente : je n’ai pas bu une goutte d’alcool depuis 15 jours. Et, en effet, pour filer la métaphore de la courbe, m’ayant pas à remonter à intervalles réguliers la pente de fatigue que trace ma consommation d’alcool une fois l’excès passé, la platitude de la droite du boire (x=0) libère la courbe de la vitalité. Mais est-ce qu’en la matière lnx tend vers +∞ ? Il ne faut peut-être pas rêver.

14.1.22

Hier j’ai eu une idée pour écrire la page d’aujourd’hui mais évidemment entre hier et aujourd’hui j’ai oublié l’idée. Aussi, suis-je là, devant ma page vierge du jour, à essayer de me souvenir de quelque chose qui ne reviendra jamais ou alors trop tard et qui n’a peut-être même pas existé. Hier, donc, j’étais en train de regarder les statistiques de mon site et je me suis dit : « Tiens, ce serait une bonne idée si demain j’écrivais » — mais quoi ? quoi ! Impossible de m’en souvenir. Ou alors est-ce parce que je me suis imaginé (je me suis vu en train de le faire, je ne l’ai pas fait, pas plus que je ne le fais en ce moment, je suis assis à ma table d’écriture, pas couché dans mon lit), je me suis imaginé, assis dans mon île, enveloppé dans une couverture comme si c’était une toge, je la pose sur mes épaules, coince un pan entre l’épaule opposée au pan et la couverture, ce qui me tient chaud tout en me laissant les mains libres, je me suis imaginé en train d’écrire frénétiquement des pages géniales et inoubliables ? Possible quoique je n’en aie aucune certitude. Lisant la phrase que je suis en train d’écrire, je m’aperçois que j’ai écrit « île » à la place de « lit » : c’est un beau lapsus, je trouve, intéressant, même si je ne sais pas très bien ce qu’il signifie. Mon lit n’est pas une île, enfin, pas littéralement, mais métaphoriquement ? Est-ce que moi, disons, quand j’écris, je me trouve sur une île ? Comme Utopia est une île. C’est une interprétation séduisante, en effet, mais est-elle vraie ? Je n’en ai aucune idée. Je ne sais plus ce que je voulais dire, et peut-être ne voulais-je rien dire. Autant laisser tomber. À ceci près, toutefois : comment ce qui ne comporte pas une dimension utopique, ce qui n’est pas une île, c’est-à-dire : une rupture dans le continent, un hiatus dans le continuum, comment ce qui n’est pas utopique, ne fût-ce que partiellement, comment ce qui est étranger à l’utopie pourrait-il avoir la moindre valeur ? Un bol de soupe, un bol de riz complet (huile d’olive, sel), du pain, une orange.

13.1.22

Imprimé pour que Nelly les lise les deux (premiers ?) volumes de mon Encyclopédie pirate. J’avais renoncé à essayer de les publier, ces volumes, mais, ce matin, cependant que j’étais en train de courir, j’ai eu une sorte d’illumination : j’ai repensé à ces textes, et il m’a paru évident qu’ils ne pouvaient pas continuer de moisir comme ça, dans le tiroir informatique où ils demeuraient oubliés. J’ai pensé les fusionner. Et puis, comparant les fichiers, il m’est apparu assez clairement qu’en supprimant la partie commune aux deux, communauté due au fait que j’avais un temps pensé ne pas publier le premier volume (Guérilla imaginaire) mais seulement le second (Tout est de l’art), lequel incorporait alors des contes du premier volume, j’obtenais deux volumes quasi parfaitement équilibrés. Aussi, l’idée d’une Encyclopédie pirate a-t-elle revu le jour, sans que je sois vraiment convaincu du titre général, néanmoins, les titres particuliers, eux, me plaisent. Toutes ces questions, je les ai déjà évoquées, et le fait qu’elles reviennent me paraît prouver qu’il y a là quelque chose qui ne saurait être abandonné. Pourtant, j’avais résolu de prendre congé de la fiction, de ne plus en écrire, de ne plus en publier, de ne même plus chercher à le faire, mais dans mon illumination matinale il m’est apparu clairement qu’il n’existait aucun argument décisif en faveur de cet abandon, que c’était purement et simplement le dépit, comme l’amant éconduit jure qu’on ne l’y reprendra plus, que plus jamais il ne tombera amoureux. Au nom de quoi ? Du malheur ? Du désespoir ? Et la joie ? Pas plus que le mauvais goût d’une amante ne doit dégoûter l’amant des plaisirs de l’amour, le mauvais goût des éditeurs ne doit pas dégoûter l’auteur des plaisirs de l’écriture. C’est du moins la conclusion à laquelle je suis parvenu. D’autant que, dans l’éventualité — haut degré de probabilité, ne le nions pas, il faut voir les choses en face, je suis probablement grillé dans le milieu —, dans l’éventualité dis-je où personne ne voudrait publier ces volumes, cela ne changerait pas rien : ils demeureraient dans leur tombeau informatique. En somme, c’est une manière de pari pascalien : si je gagne, je gagne tout et si je perds, je ne perds rien. Sans me relire, je me dis que ces propos m’ont tout l’air de ceux d’un exalté. Ne me suis-je pas fait la remarque, tout à l’heure, en effet, que je débordais d’énergie ? Ensuite, après me l’être faite, c’est-à-dire, la remarque, j’ai gravi un de ces potelets qui font le charme imbécile du paysage urbain, et j’ai sauté comme un gamin qui rentre de l’école. Mais où passe ton énergie en temps normal ? me suis-je demandé. Et la réponse m’est apparue dans toute son évidence : dans l’alcool, pardi ! Deuxième illumination de la matinée. Il faut que je me calme, à ce rythme-là, je ne vais pas tenir le coup. Principalement de la soupe et des pâtes. Par exemple, ce midi : un bol de soupe, des penne au blé complet (huile d’olive et sel), un morceau de pain, une orange. Frugal festin ! s’exclame Pierre Rabbi canonisé.

12.1.22

Une salade d’endives, de noix et de roquefort (huile d’olive, sel, poivre), un peu de fromage, du pain, une orange. Hier au dîner : des pâtes aux courgettes, du pain, du fromage, de la compote de pommes et de poires. Je ne travaille pas assez. Voire, je ne travaille pas du tout. Mais je ne sais pas comment faire pour travailler plus. C’est-à-dire : je sais matériellement, mais je ne sais pas moralement. Est-ce que je dois me dire : « Écris le plus mauvais livre du monde. » ou : « Ne te pose pas de questions ! » ou : « Tant pis si c’est nul, ne t’en préoccupe pas. » ou : « L’essentiel, c’est d’avancer, tu ne sais pas ce que ça peut donner. » ? Sauf que c’est faux, je sais ce que ça peut donner. Les mauvais livres se vendent par centaines de milliers et il se trouve même des gens pour les acheter, donc, c’est faux de dire que je ne sais pas ce que ça peut donner quand on avance sans se poser de questions, sans scrupules, on se saisit d’un sujet et puis, c’est comme une division de chars à l’assaut, les pages tombent les unes après les autres, comme les arbres, les ennemis sur le champ de bataille, mais quant à la littérature, il n’en est pas question. D’ailleurs, personne ne se soucie de la littérature, les gens font des livres, même si ça se ressemble, ce n’est pas la même chose. Moi non plus, pour dire toute la vérité, je ne me soucie pas de la littérature. Qu’est-ce que c’est la littérature ? Un type qui poste des vidéos sur YouTube pour expliquer que les NFT, c’est l’avenir ? Mais ce n’était pas déjà l’avenir, internet ? Alors c’est quoi, l’avenir de l’avenir ? Si j’écris, je n’ai pas envie de contribuer à la défaite du sens. Oui, cette phrase est pompeuse, et alors ? Est-ce que je dois m’excuser de faire des phrases pompeuses quand l’immense majorité des phrases sont absolument nulles ? Je n’arrive pas à travailler parce que, parfois, je crois, j’ai honte de ce que je fais, j’ai honte d’être un écrivain, j’ai honte de participer de cette mauvaise comédie. Si j’étais cinéaste, comédien, plasticien, musicien, je ne sais pas trop quién, j’aurais honte aussi, mais par chance, ce n’est pas mon problème, je n’ai qu’à avoir honte de ce que je fais non à cause de ce que je fais en soi, mais à cause de ce de quoi ce que je fais participe. Mais la honte, ça ne fait pas vendre de livres, ça ne les fait même pas écrire, ça les fait désécrire. En fait, j’ai au moins une idée par jour et, chaque jour, cette idée s’effondre, chaque jour, cette idée me paraît vaine, comme une microscopique goutte d’eau dans un océan de plastique. Je la regarde mourir et, si je ne suis pas triste, il y a quand même quelque chose de désespérant à abandonner toutes ces idées. Mais je continue de chercher, tu vois, et je crois, sincèrement, je le crois, je crois que ne pas boire (au prétexte du janvier sexe), ne pas boire et ne pas manger de viande m’y aide. Pas directement, mais quelque chose change, se transforme, se déplace, sans que personne ne me demande rien, sans que personne n’exige rien de moi, dans la plus parfaite autonomie, dans la plus parfaite autogestion. Ne pas manger de viande, ne pas boire d’alcool, ce n’est pas ce qui écrit mes livres à ma place, ce n’est pas ce que je veux, ni dire ni rien, d’ailleurs, mais c’est une partie d’un processus expérimental qui, peut-être, peut-être pas, on verra, oui, justement, c’est cela, l’expérience, on ne sait pas, on ne peut pas savoir, on ne peut pas prévoir, on verra. C’est pour voir qu’on a des yeux, non ?

11.1.22

Un bol de riz complet (huile d’olive et sel), un bol de soupe de légumes, du pain, une orange, avant : trois dattes. Menu du midi. Hier au dîner : une salade de hareng et de pommes de terre, du pain, du fromage, de la compote de pommes et de poires. Pas mangé de viande depuis plus de deux semaines. Onzième jour sans alcool. Ce qui me semble manquer le plus, c’est la joie. La perspective de la joie. Beaucoup parlent de transformation du monde, de changement de société, de transformation de soi, mais la joie me semble absente de leur discours. Beaucoup de souffrance, beaucoup d’interdits (présents ou à venir), beaucoup de techniques de contrôle de soi (désirées ou subies), beaucoup de repli factuel sur des valeurs figées, fixées une fois pour toutes, beaucoup de repli sur soi, mais très peu de joie. Or, à quoi bon survivre, à quoi bon changer le monde, à quoi bon sauver la planète, à quoi bon surmonter les épreuves, si la joie est absente de l’existence ? Je ne parle pas du bonheur, lequel peut prendre des formes si diverses que le considérer comme une notion unique est parfaitement absurde, je parle de joie. Joie de vivre, si l’on veut, joie d’exister, sans rien de plus que cela, sans objet. Au sens où je l’entends : exister est une joie et exister, c’est devenir, croître. À quoi bon sauver le monde pour vivre dans un monde terne, triste, défini négativement, que ce soit le monde présent, dont on se demande comment il peut bien satisfaire quiconque, ou les modèles projetés de mondes futurs, tous plus terrifiants les uns que les autres, d’autant plus terrifiants qu’ils se donnent tous comme bienveillants ? À vrai dire, je n’ai pas l’impression d’obéir à une diète particulière, il me semble plutôt que j’expérimente, des façons de vivre, des façons d’exister ; — c’est un des sens du devenir. J’ai le sentiment de ne pas avoir grand-chose à dire. Et c’est désagréable. Cependant, ce sentiment ne me semble pas déclencher autre chose que lui-même. Il est comme clos. Je voudrais avoir quelque chose à dire (écrire quelque chose d’autre que ce journal, c’est-à-dire), mais n’y parviens pas, j’en conçois de la frustration, accuse à l’occasion ce journal de vampiriser toutes mes idées, ne semble pas à même de dépasser ce sentiment de frustration, reste coincé là, bêtement, assez bêtement, je dois le dire. Je me sens comme paralysé, incapable : quelque chose résiste qui n’est autre que moi-même, mais à quoi est-ce que moi-même je résiste sinon à moi-même ? Tout ceci semble inextricable et absurde.

10.1.22

Au lieu de ces phrases, parfois, je désirerais autre chose : un son, très léger, du volume du murmure, du mot que l’on chuchote au creux d’une oreille pour être sûr qu’il ne sera entendu que de la personne à qui seule on le destine, une vibration légère, qui ne perturbe rien, vient plutôt sublimer l’état de choses qui existait sans elle, manifester cet état des choses, le souligner par sa présence, légère comme un voile. Ce n’est pas le silence qui est en jeu (ces phrases sont silencieuses pour qui ne les lit pas à voix haute, je les écris en silence, sans musique, sans rien, je les lis à haute voix, ensuite, pour les entendre, comme à l’attention d’un auditeur fictif, c’est tout), ce n’est pas le silence, c’est le sens. Aujourd’hui, par exemple, je n’ai guère envie de sens, je préférerais quelque chose qui se situerait au-delà du sens, ou en-deçà, n’ayons pas peur d’être modeste, quelque chose qui échapperait au langage, une longue note tenue, grésillant un peu, ouvrant une voie obstinée mais discrète, il faudrait que l’attention se pose sur elle, les oreilles chercheraient d’où vient ce bruit, là, intriguant, fascinant, et puis, en ayant découvert l’origine, les oreilles s’attacheraient à lui, en suivraient la direction, l’évolution ou l’absence d’évolution, vivraient dans une sorte d’harmonie avec lui. Tout ce qu’on pourrait faire comprendre sans dire un mot, sans ajouter du sens à la quantité déjà énorme, industrielle, de sens. Au lieu de bavardages, une mélodie concentrée en elle-même, sans variations de note, peut-être, mais dans le temps, s’inscrivant non sur lui, comme nous avons l’habitude de le faire avec le sens, s’inscrivant en lui, se logeant en lui, se lovant en lui, se glissant dans son intimité pour ne faire plus qu’un avec lui. Composer avec la forme même du temps, son absence de limite, sans commencement réel, sans fin réelle, nous prenons tous le temps en marche, et ne faisons que passer, peut-être que le temps n’existe pas, qu’il n’est que le nom que nous donnons à ce passage pour avoir quelque chose à en dire, mais cette micromusique, elle, ne dirait rien, s’ajouterait dans une forme de retrait à la forme que prend le passage pour nous, l’existence qui commence et dont, si l’on aime à être perspicace, on apprend chaque jour un peu mieux à discerner la fin, l’arrêt, oui, l’accomplissement aussi. Cette mélodie, dût-elle durer toujours, eût-elle commencé bien longtemps avant moi, je n’en connaitrais jamais qu’un fragment. Cela aussi, « fragment », ce n’est qu’un nom que nous donnons aux choses dont nous ne comprenons que des bribes, bribes que nous avons du mal à relier entre elles, dont le sens ultime nous échappe. Rassurons-nous : il n’y a pas de sens ultime. Je suis ce fragment que je couds à tout ce qui me précède et auquel d’autres, déjà, sont en train de coudre leur fragment. Regarde l’enfant, n’est-elle pas merveilleuse ? (Une galette de blé, une salade d’endive et de noix, de l’huile d’olive, du sel, un morceau de pain, une orange, de l’eau. Avant : trois dattes.)

9.1.22

Du riz rouge de Camargue, des filets de hareng, un peu de fromage, du pain, des noix, une orange. Ne me souvenant pas de mes rêves, à leur place, je devrais noter les menus pour ne pas les oublier. Suivre l’évolution de mon régime dans une forme de narcissisme moins content de soi que conscient de soi. C’est tout ce que j’ai à dire ; c’est vrai. Sans doute parce que je n’ai pas vraiment d’avenir, pas exactement de présent et un passé — au mieux — discutable. En réalité, j’existe à peine. Et, d’un certain point de vue, c’est déjà trop. Tout le monde essaie de convaincre quelqu’un de quelque chose, statistiques, discours, polémiques à l’appui, dans l’espoir de gagner, d’avoir raison, dans l’espoir d’humilier l’autre à qui on aurait prouvé qu’il avait tort. Moi, non. Une fois que j’ai dit ce que j’ai dit, le sujet est en quelque sorte épuisé. D’ailleurs, j’aime aussi peu la victoire que la défaite. Je rêve d’autre chose mais me sens tout seul sur mon île déserte. Sans grande conviction, je survole plus que ne lis un article de Thomas Piketty où, au prix d’une rhétorique aride et laborieuse, il semble donner des consignes de vote à la population française afin que celle-ci rétablisse enfin le clivage gauche-droite conforme à ses vues sur le monde. Il a tort. La gauche doit mourir. C’est quand la gauche sera à 0%, quand plus personne ne voudra voter à gauche ni même avouer qu’il a un jour eu une pensée de gauche, qu’alors elle aura quelque chose à dire, parce que, alors, ayant fait l’expérience de la défaite, mais pas de celles où on aurait pu gagner, pas de celles dont on se remet comme si rien ne s’était passé, non de celles qui écrasent, alors, elle pourra parler pour les vaincues contre les vainqueurs, alors, elle aura le droit de parler d’espoir, d’utopie, de lendemains qui chantent. En attendant, elle n’exprime rien, que l’impuissance du réformisme, celui qui donne bonne conscience aux réformateurs et laissent les réformés dans l’indigence des illusions, pour tout horizon : un mur de béton gris où est peinturlurée quelque icône moralisatrice de Banksy. Je frissonne. Dehors, le vent souffle fort, encore. Mais au ciel radieux des derniers jours succède une sorte de grisaille décevante. Peut-être ai-je mal compris ce que la femme de la veille a voulu dire : le soleil est tout ce qui nous sépare du suicide. Ce serait bien peu, alors, n’est-ce pas ?