Si tu peux t’interroger sur le sens de l’existence devant le concert du nouvel an, tout n’est peut-être pas perdu. Mais ne cherche pas de certitudes. Aujourd’hui, elles sont toutes fausses. « L’espace d’un instant, les geste barrières sont oubliés. » Derrière les grosses fesses de Stéphane Bern, la voix sociale trace le portrait d’une humanité apeurée, qui fantasme maladroite un monde idéal, — idéal car inane. Ultime transgression : un homme et une femme s’embrassent devant la caméra. Coiffés de chapeaux ridicules, ils réalisent le scénario érotique qui échauffe les esprits en temps de pandémie. On pourrait rêver, imaginer pas un monde meilleur, imaginer le monde meilleur, mais non : nos utopies sont projetées là sur les écrans plats de l’avenir. On aurait tort de s’étonner que rien ne se passe. Tout se passe, tout le temps, simplement, ce n’est pas intéressant. Nos héros, nos ennemis, nos maîtres à penser, nos visionnaires, nos poètes sont à notre hauteur, à notre dimension, ils nous paraissent des géants parce que nous sommes minuscules. Tout n’est pas dérisoire, ce n’est pas vrai, mais on pense à autre chose. Se figurant d’illusoires solutions de continuité entre l’esthétique et la politique, moi et mon corps, l’ego et l’univers, le microcosme et le macrocosme. Dehors, toujours la brume. Rien n’a commencé. Ce n’est pas vrai.
La ville baigne dans une brume presque irréelle, comme nimbée du songe d’une absente divinité. Je marche dans le sable d’une humidité noire où mes pas ont du mal à se frayer un chemin. Je m’enfonce, bifurque sans volonté, emporté par le terrain qui glisse, cherche ma ligne courbe pour éviter l’écume qui vient me lécher les pieds. C’est le dernier jour de l’année, mais je ne sais pas très bien ce que cela veut dire ni quelle différence cela fait, le premier, le dernier ou n’importe lequel. Tous les jours se ressemblent et tous les jours sont différents, et nul ne sait plus comment on faisait pour les discerner, avant, si seulement on savait ou si l’on faisait semblant, avant. Cette nuit, j’ai eu le plus grand mal à m’endormir. Je croyais entendre des voix se parler dans le noir sans savoir si c’était le fait du voisinage ou l’effet de mon imagination. Quand je descends pour sortir, dans les escaliers, ce sont d’autres mégots qui se sont ajoutés aux mégots de cigarettes épars sur les marches, traces dénombrables de tous les joints roulés. Mais je ne le fais pas. Quoi ? Dénombrer. Partout, c’est le même spectacle, d’une hideuse vie de la cité. Du bout de la digue, j’entendais la musique qui provenait de sous le chapiteau du cirque. On se défonce, on fait du bruit, ainsi passe la vie. Je regarde les photographies en noir et blanc que j’ai prises durant ma déambulation et pense à celles que j’ai effacées. Je devrais en tirer une morale, une leçon, quelque chose, mais je ne sais quoi. Tout est tellement simple et si étrange à la fois. Je tourne la tête vers la baie vitrée. La brume s’étend. Ne demeurent perceptibles que de rares cimes d’arbres embaumés et l’enseigne triomphale de l’hypermarché. Partout, c’est le même spectacle, sauf que ce n’est pas un spectacle : c’est la vérité.
0. Ni énergie ni vitalité ni envie ni rien, zéro de tout, c’est-à-dire : rien. Je devrais me contenter de végéter ainsi, de dormir à longueur de journées en attendant que quelque chose se passe ou non, mais non, non content de n’avoir de force pour rien, je me lève, je mets mon short et mes baskets et je vais courir, discipline absurde qui a pour seule conséquence de me fatiguer encore plus, me trouvant ainsi zéro sous zéro, quelque part entre le néant et rien. Tout ce que je parviens à faire, c’est lire Balzac. Hier ainsi, j’ai fini le premier tome de la Comédie humaine, lequel se termine sur cette étrange histoire, la Vendetta, que l’on pourrait titrer ainsi : la Vendetta, ou l’histoire du père qui n’avait pas pu tirer son coup. Si le but de Balzac était de mettre en garde les jeunes filles contre les conséquences fatales de la passion, c’est-à-dire, en somme, de sauver ce que l’on a depuis lors appelé « le patriarcat », c’est probablement par antiphrase tant il est vrai que la peinture des mœurs barbares de l’ethnie corse décrit une populace assoiffée de sang, de haine, dont la bêtise métaphysique conduit à l’autodestruction, toute d’abjection. La dernière phrase du père Piombo venant d’apprendre la mort de sa fille et voyant son gendre honni (car dernier descendant mâle de la famille qu’il avait juré d’exterminer) tomber mort devant lui, « il nous épargne un coup de feu », qu’est-elle, sinon l’expression dernière d’une ethnie barbare, incapable de se réformer, où le désir de violer sa fille le dispute à celui de tuer tous les mâles qui pourraient l’aimer et la rendre heureuse ? Dans cette sorte de microsociété inculte, éros et thanatos sont un seul et même principe. Mais qui peut bien préférer l’accomplissement de la vengeance la plus sanglante à la survie de sa propre progéniture, préférer le sang qui se répand au sang qui coule dans les veines ? Loin de vouloir effrayer les jeunes filles, Balzac n’aurait-il pas montré en réalité la société en train de se civiliser, le moment où les mœurs se policent pour échapper à la barbarie qui est leur origine ? Au début du récit, lors de la rencontre entre Bonaparte et Piombo, le futur empereur n’avait laissé aucun doute quant à son aversion pour la vendetta : « Le préjugé de la Vendetta empêchera longtemps le règne des lois en Corse, ajouta-t-il en se parlant à lui-même. Il faut cependant le détruire à tout prix. » La loi du père est la loi du père est la loi du père : elle remonte à une origine bestiale, violente, sanglante, elle est aveugle à tout, au progrès, à la raison, à la pensée, elle se confond avec le désir sans bornes de possession, lequel se donne le nom d’amour pour se donner bonne conscience, mais n’est qu’un instinct dégradé par la violence, le fruit d’hommes incapables de s’élever au-dessus de la violence, au-dessus de leur origine, au-dessus de leur père. La loi du père est la loi de la communauté close, de l’ethnie en son sens le plus étroit, laquelle se réduit toujours plus, se concentre toujours plus jusqu’à sa destruction pure et simple. Incapable de violer la loi du père, le père viole sa fille, la tue, et éteint sa lignée. La communauté chérit et encourage le meurtre, il en sera toujours ainsi. La société des lois, qui permet aux amants de se marier contre la volonté du père, incarnée par la figure de Bonaparte, s’oppose à la communauté des coutumes, incarnée par Piombo. La mort de la famille qui s’est construite contre le père n’est-elle pas la limite de cette explication ? À moins qu’elle signifie que la société des lois (l’intrigue se déroule en 1815) est encore bien jeune et que l’œuvre de la Révolution est encore à accomplir : il y a encore des préjugés à détruire. La loi du père est toujours une loi rétrograde : elle lit l’histoire à l’envers, reconduisant inlassablement aujourd’hui à hier. La loi révolutionnaire s’efforce de remettre cette histoire à l’endroit, d’ouvrir inconditionnellement aujourd’hui à demain ; aux parents, elle préfère les enfants, au devoir, l’espoir, à la mort, la vie.
Génies de Balzac (2), maître et mètre des distances. Dans Albert Savarus, les distances physiques se franchissent plus facilement que les distances sociales. Ainsi du mur qui sépare le domicile des Watteville de celui de Savarus que les domestiques franchissent allègrement pour se retrouver la nuit tombée, mais que Rosalie, riche héritière aristocrate à marier, s’éprenant pourtant d’Albert le mystère fait avocat, ne peut franchir que par la grâce d’une nouvelle publiée dans la revue que ce dernier vient de fonder. Moins intrigue dans l’intrigue que récit au service de celle-ci, la fiction permet aux personnages de franchir les frontières morales que la société érige entre les êtres. Se crée ainsi une communauté de sentiments que la société honnit (la jeune fille dont l’éducation a été corsetée par une mère tyrannique s’ouvre soudain à l’amour dans le choc de la rencontre entre un homme et son histoire qu’il raconte, la transposant en une fiction). Puissance romanesque, Balzac n’est pas prisonnier d’un style (pas prisonnier de son style), il les multiplie sans se soucier d’une quelconque unité de surface, laquelle n’est jamais qu’un vernis cachant mal les lézardes qu’il tente de dissimuler. Là où les romanciers unitaires fabriquent de la cohérence dans les artifices d’une phrase toujours semblable, toujours égale à elle-même, s’enfermant par là-même dans la plus laborieuse des monotonies, Balzac est un multiplicateur, capable d’écrire un mauvais roman au nom du roman qu’il est en train d’écrire, enfermant ses personnages dans des limites étroites (c’était déjà le cas des protagonistes d’Un début dans la vie qui se retrouvaient tous dans le même coucou, condensé aléatoire de la société [N.B. Chez Balzac aussi, microcosme=macrocosme.]) pour libérer les pulsions qui les traversent et faire jaillir de leur rencontre toutes les potentialités de la vie sociale. Les romanciers unitaires sont obsédés par l’écriture, non pas en tant qu’activité, non pas en tant que dynamique, mais toujours en tant que forme, figure, jamais en tant que puissance. Le multiplicateur, au contraire, est capable de mal écrire pour bien écrire, de faire de mauvais romans à l’intérieur même de son roman pour que celui-ci se déploie, avance, progresse, enveloppe le maximum de dimensions de l’existence. Nul enchâssement, emboîtement des récits, des narrations, malgré les apparences (de Besançon à la Suisse en passant par Paris et l’Italie), on ne sort pas de l’espace-temps délimité par le texte pour aller voir ailleurs ce qu’il se passe : on approfondit cet espace-temps, on effeuille ses strates pour que la lumière soit faite partout, qu’on comprenne tout, qu’on sente tout, que s’illuminent les êtres et les relations qui les unissent, les désunissent, les font ou les détruisent. Une jeune fille se met à comploter, intriguer, mentir parce que, malgré le joug d’une mère bornée et injuste, coule en elle une force vitale qui dépasse les limites dans laquelle le corset de la société s’efforce de l’enfermer. Or, cette vie, comme l’écriture multiplicatrice, rien ne peut l’empêcher de sourdre.
Je n’ai pas envie de chercher quelque chose d’intelligent à dire. Mes préoccupations sont plutôt médiocres en ce moment. Je voudrais trouver le moyen de me débarrasser de ma famille, mais je manque de courage pour le faire. C’est-à-dire : le moyen est très simple, il suffit de s’en débarrasser, mais encore faut-il l’accomplir, aller au bout des conséquences de ces propositions, et ne pas se contenter de les prononcer. N’y étais-je pas parvenu, d’une certaine manière, relative certes, mais bien réelle, n’étais-je pas parvenu à me débarrasser de ma famille en quittant Marseille pour Paris ? Et le retour, chemin fait en sens inverse, ne fut-il pas une sorte de revanche du déterminisme ethnique sur ma liberté d’individu, une manière de suicide indolore pour moi qui revenais me laisser engloutir par mon origine ? Comment s’étonner dès lors si je constate à présent toute l’imbécilité de la démarche ? Tout est si grossier. C’est vrai. Tout comme il est vrai que je déteste tant cette grossièreté parce qu’elle est aussi la mienne. Je me répète, je crois, mais c’est quelque chose qu’il ne faut jamais perdre de vue, d’autant qu’il n’est jamais trop tard pour parfaire son éducation, — s’éduquer soi-même. Quelle laideur, me dis-je, comment peut-on vouloir s’enfermer dans une identité, a fortiori si celle-ci est liée à son origine familiale, ses racines, son ethnie, sa race, comme ils disent ? Comment peut-on vouloir être si peu soi-même qu’on se contente d’être un autre, cet autre que d’autres qui m’ont précédé ont désiré à ma place ? Ma race, qui pourrait me reprocher de la haïr ? Qui pourrait me reprocher de haïr toutes les races, qui ne furent et ne seront jamais que des forces oppressives ? Consentir à sa race, consentir à la race, c’est consentir à la servitude — absolue. La limite de ce raisonnement, je le sais, la limite de ce raisonnement, c’est ma fille : si un jour elle éprouvait les mêmes sentiments pour moi que ceux que j’éprouve pour ma famille en ce moment, n’en serais-je pas profondément affecté, cela ne me rendrait-il pas malheureux ? C’est un risque à prendre, je crois. Surtout, ne pas penser que ce sera différent ; — s’obliger à la vérité, c’est tout. S’agit-il de fuir ? S’agit-il de rompre ? Rien de tout cela. Mais alors de quoi s’agit-il ? Dans mon agenda, aujourd’hui, j’ai noté ceci : « pas une suite d’états mais les règles intimes du devenir sont encore à découvrir — ». Du cosmos, nous ne percevons jamais que des moments arrêtés, des fragments figés auxquels nous essayons de conférer un sens définitif alors qu’il ne peut jamais être que partiel (à supposer qu’étant partiel, il ne soit pas tout simplement faux, que ce ne soit pas tout simplement un non-sens). Quelques expériences de pensée nous donnent l’idée d’une histoire cosmique, mais celle-ci est trop vaste, trop générale pour nous permettre de comprendre à quel endroit du devenir nous nous situons, à quel moment nous sommes de cette histoire : est-ce le début, est-ce la fin, est-ce un moment parmi d’autres ? Chaque instant semblant définitif, nous conférons une valeur absolue à notre époque, le court segment d’histoire cosmique qu’il nous est donné de vivre. C’est une double erreur : nous ne faisons que passer, c’est vrai, mais cela n’a rien de tragique. S’élever à la conscience du devenir non comme suite de moments absolus mais comme nature même du cosmos nous offre une image différente de notre place dans l’univers. Ni infime ni immense ; nous n’avons pas besoin de ces ordres de grandeur qui ne signifient rien pour exister. Au contraire, moins nous envisageons les choses en ces termes, et plus nous avons de chance de nous comprendre, de comprendre le cosmos, le lieu où nous nous trouvons à l’instant où nous nous trouvons dans ce passage qui caractérise l’univers.
Dès que je me suis éveillé ce matin, j’ai eu envie de me rendormir. Et si le ciel semble se dégager à mesure que la journée avance, mon horizon à moi demeure inchangé. Tout ce que je désire est un profond sommeil. Qui m’absorberait totalement, sans rien laisser émerger de moi, longue plongée dans un noir qui m’apaiserait. Cette nuit, j’ai rêvé de moi. Je me trouvais dans une maison où je devais prendre la parole. Je me souviens que la pièce dans laquelle je devais m’exprimer (ainsi que la pièce à côté dans laquelle j’allais bientôt devoir me réfugier ; un salon et un bureau attenant) était pourvue de grandes fenêtres qui donnaient sur une vallée verte et ensoleillée. Je prenais la parole (je ne sais ni devant qui ni à quel sujet, tout cela m’échappe à présent, ne me laissant de ce rêve que la raison pour laquelle je dus me réfugier dans la pièce à côté) et, au bout de quelques instants, n’arrivais plus à m’exprimer clairement parce que le côté droit de ma lèvre supérieure était engourdi, comme anesthésié, ce qui m’empêchait de me faire entendre, les mots que je prononçais se transformant passant mes lèvres en une sorte de bouillie averbale, informe et incompréhensible. Je passai donc dans la pièce à côté afin d’attendre que cela passe et reprendre la parole, mais à mon retour cela se produisit de nouveau. Je passai donc encore dans la pièce à côté d’où finalement je me réveillai. J’avais la sensation que ma lèvre était engourdie comme dans mon rêve, mais ce n’était pas le cas. Quand j’avais la volonté de la bouger, mes muscles répondaient à cette volonté sans délai ni que j’ai à faire un quelconque effort particulier. Plus tard dans la matinée, je cherche un peu naïvement ce que pourrait signifier un tel rêve, mais ne trouve rien de concluant, de convaincant, d’approchant cet étrange sentiment d’anesthésie labiale. De toute façon, toute tentative d’explication, toute démarche d’interprétation serait ou trop simple ou trop complexe. Mieux vaut ne pas. Et ne retenir de la nuit que mon envie de dormir, mon désir du sommeil.
Il y a tant de beautés possibles en ce monde qu’il est proprement intolérable de s’abandonner à la médiocrité. « La beauté, quelle beauté ? me répond-on, c’est subjectif », comme tout ce qui a trait aux goûts, aux couleurs, évidemment. Propos de qui ne croit plus qu’en la seule valeur de la Bourse, — et encore, tant qu’elle monte. En investissant tous leurs désirs dans l’argent, les êtres humains perdent tout espoir, toute chance de transformation, ne restent plus pour eux que des journées bien réglées et des vacances au soleil. Le droit de tout détruire, il faut s’en saisir, le droit de n’être pas une chose, mais une source. Le droit, non, même pas, bien avant, bien avant le droit — là est la source : la vie. Comme à qui veut que tu répondes à une image de toi quand, la singeant pour lui faire plaisir, tu t’aperçois qu’elle ne te désire pas toi, mais que tu sois un objet, le refus d’être un objet, le refus opposable. C’est subjectif, sois un objet. Nous sommes enfermés, nous sommes cloîtrés dans les limites étroites de nos concepts. Il faut écarter, étendre, je le veux, ouvrir, m’ouvrir : le réel n’a pas de murs, ce sont nous qui en construisons dans l’espoir d’y comprendre quelque chose, mais rien, bien évidemment, rien, que les structures que nous avons bâties, pas ce qui existe indépendamment de ces structures, pas ce qui n’a pas besoin de ces structures pour exister. Mais il faut bien qu’elles servent à quelque chose, ces structures. Qui a besoin de ces structures pour exister ? Les structures. Savoir que le motif récurrent de Five Pianos de Morton Feldman est une scala enigmatica épuise-t-il la beauté énigmatique de la pièce ? Cela permet peut-être de la comprendre, de l’entendre mieux, mais cela ne résout pas l’énigme. La pièce est l’énigme et sa solution : la solution, c’est l’énigme.
Le temps d’y songer, l’instant a passé. Le temps demeure tel qu’il est — disparu. Je regarde mon sexe en sifflotant et me brosse les dents feignant de m’en souvenir. Images bizarres que je consigne sans en penser rien. Ni bien ni mal ni rien. Le ciel est désespérément gris, qui donnerait presque envie de s’abandonner à cette passion bourgeoise qu’est l’ennui. J’ai la peau rouge des silences mats, la carnation qui se confond avec le mur blanc, une main de spectre dans un anneau, les beaux jours n’ont pas l’allure qu’on leur prête quand on ferme les yeux pour les voir mieux. Nuages de vapeur sur des vagues ternes. Seule chose qui luise : lointain cirque, ampoules qui forment un petit dôme grotesque et avorté. Du doigt, je cherche la forme géométrique parfaite et ne trouve guère qu’une énième version de moi. Partout, rien que cela, ce culte du minuscule, privé de toute ambition. Plutôt qu’une cantate de Bach pour le jour de Noël, j’écoute Five Pianos de Morton Feldman, en souvenir d’un objet volant lequel fut jeté hier au visage des ennemis de la vérité. À défaut de cantate, donc, j’ajuste ma cravate (noire), là, comme je suis, allongé sur le lit, pas las, non, — guéri.
Il fait encore nuit quand je me lève. J’écris une phrase que j’ai notée la veille pour ne pas l’oublier, et puis je vais sur le balcon. La ville est humide (il a plu durant la nuit) et calme encore. N’est-elle pas toujours un peu trop calme ici (le moindre bruit a quelque chose d’insupportable) ? Avant de me lever, je me suis adressé à Dieu, lui demandant pour la énième fois quelles pouvaient bien être ses raisons de me détester autant, question à laquelle, évidemment, il n’a pas répondu. Je me suis trouvé un peu stupide de poser de telles questions, c’est vrai, stupide des questions, stupide de celui à qui je les posais. Et alors, au lieu de m’en prendre à Dieu qui se refusait à me répondre, je m’en suis pris à moi-même, coupable d’accuser un autre que moi-même des maux dont j’étais moi-même responsable. Mais Dieu, dans mon adresse à lui, n’est-ce pas un autre moi-même ? Depuis quelques jours, je pense à une personne que je n’ai pas vue depuis des années. La dernière fois que nous aurions dû nous voir, c’est moi qui avais décidé de ne pas me rendre au rendez-vous. C’était étonnant de ma part parce que j’avais toujours eu l’idée que j’étais quelqu’un qu’on quittait, pas quelqu’un qui quittait, idée fondée sur l’expérience passée, laquelle, j’aurais dû le savoir, n’implique nulle nécessité quant à l’expérience future, mais les choses sont ainsi, qui défient souvent la logique. Peut-être que je pense à elle parce que je ne vois pas assez de gens, et quand je dis « voir », j’entends : « parler avec une personne qui se tient en chair et en os devant moi, à qui j’ai quelque chose à dire, et qui a quelque chose à me dire, à qui j’ai envie de dire cette chose, et qui a envie de me dire cette chose, parce que cette chose et cette chose sont de belles choses », — assez rare, donc. Peut-être oui, mais est-ce bien la (vraie) raison ? N’en cherché-je pas, des raisons, afin d’expliquer pourquoi, un jour, tout ce que je croyais avoir élaboré s’est effondré ? Comme s’il y avait des raisons, c’est-à-dire : des raisons extraordinaires, comme si c’était une sorte de miracle négatif, alors même que non, c’est ainsi que les gens sont et c’est ainsi que toi, aussi, tu es. Il y a quelques semaines, la dernière fois que nous nous sommes parlé, P. m’a suggéré que nous nous appelions plus souvent, et moi je lui ai répondu oui mais je ne le pensais pas, j’avais l’impression de ne plus rien avoir à dire, comme mes livres qui sont restés dans leur carton depuis que je les ai reçus il y a un mois et demi et que je n’ai pas envie d’envoyer à leurs destinataires. Ce n’est pas que je n’ai pas envie qu’ils le lisent, je ne sais pas d’ailleurs ce que c’est. Je ne voudrais pas que les choses se passent comme cela. Mais comment alors ? Je ne sais pas comment, tout ce que je sais, c’est que je voudrais qu’elles se passent autrement. C’est comme entre Dieu et moi, tu vois, c’est toujours moi qui lui parle quand lui, non seulement ne me répond jamais, mais ne prend jamais l’initiative de me parler. Il y a trop de distance, tout est trop lointain, tout est si lointain : si je tends la main, je ne saisis rien ou alors seulement des objets, des choses qui sont déjà à moi. Ce n’est pas cela que je veux. Mais alors quoi ? Je ne sais pas ou je n’ose pas le dire. La guirlande électrique du sapin clignote (quand je me suis levé, je l’ai allumée, et mon ordinateur) : c’est mauvais pour la planète, mais la planète, est-elle bonne pour moi ?
Sirènes dans la nuit. Deux tons qui me réveillent. Quid Sirenes cantare sint solitae. J’étais en train de faire un rêve. C’était une fête où des excentriques en costume jaune moutarde côtoyaient des dandies en complet noir, un portier portant chaîne au gilet noir et la cravate orange faisait son office de videur en filtrant les entrées derrière sa porte lourdement blindée. Nous jouions à des jeux étranges dont je ne me souviens pas. Jouions-nous seulement ? Y avais-je été invité ? Comment me trouvais-je là ? Nul ne le sait. Arrivait enfin M.D., qu’il me semblait que j’attendais, ou plus exactement que je savais devoir venir. Était-ce la raison pour laquelle je me trouvais là ? Je tâchais de l’observer sans qu’elle me voie mais me retrouvai si proche d’elle, si proche que nous étions presque pressés l’un contre l’autre par le mouvement de la foule, que je ne pus que prendre la fuite pour qu’elle ne me remarque pas. Peine perdue. Elle me suivait, m’interpelait, je la trouvais belle, ne le lui disais pas. Elle, quelque chose comme : Tu t’enfuis alors que tout ce que tu es, c’est à moi que tu le dois ? Moi, en réponse : N’étant rien, je ne te dois pas grand-chose. Et puis donc, la sirène. La fête est finie. Parfois, je me trouve trop seul. (Ce n’est pas la signification de mon rêve.) Mais ce n’est pas exact. R. m’écrit pour me communiquer les ventes de mes habitacles, plus les téléchargements de l’antilivre : il s’agit de plus de 2000 personnes qui ont eu accès à l’ouvrage. Ce qui est certes dérisoire (et ne rapporte pas grand-chose), j’en conviens, mais invalide l’hypothèse de la solitude. L’époque n’est pas faite pour se rapprocher, tu me diras. D’ailleurs, dans mes rêves, il n’y a pas de gens masqués. C’est que nous vivons par les visages. Chaque jour, je m’efforce d’inventer et de mettre en œuvre quelque chose de beau (non-kitsch) et en quoi je crois. De beau comme le ciel, de beau comme l’amour, de beau comme cette phrase qui date de la Commune : « La République a du pain pour toutes les misères et des baisers pour tous les orphelins. » Couru ce matin (comme tous les matins moins deux ou presque). Impression de traverser un désert gris. Derrière la digue, où je croyais qu’il n’y avait que la mer, sorte de territoire à l’abandon, bande de béton couverte de graffitis aux couleurs vives, criardes. Au bout, une grille. Au-delà, la même nature d’espace : un parking, une Peugeot garée, des travaux. Je m’en vais. Je n’appartiens pas à ce territoire. Je m’enfuis.
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