26.11.21

Le problème de la vérité, je vais te dire, ce n’est pas qu’elle est difficile à comprendre, ni cachée par le pouvoir, ni trop abstraite, pas même que l’effort à faire pour y accéder n’est pas à la portée du commun des mortels, non, le problème de la vérité, c’est qu’elle ne fait pas vendre. Qui serait assez malade aujourd’hui pour entreprendre de la dire serait assuré de parler, d’œuvrer, de vivre dans l’anonymat le plus complet. La vérité est assez simple, en réalité, et c’est cette simplicité qui en fait le peu de prix. Enfin, le peu de prix, je devrais dire : l’absence de prix. Il faut quelque chose qui choque la bourgeoise, le Français moyen, choque le punk à chien, le chouffeur, le livreur en jogging, l’adolescente pubère, choque le dandy de la finance, le robot dans son entrepôt, la banlieusarde à poil devant sa piscine, choque la mère de famille dépassée, l’oncle divorcé, le vieil enfumé. Si l’on entreprenait de dire aux gens qu’il faut manger quand on a faim, boire quand on a soif, sortir prendre l’air, qu’au lieu de regarder des séries débiles, il vaut mieux lire un livre, mais pas ceux que vendent les professionnels de la profession, ces livres-là ne valent pas mieux que les séries débiles, ils sont faits de la même étoffe, mais, par exemple, si on ne sait pas quoi, lire Balzac, il a fait ses preuves, qu’il faut écouter de la musique, mais pas la merde qui passe à la radio, mais, par exemple, si on ne sait pas quoi, écouter Bach, il a fait ses preuves, et qu’il ne sert à rien de multiplier les partenaires sexuels pour essayer de ressembler à la caricature de mâle dominant que tout le monde déteste, qu’on soit un homme ou une femme d’ailleurs, cela ne fait aucune différence, mais qu’il vaut mieux trouver une personne qui nous fasse rire et nous fasse jouir, et que si on ne l’a pas encore trouvée, cette personne, il convient peut-être alors de s’interroger, soi et les gens qu’on fréquente, il y a sans doute deux ou trois choses à rectifier (voir les points précédents et suivants), que si je peux faire le même trajet à pied ou en voiture, il vaut mieux le faire à pied, même si ça me prend dix minutes de plus, je n’ai rien de si pressé qui ne puisse attendre dix minutes de plus, ou alors il vaut mieux que j’appelle une ambulance, et vite, que je peux me taire, que je ne suis pas obligé de passer ma vie au téléphone, que je ne suis pas obligé de me prendre en photo toute la sainte journée, pas plus que je ne suis obligé de regarder toute la sainte journée des photos de gens dont le but de l’existence est de se prendre en photo toute la sainte journée pour que des gens regardent les photos que, etc., qu’en fait, mon image, pas plus que ton image, qu’aucune image de nous n’est si intéressante que cela, et j’en passe, la liste est infinie, et infiniment simple, finalement. Personne n’a envie de payer qui que ce soit pour dire cela, au lieu de quoi, on paie des bataillons d’opportunistes cyniques qui vantent des méthodes absurdes pour augmenter son bien-être, vendent des produits dont l’idée même de la consommation devrait paraître répugnante à une espèce modérément saine, incitent les gens à avoir des comportements plus irrationnels les uns que les autres, attisent des haines vulgaires, dressent les gens les uns contre les autres, au motif qu’ils sont différents les uns des autres, comme si les gens étaient différents les uns des autres, non mais regarde-les, les gens, ils sont tous pareils. La vérité ne fait pas mal, la vérité n’est pas difficile à entendre ; la vérité fait du bien, elle est facile à entendre. Le problème, ce n’est pas la vérité, — le problème, c’est nous, qui avons tout faux, et ne supportons pas l’idée que nous puissions avoir tout faux. Qui ne préfère pas s’entendre dire qu’il est parfait au lieu de s’entendre dire qu’il s’est toujours trompé ? Personne. Enfin, à part moi, mais je ne suis peut-être pas un bon exemple. La preuve : j’ai beau dire la vérité, tu ne me crois pas, et je ne gagne pas d’argent. Le problème de la vérité, en effet, c’est qu’elle ne rapporte pas, qu’elle ne rapporte rien à qui la dit. Et je suis bien placé pour en témoigner, tu sais.

25.11.21

Sensation de vide soudain qu’accentue la sorte de déluge qui s’abat sur la ville depuis le matin. Épisode méditerranéen, dit-on, qu’on croirait plutôt de chaleur, à en juger par le nom, mais non, de pluie. Circulant entre le salon et la cuisine, je me parle à moi-même, pas tant pour me convaincre que je ne suis pas fou, que pour essayer de meubler cet espace qui s’est libéré d’un coup, le temps qu’il faut à une porte pour se fermer, à l’enfant pour revenir s’équiper de parapluies, et moi de disparaître dans la pénombre que clôt sur elle-même la lumière de l’ascenseur quand il se referme, quand il enferme la lueur électrique qui déborde dans le noir étage d’un immeuble froid, et triste, et sans âme. Comment un immeuble aurait-il une âme ? Ou, pourquoi n’en aurait-il pas ? L’horizon a disparu derrière le rideau des nuages, le rideau de la pluie, n’en demeure plus qu’une paroi grise et de vagues ombres au loin, silhouettes des îles qui se dessinent dans la confusion de l’atmosphère. Je me parle d’une démocratie utopique où la conversation ne cesserait jamais, où ce serait son destin que de ne s’achever jamais, et me trouve avec moi-même pour seul interlocuteur. Est-ce là ce qu’on appelle l’ironie du sort ? Et qu’est-ce qui la distingue de l’ironie de l’essor ? J’imprime une version pirate de la traduction française des thèses sur le concept d’histoire de Walter Benjamin. Sortir de la logique du pouvoir, me dis-je, existe-t-il un argument qui permettrait d’emporter la conviction qu’il le faut ? En son absence, nous n’avons d’autre choix que de continuer à parler, de ne jamais nous arrêter. Commentant le tableau de Paul Klee, Angelus Novus, où il voit un ange emporté par la tempête qui souffle du paradis, Benjamin clôt sa célèbre neuvième thèse par ces mots : « Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. » Et rien, rien ne ressemble autant au progrès que le déclin.

24.11.21

Cette nuit, j’ai rêvé que j’essayais de prendre ma douche, sans y parvenir. J’étais sans cesse dérangé. La première fois, par une vieille dame accompagnée de son fils, qui semblait manifestement égarée, malade, son fils avait l’air confus et bienveillant à la fois, ne s’excusant pas de sa condition, mais marquant par son comportement qu’il était tout entier à l’assistance de sa mère, ce qui n’était pas un manque de politesse mais, au contraire, la marque d’une forme de politesse supérieure. La vieille dame voulait voir l’appartement où, disait-elle sans donner l’impression de parler à personne, sinon à elle-même, une de ses amies habitait. Je n’ai pas compris le nom de l’amie en question. Ni si elle habitait encore ici ou si elle y avait habité jadis, et était morte à présent. J’essayais d’expliquer qu’il n’y avait personne d’autre que moi dans l’appartement, et que, de plus, je n’étais pas en tenue de recevoir qui que ce soit, ma serviette autour de la taille, mais la vieille dame insistait. Insistait jusqu’à ce que son fils la prenne par le bras et la conduise vers l’ascenseur pour rentrer chez elle. Quant à moi, je refermai la porte. J’allais prendre ma douche quand on sonna de nouveau. Cette fois, il s’agissait de G. et A. et de leurs deux enfants, lesquelles étaient en train de faire une partie de cache-cache. G. et A. me disaient qu’ils étaient désolés et moi, j’allais leur dire quelque chose quand je me suis éveillé. Comme cela m’arrive fréquemment, j’ai commencé cette page en parlant de tout autre chose. Et puis, j’ai effacé. Dans quelle direction irions-nous si nous n’étions influencés par personne ? Évidemment, c’est une question qui n’a pas de sens — toute notre vie n’est qu’influences —, mais qui incite quand même à s’interroger sur la nature de l’influence. Il se trouve que nous sommes soumis à un bombardement constant d’informations, d’opinions, de faits divers interprétés diversement, de querelles, d’indignations, etc., lequel bombardement amenuise chaque jour un peu plus notre capacité à penser par nous-mêmes. Cette page que j’allais écrire, ce n’était pas moi qui l’aurais écrite, mais celui qui parle en moi quand il se contente de réagir bêtement à ce qui l’entoure. Car, tel est bien le piège dans lequel nous tombons avec une facilité déconcertante : réagir, avoir une opinion, s’indigner, etc., qui ne sont jamais que des parodies de la pensée. D’ailleurs, si le monde social fabrique ces leurres, c’est parce qu’il connaît bien nos penchants, nos comportements réflexes, et pour cause : c’est lui qui nous fait. Et je suis condamné par ce paradoxe : je ne peux pas vivre hors du monde social, mais je ne peux pas vivre dans le monde social. Je ne peux pas vivre hors du monde social : mon langage, ma pensée, mon comportement, une grande part de ce que je suis est façonné socialement. Mais je ne peux pas vivre dans le monde social : la vie que mes semblables vivent est absurde, insupportable, imbécile, qui me renvoient sans cesse l’image de ma propre vie, laquelle se manifeste pour ce qu’elle est — une invivable vie. S’ajoute à ce paradoxe une incompréhension : la vie pourrait être vivable, mais elle ne l’est pas. À cause de quoi ? À cause probablement de ce fait que tes semblables pensent, agissent et parlent en meute, quand toi, tu assumes la solitude, laquelle n’a jamais empêché ni l’amitié ni l’amour, bien au contraire, elle en est la condition sine qua non. Mais ni l’amitié ni l’amour ne sont des forces politiques qui permettent la conquête du pouvoir, si elles étaient prises pour ce qu’elles sont, elles rendraient possible une tout autre forme de vie sociale, laquelle n’a sans doute jamais existé, qui serait enfin débarrassée de la croyance en la victoire, en la défaite, les formes a priori de tout pouvoir, — ses obsessions.

23.11.21

Je vis à une époque où la distinction entre vie privée et publique a été détruite (décidément Derrida aura mal fait de traduire Destruktion par déconstruction, c’est destruction qu’il fallait dire, littéralement). Or, on ne peut pas imaginer la restaurer — l’histoire ne revient pas en arrière — et, même si on le pouvait, ce ne serait pas souhaitable. S’il ne faut pas la restaurer, il faut la réinventer, sans passer par le modèle du dedans (privé) – dehors (public). 1) La frontière ne passe pas entre moi et l’extérieur de mon corps — ou s’arrête mon corps ? où commence-t-il ? 2) Le dehors n’est pas l’extérieur — je peux me sentir chez moi dehors et me sentir à l’étroit à l’intérieur, à l’intérieur de moi, c’est-à-dire. 3) Il y a une continuité entre le moi et le non-moi, disons, l’ego et la nature, l’individu et son environnement qui a) rend caduques ces notions, b) nous invite à quelque chose d’un autre ordre que celui de la distinction — raison pour laquelle il fallait dire destruction et non déconstruction car, si la déconstruction s’en prend aux oppositions binaires qui structurent la métaphysique occidentale, elle ne nous en débarrasse pas, parfois même les renforce, quand elle n’introduit pas de nouveaux dualismes. Alors qu’il faut passer à autre chose, tourner la page, détruire, que ce soit ce que Heidegger ait voulu ou non, après tout, ce n’est pas notre problème, que ce soit, en ce qui concerne la distinction entre privé et public, ce que les responsables aient voulu, ce n’est pas notre problème. Il faut saisir les chances que l’histoire nous offre, même malgré elle, même contre elle. 4) La frontière ne passe pas entre l’esprit et la nature, mais entre l’individu et la société : il y a des formes qui doivent être hors de portée de la société et, peut-être, d’ailleurs, « la nature » fait-elle partie de ces formes. La nature n’est-elle pas une forme que prend l’individu ? L’individu n’est-elles pas une forme que prend la nature ? 5) « L’individu » est, par rapport à la société, dans la même position que « la nature » : elle nous menace. Pour dire, notamment, que si, dans ces pages, la réflexion générale ne se sépare pas de la réflexion singulière, la philosophie, de l’intime (pour employer des gros mots, mais l’on ne peut pas toujours faire autrement ; il ne faut pas être la victime consentante du syndrome de Swann), c’est qu’il importe de penser les deux ensemble, pour faire la part des choses, pour délimiter d’autres espaces, cartographier d’autres territoires, mettre au jour de nouvelles continuités, exposer des ruptures, laisser passer, laisse tomber, prendre congé plutôt que position, abandonner, ramasser, faire et défaire, se faire et se défaire. L’écriture ici prend acte de la destruction de la frontière entre la vie privée et la vie publique et cherche les moyens, non de reconstruire une telle frontière, comme quand on édifie des murs pour empêcher les gens de passer, empêcher les gens de penser, mais pour savoir ce qui doit être à la portée de qui ou hors de portée de quoi. De même qu’il en faut en finir avec l’idée de la famille comme tribu, il faut en finir avec l’idée de la société comme grand inquisiteur. Les individus doivent pouvoir parler librement et, pour ce faire, il faut qu’on les laisse en paix. Si tu veux que la forêt croisse, il ne faut pas couper les arbres, car alors tu n’auras pas la forêt, mais le désert.

22.11.21

Afin de comprendre pourquoi je réagis de façon épidermique à une remarque que je considère comme abjecte, je tâche de coller entre eux des fragments de mon autobiographie. En substance, l’auteur de la remarque affirme qu’il n’a aucun scrupule à briser les rêves de ses élèves au nom d’une exigence de réalisme. Je suis issu de la petite-bourgeoisie cultivée et progressiste de gauche (je dis petite-bourgeoisie parce que le capital culturel était plus élevé que le capital financier, nous étions en quelque sorte à égale distance de la richesse et de la pauvreté). Mes parents étaient tous deux fonctionnaires de l’Éducation Nationale. Pourtant, entre le système scolaire et moi, rien n’a jamais été facile. À la fin de la moyenne section de maternelle, on m’interdit de passer dans la classe supérieure comme tous mes petits camarades parce que je n’étais pas assez soigneux. Au lieu de quoi, j’allai dans une classe intermédiaire, ce qui m’avait rendu profondément dépressif, ma mère m’ayant confié plus tard que, alors que j’avais toujours été propre, je ne l’étais plus. En CE1, ma maîtresse avait pour habitude, au motif que je n’écrivais pas bien, de jeter mes cahiers en travers de la classe en hurlant : « Ça me donne la nausée ! ». Au collège, les choses se sont bien passées, mon père enseignant dans l’établissement où j’allais. Au lycée, à l’issue de la première de mes deux classes de seconde, on me conseilla une réorientation en BEP ou CAP et, si mon père n’avait pas été enseignant, j’y serais allé les pieds devant. À la place, je quittai cet établissement, qui a fermé depuis lors, pour un autre où je persistais malgré tout jusqu’en classe préparatoire. Cette même année, j’en ai un souvenir très vif, ma professeure de français avait raillé en classe ma lippe baveuse. Il faut dire que je m’ennuyais à mourir tant son enseignement était nul. Elle était, qui plus est, d’une laideur répugnante. Lorsque j’ai échoué à l’oral de l’Agrégation de philosophie, alors que j’habitais à Marseille, rien n’a été fait pour regrouper les quatre examens que j’ai dû passer à Paris, ce qui m’a contraint à faire autant d’allers-retours entre Marseille et Paris pour passer les épreuves, et à louer autant de chambres d’hôtel (le tout payé par mes parents d’enfant favorisé). Ce n’est bien évidemment pas pour cela que j’ai échoué à l’oral de l’Agrégation, ce n’est pas ce que je veux dire, même s’il est certain que cela n’aide pas à réussir. Ce qui est justement, me semble-t-il, le problème du système scolaire. En fait, je ne me suis jamais senti en marge du système. Par mes origines sociales, rien ne me destinait vraiment à l’être. Or, il se trouve que je m’y suis toujours trouvé, relativement, bien entendu, pas radicalement, je ne suis pas exclu, mais je ne suis pas inclus non plus. Quand je travaillais chez G., j’y étais employé comme magasinier, et ne suis jamais vraiment parvenu à aller au-delà de cette condition (raison pour laquelle j’ai finalement démissionné). Pourtant, peu d’employés de la maison d’édition, du magasinier au pdg, j’entends, ont publié autant de livres que moi. Si je ne suis pas inclus dans le système, je n’en suis pas exclu non plus. Et pourtant, tout semble indiquer que je n’y ai pas ma place. Pourquoi ? Comme l’explication n’est pas sociologique, il faut en chercher une autre. Peut-être que je ne suis pas comme tout le monde, mais je n’ai jamais cherché à ne pas l’être, je suis simplement comme je suis, ce qui ne convient pas, force est de le constater. De fait, la fonction de la société n’est pas de permettre aux individus d’être comme ils sont, mais de les normaliser. Quand ce processus échoue, les individus ne sont pas nécessairement exclus (ils le sont si des raisons sociologiques viennent renforcer ce phénomène), mais ils ne peuvent pas tout à fait être inclus. Or, cela se produit au détriment de la société même. À force d’exclure pour normaliser, l’équilibre entre innovation et reproduction se rompt — aucune société ne peut être totalement normalisante ni totalement innovante, c’est la tension entre les deux tendances qui lui permet d’évoluer, de progresser. Or, à force de normaliser, la société finit par s’ossifier, elle souffre d’une trop grande rigidité, et perd en vitalité. L’invention y est de plus en plus rare, les formes sont dégradées, soit qu’elles ne correspondent plus à rien, soit qu’elles soient importées de l’étranger. À la civilisation succède non pas la barbarie, mais une perte de dynamisme. La civilisation valorise des formes d’expression tautologique (sport, cultures populaires, etc.), lesquelles n’offrent qu’un progrès apparent, mais pas d’évolution réelle (le succès du footballeur ne profite qu’à lui, par exemple —le fait qu’il fasse gagner de l’argent à ses employeurs n’étant qu’un bénéfice à terme immédiat —, tandis que le succès du scientifique profite à la société tout entière, voire à l’humanité dans son ensemble). La question de l’équilibre entre innovation et reproduction est une question décisive, mais chacun des partis qui s’opposent à ce sujet considère qu’il s’agit d’une alternative (ou bien l’innovation ou bien la reproduction), alors qu’il s’agit d’un équilibre en tension, on pourrait dire d’un équilibre instable, ou d’un déséquilibre relatif. D’une fragilité qui demande de l’intelligence. Laquelle fait souvent défaut.

21.11.21

Je me suis enveloppé dans une couverture de sorte que, assis en tailleur comme je le suis, là sur mon fauteuil, j’ai l’air d’un oracle, d’une Pythie mâle et délaissée, que personne ne vient jamais consulter, mais que rien n’empêche de prophétiser. Cassandre, écrit Lycophron, mâchait du laurier (δαφνηφάγων φοίβαζεν ἐκ λαιμῶν ὄπα, Σφιγγὸς κελαινῆς γῆρυν ἐκμιμουμένη — mâchant du laurier elle phoïbisait d’une voix semblable au sombre Sphinx). Dehors, il pleut, mais je n’ai pas envie d’en parler, pour en dire quoi, que les jours se suivent, qui ne se ressemblent pas ? On ne peut pas chasser la banalité de la vie — la banalité est la forme que prend la vie au jour le jour —, mais on peut la chasser de nos esprits. J’entends des voix, mais ce n’est pas Απόλλων Φοῖβος qui me parle. Rien que les cris des voisins que je ne comprends pas, n’ai pas envie de comprendre. Je fais des expériences avec le noir, l’indifférence, le mépris (dans sa version superbe) : que les choses aient lieu, puisqu’il semble qu’on ne puisse pas faire autrement, qu’on ne puisse rien faire d’autre que des choses, que les choses aient lieu, mais qu’elles aient lieu sans moi. Je n’ai pas à m’en soucier, pas à me sentir concerné, pas à participer (ni pour affirmer ni pour nier). Je lève la tête, quitte mon écran du regard, les gouttes qui perlent au bas de la rambarde de fer gris, trait tiré sur l’horizon idem, si on les laissait ainsi couler, formeraient dans quelques dizaines de milliers d’années une paroi de pierre sur laquelle nos lointains descendants traceraient des signes pour s’inventer une histoire, mythes inspirés de leur virginité pariétale. Pour nous, il y en a tant (de signes, pas de parois vierges) que nous ne parvenons pas à les déchiffrer, n’entendons rien, fatigués que sont nos yeux avant même d’avoir lu. Hier, ces jeunes gens assis sur les portières aux vitres ouvertes de leurs véhicules de luxe en location, poussant des cris, faisant hurler les avertisseurs et cracher les moteurs, drapeaux de l’Algérie et youyous dans les rues de Marseille, les observant avec réserve, je ne me suis pas demandé ce qu’ils cherchaient : si je l’avais fait, je me serais peut-être dit qu’ils étaient différents des autres, qu’ils cherchaient à affirmer cette différence (le fait du drapeau, par exemple), alors que non, ce n’est pas vrai, ils sont comme tout le monde, tout le monde veut se faire entendre, tout le monde veut se faire reconnaître, afficher sa réussite, son bonheur, surtout quand ils sont feints, faux, factices. Tout le monde veut dire la vérité, surtout quand c’est un mensonge. Pas comme qui parle et que personne ne croit.

20.11.21

Les pieds dans l’eau, l’illusion semble parfaite, si parfaite qu’on voudrait la tenir pour vraie, mais que cela ferait-il sinon ajouter une illusion supplémentaire, une illusion sur une illusion, et ainsi de suite à l’infini ? Il fait beau, l’eau est douce, claire et délicieusement salée, la plage est déserte ou quasi, le nageur est poli, il y a bien une chienne horrible, du genre qui ressemble à une grosse ourse en peluche, une chienne ridicule à qui sa maîtresse dit allez Coda va voir papa, papa qui est un homme, bien sûr, pas un chien, sur terre, les papas et les mamans des chiens sont des êtres humains, pas des chiens, et puis aussi un type qui vient cracher son odeur d’herbe à fumer sur les gens qui n’ont rien demandé, mais cela ne nous empêche pas, Daphné et moi, ne nous empêche pas d’être Athéna et Poséidon, Poséidon qui, depuis que les humains ont inventé le bateau à moteur, a bien du mal à se faire craindre des lointains descendants d’Ulysse, ne nous empêche pas d’être Artémis et Hermès, qui a volé le feu d’Hestia pour remplacer le feu d’Héphaïstos qu’il met à la place de celui d’Hestia, avec pour conséquence que le foyer d’Hestia brûle trop fort et celui d’Héphaïstos, pas assez, quel farceur, cet Hermès, c’est vraiment le dieu des voleurs ! et même, sur le moment, je ne pense pas que ce nom propre, Coda, est emprunté au vocabulaire musical, auquel probablement, papa et maman ignorent tout, non, je n’y pense pas, je ne pense à rien, sinon que je suis ici, que nous sommes heureux, que la vie est belle, preuve que vraiment l’illusion est parfaite, malgré ces modestes désagréments, non, vraiment, tout semble parfait, et pourtant, les tortues meurent étouffées par les sacs plastiques qu’elles prennent pour des méduses. Mais pourquoi les tortues mangent-elles les méduses ? m’avait demandé Daphné. C’est vrai, quelle drôle d’idée. C’est que vivre, c’est une drôle d’idée, une fois que l’on a commencé, sauf exception, on ne veut plus s’arrêter, et il est impossible de revenir en arrière, l’histoire ne revient jamais en arrière, elle avance, comme nous, inexorablement, qui sommes destinés à mourir. L’illusion est parfaite, parfois, c’est vrai, et cette illusion est peut-être la cause de cette force qui nous pousse en avant, à continuer de vivre. Sans cette illusion, tout s’effondrerait comme de démesurés édifices de béton sous le poids de leur construction. Mais nous tenons bon, nous avançons, parfois, comme dans l’histoire des tortues et des méduses, nous étouffons, mais nous passons outre, en avant, telle est la cinétique de l’histoire.  

une constellation

Extase au prix du marché.
Il n’y a pas plus de vérité ici
qu’au fin fond de la galaxie.
Ton corps est comme une constellation,
et je cherche avec mon ontologie binaire
comment en faire faire le tour.
Je pense au mot sanctuaire,
et m’étonne qu’il puisse encore passer le pas
d’une bouche.
Ce ne sont pas des chars,
mais d’autres corps plus caverneux,
durs parfois :
ils cherchent la lumière, peut-être,
mais d’où vient-elle —
qui sait ?
Lorsqu’il m’arrive de me sentir satisfait,
quelquefois, tu sais,
je me dégoûte.

— R.A. Singleton.

19.11.21

Te rendant compte que tu sais ce qu’il faut faire, si tu fais le contraire, à qui peux-tu t’en prendre ? Pas seulement à toi-même, certainement pas, tout étant fait pour te pousser à la distraction (divertissement). J’en prends conscience, et je me sens sale, bête. Non, en fait, je me sens comme tout le monde. Et c’est pire que tout ? Oui. Je sais que je suis comme tout le monde, ce n’est pas ce que je veux dire. Mais c’est une sorte de savoir implicite : j’ai beau savoir que je suis comme tout le monde, je n’y pense pas tout le temps et, durant le temps que je n’y pense pas, je peux me laisser bercer par l’illusion que je ne suis pas comme tout le monde. Je n’entretiens pas cette illusion, je ne me dis pas : Ah, quelle chance j’ai, moi, de n’être pas comme tout le monde. Mais c’est ainsi que, d’une certaine manière, je me comporte. Je me sens sale quand le monde me rappelle que je suis comme tout le monde ; c’est sa façon à lui de m’humilier. De nous humilier. L’injonction sociale à avoir un avis, une opinion, à prendre position sur tel ou tel sujet participe de cette humiliation, qui est le cœur de la vie sociale. Il faut humilier les individus jusqu’à ce qu’ils finissent par céder, jusqu’à ce qu’ils renoncent à exister, jusqu’à ce qu’ils abandonnent leur impersonnalité pour se vêtir de cette personnalité sociale (prête à porter) qui leur permet d’exister dans l’époque à laquelle il leur est donné de vivre. Les avis sur les sujets d’actualité, les opinions politiques, les prises de position humanitaires ou anti-humanitaires ne diffèrent pas des notes qu’on donne au livreur de pizza, aux mails d’insulte que l’on envoie parce que l’on est mécontent du service public, elles structurent cette personnalité sociale qui nous permet d’être quelqu’un et, si nous ne le sommes pas, parce que nous n’avons pas un vrai métier, une grosse voiture, des dizaines de partenaires avec qui nous faisons « juste du sexe », ne partons pas en vacances à l’autre bout du monde, refusons de nous gaver d’antidépresseurs, nous font nous sentir seuls, bêtes, isolés, sales, minables. L’être humain est impersonnel, c’est le monde social qui lui confère une personnalité. Par impersonnel, j’entends dire que, si nos frontières sont claires — à chaque instant de notre existence, elles le sont, mais il n’y a rien qui ressemble moins à un instant de notre existence qu’un autre instant de notre existence —, elles ne sont pas fixes, elles fluctuent, changent avec le temps (le temps qu’il faut le temps qu’il fait le temps qui passe). Qui est cet être là que je vois sur cette vieille vidéo, lui qu’on appelle comme moi, qui me ressemble, mais que je ne suis pas, ne suis plus ? L’ai-je seulement jamais été ? Qui je suis, cela s’arrête-t-il avec mon corps, au bout de mes doigts, de mes orteils, de mes cheveux ? Mon corps est-il ma limite ultime ? N’est-il pas vrai que je me diffracte ? Nous apprenons à avoir une personnalité, nous conformons à l’image que l’on a de nous, faisons ce que l’on attend de nous. D’une certaine façon, c’est indispensable pour vivre : un être humain hors de la société de ses semblables a une espérance de vie très limitée. Mais c’est aussi une forme de l’enfer bien réel que l’on nous impose, ces limites que l’on nous impose. Il ne faudrait plus dire un mot sur rien. Ne plus juger de rien. Ne plus préjuger de rien. Ne plus avoir d’avis, d’opinions, délaisser tous les systèmes de valeurs dont nous nous sommes convaincus qu’ils constituent la meilleure part de nous-mêmes, les laisser pour ce qu’ils sont, des encombrants, nous défaire de toutes les couches sédimentées qui forment notre personnalité, pas simplement pour le plaisir de jouer à ce jeu raffiné qu’est l’ἐποχή, pour le plaisir de suspendre, d’interrompre, mais pour sentir les choses en tant que choses, comme nous ne nous autorisons jamais à les sentir. Parce qu’il y a toujours quelqu’un pour nous dire quoi, pour nous expliquer le monde, la vie, la pensée, le sexe, la politique, la famille, les loisirs, la nourriture. C’est compréhensible : on peut être payé pour ça. Qui est prêt à payer quelqu’un pour dire qu’on doit foutre la paix aux gens ? Personne. Ne plus avoir de personnalité, n’être plus qu’une impersonnalité qui se diffracte, cela ne coûte rien. C’est libre de droits. Gratuit.

admirateur érectile

La lumière de la salle de bains
— blanche à contre-jour —
illumine ton derrière aux minces courbes.
Gracile, tu jettes un pas de danse vers la cabine de douche,
et loin de moi (trop), admirateur érectile,
photographique.
Ne fût le réveille-matin,
j’eus passé la journée ainsi,
dans les songes de mes systèmes
métaphysiques, évanescents,
sous le jour de ta présence en chair et en os,
désirant, demeurant en vie,
fantasmé des mondes meilleurs, des destinées
artificielles, certes, mais tellement plus vraies que celles
qui attendent nos semblables,
et leur corps morts, disparaissant.
Je regarde l’image, quelques heures après, de peur de l’oublier ; —
mais comment, comment envisager l’impossible ?

— R.A. Singleton