10.12.21

Livre Γ des ruissellements en ligne aujourd’hui. Encore 32 vers à écrire pour achever le livre Δ. Après quoi viendront encore trois parties, trois cahiers, faudrait-il dire, plutôt que trois livres. Bien sûr, d’un certain point de vue, cette versification stricte (421 vers fois 7 cahiers) est contraignante, mais ce n’est pas une sorte de contrainte oulipienne, c’est un cadre au sein duquel quelque chose peut avoir lieu, comme, je ne sais pas, moi, la toile d’un peintre ? Tout est possible dans l’espace délimité d’une toile, tout même n’importe quoi, mais cette limite encadre aussi l’espace où quelque chose de proprement inédit peut avoir lieu. Je m’interroge et me demande si j’appellerais mes vers des « vers livres » et je ne le crois pas. Pas près d’avoir le prix Wepler. Mais je les appellerais comment, alors ? Sans doute pas des vers du tout, des phrases, tout simplement, dont le sens éclaire et s’éclaire, dans les deux sens, de la partie vers le tout et du tout vers la partie. J’avais expliqué ma numérologie incrédule à Rodhlann (4+2+1=7), enfin, expliqué, ce n’est pas le mot qui convient, non, je l’avais exposée, comme un cadre qui autorise, qui n’interdit pas, avec sa part d’arbitraire, sa part de contingence et la nécessité qu’il provoque. Une contingence a priori égale une nécessité a posteriori. Sur la route tout à l’heure, changements de luminosité brutaux, jusqu’à l’aveuglement, reflet du soleil sur la chaussée détrempée. Plus tard, sur le chemin du retour, en passant le col, sublime paysage dans les nuages. Je gare la voiture. Prends deux photographies. M’écartant trop de mon véhicule, la Matthäus-Passion de Bach par Herreweghe s’interrompt brutalement. Je reviens donc sur mes pas. La reprends. Redémarre. Plongeant ensuite sur la ville depuis là-haut, contraste entre la ténèbre du ciel et la lumière de la mer. Inversion. Ce serait presque beau, me dis-je, beau si je ne savais pas ce qu’il y a, là-bas en bas. Mais je le sais. La connaissance éclipse le kitsch.

sur les choses

C’est vrai que je n’attends rien.
La plupart du temps, rien,
— que le jour qui vient,
seul,
lui ou bien un autre,
quelle différence cela peut-il bien faire ?
Tout semble indifférent.
Ces jours-ci,
vent froid sur les villes où nous passons,
laissons traîner des regards las sur les choses.
Tout a été dit de l’ennui, sans doute,
mais cela suffit-il à en annuler le sentiment,
la sensation ?
Pourquoi faudrait-il que quelque chose se passe ?
Il n’y a pas de temps, ce n’est pas vrai ;
tout est passage.

— R.A. Singleton

9.12.21

Je mastique des idées stupides. Comme celle-ci : qu’il ne me reste au mieux que quatre ou cinq ans avant que Daphné découvre que je suis un raté. Alors, pour elle qui semble m’aimer sincèrement, ce sera un désastre. Pour moi, il est déjà advenu. Mais est-elle si stupide que cela, cette idée ? Je n’en suis pas si sûr. D’où le tourment qu’elle me cause. Toutefois, afin de tenter d’enrayer la mécanique des pensées négatives, je me prépare une salade composée d’endives, de noix, de roquefort, d’huile d’olive et de sel. Divine. Cette mention peut sembler un détail anecdotique, il me paraît néanmoins qu’elle ne l’est pas : il y a toujours quelque chose dans le monde avec quoi tu te trouves en harmonie, en accord profond. Le problème n’est donc pas que cela n’existe pas, mais que tu ne parviens pas à le trouver. Parfois, il te semble que, quand même tu passerais toute ta vie à le chercher, tu ne le trouverais pas. Parfois, il apparaît que c’est aussi simple qu’une salade composée. Comme il est encore un peu trop tôt pour déjeuner, j’attends. Seul projet qui me tire de l’ennui dans lequel je ne cherche même pas à me débattre, je crois. Ennui en un double sens, celui moderne que l’on connaît, et celui plus rare de nos jours, mais qui est le sens que lui donnait Pascal quand il consigna ce fragment déchirant : « Jésus dans l’ennui. » Sellier, à ce mot, fragment 749 chez lui, note ceci : « tourment de l’âme, en un sens très fort. » Puis-je comparer mon âme à celle de Jésus ? Mais à quelle autre ? Cela n’a-t-il pas toujours été sa fonction ? Je ne sais pas. Je ne suis pas catholique, pas baptisé ; qui suis-je pour penser (à) quelque chose qui ne me concerne pas ? Aurais-je préféré l’être ? Si cela eut signifié être quelqu’un d’autre, probablement. Quoique je ne sache pas très bien ce que cela veut dire, n’étant pas sûr de vouloir être un autre. Tout mon problème : je ne veux pas être un autre, mais je ne peux pas être moi-même.

embrasse l’existence

Artifices,
ou du dehors, le dedans,
mieux :
errances sur les boulevards,
qu’un bonheur de circonstance irradie.
Je m’étais dit : Ne te plains plus, embrasse l’existence,
mais faut-il pour ce faire renoncer
à la différence entre le bien et le mal,
le bon et le mauvais,
l’absence et le temps qui passe ?
En t’attendant, je me tais,
et griffonne ces mots dans mon carnet,
regarde par la vitre du café :
les véhicules défilent
auxquels je me sens étranger ;
— j’ai mal aux pieds, c’est vrai,
mais la vie,
n’est-elle pas à ce prix ?

— R.A. Singleton

8.12.21

Désagréables sensations, sentiments, pensées, hier au soir, un peu avant de m’endormir. Un peu plus tard, le lendemain matin, je me demanderai à quoi bon continuer si longtemps, si longtemps si ce qui vient doit ressembler à ce qui s’est écoulé. Ce qui est une façon égoïste d’envisager les choses, mais peut-on faire l’économie de ce visage-là des choses ? Oh, je ne suis pas un nihiliste d’opérette à la Cioran, je sais que la vie est belle et qu’elle est laide et, peut-être, peut-être que la source des problèmes qui s’entassent plutôt qu’ils ne s’accumulent ou se succèdent est là, dans cette contradiction qui ne résout rien, ne débouche sur rien, se contente de se maintenir telle quelle comme un horizon indépassé, indépassable, insurmontable. Comment n’oscillerait-on pas, dès lors, la vie elle-même oscillant entre le sublime et le hideux, comment n’oscillerait-on pas entre la passion et le désespoir, l’utopie des lendemains qui chantent et le désir de destruction totale, entre l’espoir et l’abattement ? Trouver comment, est-ce la solution du problème de la vie ? À ceci près que, comme il me semble l’avoir déjà écrit, la solution au problème de la vie n’est pas une réponse, ce n’est pas une phrase, pas une maxime, pas une doctrine, pas une religion, pas une idéologie, pas une politique ni une philosophie. La solution au problème de la vie prend la forme d’une vie. Ou mieux : la solution au problème de la vie est une vie. Je cherche dans les pages de ce journal où j’ai bien pu écrire une telle phrase. Je ne la trouve pas. Peut-être l’ai-je écrite ailleurs. Peut-être l’ai-je pensée sans l’écrire. Peut-être l’ai-je écrite pour l’oublier. Souvent, je me dis que l’écriture devrait servir à cela : oublier ce que l’on a écrit. Ainsi, après avoir écrit, on se trouverait neuf. Au lieu de quoi, au lieu de cette nouveauté, on se trouve chargé de ce que l’on a écrit. Et l’on fouille pour y trouver ce que l’on est censé avoir déjà pensé. Quelle stupide destinée, n’est-ce pas ? Comme si l’on pouvait parler d’une destinée. Ce n’est rien du tout. Certains jours, les pages de ce journal me font penser à un long prêche insensé dans le désert. Il n’y a pas de fidèles pour ma religion parce que je n’ai pas de religion du tout. On ne peut pas fonder les religions sur des questions, il faut les assoir sur des réponses — définitives, sans appel. Raison pour laquelle elles sont fondamentalement fausses. Les réponses sont des escroqueries, des mensonges, des armes pour conquérir le pouvoir. Chacune nous écarte un peu plus de la vérité que nous recherchons. Penser détenir la réponse à une question, telle est l’origine du charlatanisme. Telle est surtout l’origine de la société sous la forme que nous lui connaissons.

notre utopie

Considère-moi comme un fantôme,
que toi, tu viendrais hanter.
Peut-être n’ai-je pas d’esprit —
c’est vrai, comment savoir ?
Personne ne m’a jamais dit
— tout le monde s’en tenant un pour acquis —
ce que cela faisait, d’avoir un esprit.
Les cicatrices sous nos yeux révèlent
notre désespoir,
c’est-à-dire : notre utopie.
Quel horrible mot, me rétorques-tu.
J’ai envie de t’embrasser,
au lieu de quoi, je parle, je parle, je parle,
et ne me tais jamais.
Ailleurs, on creuse des tombes de vide,
celui-là même, oui, que nous peinons
à combler.

— R.A. Singleton

7.12.21

« Modeste eut alors une existence double. Elle accomplissait humblement et avec amour toutes les minuties de la vie vulgaire au Chalet, elle s’en servait comme d’un frein pour enserrer le poème de sa vie idéale, à l’instar des Chartreux qui régularisent la vie matérielle et s’occupent de laisser l’âme se développer dans la prière. Toutes les grandes intelligences s’astreignent à quelque travail mécanique afin de se rendre maîtres de la pensée. Spinoza dégrossissait des verres à lunettes, Bayle comptait les tuiles des toits, Montesquieu jardinait. Le corps ainsi dompté, l’âme déploie ses ailes en toute sécurité. » (HB MM CH I 510) Balzac a parfaitement compris la nécessité de l’autodiscipline, non pas celle imposée de l’extérieur par la vie sociale — et même, cette discipline de la vie sociale, l’individu est capable de la singer pour donner libre cours à soi-même —, mais celle que l’individu s’impose à lui-même pour croître, devenir, rendre réel le meilleur possible dont il est porteur. C’est toute la profondeur de Balzac qui affirme la supériorité de la société sur l’individu tout en comprenant l’individu mieux que la société qui, ne croyant pas en lui, ne le connaîtra jamais. La fin déchirante de Louise dans les Mémoires de deux jeunes mariées semble mal s’accorder avec l’antiféminisme professé par Balzac, comme s’il restait insensible au destin qu’il donne à son héroïne. C’est que, chez Balzac, l’individu est humilié par la société. Homme et femme, ainsi, ne sont pas tant des personnes que des membres. S’ils ont une existence propre, celle-ci ne parvient pas à rompre avec le tout auquel elle appartient et qui lui donne sens. La mort de Louise, dans l’économie du récit, vient démontrer cette sorte de thèse. Contrairement à Renée, qui a consenti à la société en accomplissant son devoir de femme qui est d’être épouse et son devoir d’épouse qui est d’être mère, Louise — qui a préféré aimer ­— c’est-à-dire : rester femme —, Louise doit périr. Sa jalousie signale d’ailleurs son dérèglement social. L’amour consume, là où le devoir rassure. Se perdant dans le délire que lui cause l’idée de n’être plus aimée, elle se condamne elle-même. Et quand elle s’aperçoit de son erreur, il est trop tard. Il est toujours trop tard. Quand Renée prospère, Louise désespère. Génie de Balzac (surtout) : multiplier les formes, les genres, les tons, les voix. Aux antipodes de la phrase unique, multiplicité irréductible à une quelconque unité qui est le monde. J’entends : cette irréductible multiplicité, voilà le monde. Note pour moi-même (moins à propos de la citation de Balzac ci-dessus — qui se lit à l’identique en considérant la distinction pour ce qu’elle est : une simple façon de parler sans implication ontologique — qu’à propos des tendances de notre époque), cette affirmation de Wittgenstein (dans ses Notes for lecture on private experience and sense data, je crois) : « The idea of the ego inhabiting a body to be abolished. » Nous croyons encore que les âmes tombent dans des corps qui peuvent être les bons ou ne pas l’être et, rendus hubriques par les techniques que la science semble mettre à notre disposition, nous imaginons que nous pouvons réaliser quelque métempsychose ici et maintenant. Nous croyons avoir déconstruit quelque chose alors que nous n’avons rien touché d’essentiel (pas même commencé à gratter la surface) : nous vivons encore dans la même mythologie. Les mêmes illusions. Les mêmes erreurs. Les mêmes fantasmes. L’idée d’une distinction entre le corps et l’âme, qui plus est, interdit toute harmonie de l’individu, lequel est toujours scindé, coupé en deux, aucune harmonie entre l’individu et la nature, pour dire les choses simplement, puisqu’il y a toujours quelque chose en lui qu’il s’imagine échapper aux lois de la nature (son âme, son esprit, son ego, son moi, son je). C’est faux, mais qui peut résister à ce désir si enivrant de se prendre pour un empire dans un empire ?

6.12.21

Si je m’exposais un peu plus longtemps à tout ce qui me fait violence, deviendrais-je fou ou deviendrais-je saint ? Oh, et ne crois pas qu’il n’y ait pas de milieu entre folie et sainteté ; — nous sommes ce milieu, milliards de milieux, d’où nos existences, tristes, hélas, si tristes. (Fais traîner un peu ta voix sur le mot triste, comme s’il y avait deux ou trois i de plus, oui, comme cela, comme cela.) Tout ce qui me fait violence : la bêtise et la laideur qui singe la beauté, les dents blanches dans les bouches qui cachent mal le dégoût qu’elles devraient inspirer, mais qu’elles n’inspirent pas, au contraire, toujours plus d’admirateurs, toujours plus de fans, toujours de followers. Qui croira, comme Ovide, qui s’attacha à résumer en un vers la pathologie de l’acratique Médée (Video meliora proboque deteriora sequor), qui croira encore que nous voyons le meilleur, que nous ne sommes pas attirés par le pire, objet de tous nos désirs, le pire, cela que nous prenons pour l’Α et l’Ω ? Quel serait notre mot d’ordre ? Video deteriora proboque ? Un peu court, non ? Pas de contraste, pas de paradoxe, pas de mais, une ligne droite, simple, facile, inutile. Quel destin stupide. « Après s’être fait connaître sur les réseaux sociaux, X publiera son prochain roman aux éditions Gallimard. » Ou quelque chose comme ça. C’est ce que j’ai lu ce matin. Et je me suis demandé pourquoi je m’exposais à tout cela, tout ce qui me fait violence. En plus des têtes des gens connus, la machine affiche ces gens inconnus, mais que moi je connais, qui admirent les gens connus. Chaque nom accroît la superficie de ma solitude. Aussi, je me demande : vais-je devenir fou ou vais-je devenir saint ? Je me suis déjà posé la question. Est-ce que j’hésite encore ? Je me lève. Quitte la table d’écriture où j’avais commencé à rédiger cette page. Débarrasse la table que femme et enfant ont quitté. Range la vaisselle dans la machine destinée à son nettoyage. Sors l’aspirateur de derrière la porte de la cuisine où il est caché. Le passe dans toutes les pièces de la maison. Pendant que je fais le ménage, je pense à cette phrase, et à présent, je l’écris, la voici : Le déclin de la civilisation occidentale, c’est moi. Je suis le visage pâle du mâle lambda. Je suis le sens de l’histoire. Je suis l’ascension vers le néant. Je suis le dévoiement et le dévoilement de l’être. Pense à tous les événements, toutes les millénaires chaînes de causes et d’effets qui ont concouru à ce que je sois ici, à cet instant, à cet endroit. Je suis la fin et le commencement de tout. Je range l’aspirateur derrière la porte de la cuisine où il se cache. Reviens m’assoir à ma table d’écriture. Si je m’exposais un peu plus longtemps à tout ce qui me fait violence, deviendrais-je fou ou deviendrais-je saint ?

5.12.21

Devant moi à la boulangerie, l’enfant obèse en jogging et claquettes aux pieds prend deux bouteilles de thé glacé dans l’armoire réfrigérée, commande deux brioches au sucre rondes, deux brioches au sucre, deux brioches normales et puis aussi deux cent grammes d’amuse-gueules salés. Et avec ça ? Ce sera tout. Je me demande comment l’on peut désirer quelque chose. Non : comment l’on peut vouloir désirer quelque chose. Nelly m’annonce la mort d’un gourou du retour à la nature. Et comme toujours, il y a des gens qui trouvent qu’il est formidable et d’autres que c’est un charlatan, mais personne ne se demande où est-elle cette nature à laquelle il faut retourner ? J’aime la réponse que je pourrais donner à cette question si jamais on me la posait. Nulle part. L’idée que les choses auxquelles nous devrions retourner ne se trouvent nulle part n’est-elle pas en effet magnifique ? C’est l’attente de quelque chose qui n’est pas encore venu et ne viendra peut-être jamais. Le voyage vers un lieu qu’on n’atteindra peut-être et qui, d’ailleurs, n’existe sans doute même pas. C’est une histoire qui n’a pas de fin parce que les fins nous limitent injustement, nous font accroire que, un jour, si nous suivons à la lettre un ensemble de préceptes, et peu importe qu’ils soient absurdes, et peu importe qu’ils soient faux, ce qui compte, c’est d’y croire, un jour prochain, mes frères, nous pourrons nous reposer jusqu’à la fin des temps. Or, c’est cette croyance qui est une paresse en soi. C’est elle, le repos. Satisfait et obèse derrière son apparence d’activité. Dès que nous croyons en une fin ultime, nous sommes finis. Pas accomplis, non, morts. L’histoire a toujours été faite par des gens qui croyaient en la fin de l’histoire, plus exactement : qui croyaient qu’ils étaient eux-mêmes la fin de l’histoire. Et qui, s’illusionnant de la sorte, se condamnaient à l’échec. Lequel ne tarde jamais à venir. Comment expliquer, dès lors, que ce soit toujours la même rengaine qui revienne inlassablement ? Sommes-nous voués à ne rien apprendre, ne rien savoir, ne rien comprendre ? Au lieu de rêver une histoire qui n’aurait pas de fin. Histoire et nature sont solidaires dans ces conceptions finalistes ; la fin de l’une révélant l’essence de l’autre. Combien différente serait l’idée que, n’étant pas un empire dans un empire, notre histoire n’est pas destinée à s’achever. Qu’il n’y a ni fin ni retour, ni dévoilement ni achèvement. Rien que du temps qui passe, rien que du temps que nous passons. Écoulement. Suivant le calendrier luthérien, en ce second dimanche de l’Avent : Wachet ! betet ! betet ! wachet !

4.12.21

Qui n’attend quelque chose qui tarde à venir ne peut espérer comprendre le sens de l’existence. Dehors, une sorte de tempête s’étant levée, la pluie vient fouetter les vitres avec violence, des crêtes blanches émergent de la mer, le vent couche les branches, le ciel devient gris humide. Depuis une heure ou deux, il fait sombre, de plus en plus sombre. Est-ce pour cette raison — parce que le sens de l’existence peut seulement devenir compréhensible à qui attend quelque chose qui tarde à venir — est-ce pour cette raison que la société cherche à combler le moindre de nos désirs, à nous faire jouir sans délai, ni entrave, ni distance ? Je voudrais dire : non pour nous rendre service, mais en forme d’énièmes sévices ? Hypothèse paranoïaque, mais qui serait assez fol pour l’exclure a priori ? J’entends le vent qui souffle, s’engouffre par tous les interstices qui s’offrent à lui. Je m’approche du chauffage. Est-ce que cette source me rassure ? Pourquoi aurais-je besoin d’être rassuré ? Le calme s’est fait d’un coup. Le silence a pénétré par ce retrait soudain. J’allume la petite enceinte. Wie weiß, wie nahe wird meine Ende ?