8.1.22

Si les efforts faits au-dehors avec une régularité passablement maniaque ne se traduisent pas de façon claire et univoque une fois revenu au-dedans, que faire ? Détruire la balance ? Ne plus sortir de chez soi ? Continuer malgré tout ? S’effondrer en hurlant À quoi bon ! avant de se redresser humblement implorant le pardon du Seigneur ou de quelque autre divinité influente ? Considérer les choses avec calme et sans excessive passion ? Recommencer jusqu’à épuisement de la pile ? S’empiffrer jusqu’à l’indigestion ? Jeûner jusqu’à l’évanouissement ? Qui sait ? Et, plutôt que de savoir qui, surtout, comment, comment savoir ? Y a-t-il des choses ainsi cachées, inaccessibles à notre savoir ? Y a-t-il des choses accessibles à d’autres savoirs ? Mais lesquels ? Comment savoir ? Plutôt que de me hisser sur les hauteurs vertigineuses de la plus grisante des métaphysiques, je range le pèse-personne, prends ma douche, m’habille sans trop regarder dans le miroir sur pied mais sans psyché qui s’entête à me faire face, tous les jours à la même place, le désastre que les êtres deviennent en vieillissant, me tais une seconde de plus. Un peu avant de sortir faire ma course matinale, comme des centaines et des centaines d’humanoïdes entêtés à prendre soin de leur santé, je m’étais affirmé à moi-même, feignant de m’adresser à une autre personne qui se serait intéressée à ce que j’aurais eu à dire, une pure fiction, c’est-à-dire, en feignant de m’adresser à quelqu’un, donc, je m’étais affirmé, au-delà de l’optimisme et du pessimisme, qui ne sont que des attitudes face à la vie telle qu’elle est, la nécessité de l’utopie, laquelle est la déclaration que le monde doit être meilleur, qu’il peut être meilleur, qu’il sera meilleur. À commencer par ce problème de poids. Oh là là, mais ne réduis pas tout à ta petite personne, enfin, ne ramène pas toujours tout à toi, comme tu l’as fait pas plus tard que tout à l’heure encore, tiens, t’imaginant en train de répondre à cette espèce de jeu qui se répandait telle une traînée de poudre sur les réseaux et qui consiste à dresser la liste des cinq sujets dont on pourrait parler durant trente minutes sans aucune préparation : 1. Moi, 2. Moi, 3. Moi, 4. Moi, 5. Moi. C’est ce que je m’apprêtais à répondre, jouant moi aussi — après tout, en effet, pourquoi ne pourrais-je pas faire comme tout le monde, être comme tout le monde, être bête comme tout le monde ? —, c’est ce que je m’apprêtais à répondre, disais-je, quand je me suis souvenu que c’était à peu près ainsi que commençait le journal de Witold Gombrowicz, auteur que je n’aime guère, c’est-à-dire que je ne parviens pas à le lire, que je n’aurais donc fait que singer, ainsi, d’une certaine manière, même si personne ne l’aurait remarqué, moi oui, cela me suffit, après tout, de quel autre critère esthétique est-ce que je dispose sinon celui-là : moi ? Pour me punir de mes mauvaises pensées, Dieu (ou quelque autre divinité influente) me fait éternuer. Je me lève, prends le plateau sur lequel sont posées cafetière, tasse à café et sous-tasse, pas de chocolat, balance oblige, les ramène dans la cuisine, où j’éternue encore une fois, puis une autre, puis une autre, me mouche afin de mettre un terme à l’épidémie d’éternuements, me désinfecte les mains avec du gel hydroalcoolique, retourne à ma table d’écriture dans l’espoir de renouer le fil d’une pensée qui ne tenait qu’à celui qui s’est rompu en éternuant. Le fallait-il vraiment ? Quoi ? Éternuer ? Non, suivre le fil de cette pensée. Je l’ignore. Hier, pendant que je courais, j’ai cru entendre une femme dire à l’homme avec lequel elle se promenait en tenue de sport : « Comment tu veux te foutre en l’air, toi, avec un temps pareil ? » Et c’est vrai que, malgré son fort accent, il faisait beau, et, aujourd’hui encore, il fait beau, quand le vent souffle l’espace se dégage, la lumière d’hiver est tout simplement sublime, peut-être divine, mais, ai-je eu envie de lui demander, ce que je n’ai pas fait, parce que je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu sa remarque, mais quel rapport peut-il bien y avoir entre le suicide et le temps qu’il fait. Est-ce que Durkheim en parlait dans son ouvrage sur la question (j’avais fait une fiche de lecture à ce sujet au lycée, je m’en souviens, mais je ne me souviens pas de la réponse) ? Je ne crois pas. Pas plus que je ne crois qu’on se suicide plus au-dedans qu’au-dehors.

7.1.22

Encore couru ce matin ; — bien. Mais qui ne change rien. Je me sens gros et vieux. Ce que je suis, et de plus en plus. Vieux, en tout cas, car je maintiens mon surpoids dans une certaine forme de stabilité. Pourquoi est-ce que je parle de ça, qui n’a aucun intérêt ? Parce que c’est la vérité. Que ce soit la vérité, est-ce donc une raison suffisante pour en parler ? Non, mais c’est une vérité qui a une certaine importance pour moi. Alors je la consigne ici. De toute façon, je sais très bien que je ne ferai jamais rien de mieux que ce journal sans intérêt. Pas d’œuvre, rien que jours collés les uns à la suite des autres sans la moindre raison. Je pourrais me dire que c’est la seule façon de dire la vérité, mais cela ne m’aide pas, je crois, à trouver la force de faire quelque chose de plus grand. Aussi, vais-je vivre encore un peu avec cette illusion (que je suis ou que je peux devenir un grand écrivain), avant de m’en lasser, de tout effacer et de disparaître ainsi sans laisser de trace. Ce matin, comme mon cahier au bison rouge est occupé par quelque chose d’autre qui ne supporterait pas d’être interrompu, sur une feuille de papier blanc disposée à cet effet sur ma table d’écriture, j’ai écrit à propos de Michel Houellebecq les quelques lignes que voici : « MH est l’écrivain de son temps, de son époque. Les générations précédentes sont mortes sur le champ de bataille, dans les camps, ont fait la révolution. Notre époque se confine par peur de la mort. MH n’est pas un visionnaire : il ne voit pas plus loin que le bout de son temps. Son horizon, c’est celui de la social-démocratie qui essaie de se procurer un ultime frisson avant de mourir : les élections. D’ailleurs, MH, s’il était cohérent avec lui-même, ne publierait qu’un livre tous les 5 ans. Mais son agent doit se rappeler à son bon souvenir avant. Nous devrions avoir le droit de ne pas parler de MH, mais ce droit nous est refusé par le fait qu’il vend des livres, beaucoup de livres, et que l’argent attire les humains comme l’odeur du sang les fauves. Triste Europe. » Pourquoi ai-je écrit cela ? Oh, sans doute moins à son sujet qu’au mien : pour répondre à Nelly qui me demandait hier quand j’allais enfin appeler mon frère pour lui demander pardon de lui avoir jeté Au-delà du style à la figure le soir de Noël. Réponse : jamais. Mais, ai-je répondu à Nelly, est-ce qu’il me demande pardon, lui, d’avoir si mauvais goût ? Et c’est une question qui vaut la peine d’être posée parce que, d’un certain point de vue, elle présuppose que c’est à nous qui avons les goûts que nous avons, qui avons envie de vivre la vie que nous avons envie de vivre, de pardonner à qui n’a pas les mêmes désirs que nous de ne pas avoir les mêmes désirs que nous, comme le Christ, quoi, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font, et de se laisser ainsi humilier par le kitsch, le mauvais goût, la bêtise, au nom de l’art, de notre goût supérieur, de l’intelligence. Ce qui revient à sacrifier tout ce que nous aimons pour faire quelques arrangements avec des gens qui, de toute façon, ne s’intéressent absolument pas à nous, pas à l’art, pas à notre goût supérieur, et sont très heureux de vivre comme ils vivent. Nous nous sentons coupables alors qu’eux s’en foutent purement et simplement. Le relativisme esthétique, qui s’exprime par exemple dans la proposition fausse : « Mais tu peux très bien aimer Don’t Look Up et Godard, hein… », le relativisme esthétique ne vise qu’une seule fin : remplacer la bonne monnaie par la mauvaise, effacer du présent tout ce qui n’assure pas une rentabilité immédiate. La question esthétique est cruciale parce que l’esthétique est exigeante : elle ne se satisfait pas de ce qui est disponible simplement parce que « c’est tout ce qu’il y a à voir ». Il n’y a que des gens qui ont perdu tout respect pour eux-mêmes, ou bien à qui l’on n’a jamais appris ce respect, qui peuvent se contenter de ce qu’il y a. Les autres, c’est-à-dire : nous, non, nous ne voulons pas des désirs que façonnent les exigences de rentabilité d’une poignée d’individus, non — nous voulons une existence à la hauteur de notre désir.

6.1.22

Hier, je le comprends à présent, le désir de détruire marquait un point de retournement, une crise. Moment critique où l’organisme se révolte contre lui-même : je voulais tout faire craquer d’un coup, toutes les articulations, et c’est ce que j’ai fait, d’une façon qui n’avait rien de symbolique, avait tout de physique. Le symbolique est-il jamais autre chose qu’une méprise physique ? On croit découvrir un sens plus profond alors que toute la profondeur s’épuise dans un geste, un mouvement, une réaction de l’organisme qui ressent avec une acuité particulière la nécessité de s’exprimer, la nécessité d’exister. Ce n’est pas ce que je voulais dire. J’entends : je le pense, mais je ne voulais pas le dire ici, et je ne voulais pas le dire ainsi. Je voudrais dormir, profondément, le matin, et je le ferais si l’enfant ne venait pas se glisser entre nous dans le lit et me rouer de coups involontaires. C’est ainsi que m’échappa le rêve de cette nuit que je voulais noter et dont il ne me reste que des bribes, Daphné cherchant un livre dans une bibliothèque où il ne se trouve pas ou quelque chose du genre. Je voudrais dormir profondément dans une sorte de calme paradoxal, qui laisse la pensée, libre de toute perturbation, créer ses propres perturbations, ses cheminements, ses parcours, ses détours, ses itinéraires. Désirer détruire hier, c’était désirer reprendre forme. J’ai identifié le commencement de la période de fatigue qui s’est donc achevée hier avec l’injection de la troisième dose. Qu’il y ait un lien de causalité ou non, ce n’est pas la question. J’entends : s’il y avait un lien de causalité, le désir de détruire suffirait-il à le rompre ? Qu’il y ait une causalité ou non, ce n’est pas la question parce que la question n’est pas médicale — comme si l’on pouvait tout réduire à des questions techniques. En fait, et c’est tout le paradoxe, on donne parfois l’impression de réduire ce qui ne devrait pas l’être à des questions techniques et de réduire ce qui devrait l’être à des questions idéologiques. Les questions du travail, par exemple, de l’abondance, de la répartition des richesses pourraient être résolues assez rapidement d’un point de vue technique : les machines travaillant plus efficacement que les êtres humains, les gains de productivité réalisés par les machines pourraient être affectés aux êtres humains, qui seraient dispensés des tâches ingrates imposés par le travail directement productif et emploieraient le temps ainsi rendu libre à des activités plus nobles, plus dignes, plus intéressantes. Or, les gains de productivité sont majoritairement affectés au capital, et très peu au travail. On veut que les gens travaillent plus quand il faut toujours moins de temps pour produire toujours plus. En outre, quand on aborde la question de la robotisation du travail humain, on le fait toujours du point de vue d’une sorte de science-fiction : est-ce que les machines ont une conscience, est-ce qu’elles pensent, sont-elles des personnes, l’intelligence artificielle va-t-elle faire émerger un nouveau genre de poésie, etc. ? Au lieu d’affecter correctement les ressources dont nous disposons pour nous dégager de tout ce qui nous empêche de mener une existence libre, nous fabriquons de pseudo-problèmes métaphysiques qui occupent le terrain, offrent des sujets de discussion interminable aux éditorialistes et aux philosophes de bas étage (ils ne sont pas différents les uns des autres), mais ne permettent pas d’accomplir le moindre progrès réel. Un jour, le travail sera une notion obsolète, appartenant à un passé lointain et révolu, tout comme l’esclavage l’est devenu, et l’on se demandera comment l’on a pu vivre comme des sauvages pendant si longtemps. En attendant, après avoir fait craquer le corps, je m’attache à mettre de l’ordre dans mes idées et m’aperçois que je pratique le coq à l’âne avec une facilité déconcertante, ce qui n’est peut-être pas un mal : creuser le même sillon, n’est-ce pas se condamner à tourner en rond ? Au rond, je préfère la spirale.

5.1.22

Le vent s’est levé. Impression de respirer un peu après tant de jours de brume. Il faut bien que, de temps à autre, quelque chose sauve la Méditerranée de la laideur où l’enfoncent les promoteurs, les opportunistes, hideux bâti, gens avilis, tout ce qui s’oppose au paysage, — mais un pays, ce n’est pas un paysage, on ne vit pas dans le paysage, si sublime soit-il. Quant à moi, je ne parviens toujours pas à me défaire de ces sensations diffuses dans le corps, partout, pas vraiment des douleurs, non, une sorte de gêne permanente, comme si tous les mouvements, toutes les sensations qu’on ne sent pas en temps normal se donnaient à percevoir en ce moment, toutes simultanément. De la tête aux pieds. Je voudrais faire craquer l’ensemble de mes articulations, me débarrasser d’un coup de la totalité de ces micro-entraves, mais cela me semble impossible. J’ai l’impression d’être lent, de manquer d’énergie. Et c’est vrai. Et c’est faux. Comment sortir de la dépression universelle ? J’ai envie de casser quelque chose. Mais, même si je tape, je me retiens. Ce n’est pas bon de se retenir. Toute l’énergie semble être là : dans un désir de destruction que rien ne semble pouvoir assouvir, pas même la destruction. Surtout pas la destruction. Après avoir essayé de casser quelque chose, après avoir retenu mon geste au moment fatal, je ferme les yeux. Quelque chose ne va pas, me dis-je, quelque chose ne va pas. J’écoute le vent qui fait trembler les vitres. Tout un paradoxe : je manque d’énergie parce que je déborde d’énergie. Je me sens enfermé. J’essaie de penser à autre chose. Au goût. Question à laquelle je pense beaucoup en ce moment. Voici à peu près où j’en suis : une esthétique digne de ce nom doit défendre un goût universel contre la majorité de l’art officiel et les minorités enfermées dans leur solipsisme. Un peu comme on dirait : la signification, ce n’est ni la référence (l’objet que je peux montrer du doigt quand je dis que p) ni l’état mental (l’idée que j’ai en tête quand je dis que p). Ce goût a tous les repoussoirs : les Béotiens, les Philistins, les progressistes, les réactionnaires, les conservateurs. Ce goût a la singularité du dandy et l’universalité de l’inouï.

4.1.22

L’enfant a encore pleuré hier. Comme tous les soirs depuis plusieurs jours. Parce qu’on l’empêche de voir ses copains, parce qu’on l’oblige à faire ce qu’elle n’a pas envie de faire — porter le masque dans la cour de récréation, m’a-t-elle dit. Tout ce que je peux lui dire en réponse bien maladroite, c’est que ces épreuves la rendront plus forte. Ce que je crois, en effet, mais je pourrais tout aussi bien me tromper. Alors je la prends dans mes bras, je lui dis que je l’aime, qu’elle n’est pas seule, que maman et moi nous serons toujours là pour elle. Ce que je crois, oui, mais est-ce bien suffisant ? N’est-ce pas dérisoire face à la violence d’un monde de plus en plus absurde ? J’ai acquis la conviction qu’il fallait changer de sujet, refuser l’ordre du jour, lequel est aussi l’ordre des choses, l’ordre du monde et l’ordre des désirs. Changer de sujet, c’est-à-dire : refuser de se laisser enfermer dans le choix, l’alternative du pour ou contre, à quoi on a réduit toute la politique, toute la vie publique, toute la vie sociale, qui n’est plus dès lors qu’une machine binaire, infiniment triste. Changer de sujet, c’est-à-dire : cesser de renoncer à l’utopie, qui devrait être à l’origine de toute politique ; — utopie au sens d’invention, ouverture maximale à l’inédit, joie. Machine binaire au service d’une société obsédée par sa propre protection, sa propre conservation, où chacun s’arcboute sur les valeurs de son clan, la politique ne produit plus que de la tristesse, de la méfiance, chacun étant sommé de se replier sur soi-même pour découvrir un introuvable bien commun. Pour ou contre, tout le monde parle de la même chose et, alors, le pour ou le contre deviennent quantités infimes, négligeables au regard de la disproportion de l’objet. La machine binaire de la société écoule le stock qu’elle produit en monopolisant la parole. C’est ce monopole qu’il faut contester mais auquel tout le monde acquiesce, incapable de s’ouvrir à une autre dimension de l’univers. Quand, le soir de Noël, j’ai fini par jeter Au-delà du style au visage de mon frère qui me vantait les mérites de Michel Houellebecq, je ne disais pas autre chose. Bien maladroitement puisque j’ai raté ma cible, mais j’en ai atteint une autre. Et c’est celle-là que je vise. Tant pis si, pour l’instant, je donne l’impression de tout rater, d’échouer, — en réalité, je sais que je vise juste.

3.1.22

La fraîcheur de l’eau de mer ne me rassure pas quant à la qualité de l’air. D’ailleurs, la plage est si sale qu’elle ne laisse planer aucun doute sur l’état du monde (« la planète »). Tout autour de moi flottent des milliards de particules de plastique. Sur le sable, elles ne prennent même pas la peine de se cacher, se mélangent avec les mégots de cigarette, les débris de bouteilles de bière éclatées, les déjections canines, que sais-je encore ? toute une civilisation, là, à la pointe des pieds. Il n’y a qu’à se baisser pour ramasser. Mais non. L’enfant qui joue ici est heureuse et moi aussi. Malgré ces choses qui souffrent de tant de défauts, tout est parfait. Suffit-il de le dire pour le croire ? Je ne sais pas. L’universalité de la bêtise pourrait m’accabler, si elle n’avait pas quelque chose de rassurant : elle touche tout le monde, j’entends par là : toutes les options politiques, théoriques, religieuses, esthétiques, etc., elle touche tout le monde sans distinction aucune. Je retiens les phrases suivantes. Me lève pour surveiller l’état d’avancement de mon café. Casse le carré de chocolat qui l’accompagnera. Reviens à ma table d’écriture. Quand j’ai pris le carnet et le stylo que j’avais disposés à cet effet sur la table de chevet pour noter le rêve qui venait de me réveiller, cette nuit, j’ai accompli ce que j’avais prévu de faire. Non pas d’être réveillé au petit matin (aux alentours de 5 heures 39) par mon rêve, mais de rêver, de me souvenir de mon rêve et de le consigner par écrit. J’ai ainsi pour projet de constituer une sorte d’archives de mes rêves dont je voudrais tirer un livre, mais je ne sais pas (1) si cela en vaut la peine (2) au bout de combien de temps je disposerai d’un matériau suffisant (3) si seulement j’en disposerais et (4) si ce projet ne s’effondrera pas de lui-même avant même d’avoir été édifié sur quelque chose. Pour le moment, je veux me contenter de rêver. Qui peut en dire autant ? Je pourrais accabler l’enfant privée d’école à cause du virus, l’obliger à travailler malgré tout, c’est elle, d’ailleurs, qui m’a parlé de travailler, ce matin, et ce fut, je crois, ma première intention, à moi aussi, il y a quelques jours de cela quand nous avons appris l’absence de l’institutrice, mais je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Au lieu de travailler, je la laisse vivre. Ce pourquoi nous allons à la plage plutôt que de faire les devoirs. Pourquoi, en effet, pourquoi devrait-elle être deux fois victime : privée d’école et privée du temps de loisir (σχολή) exceptionnel dont elle peut disposer ainsi ? Je n’ai pas envie de voir dans mon enfant un petit salarié en puissance, une petite bête de somme à l’état primitif, un sujet en devenir, subissant sa vie durant d’innombrables tests destinés à s’assurer de sa normalité (sanitaire, mentale, scolaire, sociale). Cependant que j’écris, elle est en train de regarder des dessins animés plus ou moins subtils (quelque chose d’inspiré de la légende d’Arthur). Qu’est-ce que ça peut faire ? Qu’elle vive puisque personne ne veut plus nous laisser vivre en paix.

2.1.22

Est-ce étrange que le temps passe ou est-ce que tout à coup la perception bascule ? Les choses sont-elles toujours comme elles sont, et alors c’est le regard que nous portons sur elles qui changent, ou changent-elles elles-mêmes et ne faisons-nous que courir après, toujours en retard d’un changement, d’une transformation, d’une métamorphose ? J’essaie de penser à un objet informe mais ne découvre que des artefacts. Comme cette figurine de scribe accroupie en résine noire que j’ai trouvée dans la rue : elle avait l’air si vraie, vue de loin, mais, une fois dans la main, ne pesant presque rien, elle semblait ridicule, détestable copie de quelque chose de grand qui avait eu lieu, il y a longtemps, loin d’ici, dans le temps, dans l’espace, dans l’esprit aussi. Pourtant, si l’on regarde les choses d’un autre point de vue, on découvrira que le même principe est à l’œuvre dans des civilisations qui semblent en tout point opposées (ici, ce principe, je l’appellerai : l’exploitation de l’être humain par l’être humain), preuve, pour qui en aurait cherché une, preuve que les choses qui semblent les plus étrangères les unes aux autres ne le sont pas forcément, pas tant qu’on se l’imagine, en tout cas. Ainsi, cette copie de statuette en résine figure-t-elle la même chose que son originale en schiste : l’exploitation. Et nous avons beau traverser les siècles, rien ne change que l’apparence que prennent les choses, leur image superficielle, si l’on veut : si nous voulions figurer quelque chose de notre époque, nous ne sculpterions pas un scribe, un bouquet de tulipes plutôt, mais le principe serait toujours le même, les œuvres exprimant malgré elles l’aliénation dont nous sommes les victimes plus ou moins consentantes selon les époques. La différence, en effet, n’est peut-être autre que celle-là : notre degré d’acceptation de ce dont nous sommes les victimes — très faible hier, très élevé aujourd’hui —, lequel détermine notre capacité à changer l’ordre des choses qui s’impose à nous, à ne plus le subir, mais à nous imposer à l’ordre simulé des choses. Désimuler le dissimulé ; le montrer pour ce qu’il est et faire apparaître ce qu’il dissimule. En fait, exprimée de la façon la plus générale peut-être, il faut parvenir à entendre, et à faire entendre, cette vérité qu’il n’y a pas de différence entre l’harmonie avec le cosmos et l’harmonie avec soi-même. L’aliénation, l’exploitation, toutes les formes de domination s’enracinent dans le départ, la bifurcation entre l’harmonie avec l’univers et l’harmonie avec soi : c’est dans ce hiatus irréel, mais imposé comme dans l’ordre des choses, comme étant l’ordre des choses (ce qu’il n’est pas), que s’enracine l’idée que la violence exercée par les uns sur les autres est légitime. Qu’il n’y ait pas de différence ontologique entre le moi et le monde, cela implique qu’il n’y a pas de différence entre moi et les autres, puisque ce sont toujours les différences transcendantes qui fondent les différences immanentes : qui est au plus près du vrai, du bien, du juste, de l’utile, que ceux-ci prennent la forme extérieure de la divinité ou du capital, a le droit d’exercer un pouvoir sur les autres au nom de cette proximité même avec le réel, entendu comme réel plus réel que le réel. Une fois que l’on a compris qu’il n’y a pas de réel plus réel que le réel, qu’il n’y pas les choses d’un côté et le moi de l’autre, les autres ne peuvent pas être des choses, et les choses mêmes cessent d’être des choses en tant que fonds exploitable, ressources disponibles. Dans la mesure où il n’y a pas de différence entre qui exploite et ce qu’il exploite, le principe même de l’exploitation s’effondre puisque la différence qui le fonde et l’idée de supériorité qu’elle implique n’ont plus le moindre sens, plus la moindre vérité. Tout change de forme, tout s’éclaire, tout s’harmonise.

1.1.22

Si tu peux t’interroger sur le sens de l’existence devant le concert du nouvel an, tout n’est peut-être pas perdu. Mais ne cherche pas de certitudes. Aujourd’hui, elles sont toutes fausses. « L’espace d’un instant, les geste barrières sont oubliés. » Derrière les grosses fesses de Stéphane Bern, la voix sociale trace le portrait d’une humanité apeurée, qui fantasme maladroite un monde idéal, — idéal car inane. Ultime transgression : un homme et une femme s’embrassent devant la caméra. Coiffés de chapeaux ridicules, ils réalisent le scénario érotique qui échauffe les esprits en temps de pandémie. On pourrait rêver, imaginer pas un monde meilleur, imaginer le monde meilleur, mais non : nos utopies sont projetées là sur les écrans plats de l’avenir. On aurait tort de s’étonner que rien ne se passe. Tout se passe, tout le temps, simplement, ce n’est pas intéressant. Nos héros, nos ennemis, nos maîtres à penser, nos visionnaires, nos poètes sont à notre hauteur, à notre dimension, ils nous paraissent des géants parce que nous sommes minuscules. Tout n’est pas dérisoire, ce n’est pas vrai, mais on pense à autre chose. Se figurant d’illusoires solutions de continuité entre l’esthétique et la politique, moi et mon corps, l’ego et l’univers, le microcosme et le macrocosme. Dehors, toujours la brume. Rien n’a commencé. Ce n’est pas vrai.

31.12.21

La ville baigne dans une brume presque irréelle, comme nimbée du songe d’une absente divinité. Je marche dans le sable d’une humidité noire où mes pas ont du mal à se frayer un chemin. Je m’enfonce, bifurque sans volonté, emporté par le terrain qui glisse, cherche ma ligne courbe pour éviter l’écume qui vient me lécher les pieds. C’est le dernier jour de l’année, mais je ne sais pas très bien ce que cela veut dire ni quelle différence cela fait, le premier, le dernier ou n’importe lequel. Tous les jours se ressemblent et tous les jours sont différents, et nul ne sait plus comment on faisait pour les discerner, avant, si seulement on savait ou si l’on faisait semblant, avant. Cette nuit, j’ai eu le plus grand mal à m’endormir. Je croyais entendre des voix se parler dans le noir sans savoir si c’était le fait du voisinage ou l’effet de mon imagination. Quand je descends pour sortir, dans les escaliers, ce sont d’autres mégots qui se sont ajoutés aux mégots de cigarettes épars sur les marches, traces dénombrables de tous les joints roulés. Mais je ne le fais pas. Quoi ? Dénombrer. Partout, c’est le même spectacle, d’une hideuse vie de la cité. Du bout de la digue, j’entendais la musique qui provenait de sous le chapiteau du cirque. On se défonce, on fait du bruit, ainsi passe la vie. Je regarde les photographies en noir et blanc que j’ai prises durant ma déambulation et pense à celles que j’ai effacées. Je devrais en tirer une morale, une leçon, quelque chose, mais je ne sais quoi. Tout est tellement simple et si étrange à la fois. Je tourne la tête vers la baie vitrée. La brume s’étend. Ne demeurent perceptibles que de rares cimes d’arbres embaumés et l’enseigne triomphale de l’hypermarché. Partout, c’est le même spectacle, sauf que ce n’est pas un spectacle : c’est la vérité.

30.12.21

0. Ni énergie ni vitalité ni envie ni rien, zéro de tout, c’est-à-dire : rien. Je devrais me contenter de végéter ainsi, de dormir à longueur de journées en attendant que quelque chose se passe ou non, mais non, non content de n’avoir de force pour rien, je me lève, je mets mon short et mes baskets et je vais courir, discipline absurde qui a pour seule conséquence de me fatiguer encore plus, me trouvant ainsi zéro sous zéro, quelque part entre le néant et rien. Tout ce que je parviens à faire, c’est lire Balzac. Hier ainsi, j’ai fini le premier tome de la Comédie humaine, lequel se termine sur cette étrange histoire, la Vendetta, que l’on pourrait titrer ainsi : la Vendetta, ou l’histoire du père qui n’avait pas pu tirer son coup. Si le but de Balzac était de mettre en garde les jeunes filles contre les conséquences fatales de la passion, c’est-à-dire, en somme, de sauver ce que l’on a depuis lors appelé « le patriarcat », c’est probablement par antiphrase tant il est vrai que la peinture des mœurs barbares de l’ethnie corse décrit une populace assoiffée de sang, de haine, dont la bêtise métaphysique conduit à l’autodestruction, toute d’abjection. La dernière phrase du père Piombo venant d’apprendre la mort de sa fille et voyant son gendre honni (car dernier descendant mâle de la famille qu’il avait juré d’exterminer) tomber mort devant lui, « il nous épargne un coup de feu », qu’est-elle, sinon l’expression dernière d’une ethnie barbare, incapable de se réformer, où le désir de violer sa fille le dispute à celui de tuer tous les mâles qui pourraient l’aimer et la rendre heureuse ? Dans cette sorte de microsociété inculte, éros et thanatos sont un seul et même principe. Mais qui peut bien préférer l’accomplissement de la vengeance la plus sanglante à la survie de sa propre progéniture, préférer le sang qui se répand au sang qui coule dans les veines ? Loin de vouloir effrayer les jeunes filles, Balzac n’aurait-il pas montré en réalité la société en train de se civiliser, le moment où les mœurs se policent pour échapper à la barbarie qui est leur origine ? Au début du récit, lors de la rencontre entre Bonaparte et Piombo, le futur empereur n’avait laissé aucun doute quant à son aversion pour la vendetta : « Le préjugé de la Vendetta empêchera longtemps le règne des lois en Corse, ajouta-t-il en se parlant à lui-même. Il faut cependant le détruire à tout prix. » La loi du père est la loi du père est la loi du père : elle remonte à une origine bestiale, violente, sanglante, elle est aveugle à tout, au progrès, à la raison, à la pensée, elle se confond avec le désir sans bornes de possession, lequel se donne le nom d’amour pour se donner bonne conscience, mais n’est qu’un instinct dégradé par la violence, le fruit d’hommes incapables de s’élever au-dessus de la violence, au-dessus de leur origine, au-dessus de leur père. La loi du père est la loi de la communauté close, de l’ethnie en son sens le plus étroit, laquelle se réduit toujours plus, se concentre toujours plus jusqu’à sa destruction pure et simple. Incapable de violer la loi du père, le père viole sa fille, la tue, et éteint sa lignée. La communauté chérit et encourage le meurtre, il en sera toujours ainsi. La société des lois, qui permet aux amants de se marier contre la volonté du père, incarnée par la figure de Bonaparte, s’oppose à la communauté des coutumes, incarnée par Piombo. La mort de la famille qui s’est construite contre le père n’est-elle pas la limite de cette explication ? À moins qu’elle signifie que la société des lois (l’intrigue se déroule en 1815) est encore bien jeune et que l’œuvre de la Révolution est encore à accomplir : il y a encore des préjugés à détruire. La loi du père est toujours une loi rétrograde : elle lit l’histoire à l’envers, reconduisant inlassablement aujourd’hui à hier. La loi révolutionnaire s’efforce de remettre cette histoire à l’endroit, d’ouvrir inconditionnellement aujourd’hui à demain ; aux parents, elle préfère les enfants, au devoir, l’espoir, à la mort, la vie.