6.12.21

Si je m’exposais un peu plus longtemps à tout ce qui me fait violence, deviendrais-je fou ou deviendrais-je saint ? Oh, et ne crois pas qu’il n’y ait pas de milieu entre folie et sainteté ; — nous sommes ce milieu, milliards de milieux, d’où nos existences, tristes, hélas, si tristes. (Fais traîner un peu ta voix sur le mot triste, comme s’il y avait deux ou trois i de plus, oui, comme cela, comme cela.) Tout ce qui me fait violence : la bêtise et la laideur qui singe la beauté, les dents blanches dans les bouches qui cachent mal le dégoût qu’elles devraient inspirer, mais qu’elles n’inspirent pas, au contraire, toujours plus d’admirateurs, toujours plus de fans, toujours de followers. Qui croira, comme Ovide, qui s’attacha à résumer en un vers la pathologie de l’acratique Médée (Video meliora proboque deteriora sequor), qui croira encore que nous voyons le meilleur, que nous ne sommes pas attirés par le pire, objet de tous nos désirs, le pire, cela que nous prenons pour l’Α et l’Ω ? Quel serait notre mot d’ordre ? Video deteriora proboque ? Un peu court, non ? Pas de contraste, pas de paradoxe, pas de mais, une ligne droite, simple, facile, inutile. Quel destin stupide. « Après s’être fait connaître sur les réseaux sociaux, X publiera son prochain roman aux éditions Gallimard. » Ou quelque chose comme ça. C’est ce que j’ai lu ce matin. Et je me suis demandé pourquoi je m’exposais à tout cela, tout ce qui me fait violence. En plus des têtes des gens connus, la machine affiche ces gens inconnus, mais que moi je connais, qui admirent les gens connus. Chaque nom accroît la superficie de ma solitude. Aussi, je me demande : vais-je devenir fou ou vais-je devenir saint ? Je me suis déjà posé la question. Est-ce que j’hésite encore ? Je me lève. Quitte la table d’écriture où j’avais commencé à rédiger cette page. Débarrasse la table que femme et enfant ont quitté. Range la vaisselle dans la machine destinée à son nettoyage. Sors l’aspirateur de derrière la porte de la cuisine où il est caché. Le passe dans toutes les pièces de la maison. Pendant que je fais le ménage, je pense à cette phrase, et à présent, je l’écris, la voici : Le déclin de la civilisation occidentale, c’est moi. Je suis le visage pâle du mâle lambda. Je suis le sens de l’histoire. Je suis l’ascension vers le néant. Je suis le dévoiement et le dévoilement de l’être. Pense à tous les événements, toutes les millénaires chaînes de causes et d’effets qui ont concouru à ce que je sois ici, à cet instant, à cet endroit. Je suis la fin et le commencement de tout. Je range l’aspirateur derrière la porte de la cuisine où il se cache. Reviens m’assoir à ma table d’écriture. Si je m’exposais un peu plus longtemps à tout ce qui me fait violence, deviendrais-je fou ou deviendrais-je saint ?

5.12.21

Devant moi à la boulangerie, l’enfant obèse en jogging et claquettes aux pieds prend deux bouteilles de thé glacé dans l’armoire réfrigérée, commande deux brioches au sucre rondes, deux brioches au sucre, deux brioches normales et puis aussi deux cent grammes d’amuse-gueules salés. Et avec ça ? Ce sera tout. Je me demande comment l’on peut désirer quelque chose. Non : comment l’on peut vouloir désirer quelque chose. Nelly m’annonce la mort d’un gourou du retour à la nature. Et comme toujours, il y a des gens qui trouvent qu’il est formidable et d’autres que c’est un charlatan, mais personne ne se demande où est-elle cette nature à laquelle il faut retourner ? J’aime la réponse que je pourrais donner à cette question si jamais on me la posait. Nulle part. L’idée que les choses auxquelles nous devrions retourner ne se trouvent nulle part n’est-elle pas en effet magnifique ? C’est l’attente de quelque chose qui n’est pas encore venu et ne viendra peut-être jamais. Le voyage vers un lieu qu’on n’atteindra peut-être et qui, d’ailleurs, n’existe sans doute même pas. C’est une histoire qui n’a pas de fin parce que les fins nous limitent injustement, nous font accroire que, un jour, si nous suivons à la lettre un ensemble de préceptes, et peu importe qu’ils soient absurdes, et peu importe qu’ils soient faux, ce qui compte, c’est d’y croire, un jour prochain, mes frères, nous pourrons nous reposer jusqu’à la fin des temps. Or, c’est cette croyance qui est une paresse en soi. C’est elle, le repos. Satisfait et obèse derrière son apparence d’activité. Dès que nous croyons en une fin ultime, nous sommes finis. Pas accomplis, non, morts. L’histoire a toujours été faite par des gens qui croyaient en la fin de l’histoire, plus exactement : qui croyaient qu’ils étaient eux-mêmes la fin de l’histoire. Et qui, s’illusionnant de la sorte, se condamnaient à l’échec. Lequel ne tarde jamais à venir. Comment expliquer, dès lors, que ce soit toujours la même rengaine qui revienne inlassablement ? Sommes-nous voués à ne rien apprendre, ne rien savoir, ne rien comprendre ? Au lieu de rêver une histoire qui n’aurait pas de fin. Histoire et nature sont solidaires dans ces conceptions finalistes ; la fin de l’une révélant l’essence de l’autre. Combien différente serait l’idée que, n’étant pas un empire dans un empire, notre histoire n’est pas destinée à s’achever. Qu’il n’y a ni fin ni retour, ni dévoilement ni achèvement. Rien que du temps qui passe, rien que du temps que nous passons. Écoulement. Suivant le calendrier luthérien, en ce second dimanche de l’Avent : Wachet ! betet ! betet ! wachet !

4.12.21

Qui n’attend quelque chose qui tarde à venir ne peut espérer comprendre le sens de l’existence. Dehors, une sorte de tempête s’étant levée, la pluie vient fouetter les vitres avec violence, des crêtes blanches émergent de la mer, le vent couche les branches, le ciel devient gris humide. Depuis une heure ou deux, il fait sombre, de plus en plus sombre. Est-ce pour cette raison — parce que le sens de l’existence peut seulement devenir compréhensible à qui attend quelque chose qui tarde à venir — est-ce pour cette raison que la société cherche à combler le moindre de nos désirs, à nous faire jouir sans délai, ni entrave, ni distance ? Je voudrais dire : non pour nous rendre service, mais en forme d’énièmes sévices ? Hypothèse paranoïaque, mais qui serait assez fol pour l’exclure a priori ? J’entends le vent qui souffle, s’engouffre par tous les interstices qui s’offrent à lui. Je m’approche du chauffage. Est-ce que cette source me rassure ? Pourquoi aurais-je besoin d’être rassuré ? Le calme s’est fait d’un coup. Le silence a pénétré par ce retrait soudain. J’allume la petite enceinte. Wie weiß, wie nahe wird meine Ende ?

3.12.21

Que deviennent les rêves qu’on a oubliés au réveil ? S’envolent-ils en fumée ? Reviennent-ils nous hanter ? Disparaissent-ils dans une zone plus profonde, plus enfouie de nous ? Où ? Forment-ils quelque nulle part qui nous échappe ? Quelque chose nous aura-t-il manqué dans cet oubli ? Toute notre vie diurne n’est-elle pas que l’actionnement de la nocturne, de ce pan de notre existence qui semble nous échapper pour toujours ? Mais c’est quand, toujours ? Le vent couche les branches du petit olivier sur le balcon. Derrière, ne voyant pas le bâti de béton en interminable expansion, ce sont des dégradés de bleu, des dégradés de pierre, nuages laiteux que l’air en mouvement étire et qui semblent comme une couche de peinture qu’un pinceau infini aurait apposé sur le ciel. À force de torturer mes lunettes pour qu’elles paraissent à peu près droites sur mon nez, le fait que, mardi soir, exécutant le petit scénario que Daphné me dictait de jouer les yeux fermés, ma tête ait heurté le chambranle de la porte, côté droit sur le verre qui, déjà, me semblait pencher, n’ayant rien arrangé, elles vont finir par casser. Car tel est le destin des objets. Le devenir napolitain de Marseille, sans le charme romantique de carte postale derrière lequel on a caché Naples, fait partie de ce qui me déplaît le plus dans cette ville. Qu’est-ce qui m’en a fait prendre conscience déjà ? Souviens-toi : la façon dont les conducteurs de scooter se servent de leur klaxon pour dépasser les autres véhicules, conduire en sens inverse sur la voie d’en face, comme des chauves-souris, m’étais-je dit à Naples, lorsque je m’étais aperçu que c’était ainsi que les usagers des rues régulaient le trafic abominable, chaotique, qui les encombre. Comme ce chauffeur de taxi qui coupait le moteur de son véhicule tout en roulant, et puis le remettait en marche, etc. Le détraquement de l’engin signalait que toute une vie se déroulait sous le seuil de pauvreté. Image de Marseille et des Marseillais qui ne savent se déplacer qu’en voiture individuelle. Image du passé de l’espèce humaine. D’une forme de vie arriérée. Mais je ne voulais pas dire du mal. Ce n’est pas ce que je fais. Je parle, c’est tout. Encore mon antimoi normal, ce matin. Dans un courrier adressé à Rodhlann que gmail aura effacé, je parlais de lui. Je disais à Rodhlann que la critique, à cause de mon absence de succès, contrairement à lui, contrairement à d’autres, qui en ont, du succès, que ma critique pouvait passer pour du ressentiment, mais qu’il n’en était rien, qu’elle était l’expression d’une affirmation plus grande, d’une joie plus forte qui ne se résout pas à la bêtise, ni au mensonge. Fallait-il que ce courrier s’effaçât ? Je ne sais pas. Je dirais : il faut savoir se refuser à la nécessité. Ce qui signifie tout aussi bien : il faut savoir se refuser à la contingence.

2.12.21

Cette nuit, j’ai rêvé que je m’entretenais avec Kad Merad (que je m’évertuais à appeler Gad Elmaleh) au sujet d’une adaptation cinématographique du Zarathoustra de Nietzsche. Il y avait une troisième personne dans la pièce, mais je ne sais pas de qui il s’agissait (peut-être Gad Elmaleh ?). À un moment de mon rêve, je perdis mon sang-froid et me mis en colère, ce que me reprocha tout de suite Kad Merad, qui me fit remarquer que je m’étais déjà mis en colère, un peu auparavant, dehors sur la pelouse, et je revoyais en effet la scène où des gens étaient assis dans l’herbe (étaient-ils autour de moi ? étais-je parmi eux ? je ne le sais pas) et où je me mettais en colère sans que je sache pour quelle raison, ni auparavant ni au présent dans le rêve. La consommation de thym en infusion avant de me coucher a-t-elle une influence sur mon activité onirique nocturne ? Contre notre meilleur jugement, Nelly et moi avons acheté sur le site de l’homme le plus riche du monde un bonnet de Père Noël pour Daphné, qui n’a jamais cru au Père Noël. Made in China. 100% polyester. Un désastre, quoi. Oui, mais — c’est ce que je me dis et dis à Nelly — pourquoi, au prétexte qu’elle est intelligente, ne pourrait-elle pas vouloir faire comme tout le monde, comme les autres élèves de sa classe, pourquoi ne pourrait-elle pas être et vouloir être normale ? Quelque part non loin de là, mon antimoi normal poursuit sa tournée triomphale ; toujours plus talentueux, toujours plus sincère, toujours plus altruiste, toujours plus vrai. Toujours plus humain. J’envisage de créer un site parodique du genre adopteunsyrien.com, mais je me dis que ce n’est pas de leur faute, après tout, aux Syriens, si l’Occident décolonial continue à gagner de l’argent sur le dos de leurs malheurs. Et puis, ce ne sont pas mes sarcasmes de plus ou moins bon goût qui changeront le monde. Alors, qu’est-ce qui changera le monde ? Rien. La vérité est posthume. J’écris une phrase de ce genre dans le fichier ouvert récemment. J’ai l’impression que je ne puis rien faire, sinon prendre mon mal en patience et ma tête entre mes mains. Aveu d’impuissance. Ne faut-il pas commencer par là ? Cartographier avec la plus grande des précisions les territoires et, avec le même soin quasi maniaque, tracer la frontière entre le fantasme et le réel.

1.12.21

Cette nuit, j’ai rêvé d’un ami que j’avais quand j’étudiais la philosophie. Il venait de publier un livre, me disait-il, et cherchait à reprendre contact avec moi. (Inversion du schéma : quand j’ai publié mon premier livre, c’est moi qui le lui ai adressé. Il m’avait répondu : « Qu’est-ce que tu crois que je peux bien en avoir à foutre ? ») C’était étrange : dans le rêve, nous n’étions pas en contact, mais il me parlait quand même. Il me demandait si j’habitais toujours cette rue au nom ridicule, affectait de le chercher et puis éclatait de rire en faisant semblant de le retrouver alors qu’évidemment, il ne l’avait jamais oublié, ce nom de rue, c’était sa petite comédie pour me blesser. (Quand je lui ai envoyé mon premier livre, en effet, Nelly et moi nous habitions rue des Boulets, nom sur lequel il avait rebondi pour se moquer de moi, à cause du sens figuré du mot « boulet », comme quand on dit d’une personne que « c’est un boulet ».) Il parvenait enfin à m’envoyer un mail que je n’avais pas envie de lire. Alors que j’étais en train de l’effacer, je m’aperçus que j’en avais déjà reçu un de lui auquel j’avais répondu. Mais sans le savoir, sans le vouloir, sans même l’avoir fait. J’effaçai le tout en gardant un sentiment désagréable de cette correspondance fantôme, comme un goût dans la bouche, qui ne passe pas. On fait tout pour s’en débarrasser, on mange autre chose, on boit, on se brosse les dents, on fait un bain de bouche, on mâche un chewing-gum, que sais-je ? rien n’y fait. Comme si je m’étais fait rouler par ce type qui cherchait à me faire du mal. J’en parlais à Nelly qui me répondait ce qu’elle m’avait déjà dit à l’époque : ce type est un pervers. Sans doute, tout ceci est-il lié au fait que j’ai essayé de relire Spinoza ces derniers jours et que j’ai pensé à lui, ce faisant, que le sujet passionnait alors que nous étions étudiants, et pas moi. Au moment où j’eus l’impression que quelque chose d’autre allait se jouer, Daphné m’a réveillé. Tant mieux. J’arrête de lire Spinoza. Pour ma santé mentale, c’est préférable. Dans la précipitation, je note des phrases que je renierai probablement demain. Ou alors, les relisant à défaut de les renier, je ne les comprendrai plus. Elles se trouvent dans un fichier que j’ai ouvert il y a trois jours mais que, sans m’en rendre compte, j’avais déjà ouvert plusieurs jours auparavant. Sans l’ouvrir, c’est que je veux dire. Avant d’être ouvert sur le disque dur de mon ordinateur, il était ouvert dans le monde. Ouvert sur le monde ? Que ces phrases, je les renie ou non demain, ce n’est pas l’important. Plutôt qu’elles me devancent : tout ce qu’elles laissent en suspens vaut mieux que toutes les réponses à toutes les questions. Là-bas, c’est toujours la même affaire, et je n’ai pas envie d’y prendre part. De quelque côté qu’on se tourne, tout le monde semble faire la même chose. Non, ce n’est pas vrai, personne ne fait semblant : tout le monde fait la même chose. À Daphné qui me parle de l’intervention que j’ai faite à propos de Morton Feldman (elle veut savoir qui était mon interlocuteur), je demande si la musique lui a plu. Oui, me répond-elle. Alors je lui dis qu’on devrait faire écouter ce genre de musique aux enfants, qui ne sont pas confits dans leurs préjugés comme les adultes, raison pour laquelle ces derniers n’écoutent principalement que de la mauvaise musique, ne lisent que des mauvais livres, n’ont jamais que des idées absurdes et agissent en conséquence. Ce matin, ainsi, je m’étais retrouvé à faire défiler le fil d’actualité d’un bookstagrameur (Pater dimitte illis non enim sciunt quid faciunt), lequel, non content de n’avoir rien à dire sur les livres dont il publiait les couvertures, était aussi membre du jury du prix littéraire d’une grande chaîne de magasins faisant commerce des biens culturels et (vaguement) associés. Or, tout dans ce qu’il pensait dire à propos des livres qu’il feignait de lire assurait qu’il ne comprenait strictement rien à ce qu’il lisait. Parce qu’il ne lisait pas des livres. Il en disait quelque chose, il faisait des œuvres des choses, plus précisément, des biens culturels. Au royaume des biens et des services, Leïla Slimani peut parfaitement tutoyer Balzac et Céline Dion, Bach, et on a achevé de faire accroire aux gens qu’il n’existe pas d’autre royaume que celui des biens et des services. Les enfants écoutent sans oreilles, voilà toute la différence entre eux et nous (qui vaut pour la lecture, pour tout). J’entends par là : ils se contentent d’écouter. Ce qui peut se prendre en deux sens : écoutant, ils ne font qu’écouter et ils sont contents d’écouter. Enfin, les enfants, je ne sais pas, je ne les connais pas, Daphné, elle, oui.

30.11.21

Un torchon posé sur la table en guise de nappe, je déjeune d’une assiette de pâtes à l’huile d’olive et au sel, un bol de soupe, un morceau de pain, une orange, un peu d’eau. J’aime cette simplicité parce qu’elle me ressemble et que j’aimerais lui ressembler davantage. Tous les jours, voulais-je dire. Nul ascétisme (ni sa version allégée que, pour ne pas effrayer les classes consommeuses, on nomme frugalité), plutôt une histoire de légèreté. Tout semble simple et je suis heureux ainsi. La lumière est précise qui ne brûle pas les ombres, les fait voir très claires, au contraire, très nettes, bien découpées sur le plan d’un mur. Je traverse cet espace contrasté sans joie, sans rancœur non plus, l’air est pur (effet du vent, effet de la saison), et c’est tout ce dont j’ai besoin — pouvoir respirer. Je fais ce que j’ai à faire dehors, presque rien, et puis je reviens chez moi. Écrire. Comme il me semble que j’ai les idées claires ces jours-ci. Est-ce une illusion ? Ou est-ce que je m’approche de la vérité ? Paradoxale idée : il n’y a pas qu’une, plutôt une infinité de vérités, dirais-je. Si donc, ce n’est pas de la vérité que je m’approche, laquelle n’existe pas, de quoi ? Quel est ce sentiment qui me fait dire que je ne me trompe pas ? Pourtant, d’un certain point de vue, toutes les apparences sont contre moi. Cela, je ne l’ignore pas, pas plus que je n’ignore que les apparences n’existent pas, pas plus que les essences. Qu’est-ce qui existe ? Qu’est-ce qui est ? Mauvaises questions, mal posées. J’essaie d’en découvrir d’autres, à la mesure de ma légèreté. Le monde est pourri, le monde est foutu, cela non plus, je ne l’ignore pas, ni ne m’en moque. Pourtant, ni le déclin ni la catastrophe, ni la défaite ni l’échec ne sont en mesure de m’alourdir. Nul besoin d’apesanteur pour ne point s’appesantir.

29.11.21

Je regarde la mer. La mer ne me regarde pas. Je pourrais inventer mille façons de justifier cette incompréhension. Je ne le ferai pas. Je préfère encore cet état-là, d’indétermination, entre une chose et son contraire : un qui regarde et l’autre pas. J’ai l’impression que le vent souffle de plus en plus fort alors qu’en réalité, non. C’est ce que me dit quelqu’un qui ne me parle pas, répand des informations. Ma météorologie à moi me dit que le vent souffle de plus en plus fort, me dit que plus il souffle fort, et plus je l’aime, que j’aime cette violence, on dit déchaînement alors que rien n’a jamais été enchaîné, c’est ainsi, et c’est tout, et c’est bien qu’il en soit ainsi. Je réfléchis, sans trouver de réponse à ma question. Laquelle ? Je n’ai pas besoin de la formuler. Pourquoi ne pourrais-je pas me contenter d’aimer ? Ne gagnant pas un sou, il me semble que seule l’écriture justifie mon existence. Ou, plus exactement peut-être, que j’écris pour justifier mon existence. Est-ce exagéré ? Je serais enclin à dire que nulle existence ne devrait avoir besoin de se justifier ; est-ce vrai ? Y a-t-il un droit à exister ? Toute la différence, me dis-je, ne se situe-t-elle pas ici ? Entre le pouvoir et la puissance. Cette nuit, j’ai eu du mal à m’endormir. J’ai tourné dans mon lit jusqu’au moment où je me suis redressé pour écrire quelques phrases, les quelques phrases qui m’empêchaient de dormir, qu’il était nécessaire d’écrire à ce moment-là. Pour ne pas allumer la lumière, pour ne pas risquer de réveiller Nelly, j’ai attrapé mon téléphone, et j’ai écrit à la lumière de l’écran. J’aurais préféré, c’est certain, écrire dans mon cahier. Ce n’était pas le moment. Alors j’ai fait ce qu’il faut toujours faire : privilégier l’acte au medium. Défétichiser notre rapport au monde. Mettre l’accent sur les usages plutôt que sur les choses, sur la signification plutôt que sur les mots, sur nos gestes plutôt que sur les objets, sur nos pensées plutôt que sur les données. Dissoudre notre relation au monde : ne plus être dans une relation à, ne plus être, — vivre. La différence peut n’avoir l’air de rien, elle est immense, pourtant. Avec elle, tout se reconfigure, toute une organisation neuve se met en place. Écrivant cette page, je prends soin de ne pas me servir d’un mot qui revient trop souvent (je m’en aperçois). D’elles-mêmes, mes phrases se tournent d’une autre façon. Continuer en ce sens. C’est-à-dire : pas nécessairement en omettant ce mot, — en permettant aux phrases de se tourner d’elles-mêmes. Fleurs héliotropes.

28.11.21

Il faut toujours parler. Même quand il faut se taire. La musique permet de ne rien dire. Quand il me semble que je n’en écoute pas assez (mais qu’est-ce que cela veut dire assez ? ce n’est pas une question de quantité), quand il me semble que je n’écoute pas assez de musique, c’est qu’il y a trop de paroles dans ma vie, que quelque chose lui fait défaut, qui serait de l’ordre du recueillement, si ce terme n’était pas si marqué par la religion, et qu’il faudrait peut-être nommer simplement, l’accueil. La musique confine au silence. J’écoute Bach. Les cantates du jour (premier dimanche de l’Avent : BWV 61, BWV 62, BWV 36, par John Gardiner, et tout à l’heure, autre chose encore, de Bach toujours, sans doute, le Magnificat, peut-être). Dans Au-delà du style, Morton Feldman dit quelque part qu’il ne peut pas écouter Bach sans le protestantisme, qu’il ne peut pas écouter Bach abstraitement. La raison la plus profonde, peut-être, pour laquelle j’aime tant la musique, c’est son abstraction. Bach peut bien raconter n’importe quoi, Nun komm, der Heiden Heiland, ou rien du tout, la musique m’en dégage absolument, la musique s’en dégage absolument, irréductible qu’elle est à toute liturgie, à tout contexte, à tout discours, à tout langage. Ce dont, soit dit en passant, la musique populaire est incapable, qui doit toujours dire quelque chose (les chansons), révélant par ce dire toute la bêtise dont elle provient, et à laquelle elle reconduit sans cesse. C’est un fait que Bach est totalement imprégné de luthéranisme, tout comme c’est un fait que la force de sa musique est tout ce par quoi elle s’en libère. Non que la musique se sécularise, mais elle abolit toute référence relative à son contexte d’émergence. De la même façon, qu’écoutant Three Voices, ces voix-là peuvent raconter n’importe quoi, Frank O’Hara ou pas, la musique ne se réduisant pas à son texte, pas à son contexte, — la musique sublime. Et par abstrait, donc, je n’entends pas quelque chose de désincarné, mais précisément une incarnation supérieure, une sorte d’incarnation universelle, qui touche, concerne, anime l’univers tout entier. De la même façon encore que le vent rédime Marseille, l’illumine. L’ai-je déjà dit ? Probablement. Probablement que je le dis tous les ans, ou à défaut le pense, la lumière est tout ce qui sauve cette ville qui, sans elle, ne mériterait probablement pas d’exister. Mais la partie de cette remarque qui porte sur la lumière concerne plus la région dans son ensemble que la ville seule. Tandis que la remarque sur la rédemption concerne la seule ville. Enfin, je crois. J’ai l’impression que mes sentiments à ce sujet sont confus. Ne me forcé-je pas à une certaine détestation, un certain mépris, du moins ? Je ne sais pas. Voyant ce que je vois, je ne sais pas si c’est moi qui me force ou la ville qui m’y force. Mais passons. Ce n’est pas ce que je voulais dire. À l’approche de la fin de l’automne, lorsque le vent se lève et que la température baisse, Marseille devient habitable, aimable, l’air respirable, la vue agréable : je lève les yeux au ciel, et tout est parfait, tout mérite d’exister, l’existence de tout se voit justifiée.

27.11.21

Tout le monde raconte la même chose. (Est-ce ce qu’on appelle l’air du temps, son esprit ?) Tout le monde raconte la même chose, et moi, je ne dis rien. Il ne pleut plus, mais je fais comme si. Enveloppé dans mon fauteuil, j’ai la tête lourde des jours qui se ferment. Sur mes yeux. Il faut bien que le temps passe. Parfois trop vite — parfois pas assez. Quelle est la juste vitesse du temps ? Comment la mesurer ? Est-ce une question de rythme ou de durée ? Je cherche. Hier, je me suis endormi en pensant à la discipline (la mienne, les miennes), argumentant avec moi-même contre moi-même. Ce que je fais, ce que je fuis, qui je suis. Quand j’ai quelque chose à dire de ce qui occupe l’esprit des gens, j’éprouve un sentiment troublant : mais alors, moi aussi ? mais alors, tout le monde ? Je sais que j’ai souvent été injuste. Devrais-je demander pardon ? Mais à qui ? À des fantômes ? Quelquefois, je ne veux rien que du temps pour moi-même et, une fois que je l’ai, ne sais plus qu’en faire. Est-ce bien vrai ? J’en doute. Comme la veille au soir, dans ce moment impensable d’argumentation contre moi-même, je me reproche d’être incapable de réaliser ce que je fais déjà : je suis déjà le réel que je désire. À moins que je ne préfère l’irréel ? Il faut que j’étende le rayon de mon action, que je l’étende à l’intégralité de moi-même, à l’intégrité de moi-même. Que je sois meilleur que je ne l’ai été jusqu’à présent. Pas difficile, me dis-je. Est-ce si certain ? Idem : si je l’ai été, pourquoi ne le serais-je ? Mais alors, moi aussi ? me dis-je. Comment nier ce sentiment ? En un sens, il résume tout. Ce que nous sommes, ce que nous fuyons, ce qui nous aspire, ce à quoi nous aspirons. Et pourtant, ne crois pas que je me force, non, je suis simplement comme cela, pourquoi faudrait-il que je fusse autrement, ou que je le devinsse ? J’écoute une cantate de Bach et puis une autre (BWV 90, BWV 56 — Gardiner) : elles s’enchaînent comme une continuité plus grande. Plus grande que quoi ? Plus grande que le temps qui passe ? Peut-être Bach est-il la juste vitesse du temps qui passe, — la musique.