11.1.22

Un bol de riz complet (huile d’olive et sel), un bol de soupe de légumes, du pain, une orange, avant : trois dattes. Menu du midi. Hier au dîner : une salade de hareng et de pommes de terre, du pain, du fromage, de la compote de pommes et de poires. Pas mangé de viande depuis plus de deux semaines. Onzième jour sans alcool. Ce qui me semble manquer le plus, c’est la joie. La perspective de la joie. Beaucoup parlent de transformation du monde, de changement de société, de transformation de soi, mais la joie me semble absente de leur discours. Beaucoup de souffrance, beaucoup d’interdits (présents ou à venir), beaucoup de techniques de contrôle de soi (désirées ou subies), beaucoup de repli factuel sur des valeurs figées, fixées une fois pour toutes, beaucoup de repli sur soi, mais très peu de joie. Or, à quoi bon survivre, à quoi bon changer le monde, à quoi bon sauver la planète, à quoi bon surmonter les épreuves, si la joie est absente de l’existence ? Je ne parle pas du bonheur, lequel peut prendre des formes si diverses que le considérer comme une notion unique est parfaitement absurde, je parle de joie. Joie de vivre, si l’on veut, joie d’exister, sans rien de plus que cela, sans objet. Au sens où je l’entends : exister est une joie et exister, c’est devenir, croître. À quoi bon sauver le monde pour vivre dans un monde terne, triste, défini négativement, que ce soit le monde présent, dont on se demande comment il peut bien satisfaire quiconque, ou les modèles projetés de mondes futurs, tous plus terrifiants les uns que les autres, d’autant plus terrifiants qu’ils se donnent tous comme bienveillants ? À vrai dire, je n’ai pas l’impression d’obéir à une diète particulière, il me semble plutôt que j’expérimente, des façons de vivre, des façons d’exister ; — c’est un des sens du devenir. J’ai le sentiment de ne pas avoir grand-chose à dire. Et c’est désagréable. Cependant, ce sentiment ne me semble pas déclencher autre chose que lui-même. Il est comme clos. Je voudrais avoir quelque chose à dire (écrire quelque chose d’autre que ce journal, c’est-à-dire), mais n’y parviens pas, j’en conçois de la frustration, accuse à l’occasion ce journal de vampiriser toutes mes idées, ne semble pas à même de dépasser ce sentiment de frustration, reste coincé là, bêtement, assez bêtement, je dois le dire. Je me sens comme paralysé, incapable : quelque chose résiste qui n’est autre que moi-même, mais à quoi est-ce que moi-même je résiste sinon à moi-même ? Tout ceci semble inextricable et absurde.

10.1.22

Au lieu de ces phrases, parfois, je désirerais autre chose : un son, très léger, du volume du murmure, du mot que l’on chuchote au creux d’une oreille pour être sûr qu’il ne sera entendu que de la personne à qui seule on le destine, une vibration légère, qui ne perturbe rien, vient plutôt sublimer l’état de choses qui existait sans elle, manifester cet état des choses, le souligner par sa présence, légère comme un voile. Ce n’est pas le silence qui est en jeu (ces phrases sont silencieuses pour qui ne les lit pas à voix haute, je les écris en silence, sans musique, sans rien, je les lis à haute voix, ensuite, pour les entendre, comme à l’attention d’un auditeur fictif, c’est tout), ce n’est pas le silence, c’est le sens. Aujourd’hui, par exemple, je n’ai guère envie de sens, je préférerais quelque chose qui se situerait au-delà du sens, ou en-deçà, n’ayons pas peur d’être modeste, quelque chose qui échapperait au langage, une longue note tenue, grésillant un peu, ouvrant une voie obstinée mais discrète, il faudrait que l’attention se pose sur elle, les oreilles chercheraient d’où vient ce bruit, là, intriguant, fascinant, et puis, en ayant découvert l’origine, les oreilles s’attacheraient à lui, en suivraient la direction, l’évolution ou l’absence d’évolution, vivraient dans une sorte d’harmonie avec lui. Tout ce qu’on pourrait faire comprendre sans dire un mot, sans ajouter du sens à la quantité déjà énorme, industrielle, de sens. Au lieu de bavardages, une mélodie concentrée en elle-même, sans variations de note, peut-être, mais dans le temps, s’inscrivant non sur lui, comme nous avons l’habitude de le faire avec le sens, s’inscrivant en lui, se logeant en lui, se lovant en lui, se glissant dans son intimité pour ne faire plus qu’un avec lui. Composer avec la forme même du temps, son absence de limite, sans commencement réel, sans fin réelle, nous prenons tous le temps en marche, et ne faisons que passer, peut-être que le temps n’existe pas, qu’il n’est que le nom que nous donnons à ce passage pour avoir quelque chose à en dire, mais cette micromusique, elle, ne dirait rien, s’ajouterait dans une forme de retrait à la forme que prend le passage pour nous, l’existence qui commence et dont, si l’on aime à être perspicace, on apprend chaque jour un peu mieux à discerner la fin, l’arrêt, oui, l’accomplissement aussi. Cette mélodie, dût-elle durer toujours, eût-elle commencé bien longtemps avant moi, je n’en connaitrais jamais qu’un fragment. Cela aussi, « fragment », ce n’est qu’un nom que nous donnons aux choses dont nous ne comprenons que des bribes, bribes que nous avons du mal à relier entre elles, dont le sens ultime nous échappe. Rassurons-nous : il n’y a pas de sens ultime. Je suis ce fragment que je couds à tout ce qui me précède et auquel d’autres, déjà, sont en train de coudre leur fragment. Regarde l’enfant, n’est-elle pas merveilleuse ? (Une galette de blé, une salade d’endive et de noix, de l’huile d’olive, du sel, un morceau de pain, une orange, de l’eau. Avant : trois dattes.)

9.1.22

Du riz rouge de Camargue, des filets de hareng, un peu de fromage, du pain, des noix, une orange. Ne me souvenant pas de mes rêves, à leur place, je devrais noter les menus pour ne pas les oublier. Suivre l’évolution de mon régime dans une forme de narcissisme moins content de soi que conscient de soi. C’est tout ce que j’ai à dire ; c’est vrai. Sans doute parce que je n’ai pas vraiment d’avenir, pas exactement de présent et un passé — au mieux — discutable. En réalité, j’existe à peine. Et, d’un certain point de vue, c’est déjà trop. Tout le monde essaie de convaincre quelqu’un de quelque chose, statistiques, discours, polémiques à l’appui, dans l’espoir de gagner, d’avoir raison, dans l’espoir d’humilier l’autre à qui on aurait prouvé qu’il avait tort. Moi, non. Une fois que j’ai dit ce que j’ai dit, le sujet est en quelque sorte épuisé. D’ailleurs, j’aime aussi peu la victoire que la défaite. Je rêve d’autre chose mais me sens tout seul sur mon île déserte. Sans grande conviction, je survole plus que ne lis un article de Thomas Piketty où, au prix d’une rhétorique aride et laborieuse, il semble donner des consignes de vote à la population française afin que celle-ci rétablisse enfin le clivage gauche-droite conforme à ses vues sur le monde. Il a tort. La gauche doit mourir. C’est quand la gauche sera à 0%, quand plus personne ne voudra voter à gauche ni même avouer qu’il a un jour eu une pensée de gauche, qu’alors elle aura quelque chose à dire, parce que, alors, ayant fait l’expérience de la défaite, mais pas de celles où on aurait pu gagner, pas de celles dont on se remet comme si rien ne s’était passé, non de celles qui écrasent, alors, elle pourra parler pour les vaincues contre les vainqueurs, alors, elle aura le droit de parler d’espoir, d’utopie, de lendemains qui chantent. En attendant, elle n’exprime rien, que l’impuissance du réformisme, celui qui donne bonne conscience aux réformateurs et laissent les réformés dans l’indigence des illusions, pour tout horizon : un mur de béton gris où est peinturlurée quelque icône moralisatrice de Banksy. Je frissonne. Dehors, le vent souffle fort, encore. Mais au ciel radieux des derniers jours succède une sorte de grisaille décevante. Peut-être ai-je mal compris ce que la femme de la veille a voulu dire : le soleil est tout ce qui nous sépare du suicide. Ce serait bien peu, alors, n’est-ce pas ?

8.1.22

Si les efforts faits au-dehors avec une régularité passablement maniaque ne se traduisent pas de façon claire et univoque une fois revenu au-dedans, que faire ? Détruire la balance ? Ne plus sortir de chez soi ? Continuer malgré tout ? S’effondrer en hurlant À quoi bon ! avant de se redresser humblement implorant le pardon du Seigneur ou de quelque autre divinité influente ? Considérer les choses avec calme et sans excessive passion ? Recommencer jusqu’à épuisement de la pile ? S’empiffrer jusqu’à l’indigestion ? Jeûner jusqu’à l’évanouissement ? Qui sait ? Et, plutôt que de savoir qui, surtout, comment, comment savoir ? Y a-t-il des choses ainsi cachées, inaccessibles à notre savoir ? Y a-t-il des choses accessibles à d’autres savoirs ? Mais lesquels ? Comment savoir ? Plutôt que de me hisser sur les hauteurs vertigineuses de la plus grisante des métaphysiques, je range le pèse-personne, prends ma douche, m’habille sans trop regarder dans le miroir sur pied mais sans psyché qui s’entête à me faire face, tous les jours à la même place, le désastre que les êtres deviennent en vieillissant, me tais une seconde de plus. Un peu avant de sortir faire ma course matinale, comme des centaines et des centaines d’humanoïdes entêtés à prendre soin de leur santé, je m’étais affirmé à moi-même, feignant de m’adresser à une autre personne qui se serait intéressée à ce que j’aurais eu à dire, une pure fiction, c’est-à-dire, en feignant de m’adresser à quelqu’un, donc, je m’étais affirmé, au-delà de l’optimisme et du pessimisme, qui ne sont que des attitudes face à la vie telle qu’elle est, la nécessité de l’utopie, laquelle est la déclaration que le monde doit être meilleur, qu’il peut être meilleur, qu’il sera meilleur. À commencer par ce problème de poids. Oh là là, mais ne réduis pas tout à ta petite personne, enfin, ne ramène pas toujours tout à toi, comme tu l’as fait pas plus tard que tout à l’heure encore, tiens, t’imaginant en train de répondre à cette espèce de jeu qui se répandait telle une traînée de poudre sur les réseaux et qui consiste à dresser la liste des cinq sujets dont on pourrait parler durant trente minutes sans aucune préparation : 1. Moi, 2. Moi, 3. Moi, 4. Moi, 5. Moi. C’est ce que je m’apprêtais à répondre, jouant moi aussi — après tout, en effet, pourquoi ne pourrais-je pas faire comme tout le monde, être comme tout le monde, être bête comme tout le monde ? —, c’est ce que je m’apprêtais à répondre, disais-je, quand je me suis souvenu que c’était à peu près ainsi que commençait le journal de Witold Gombrowicz, auteur que je n’aime guère, c’est-à-dire que je ne parviens pas à le lire, que je n’aurais donc fait que singer, ainsi, d’une certaine manière, même si personne ne l’aurait remarqué, moi oui, cela me suffit, après tout, de quel autre critère esthétique est-ce que je dispose sinon celui-là : moi ? Pour me punir de mes mauvaises pensées, Dieu (ou quelque autre divinité influente) me fait éternuer. Je me lève, prends le plateau sur lequel sont posées cafetière, tasse à café et sous-tasse, pas de chocolat, balance oblige, les ramène dans la cuisine, où j’éternue encore une fois, puis une autre, puis une autre, me mouche afin de mettre un terme à l’épidémie d’éternuements, me désinfecte les mains avec du gel hydroalcoolique, retourne à ma table d’écriture dans l’espoir de renouer le fil d’une pensée qui ne tenait qu’à celui qui s’est rompu en éternuant. Le fallait-il vraiment ? Quoi ? Éternuer ? Non, suivre le fil de cette pensée. Je l’ignore. Hier, pendant que je courais, j’ai cru entendre une femme dire à l’homme avec lequel elle se promenait en tenue de sport : « Comment tu veux te foutre en l’air, toi, avec un temps pareil ? » Et c’est vrai que, malgré son fort accent, il faisait beau, et, aujourd’hui encore, il fait beau, quand le vent souffle l’espace se dégage, la lumière d’hiver est tout simplement sublime, peut-être divine, mais, ai-je eu envie de lui demander, ce que je n’ai pas fait, parce que je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu sa remarque, mais quel rapport peut-il bien y avoir entre le suicide et le temps qu’il fait. Est-ce que Durkheim en parlait dans son ouvrage sur la question (j’avais fait une fiche de lecture à ce sujet au lycée, je m’en souviens, mais je ne me souviens pas de la réponse) ? Je ne crois pas. Pas plus que je ne crois qu’on se suicide plus au-dedans qu’au-dehors.

7.1.22

Encore couru ce matin ; — bien. Mais qui ne change rien. Je me sens gros et vieux. Ce que je suis, et de plus en plus. Vieux, en tout cas, car je maintiens mon surpoids dans une certaine forme de stabilité. Pourquoi est-ce que je parle de ça, qui n’a aucun intérêt ? Parce que c’est la vérité. Que ce soit la vérité, est-ce donc une raison suffisante pour en parler ? Non, mais c’est une vérité qui a une certaine importance pour moi. Alors je la consigne ici. De toute façon, je sais très bien que je ne ferai jamais rien de mieux que ce journal sans intérêt. Pas d’œuvre, rien que jours collés les uns à la suite des autres sans la moindre raison. Je pourrais me dire que c’est la seule façon de dire la vérité, mais cela ne m’aide pas, je crois, à trouver la force de faire quelque chose de plus grand. Aussi, vais-je vivre encore un peu avec cette illusion (que je suis ou que je peux devenir un grand écrivain), avant de m’en lasser, de tout effacer et de disparaître ainsi sans laisser de trace. Ce matin, comme mon cahier au bison rouge est occupé par quelque chose d’autre qui ne supporterait pas d’être interrompu, sur une feuille de papier blanc disposée à cet effet sur ma table d’écriture, j’ai écrit à propos de Michel Houellebecq les quelques lignes que voici : « MH est l’écrivain de son temps, de son époque. Les générations précédentes sont mortes sur le champ de bataille, dans les camps, ont fait la révolution. Notre époque se confine par peur de la mort. MH n’est pas un visionnaire : il ne voit pas plus loin que le bout de son temps. Son horizon, c’est celui de la social-démocratie qui essaie de se procurer un ultime frisson avant de mourir : les élections. D’ailleurs, MH, s’il était cohérent avec lui-même, ne publierait qu’un livre tous les 5 ans. Mais son agent doit se rappeler à son bon souvenir avant. Nous devrions avoir le droit de ne pas parler de MH, mais ce droit nous est refusé par le fait qu’il vend des livres, beaucoup de livres, et que l’argent attire les humains comme l’odeur du sang les fauves. Triste Europe. » Pourquoi ai-je écrit cela ? Oh, sans doute moins à son sujet qu’au mien : pour répondre à Nelly qui me demandait hier quand j’allais enfin appeler mon frère pour lui demander pardon de lui avoir jeté Au-delà du style à la figure le soir de Noël. Réponse : jamais. Mais, ai-je répondu à Nelly, est-ce qu’il me demande pardon, lui, d’avoir si mauvais goût ? Et c’est une question qui vaut la peine d’être posée parce que, d’un certain point de vue, elle présuppose que c’est à nous qui avons les goûts que nous avons, qui avons envie de vivre la vie que nous avons envie de vivre, de pardonner à qui n’a pas les mêmes désirs que nous de ne pas avoir les mêmes désirs que nous, comme le Christ, quoi, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font, et de se laisser ainsi humilier par le kitsch, le mauvais goût, la bêtise, au nom de l’art, de notre goût supérieur, de l’intelligence. Ce qui revient à sacrifier tout ce que nous aimons pour faire quelques arrangements avec des gens qui, de toute façon, ne s’intéressent absolument pas à nous, pas à l’art, pas à notre goût supérieur, et sont très heureux de vivre comme ils vivent. Nous nous sentons coupables alors qu’eux s’en foutent purement et simplement. Le relativisme esthétique, qui s’exprime par exemple dans la proposition fausse : « Mais tu peux très bien aimer Don’t Look Up et Godard, hein… », le relativisme esthétique ne vise qu’une seule fin : remplacer la bonne monnaie par la mauvaise, effacer du présent tout ce qui n’assure pas une rentabilité immédiate. La question esthétique est cruciale parce que l’esthétique est exigeante : elle ne se satisfait pas de ce qui est disponible simplement parce que « c’est tout ce qu’il y a à voir ». Il n’y a que des gens qui ont perdu tout respect pour eux-mêmes, ou bien à qui l’on n’a jamais appris ce respect, qui peuvent se contenter de ce qu’il y a. Les autres, c’est-à-dire : nous, non, nous ne voulons pas des désirs que façonnent les exigences de rentabilité d’une poignée d’individus, non — nous voulons une existence à la hauteur de notre désir.

6.1.22

Hier, je le comprends à présent, le désir de détruire marquait un point de retournement, une crise. Moment critique où l’organisme se révolte contre lui-même : je voulais tout faire craquer d’un coup, toutes les articulations, et c’est ce que j’ai fait, d’une façon qui n’avait rien de symbolique, avait tout de physique. Le symbolique est-il jamais autre chose qu’une méprise physique ? On croit découvrir un sens plus profond alors que toute la profondeur s’épuise dans un geste, un mouvement, une réaction de l’organisme qui ressent avec une acuité particulière la nécessité de s’exprimer, la nécessité d’exister. Ce n’est pas ce que je voulais dire. J’entends : je le pense, mais je ne voulais pas le dire ici, et je ne voulais pas le dire ainsi. Je voudrais dormir, profondément, le matin, et je le ferais si l’enfant ne venait pas se glisser entre nous dans le lit et me rouer de coups involontaires. C’est ainsi que m’échappa le rêve de cette nuit que je voulais noter et dont il ne me reste que des bribes, Daphné cherchant un livre dans une bibliothèque où il ne se trouve pas ou quelque chose du genre. Je voudrais dormir profondément dans une sorte de calme paradoxal, qui laisse la pensée, libre de toute perturbation, créer ses propres perturbations, ses cheminements, ses parcours, ses détours, ses itinéraires. Désirer détruire hier, c’était désirer reprendre forme. J’ai identifié le commencement de la période de fatigue qui s’est donc achevée hier avec l’injection de la troisième dose. Qu’il y ait un lien de causalité ou non, ce n’est pas la question. J’entends : s’il y avait un lien de causalité, le désir de détruire suffirait-il à le rompre ? Qu’il y ait une causalité ou non, ce n’est pas la question parce que la question n’est pas médicale — comme si l’on pouvait tout réduire à des questions techniques. En fait, et c’est tout le paradoxe, on donne parfois l’impression de réduire ce qui ne devrait pas l’être à des questions techniques et de réduire ce qui devrait l’être à des questions idéologiques. Les questions du travail, par exemple, de l’abondance, de la répartition des richesses pourraient être résolues assez rapidement d’un point de vue technique : les machines travaillant plus efficacement que les êtres humains, les gains de productivité réalisés par les machines pourraient être affectés aux êtres humains, qui seraient dispensés des tâches ingrates imposés par le travail directement productif et emploieraient le temps ainsi rendu libre à des activités plus nobles, plus dignes, plus intéressantes. Or, les gains de productivité sont majoritairement affectés au capital, et très peu au travail. On veut que les gens travaillent plus quand il faut toujours moins de temps pour produire toujours plus. En outre, quand on aborde la question de la robotisation du travail humain, on le fait toujours du point de vue d’une sorte de science-fiction : est-ce que les machines ont une conscience, est-ce qu’elles pensent, sont-elles des personnes, l’intelligence artificielle va-t-elle faire émerger un nouveau genre de poésie, etc. ? Au lieu d’affecter correctement les ressources dont nous disposons pour nous dégager de tout ce qui nous empêche de mener une existence libre, nous fabriquons de pseudo-problèmes métaphysiques qui occupent le terrain, offrent des sujets de discussion interminable aux éditorialistes et aux philosophes de bas étage (ils ne sont pas différents les uns des autres), mais ne permettent pas d’accomplir le moindre progrès réel. Un jour, le travail sera une notion obsolète, appartenant à un passé lointain et révolu, tout comme l’esclavage l’est devenu, et l’on se demandera comment l’on a pu vivre comme des sauvages pendant si longtemps. En attendant, après avoir fait craquer le corps, je m’attache à mettre de l’ordre dans mes idées et m’aperçois que je pratique le coq à l’âne avec une facilité déconcertante, ce qui n’est peut-être pas un mal : creuser le même sillon, n’est-ce pas se condamner à tourner en rond ? Au rond, je préfère la spirale.

5.1.22

Le vent s’est levé. Impression de respirer un peu après tant de jours de brume. Il faut bien que, de temps à autre, quelque chose sauve la Méditerranée de la laideur où l’enfoncent les promoteurs, les opportunistes, hideux bâti, gens avilis, tout ce qui s’oppose au paysage, — mais un pays, ce n’est pas un paysage, on ne vit pas dans le paysage, si sublime soit-il. Quant à moi, je ne parviens toujours pas à me défaire de ces sensations diffuses dans le corps, partout, pas vraiment des douleurs, non, une sorte de gêne permanente, comme si tous les mouvements, toutes les sensations qu’on ne sent pas en temps normal se donnaient à percevoir en ce moment, toutes simultanément. De la tête aux pieds. Je voudrais faire craquer l’ensemble de mes articulations, me débarrasser d’un coup de la totalité de ces micro-entraves, mais cela me semble impossible. J’ai l’impression d’être lent, de manquer d’énergie. Et c’est vrai. Et c’est faux. Comment sortir de la dépression universelle ? J’ai envie de casser quelque chose. Mais, même si je tape, je me retiens. Ce n’est pas bon de se retenir. Toute l’énergie semble être là : dans un désir de destruction que rien ne semble pouvoir assouvir, pas même la destruction. Surtout pas la destruction. Après avoir essayé de casser quelque chose, après avoir retenu mon geste au moment fatal, je ferme les yeux. Quelque chose ne va pas, me dis-je, quelque chose ne va pas. J’écoute le vent qui fait trembler les vitres. Tout un paradoxe : je manque d’énergie parce que je déborde d’énergie. Je me sens enfermé. J’essaie de penser à autre chose. Au goût. Question à laquelle je pense beaucoup en ce moment. Voici à peu près où j’en suis : une esthétique digne de ce nom doit défendre un goût universel contre la majorité de l’art officiel et les minorités enfermées dans leur solipsisme. Un peu comme on dirait : la signification, ce n’est ni la référence (l’objet que je peux montrer du doigt quand je dis que p) ni l’état mental (l’idée que j’ai en tête quand je dis que p). Ce goût a tous les repoussoirs : les Béotiens, les Philistins, les progressistes, les réactionnaires, les conservateurs. Ce goût a la singularité du dandy et l’universalité de l’inouï.

4.1.22

L’enfant a encore pleuré hier. Comme tous les soirs depuis plusieurs jours. Parce qu’on l’empêche de voir ses copains, parce qu’on l’oblige à faire ce qu’elle n’a pas envie de faire — porter le masque dans la cour de récréation, m’a-t-elle dit. Tout ce que je peux lui dire en réponse bien maladroite, c’est que ces épreuves la rendront plus forte. Ce que je crois, en effet, mais je pourrais tout aussi bien me tromper. Alors je la prends dans mes bras, je lui dis que je l’aime, qu’elle n’est pas seule, que maman et moi nous serons toujours là pour elle. Ce que je crois, oui, mais est-ce bien suffisant ? N’est-ce pas dérisoire face à la violence d’un monde de plus en plus absurde ? J’ai acquis la conviction qu’il fallait changer de sujet, refuser l’ordre du jour, lequel est aussi l’ordre des choses, l’ordre du monde et l’ordre des désirs. Changer de sujet, c’est-à-dire : refuser de se laisser enfermer dans le choix, l’alternative du pour ou contre, à quoi on a réduit toute la politique, toute la vie publique, toute la vie sociale, qui n’est plus dès lors qu’une machine binaire, infiniment triste. Changer de sujet, c’est-à-dire : cesser de renoncer à l’utopie, qui devrait être à l’origine de toute politique ; — utopie au sens d’invention, ouverture maximale à l’inédit, joie. Machine binaire au service d’une société obsédée par sa propre protection, sa propre conservation, où chacun s’arcboute sur les valeurs de son clan, la politique ne produit plus que de la tristesse, de la méfiance, chacun étant sommé de se replier sur soi-même pour découvrir un introuvable bien commun. Pour ou contre, tout le monde parle de la même chose et, alors, le pour ou le contre deviennent quantités infimes, négligeables au regard de la disproportion de l’objet. La machine binaire de la société écoule le stock qu’elle produit en monopolisant la parole. C’est ce monopole qu’il faut contester mais auquel tout le monde acquiesce, incapable de s’ouvrir à une autre dimension de l’univers. Quand, le soir de Noël, j’ai fini par jeter Au-delà du style au visage de mon frère qui me vantait les mérites de Michel Houellebecq, je ne disais pas autre chose. Bien maladroitement puisque j’ai raté ma cible, mais j’en ai atteint une autre. Et c’est celle-là que je vise. Tant pis si, pour l’instant, je donne l’impression de tout rater, d’échouer, — en réalité, je sais que je vise juste.

3.1.22

La fraîcheur de l’eau de mer ne me rassure pas quant à la qualité de l’air. D’ailleurs, la plage est si sale qu’elle ne laisse planer aucun doute sur l’état du monde (« la planète »). Tout autour de moi flottent des milliards de particules de plastique. Sur le sable, elles ne prennent même pas la peine de se cacher, se mélangent avec les mégots de cigarette, les débris de bouteilles de bière éclatées, les déjections canines, que sais-je encore ? toute une civilisation, là, à la pointe des pieds. Il n’y a qu’à se baisser pour ramasser. Mais non. L’enfant qui joue ici est heureuse et moi aussi. Malgré ces choses qui souffrent de tant de défauts, tout est parfait. Suffit-il de le dire pour le croire ? Je ne sais pas. L’universalité de la bêtise pourrait m’accabler, si elle n’avait pas quelque chose de rassurant : elle touche tout le monde, j’entends par là : toutes les options politiques, théoriques, religieuses, esthétiques, etc., elle touche tout le monde sans distinction aucune. Je retiens les phrases suivantes. Me lève pour surveiller l’état d’avancement de mon café. Casse le carré de chocolat qui l’accompagnera. Reviens à ma table d’écriture. Quand j’ai pris le carnet et le stylo que j’avais disposés à cet effet sur la table de chevet pour noter le rêve qui venait de me réveiller, cette nuit, j’ai accompli ce que j’avais prévu de faire. Non pas d’être réveillé au petit matin (aux alentours de 5 heures 39) par mon rêve, mais de rêver, de me souvenir de mon rêve et de le consigner par écrit. J’ai ainsi pour projet de constituer une sorte d’archives de mes rêves dont je voudrais tirer un livre, mais je ne sais pas (1) si cela en vaut la peine (2) au bout de combien de temps je disposerai d’un matériau suffisant (3) si seulement j’en disposerais et (4) si ce projet ne s’effondrera pas de lui-même avant même d’avoir été édifié sur quelque chose. Pour le moment, je veux me contenter de rêver. Qui peut en dire autant ? Je pourrais accabler l’enfant privée d’école à cause du virus, l’obliger à travailler malgré tout, c’est elle, d’ailleurs, qui m’a parlé de travailler, ce matin, et ce fut, je crois, ma première intention, à moi aussi, il y a quelques jours de cela quand nous avons appris l’absence de l’institutrice, mais je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Au lieu de travailler, je la laisse vivre. Ce pourquoi nous allons à la plage plutôt que de faire les devoirs. Pourquoi, en effet, pourquoi devrait-elle être deux fois victime : privée d’école et privée du temps de loisir (σχολή) exceptionnel dont elle peut disposer ainsi ? Je n’ai pas envie de voir dans mon enfant un petit salarié en puissance, une petite bête de somme à l’état primitif, un sujet en devenir, subissant sa vie durant d’innombrables tests destinés à s’assurer de sa normalité (sanitaire, mentale, scolaire, sociale). Cependant que j’écris, elle est en train de regarder des dessins animés plus ou moins subtils (quelque chose d’inspiré de la légende d’Arthur). Qu’est-ce que ça peut faire ? Qu’elle vive puisque personne ne veut plus nous laisser vivre en paix.

2.1.22

Est-ce étrange que le temps passe ou est-ce que tout à coup la perception bascule ? Les choses sont-elles toujours comme elles sont, et alors c’est le regard que nous portons sur elles qui changent, ou changent-elles elles-mêmes et ne faisons-nous que courir après, toujours en retard d’un changement, d’une transformation, d’une métamorphose ? J’essaie de penser à un objet informe mais ne découvre que des artefacts. Comme cette figurine de scribe accroupie en résine noire que j’ai trouvée dans la rue : elle avait l’air si vraie, vue de loin, mais, une fois dans la main, ne pesant presque rien, elle semblait ridicule, détestable copie de quelque chose de grand qui avait eu lieu, il y a longtemps, loin d’ici, dans le temps, dans l’espace, dans l’esprit aussi. Pourtant, si l’on regarde les choses d’un autre point de vue, on découvrira que le même principe est à l’œuvre dans des civilisations qui semblent en tout point opposées (ici, ce principe, je l’appellerai : l’exploitation de l’être humain par l’être humain), preuve, pour qui en aurait cherché une, preuve que les choses qui semblent les plus étrangères les unes aux autres ne le sont pas forcément, pas tant qu’on se l’imagine, en tout cas. Ainsi, cette copie de statuette en résine figure-t-elle la même chose que son originale en schiste : l’exploitation. Et nous avons beau traverser les siècles, rien ne change que l’apparence que prennent les choses, leur image superficielle, si l’on veut : si nous voulions figurer quelque chose de notre époque, nous ne sculpterions pas un scribe, un bouquet de tulipes plutôt, mais le principe serait toujours le même, les œuvres exprimant malgré elles l’aliénation dont nous sommes les victimes plus ou moins consentantes selon les époques. La différence, en effet, n’est peut-être autre que celle-là : notre degré d’acceptation de ce dont nous sommes les victimes — très faible hier, très élevé aujourd’hui —, lequel détermine notre capacité à changer l’ordre des choses qui s’impose à nous, à ne plus le subir, mais à nous imposer à l’ordre simulé des choses. Désimuler le dissimulé ; le montrer pour ce qu’il est et faire apparaître ce qu’il dissimule. En fait, exprimée de la façon la plus générale peut-être, il faut parvenir à entendre, et à faire entendre, cette vérité qu’il n’y a pas de différence entre l’harmonie avec le cosmos et l’harmonie avec soi-même. L’aliénation, l’exploitation, toutes les formes de domination s’enracinent dans le départ, la bifurcation entre l’harmonie avec l’univers et l’harmonie avec soi : c’est dans ce hiatus irréel, mais imposé comme dans l’ordre des choses, comme étant l’ordre des choses (ce qu’il n’est pas), que s’enracine l’idée que la violence exercée par les uns sur les autres est légitime. Qu’il n’y ait pas de différence ontologique entre le moi et le monde, cela implique qu’il n’y a pas de différence entre moi et les autres, puisque ce sont toujours les différences transcendantes qui fondent les différences immanentes : qui est au plus près du vrai, du bien, du juste, de l’utile, que ceux-ci prennent la forme extérieure de la divinité ou du capital, a le droit d’exercer un pouvoir sur les autres au nom de cette proximité même avec le réel, entendu comme réel plus réel que le réel. Une fois que l’on a compris qu’il n’y a pas de réel plus réel que le réel, qu’il n’y pas les choses d’un côté et le moi de l’autre, les autres ne peuvent pas être des choses, et les choses mêmes cessent d’être des choses en tant que fonds exploitable, ressources disponibles. Dans la mesure où il n’y a pas de différence entre qui exploite et ce qu’il exploite, le principe même de l’exploitation s’effondre puisque la différence qui le fonde et l’idée de supériorité qu’elle implique n’ont plus le moindre sens, plus la moindre vérité. Tout change de forme, tout s’éclaire, tout s’harmonise.