3.12.21

Que deviennent les rêves qu’on a oubliés au réveil ? S’envolent-ils en fumée ? Reviennent-ils nous hanter ? Disparaissent-ils dans une zone plus profonde, plus enfouie de nous ? Où ? Forment-ils quelque nulle part qui nous échappe ? Quelque chose nous aura-t-il manqué dans cet oubli ? Toute notre vie diurne n’est-elle pas que l’actionnement de la nocturne, de ce pan de notre existence qui semble nous échapper pour toujours ? Mais c’est quand, toujours ? Le vent couche les branches du petit olivier sur le balcon. Derrière, ne voyant pas le bâti de béton en interminable expansion, ce sont des dégradés de bleu, des dégradés de pierre, nuages laiteux que l’air en mouvement étire et qui semblent comme une couche de peinture qu’un pinceau infini aurait apposé sur le ciel. À force de torturer mes lunettes pour qu’elles paraissent à peu près droites sur mon nez, le fait que, mardi soir, exécutant le petit scénario que Daphné me dictait de jouer les yeux fermés, ma tête ait heurté le chambranle de la porte, côté droit sur le verre qui, déjà, me semblait pencher, n’ayant rien arrangé, elles vont finir par casser. Car tel est le destin des objets. Le devenir napolitain de Marseille, sans le charme romantique de carte postale derrière lequel on a caché Naples, fait partie de ce qui me déplaît le plus dans cette ville. Qu’est-ce qui m’en a fait prendre conscience déjà ? Souviens-toi : la façon dont les conducteurs de scooter se servent de leur klaxon pour dépasser les autres véhicules, conduire en sens inverse sur la voie d’en face, comme des chauves-souris, m’étais-je dit à Naples, lorsque je m’étais aperçu que c’était ainsi que les usagers des rues régulaient le trafic abominable, chaotique, qui les encombre. Comme ce chauffeur de taxi qui coupait le moteur de son véhicule tout en roulant, et puis le remettait en marche, etc. Le détraquement de l’engin signalait que toute une vie se déroulait sous le seuil de pauvreté. Image de Marseille et des Marseillais qui ne savent se déplacer qu’en voiture individuelle. Image du passé de l’espèce humaine. D’une forme de vie arriérée. Mais je ne voulais pas dire du mal. Ce n’est pas ce que je fais. Je parle, c’est tout. Encore mon antimoi normal, ce matin. Dans un courrier adressé à Rodhlann que gmail aura effacé, je parlais de lui. Je disais à Rodhlann que la critique, à cause de mon absence de succès, contrairement à lui, contrairement à d’autres, qui en ont, du succès, que ma critique pouvait passer pour du ressentiment, mais qu’il n’en était rien, qu’elle était l’expression d’une affirmation plus grande, d’une joie plus forte qui ne se résout pas à la bêtise, ni au mensonge. Fallait-il que ce courrier s’effaçât ? Je ne sais pas. Je dirais : il faut savoir se refuser à la nécessité. Ce qui signifie tout aussi bien : il faut savoir se refuser à la contingence.

2.12.21

Cette nuit, j’ai rêvé que je m’entretenais avec Kad Merad (que je m’évertuais à appeler Gad Elmaleh) au sujet d’une adaptation cinématographique du Zarathoustra de Nietzsche. Il y avait une troisième personne dans la pièce, mais je ne sais pas de qui il s’agissait (peut-être Gad Elmaleh ?). À un moment de mon rêve, je perdis mon sang-froid et me mis en colère, ce que me reprocha tout de suite Kad Merad, qui me fit remarquer que je m’étais déjà mis en colère, un peu auparavant, dehors sur la pelouse, et je revoyais en effet la scène où des gens étaient assis dans l’herbe (étaient-ils autour de moi ? étais-je parmi eux ? je ne le sais pas) et où je me mettais en colère sans que je sache pour quelle raison, ni auparavant ni au présent dans le rêve. La consommation de thym en infusion avant de me coucher a-t-elle une influence sur mon activité onirique nocturne ? Contre notre meilleur jugement, Nelly et moi avons acheté sur le site de l’homme le plus riche du monde un bonnet de Père Noël pour Daphné, qui n’a jamais cru au Père Noël. Made in China. 100% polyester. Un désastre, quoi. Oui, mais — c’est ce que je me dis et dis à Nelly — pourquoi, au prétexte qu’elle est intelligente, ne pourrait-elle pas vouloir faire comme tout le monde, comme les autres élèves de sa classe, pourquoi ne pourrait-elle pas être et vouloir être normale ? Quelque part non loin de là, mon antimoi normal poursuit sa tournée triomphale ; toujours plus talentueux, toujours plus sincère, toujours plus altruiste, toujours plus vrai. Toujours plus humain. J’envisage de créer un site parodique du genre adopteunsyrien.com, mais je me dis que ce n’est pas de leur faute, après tout, aux Syriens, si l’Occident décolonial continue à gagner de l’argent sur le dos de leurs malheurs. Et puis, ce ne sont pas mes sarcasmes de plus ou moins bon goût qui changeront le monde. Alors, qu’est-ce qui changera le monde ? Rien. La vérité est posthume. J’écris une phrase de ce genre dans le fichier ouvert récemment. J’ai l’impression que je ne puis rien faire, sinon prendre mon mal en patience et ma tête entre mes mains. Aveu d’impuissance. Ne faut-il pas commencer par là ? Cartographier avec la plus grande des précisions les territoires et, avec le même soin quasi maniaque, tracer la frontière entre le fantasme et le réel.

1.12.21

Cette nuit, j’ai rêvé d’un ami que j’avais quand j’étudiais la philosophie. Il venait de publier un livre, me disait-il, et cherchait à reprendre contact avec moi. (Inversion du schéma : quand j’ai publié mon premier livre, c’est moi qui le lui ai adressé. Il m’avait répondu : « Qu’est-ce que tu crois que je peux bien en avoir à foutre ? ») C’était étrange : dans le rêve, nous n’étions pas en contact, mais il me parlait quand même. Il me demandait si j’habitais toujours cette rue au nom ridicule, affectait de le chercher et puis éclatait de rire en faisant semblant de le retrouver alors qu’évidemment, il ne l’avait jamais oublié, ce nom de rue, c’était sa petite comédie pour me blesser. (Quand je lui ai envoyé mon premier livre, en effet, Nelly et moi nous habitions rue des Boulets, nom sur lequel il avait rebondi pour se moquer de moi, à cause du sens figuré du mot « boulet », comme quand on dit d’une personne que « c’est un boulet ».) Il parvenait enfin à m’envoyer un mail que je n’avais pas envie de lire. Alors que j’étais en train de l’effacer, je m’aperçus que j’en avais déjà reçu un de lui auquel j’avais répondu. Mais sans le savoir, sans le vouloir, sans même l’avoir fait. J’effaçai le tout en gardant un sentiment désagréable de cette correspondance fantôme, comme un goût dans la bouche, qui ne passe pas. On fait tout pour s’en débarrasser, on mange autre chose, on boit, on se brosse les dents, on fait un bain de bouche, on mâche un chewing-gum, que sais-je ? rien n’y fait. Comme si je m’étais fait rouler par ce type qui cherchait à me faire du mal. J’en parlais à Nelly qui me répondait ce qu’elle m’avait déjà dit à l’époque : ce type est un pervers. Sans doute, tout ceci est-il lié au fait que j’ai essayé de relire Spinoza ces derniers jours et que j’ai pensé à lui, ce faisant, que le sujet passionnait alors que nous étions étudiants, et pas moi. Au moment où j’eus l’impression que quelque chose d’autre allait se jouer, Daphné m’a réveillé. Tant mieux. J’arrête de lire Spinoza. Pour ma santé mentale, c’est préférable. Dans la précipitation, je note des phrases que je renierai probablement demain. Ou alors, les relisant à défaut de les renier, je ne les comprendrai plus. Elles se trouvent dans un fichier que j’ai ouvert il y a trois jours mais que, sans m’en rendre compte, j’avais déjà ouvert plusieurs jours auparavant. Sans l’ouvrir, c’est que je veux dire. Avant d’être ouvert sur le disque dur de mon ordinateur, il était ouvert dans le monde. Ouvert sur le monde ? Que ces phrases, je les renie ou non demain, ce n’est pas l’important. Plutôt qu’elles me devancent : tout ce qu’elles laissent en suspens vaut mieux que toutes les réponses à toutes les questions. Là-bas, c’est toujours la même affaire, et je n’ai pas envie d’y prendre part. De quelque côté qu’on se tourne, tout le monde semble faire la même chose. Non, ce n’est pas vrai, personne ne fait semblant : tout le monde fait la même chose. À Daphné qui me parle de l’intervention que j’ai faite à propos de Morton Feldman (elle veut savoir qui était mon interlocuteur), je demande si la musique lui a plu. Oui, me répond-elle. Alors je lui dis qu’on devrait faire écouter ce genre de musique aux enfants, qui ne sont pas confits dans leurs préjugés comme les adultes, raison pour laquelle ces derniers n’écoutent principalement que de la mauvaise musique, ne lisent que des mauvais livres, n’ont jamais que des idées absurdes et agissent en conséquence. Ce matin, ainsi, je m’étais retrouvé à faire défiler le fil d’actualité d’un bookstagrameur (Pater dimitte illis non enim sciunt quid faciunt), lequel, non content de n’avoir rien à dire sur les livres dont il publiait les couvertures, était aussi membre du jury du prix littéraire d’une grande chaîne de magasins faisant commerce des biens culturels et (vaguement) associés. Or, tout dans ce qu’il pensait dire à propos des livres qu’il feignait de lire assurait qu’il ne comprenait strictement rien à ce qu’il lisait. Parce qu’il ne lisait pas des livres. Il en disait quelque chose, il faisait des œuvres des choses, plus précisément, des biens culturels. Au royaume des biens et des services, Leïla Slimani peut parfaitement tutoyer Balzac et Céline Dion, Bach, et on a achevé de faire accroire aux gens qu’il n’existe pas d’autre royaume que celui des biens et des services. Les enfants écoutent sans oreilles, voilà toute la différence entre eux et nous (qui vaut pour la lecture, pour tout). J’entends par là : ils se contentent d’écouter. Ce qui peut se prendre en deux sens : écoutant, ils ne font qu’écouter et ils sont contents d’écouter. Enfin, les enfants, je ne sais pas, je ne les connais pas, Daphné, elle, oui.

30.11.21

Un torchon posé sur la table en guise de nappe, je déjeune d’une assiette de pâtes à l’huile d’olive et au sel, un bol de soupe, un morceau de pain, une orange, un peu d’eau. J’aime cette simplicité parce qu’elle me ressemble et que j’aimerais lui ressembler davantage. Tous les jours, voulais-je dire. Nul ascétisme (ni sa version allégée que, pour ne pas effrayer les classes consommeuses, on nomme frugalité), plutôt une histoire de légèreté. Tout semble simple et je suis heureux ainsi. La lumière est précise qui ne brûle pas les ombres, les fait voir très claires, au contraire, très nettes, bien découpées sur le plan d’un mur. Je traverse cet espace contrasté sans joie, sans rancœur non plus, l’air est pur (effet du vent, effet de la saison), et c’est tout ce dont j’ai besoin — pouvoir respirer. Je fais ce que j’ai à faire dehors, presque rien, et puis je reviens chez moi. Écrire. Comme il me semble que j’ai les idées claires ces jours-ci. Est-ce une illusion ? Ou est-ce que je m’approche de la vérité ? Paradoxale idée : il n’y a pas qu’une, plutôt une infinité de vérités, dirais-je. Si donc, ce n’est pas de la vérité que je m’approche, laquelle n’existe pas, de quoi ? Quel est ce sentiment qui me fait dire que je ne me trompe pas ? Pourtant, d’un certain point de vue, toutes les apparences sont contre moi. Cela, je ne l’ignore pas, pas plus que je n’ignore que les apparences n’existent pas, pas plus que les essences. Qu’est-ce qui existe ? Qu’est-ce qui est ? Mauvaises questions, mal posées. J’essaie d’en découvrir d’autres, à la mesure de ma légèreté. Le monde est pourri, le monde est foutu, cela non plus, je ne l’ignore pas, ni ne m’en moque. Pourtant, ni le déclin ni la catastrophe, ni la défaite ni l’échec ne sont en mesure de m’alourdir. Nul besoin d’apesanteur pour ne point s’appesantir.

29.11.21

Je regarde la mer. La mer ne me regarde pas. Je pourrais inventer mille façons de justifier cette incompréhension. Je ne le ferai pas. Je préfère encore cet état-là, d’indétermination, entre une chose et son contraire : un qui regarde et l’autre pas. J’ai l’impression que le vent souffle de plus en plus fort alors qu’en réalité, non. C’est ce que me dit quelqu’un qui ne me parle pas, répand des informations. Ma météorologie à moi me dit que le vent souffle de plus en plus fort, me dit que plus il souffle fort, et plus je l’aime, que j’aime cette violence, on dit déchaînement alors que rien n’a jamais été enchaîné, c’est ainsi, et c’est tout, et c’est bien qu’il en soit ainsi. Je réfléchis, sans trouver de réponse à ma question. Laquelle ? Je n’ai pas besoin de la formuler. Pourquoi ne pourrais-je pas me contenter d’aimer ? Ne gagnant pas un sou, il me semble que seule l’écriture justifie mon existence. Ou, plus exactement peut-être, que j’écris pour justifier mon existence. Est-ce exagéré ? Je serais enclin à dire que nulle existence ne devrait avoir besoin de se justifier ; est-ce vrai ? Y a-t-il un droit à exister ? Toute la différence, me dis-je, ne se situe-t-elle pas ici ? Entre le pouvoir et la puissance. Cette nuit, j’ai eu du mal à m’endormir. J’ai tourné dans mon lit jusqu’au moment où je me suis redressé pour écrire quelques phrases, les quelques phrases qui m’empêchaient de dormir, qu’il était nécessaire d’écrire à ce moment-là. Pour ne pas allumer la lumière, pour ne pas risquer de réveiller Nelly, j’ai attrapé mon téléphone, et j’ai écrit à la lumière de l’écran. J’aurais préféré, c’est certain, écrire dans mon cahier. Ce n’était pas le moment. Alors j’ai fait ce qu’il faut toujours faire : privilégier l’acte au medium. Défétichiser notre rapport au monde. Mettre l’accent sur les usages plutôt que sur les choses, sur la signification plutôt que sur les mots, sur nos gestes plutôt que sur les objets, sur nos pensées plutôt que sur les données. Dissoudre notre relation au monde : ne plus être dans une relation à, ne plus être, — vivre. La différence peut n’avoir l’air de rien, elle est immense, pourtant. Avec elle, tout se reconfigure, toute une organisation neuve se met en place. Écrivant cette page, je prends soin de ne pas me servir d’un mot qui revient trop souvent (je m’en aperçois). D’elles-mêmes, mes phrases se tournent d’une autre façon. Continuer en ce sens. C’est-à-dire : pas nécessairement en omettant ce mot, — en permettant aux phrases de se tourner d’elles-mêmes. Fleurs héliotropes.

28.11.21

Il faut toujours parler. Même quand il faut se taire. La musique permet de ne rien dire. Quand il me semble que je n’en écoute pas assez (mais qu’est-ce que cela veut dire assez ? ce n’est pas une question de quantité), quand il me semble que je n’écoute pas assez de musique, c’est qu’il y a trop de paroles dans ma vie, que quelque chose lui fait défaut, qui serait de l’ordre du recueillement, si ce terme n’était pas si marqué par la religion, et qu’il faudrait peut-être nommer simplement, l’accueil. La musique confine au silence. J’écoute Bach. Les cantates du jour (premier dimanche de l’Avent : BWV 61, BWV 62, BWV 36, par John Gardiner, et tout à l’heure, autre chose encore, de Bach toujours, sans doute, le Magnificat, peut-être). Dans Au-delà du style, Morton Feldman dit quelque part qu’il ne peut pas écouter Bach sans le protestantisme, qu’il ne peut pas écouter Bach abstraitement. La raison la plus profonde, peut-être, pour laquelle j’aime tant la musique, c’est son abstraction. Bach peut bien raconter n’importe quoi, Nun komm, der Heiden Heiland, ou rien du tout, la musique m’en dégage absolument, la musique s’en dégage absolument, irréductible qu’elle est à toute liturgie, à tout contexte, à tout discours, à tout langage. Ce dont, soit dit en passant, la musique populaire est incapable, qui doit toujours dire quelque chose (les chansons), révélant par ce dire toute la bêtise dont elle provient, et à laquelle elle reconduit sans cesse. C’est un fait que Bach est totalement imprégné de luthéranisme, tout comme c’est un fait que la force de sa musique est tout ce par quoi elle s’en libère. Non que la musique se sécularise, mais elle abolit toute référence relative à son contexte d’émergence. De la même façon, qu’écoutant Three Voices, ces voix-là peuvent raconter n’importe quoi, Frank O’Hara ou pas, la musique ne se réduisant pas à son texte, pas à son contexte, — la musique sublime. Et par abstrait, donc, je n’entends pas quelque chose de désincarné, mais précisément une incarnation supérieure, une sorte d’incarnation universelle, qui touche, concerne, anime l’univers tout entier. De la même façon encore que le vent rédime Marseille, l’illumine. L’ai-je déjà dit ? Probablement. Probablement que je le dis tous les ans, ou à défaut le pense, la lumière est tout ce qui sauve cette ville qui, sans elle, ne mériterait probablement pas d’exister. Mais la partie de cette remarque qui porte sur la lumière concerne plus la région dans son ensemble que la ville seule. Tandis que la remarque sur la rédemption concerne la seule ville. Enfin, je crois. J’ai l’impression que mes sentiments à ce sujet sont confus. Ne me forcé-je pas à une certaine détestation, un certain mépris, du moins ? Je ne sais pas. Voyant ce que je vois, je ne sais pas si c’est moi qui me force ou la ville qui m’y force. Mais passons. Ce n’est pas ce que je voulais dire. À l’approche de la fin de l’automne, lorsque le vent se lève et que la température baisse, Marseille devient habitable, aimable, l’air respirable, la vue agréable : je lève les yeux au ciel, et tout est parfait, tout mérite d’exister, l’existence de tout se voit justifiée.

27.11.21

Tout le monde raconte la même chose. (Est-ce ce qu’on appelle l’air du temps, son esprit ?) Tout le monde raconte la même chose, et moi, je ne dis rien. Il ne pleut plus, mais je fais comme si. Enveloppé dans mon fauteuil, j’ai la tête lourde des jours qui se ferment. Sur mes yeux. Il faut bien que le temps passe. Parfois trop vite — parfois pas assez. Quelle est la juste vitesse du temps ? Comment la mesurer ? Est-ce une question de rythme ou de durée ? Je cherche. Hier, je me suis endormi en pensant à la discipline (la mienne, les miennes), argumentant avec moi-même contre moi-même. Ce que je fais, ce que je fuis, qui je suis. Quand j’ai quelque chose à dire de ce qui occupe l’esprit des gens, j’éprouve un sentiment troublant : mais alors, moi aussi ? mais alors, tout le monde ? Je sais que j’ai souvent été injuste. Devrais-je demander pardon ? Mais à qui ? À des fantômes ? Quelquefois, je ne veux rien que du temps pour moi-même et, une fois que je l’ai, ne sais plus qu’en faire. Est-ce bien vrai ? J’en doute. Comme la veille au soir, dans ce moment impensable d’argumentation contre moi-même, je me reproche d’être incapable de réaliser ce que je fais déjà : je suis déjà le réel que je désire. À moins que je ne préfère l’irréel ? Il faut que j’étende le rayon de mon action, que je l’étende à l’intégralité de moi-même, à l’intégrité de moi-même. Que je sois meilleur que je ne l’ai été jusqu’à présent. Pas difficile, me dis-je. Est-ce si certain ? Idem : si je l’ai été, pourquoi ne le serais-je ? Mais alors, moi aussi ? me dis-je. Comment nier ce sentiment ? En un sens, il résume tout. Ce que nous sommes, ce que nous fuyons, ce qui nous aspire, ce à quoi nous aspirons. Et pourtant, ne crois pas que je me force, non, je suis simplement comme cela, pourquoi faudrait-il que je fusse autrement, ou que je le devinsse ? J’écoute une cantate de Bach et puis une autre (BWV 90, BWV 56 — Gardiner) : elles s’enchaînent comme une continuité plus grande. Plus grande que quoi ? Plus grande que le temps qui passe ? Peut-être Bach est-il la juste vitesse du temps qui passe, — la musique.

26.11.21

Le problème de la vérité, je vais te dire, ce n’est pas qu’elle est difficile à comprendre, ni cachée par le pouvoir, ni trop abstraite, pas même que l’effort à faire pour y accéder n’est pas à la portée du commun des mortels, non, le problème de la vérité, c’est qu’elle ne fait pas vendre. Qui serait assez malade aujourd’hui pour entreprendre de la dire serait assuré de parler, d’œuvrer, de vivre dans l’anonymat le plus complet. La vérité est assez simple, en réalité, et c’est cette simplicité qui en fait le peu de prix. Enfin, le peu de prix, je devrais dire : l’absence de prix. Il faut quelque chose qui choque la bourgeoise, le Français moyen, choque le punk à chien, le chouffeur, le livreur en jogging, l’adolescente pubère, choque le dandy de la finance, le robot dans son entrepôt, la banlieusarde à poil devant sa piscine, choque la mère de famille dépassée, l’oncle divorcé, le vieil enfumé. Si l’on entreprenait de dire aux gens qu’il faut manger quand on a faim, boire quand on a soif, sortir prendre l’air, qu’au lieu de regarder des séries débiles, il vaut mieux lire un livre, mais pas ceux que vendent les professionnels de la profession, ces livres-là ne valent pas mieux que les séries débiles, ils sont faits de la même étoffe, mais, par exemple, si on ne sait pas quoi, lire Balzac, il a fait ses preuves, qu’il faut écouter de la musique, mais pas la merde qui passe à la radio, mais, par exemple, si on ne sait pas quoi, écouter Bach, il a fait ses preuves, et qu’il ne sert à rien de multiplier les partenaires sexuels pour essayer de ressembler à la caricature de mâle dominant que tout le monde déteste, qu’on soit un homme ou une femme d’ailleurs, cela ne fait aucune différence, mais qu’il vaut mieux trouver une personne qui nous fasse rire et nous fasse jouir, et que si on ne l’a pas encore trouvée, cette personne, il convient peut-être alors de s’interroger, soi et les gens qu’on fréquente, il y a sans doute deux ou trois choses à rectifier (voir les points précédents et suivants), que si je peux faire le même trajet à pied ou en voiture, il vaut mieux le faire à pied, même si ça me prend dix minutes de plus, je n’ai rien de si pressé qui ne puisse attendre dix minutes de plus, ou alors il vaut mieux que j’appelle une ambulance, et vite, que je peux me taire, que je ne suis pas obligé de passer ma vie au téléphone, que je ne suis pas obligé de me prendre en photo toute la sainte journée, pas plus que je ne suis obligé de regarder toute la sainte journée des photos de gens dont le but de l’existence est de se prendre en photo toute la sainte journée pour que des gens regardent les photos que, etc., qu’en fait, mon image, pas plus que ton image, qu’aucune image de nous n’est si intéressante que cela, et j’en passe, la liste est infinie, et infiniment simple, finalement. Personne n’a envie de payer qui que ce soit pour dire cela, au lieu de quoi, on paie des bataillons d’opportunistes cyniques qui vantent des méthodes absurdes pour augmenter son bien-être, vendent des produits dont l’idée même de la consommation devrait paraître répugnante à une espèce modérément saine, incitent les gens à avoir des comportements plus irrationnels les uns que les autres, attisent des haines vulgaires, dressent les gens les uns contre les autres, au motif qu’ils sont différents les uns des autres, comme si les gens étaient différents les uns des autres, non mais regarde-les, les gens, ils sont tous pareils. La vérité ne fait pas mal, la vérité n’est pas difficile à entendre ; la vérité fait du bien, elle est facile à entendre. Le problème, ce n’est pas la vérité, — le problème, c’est nous, qui avons tout faux, et ne supportons pas l’idée que nous puissions avoir tout faux. Qui ne préfère pas s’entendre dire qu’il est parfait au lieu de s’entendre dire qu’il s’est toujours trompé ? Personne. Enfin, à part moi, mais je ne suis peut-être pas un bon exemple. La preuve : j’ai beau dire la vérité, tu ne me crois pas, et je ne gagne pas d’argent. Le problème de la vérité, en effet, c’est qu’elle ne rapporte pas, qu’elle ne rapporte rien à qui la dit. Et je suis bien placé pour en témoigner, tu sais.

25.11.21

Sensation de vide soudain qu’accentue la sorte de déluge qui s’abat sur la ville depuis le matin. Épisode méditerranéen, dit-on, qu’on croirait plutôt de chaleur, à en juger par le nom, mais non, de pluie. Circulant entre le salon et la cuisine, je me parle à moi-même, pas tant pour me convaincre que je ne suis pas fou, que pour essayer de meubler cet espace qui s’est libéré d’un coup, le temps qu’il faut à une porte pour se fermer, à l’enfant pour revenir s’équiper de parapluies, et moi de disparaître dans la pénombre que clôt sur elle-même la lumière de l’ascenseur quand il se referme, quand il enferme la lueur électrique qui déborde dans le noir étage d’un immeuble froid, et triste, et sans âme. Comment un immeuble aurait-il une âme ? Ou, pourquoi n’en aurait-il pas ? L’horizon a disparu derrière le rideau des nuages, le rideau de la pluie, n’en demeure plus qu’une paroi grise et de vagues ombres au loin, silhouettes des îles qui se dessinent dans la confusion de l’atmosphère. Je me parle d’une démocratie utopique où la conversation ne cesserait jamais, où ce serait son destin que de ne s’achever jamais, et me trouve avec moi-même pour seul interlocuteur. Est-ce là ce qu’on appelle l’ironie du sort ? Et qu’est-ce qui la distingue de l’ironie de l’essor ? J’imprime une version pirate de la traduction française des thèses sur le concept d’histoire de Walter Benjamin. Sortir de la logique du pouvoir, me dis-je, existe-t-il un argument qui permettrait d’emporter la conviction qu’il le faut ? En son absence, nous n’avons d’autre choix que de continuer à parler, de ne jamais nous arrêter. Commentant le tableau de Paul Klee, Angelus Novus, où il voit un ange emporté par la tempête qui souffle du paradis, Benjamin clôt sa célèbre neuvième thèse par ces mots : « Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. » Et rien, rien ne ressemble autant au progrès que le déclin.

24.11.21

Cette nuit, j’ai rêvé que j’essayais de prendre ma douche, sans y parvenir. J’étais sans cesse dérangé. La première fois, par une vieille dame accompagnée de son fils, qui semblait manifestement égarée, malade, son fils avait l’air confus et bienveillant à la fois, ne s’excusant pas de sa condition, mais marquant par son comportement qu’il était tout entier à l’assistance de sa mère, ce qui n’était pas un manque de politesse mais, au contraire, la marque d’une forme de politesse supérieure. La vieille dame voulait voir l’appartement où, disait-elle sans donner l’impression de parler à personne, sinon à elle-même, une de ses amies habitait. Je n’ai pas compris le nom de l’amie en question. Ni si elle habitait encore ici ou si elle y avait habité jadis, et était morte à présent. J’essayais d’expliquer qu’il n’y avait personne d’autre que moi dans l’appartement, et que, de plus, je n’étais pas en tenue de recevoir qui que ce soit, ma serviette autour de la taille, mais la vieille dame insistait. Insistait jusqu’à ce que son fils la prenne par le bras et la conduise vers l’ascenseur pour rentrer chez elle. Quant à moi, je refermai la porte. J’allais prendre ma douche quand on sonna de nouveau. Cette fois, il s’agissait de G. et A. et de leurs deux enfants, lesquelles étaient en train de faire une partie de cache-cache. G. et A. me disaient qu’ils étaient désolés et moi, j’allais leur dire quelque chose quand je me suis éveillé. Comme cela m’arrive fréquemment, j’ai commencé cette page en parlant de tout autre chose. Et puis, j’ai effacé. Dans quelle direction irions-nous si nous n’étions influencés par personne ? Évidemment, c’est une question qui n’a pas de sens — toute notre vie n’est qu’influences —, mais qui incite quand même à s’interroger sur la nature de l’influence. Il se trouve que nous sommes soumis à un bombardement constant d’informations, d’opinions, de faits divers interprétés diversement, de querelles, d’indignations, etc., lequel bombardement amenuise chaque jour un peu plus notre capacité à penser par nous-mêmes. Cette page que j’allais écrire, ce n’était pas moi qui l’aurais écrite, mais celui qui parle en moi quand il se contente de réagir bêtement à ce qui l’entoure. Car, tel est bien le piège dans lequel nous tombons avec une facilité déconcertante : réagir, avoir une opinion, s’indigner, etc., qui ne sont jamais que des parodies de la pensée. D’ailleurs, si le monde social fabrique ces leurres, c’est parce qu’il connaît bien nos penchants, nos comportements réflexes, et pour cause : c’est lui qui nous fait. Et je suis condamné par ce paradoxe : je ne peux pas vivre hors du monde social, mais je ne peux pas vivre dans le monde social. Je ne peux pas vivre hors du monde social : mon langage, ma pensée, mon comportement, une grande part de ce que je suis est façonné socialement. Mais je ne peux pas vivre dans le monde social : la vie que mes semblables vivent est absurde, insupportable, imbécile, qui me renvoient sans cesse l’image de ma propre vie, laquelle se manifeste pour ce qu’elle est — une invivable vie. S’ajoute à ce paradoxe une incompréhension : la vie pourrait être vivable, mais elle ne l’est pas. À cause de quoi ? À cause probablement de ce fait que tes semblables pensent, agissent et parlent en meute, quand toi, tu assumes la solitude, laquelle n’a jamais empêché ni l’amitié ni l’amour, bien au contraire, elle en est la condition sine qua non. Mais ni l’amitié ni l’amour ne sont des forces politiques qui permettent la conquête du pouvoir, si elles étaient prises pour ce qu’elles sont, elles rendraient possible une tout autre forme de vie sociale, laquelle n’a sans doute jamais existé, qui serait enfin débarrassée de la croyance en la victoire, en la défaite, les formes a priori de tout pouvoir, — ses obsessions.