13.10.21

« Vivre dangereusement. » C’est cette expression que je découvre, ce matin, regardant malgré moi une vidéo où on les voit tous les deux, dans la bouche de feus les bourgeois de la pop, Serge Gainsbourg et Jane Birkin, vivre dangereusement qui signifie alors boire, fumer, baiser, changer de partenaire, recommencer. Évidemment, il y a plus de feu dans le moindre feuillet d’Hypnos que dans nos existences ternes, mais ce n’est pas un argument. Hypnos vivait l’intrusion de la barbarie dans la civilisation et y répondait avec sa haute culture et nous, eh bien, nous, nous n’avons plus rien, que les ruines mal fichues de la catastrophe. Dans le journal le Monde, une psychologue explique qu’on peut, en modifiant les expressions du visage, modifier les états mentaux correspondant, c’est-à-dire que si, au lieu de faire la grimace, un individu sourit, son cerveau fera comme s’il était heureux. Elle évoque les travaux de scientifiques qui prouvent que plus il y a de « i » dans le vocabulaire, plus les gens sont heureux, alors qu’en revanche les « o » rendent triste, et d’autres de chercheurs qui prônent l’injection de botox pour, luttant contre le froncement des sourcils, procurer de la joie. De l’ère du soupçon, nous étions entrés dans celle du spectacle ; bienvenue dans l’ère du faux. Il ne s’agit pas de percevoir clairement la réalité, mais de duper son cerveau afin qu’il perçoive ce qu’il percevrait si l’individu dont c’est le cerveau était heureux : tout est faux, mais du moment que je me sens heureux parce que mon cerveau me dit que je le suis, faisant comme si je l’étais, quelle importance ? Nous ne cherchons plus à comprendre le monde, mais à le déformer de telle sorte que nous ne ressentions plus nulle douleur, nulle souffrance, nulle peine. Ataraxie autoinduite mais sans sagesse. Si je puis, tout en étant exploité, avoir le sentiment du bonheur, quel besoin de mettre fin à mon exploitation, qui n’a plus dès lors aucune importance ? Tout est faux, tout est factice ; nous avons renoncé à la réalité au profit de notre bien-être, si artificiel soit-il — antidépresseurs, chirurgie esthétique, sous-culture euphorique, tout est bon pour entretenir l’illusion. Depuis que Guillaume Vissac a mentionné mon nom à côté du sien, je lis les relevés de Quentin Leclerc, ce que je ne faisais plus depuis longtemps. Dans le relevé d’hier, il était question d’un entretien avec un certain Graciano (le genre de texte dont les prescripteurs chauves disent : « Si vous ne devez lire qu’une chose, lisez ceci » et qui moi me vaccine contre), Graciano qui ne lit pas de littérature contemporaine, à l’exception de Quignard, Bergougnioux, Michon, auquel Leclerc oppose Valouzz, et sa prose. Comme je ne connais ni l’un ni l’autre, je google tout ce petit monde. Graciano est poète, Valouzz blogueur. En un sens, cette recherche est salutaire, parce qu’elle me montre que, dans une certaine mesure, les deux se valent. Graciano parle de novlangue, mais pour moi, la notion même de  « novlangue », sortie du texte d’Orwell, c’est déjà de la novlangue, et comment combattre de la novlangue avec de la novlangue ? Ça, tu ne le peux pas. Pas étonnant que ça ne marche pas. C’est une idée prête à porter, pratique pour signaler qu’on appartient au camp du bien de gauche (il y a un autre camp du bien, de droite, celui-là, et les deux s’affrontent sur les plateaux télé). Quant à Valouzz, je pense sincèrement qu’il n’existe même pas. Qu’il n’est qu’une sorte d’hologramme. Leclerc dit que la langue de Valouzz est plus ancrée dans le monde physique (je ne comprends pas ce que cette expression veut dire) que la langue de Graciano et qu’il s’en inspire parce qu’elle parle aux gens qui parlent comme Valouzz parle pas comme Graciano parle et, ajoute Leclerc, la langue de Valouzz parle à des millions de personnes. Mais la langue de Leclerc, inspirée de celle de Valouzz, à combien de personnes parlent-elles ? À peu près autant que celle de Graciano. Il y a des failles partout dans les raisonnements. En parcourant les relevés de QL pour l’année 2020, je lis la description d’une scène de tatouage que Pidi se fait pour être la jumelle parfaite de son jumeau parfait qui s’est fait un tatouage et la réaction de Valouzz qui s’ensuit (qui, c’est ce que je suppose, est le compagnon de Pidi, sinon pourquoi son corps l’intéresserait autant ?). Comme je ne connais pas ces gens, tout ceci est très confus, et cette confusion pourrait avoir quelque chose de passionnant si j’étais un anthropologue venu d’une autre planète, mais ne l’est pas parce que je viens de celle-ci et que je sais très bien de quelle angoisse séminale tout cela participe. En plus d’être très confus, en effet, tout ceci est très malsain, comme si les émotions, les événements étaient vécus sans profondeur, dans une espèce de plan visuel parfaitement transparent, mais dont la transparence ne donnerait rien à voir parce qu’il n’y a rien derrière le plan, tout est sur le plan. Il n’y a pas de dimension parce qu’il n’y a qu’une seule dimension (l’unidimensionnalité annule la dimensionnalité, pourrais-je dire si cette phrase voulait dire quelque chose), et la langue épouse cette forme d’adimensionnalité dans sa platitude parfaite, grammaire minimale, vocabulaire très pauvre, profusion de mots issus du vocabulaire contemporain. Graciano, je n’ai pas le courage de le lire parce que les références qu’il donne (Quignard, Bergougnioux, Mignon) me font peur, sans doute parce que c’est eux que certains s’imaginent être les incarnations de la grande littérature française, celle qui s’inscrit dans la grande tradition littéraire française, et moi, je trouve que ce n’est pas possible, que ce ne peut pas être ça, ou alors que si c’est ça, il faut faire autre chose, mais pas du Valouzz, parce que Valouzz, c’est l’accomplissement pur et simple du processus d’autodestruction de la culture initié au XXe siècle et qui donna ce feu effrayant aux pages de René Char. Ces pages que j’ai lues hier au soir me fascinent parce qu’elles ne sont pas destinées à être bonnes, elles sont à vif, et leur vie les brûle, littéralement, métaphoriquement, tout ce que tu veux. Char n’écrit-il pas, d’ailleurs, de ces notes qu’« un feu d’herbes sèches eût tout aussi bien été leur éditeur » ? Automne doux et sec : belle saison.

12.10.21

Quel est le contraire d’intègre, — désintègre ? Ce matin, les jardiniers fous étaient encore au travail quand moi j’essayais d’écrire. Or c’est très difficile de suivre une phrase quand deux ouvriers font vrombir le moteur de leur machine de malheur. Et puis, qui prendra en compte la pénibilité de mon travail à cause du vacarme abrutissant que fait le leur ? (Je remarque que le mien ne fait pas de bruit.) Personne. L’écrivain est seul, et c’est comme ça que ça doit finir. Mais, sans penser à lui sur le moment, c’est à présent que j’y pense seulement, j’applique la méthode de Cage et j’intègre le bruit parasite à ce que je suis en train de faire de sorte qu’il cesse d’être parasite pour faire partie de l’écriture, après tout, en effet, il fait partie du monde, et tout ce qui fait partie du monde a sa place dans l’écriture. Quand je dis que l’écrivain est seul, je ne plaisante qu’à moitié. Depuis des semaines que je vois tourner en boucle la couverture du même livre, je me dis que j’ai tort de plaisanter. Il y a des gens qui font des affaires sérieuses pendant que d’autres — sont-ils naïfs ? souffrent-ils de quelque déficience mentale, de quelque tare congénitale ? — essaient d’écrire quelque chose qui puisse leur survivre. C’est vrai que tout est pourri, mais que peut qui ne s’y résout pas, qui ne parvient pas à se dire que c’est comme ça, n’a pas l’indécence d’en profiter ? C’est vrai que parler morale quand les autres parlent chiffres, c’est comme réciter des vers de Baudelaire en réponse à un sondage qui t’interrogerait sur tes intentions de vote au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, — Et si c’est Éric Zemmour face à Emmanuel Macron au second tour, pour qui voteriez-vous ? — Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte ! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! qui, comme chacun sait, est la fin des Fleurs du mal. C’est-à-dire : s’interroger sur le sens de la vie et la meilleure façon de la vivre quand tout le monde se demande comment faire tourner au mieux sa boutique (escroquer le plus grand nombre possible pour maximiser ses profits) condamne à n’être pas compris de grand-monde. Je sais que la figure du poète maudit ni celle du génie incompris ne sont plus à la mode, mais comment se fait-il sinon que les gens ouvrent des yeux tout ronds sans rien dedans que l’expression de leur hébétude quand tu essaies de changer de sujet ? Il est bon de vouloir redresser les torts — il y en a tant —, mais il n’est pas bon de s’y oublier soi-même. Les mêmes gens qui ont les mêmes goûts qui fréquentent les mêmes gens qui ont les mêmes goûts qui lisent les mêmes livres et qui en pensent les mêmes choses ne font pas tourner le monde, non, ils occupent le terrain intellectuel de l’époque, lequel ressemble plus aux steppes de l’Asie centrale qu’aux forêts équatoriales. Luxuriance, où es-tu ? Je voudrais écrire un livre qui serait une sorte d’essai poétique ou de poème essayiste, mais je ne sais pas par quel bout le prendre. Alors, j’écoute Ascension de Coltrane. Pire musique pour se concentrer. Ainsi, comme je n’y parviens pas, ai-je soudain l’idée lumineuse d’essayer ce pantalon lie de vin dans lequel je ne rentre plus depuis des lustres et quand — ô miracle de la sainte ceinture abdominale ! gloire à vous, heures de course à pied, séances de gainage, dizaines de pompes ! — je parviens à en fermer et le bouton et la braguette, je me récompense d’un sourire bienveillant. Il faudra encore quelques efforts pour fermer le second bouton du pantalon et jouir du confort de son velours ancien, mais la voie semble toute tracée. Rien n’est impossible à l’homme de bonne volonté. Le monde est pourri, oui, mais la taille s’affine.

11.10.21

J’ai rêvé de S. cette nuit. Nous étions au restaurant, Daphné, Nelly et moi, et il passait devant nous en affectant de ne pas nous avoir vus, affectation qui dissimulait mal l’air méprisant (j’ai tout d’abord écrit méprisé avant de corriger en méprisant ce lapsus qui n’est pas sans exprimer ce que je ressens vraiment le concernant) qui tirait les traits de son visage vers le bas. Me levant de table pour l’insulter, je m’aperçus très vite que le cœur n’y était pas. Comme je n’ai pas eu l’occasion de lui parler dans la vie diurne, la dernière fois que je l’ai appelé, il n’a pas daigné décrocher son téléphone, me faisant basculer immédiatement sur répondeur, et je ne sais pas ce qu’il a pu penser du message imbécile que je lui ai laissé, l’idée de l’insulter, de lui dire la vérité quant à ce que je pensais de lui et de la façon dont ils s’étaient comportés O. et lui, m’avait paru stimulante, assez en tout cas pour que, après un moment de résistance, je n’y tienne plus, mais sa réalisation était particulièrement décevante comme si, finalement, je me moquais de ce que j’avais à lui dire, n’y croyant pas vraiment moi-même, toute cette histoire ne signifiant pas grand-chose, à part ce sentiment de médiocrité totale qui ne nous surprend même plus au contact de nos semblables, tellement nous y sommes habitués. Dans le rêve, j’ignore ce que je faisais après m’être levé pour l’insulter, mais je sais que ce sentiment d’indifférence m’accompagne aussi dans la veille. J’entends notamment que, rêvant, cette scène me sembla quelque chose de fastidieux et que, rêvant, de plus, j’avais l’impression d’assister à mon rêve, spectacle que je commentais en exprimant les mêmes sentiments que ceux que j’éprouvais dans le rêve : quel ennui. Quel ennui, en effet. Nous fantasmons des amis dont la compagnie nous aiderait à accomplir le projet de refaire le monde et nous nous trouvons bêtement à rêver d’amis qui ne nous aiment plus parce que nous ne correspondons pas à l’idée qu’ils se font des amis qu’ils voudraient. Nous prenons alors conscience de la grande incompréhension, du grand malentendu qui règne entre les êtres, malentendu qui me semble parfois au cœur de la vie sociale, une sorte de séminal faute de mieux qui donne naissance à la vie en société : peut-être qu’au commencement de l’association, il y eut quelque désir vrai de vivre ensemble, mais depuis quand n’est-ce plus le cas ? Combien d’enfants vendus pour un peu de terre, d’argent, de pouvoir ? Comment tous ces marchandages d’êtres qui ont fait l’histoire n’auraient-ils pas influencé profondément notre conception des rapports sociaux, si intimes soient-ils ? Nous faisons le commerce de nous-mêmes et des autres, non pour nous rendre plus heureux, mais pour renforcer notre prestige, confirmer l’idée que notre conception (consciente ou non) du monde social est la bonne. C’est faux, mais il faut bien croire en quelque chose. Qui est assez fort en effet pour supporter l’idée que tout ne repose sur rien ?

10.10.21

Tout abolir pour ne conserver que la question esthétique ultime est-ce que tu es un génie ou non ? Non ? alors tais-toi, tu n’as pas le droit à la parole. Oui mais qui décide de qui est un génie ? Personne. C’est la preuve que tu n’as pas compris la question, que tu es toujours dans une approche démocratique de la question laquelle approche est abolie en réalité abolie par la question esthétique. C’est ce que j’étais en train de me dire avant d’écraser ce moucheron contre le mur de la salle de bains. Hier, parlant avec Nelly de l’habeas corpus ou, plutôt, de son inexistence en France, à propos de la disparition du corps de Delphine Jubillar et de l’incarcération de son mari, je me suis fait cette réflexion que je n’avais jamais tué que des insectes et, alors que je faisais le geste d’écraser ce moucheron, j’ai accédé à la conscience que, pour moi, ce n’était pas grave de tuer un insecte, que ce n’était même pas le tuer que de l’écraser, mais simplement l’écraser, ce qui n’est pas la même chose dans la représentation que l’on se fait du geste, mais a pourtant la même violence quant à l’acte. Moi, je ne trouve pas grave de tuer un moucheron, mais pour le moucheron, c’est tout à fait autre chose, s’il y a un peuple des moucherons qui vivent dans mon appartement, pour ce peuple, je suis le grand exterminateur, une sorte de déité terrible et sanguinaire dont l’arrivée dans la salle de bains (ou ailleurs, mais ces sales bêtes ont élu dans la salle de bains leur domicile privilégié, humidité oblige) signifie une mort quasi certaine pour qui s’y trouve. Le meurtre du moucheron ayant interrompu ma méditation sur la dimension antidémocratique de l’esthétique du génie — je crois que j’ai employé ce mot de génie précisément parce que plus personne ne croit au génie, un peu comme ce type, là, Christophe André, je crois qu’il s’appelle comme ça, ce type dont j’avais vu la vidéo chez Busnel — mon Dieu, dans quel monde nous vivons —, alors que je cherchais un enregistrement d’un poème de Baudelaire, dans l’esprit de cet enregistrement de Vittorio Gassman en train de lire l’infinito de Leopardi, enregistrement que je n’ai pas trouvé, bien évidemment, nous sommes français pas italiens, une vidéo où il racontait qu’il n’aimait pas Baudelaire parce que Baudelaire avait inventé la figure du poète maudit, et que je m’étais dit, non mais vraiment c’est fou ce pays n’importe quel crétin peut avoir un avis sur Baudelaire sur la poésie sans même rien y comprendre dans quel monde nous vivons mon Dieu ! —, je ne comprenais déjà plus très bien cette histoire de génie, un maillon de la chaîne du raisonnement faisant défaut, écrasé sur le mur lui aussi au côté du moucheron. Où le retrouver, ce maillon ? Est-il perdu à jamais ? Sans doute, mais alors tant pis pour lui. C’est cette question qui obsède aussi Guillaume Vissac quand il prend prétexte d’un reportage assez mauvais — j’entends : trop dans l’air du temps, comme il est de bon ton d’en faire aujourd’hui, façon méta autobiographique — sur les voix standardisées des reporters télé pour déplorer la standardisation des langues de 99% qui composent la production littéraire romanesque (je pense pour ma part qu’en poésie et ailleurs, c’est pareil), pourquoi tout est-il si scandaleusement mauvais ? faut-il que tout soit si scandaleusement mauvais ? les auteurs se sentent-ils obligés de produire des choses si scandaleusement mauvaises ? et la réponse n’est pas moins obsédante que la question : oui. Tout ce qui échappe aux exigences du marché (exprimées en des termes limpides par l’agent, l’éditeur, le distributeur, le libraire, le médiateur, le journaliste, le présentateur, l’actionnaire majoritaire, bref, la chaîne de ce boulet qu’est le livre) est non avenue. C’est-à-dire, au sens esthétique, que tout ce qui est susceptible de tendre vers le génie est inacceptable, hors-jeu, exclu. Dans une lettre à Madame Straus à laquelle il m’arrive de penser souvent, Proust explique que l’écrivain doit faire sa langue comme le violoniste son son. Or, c’est cette nécessité que le marché interdit à l’auteur, qui ne doit pas exister en tant que langue mais uniquement en tant que produit, dans une finitude qui le disqualifie en tant qu’œuvre, en tant qu’ouverture vers la génialité — le sans pareil, l’unique, l’insaisissable. L’auteur dépressif qui court après les foires du livre, les invitations à la radio, les rencontres en librairie, les prix littéraires, tout ce qu’il peut amasser, tout, n’a pas le droit de parler une autre langue que celle que tout le monde parle parce qu’il ne peut pas prendre le risque de ne pas être compris. La nécessité proustienne de faire sa langue fait courir un risque à qui cherche à le faire parce que un il est tout à fait possible de ne pas la trouver, sa langue et deux, l’ayant trouvée, il est fort probable qu’étant unique, seulement qui l’écrit saura la parler. Qui a quelque chose à vendre ne peut pas se permettre de n’être pas compris, de parler seul sa langue, l’incompréhension signifiant des ventes en moins : il faut être dans l’actualité la plus transparente, la plus immédiatement accessible. La mouche que j’écrase n’a pas le temps de souffrir, le génie languit, sans voix au chapitre, réduit au silence dans un recoin sombre de l’histoire des idées, pâle figure fantomatique que les auteurs de contenus démocratisés, les vendeurs de bien-être, les faiseurs de succès, les amasseurs de profits ont désigné il y a longtemps déjà comme le coupable absolu. Et le génie envie le sort de la mouche.

9.10.21

Aujourd’hui, en lisant par inadvertance des choses qui se disent sur les choses qui se passent, j’ai pensé que je ne me sentais pas coupable, et cette pensée non plus ne m’a pas fait me sentir coupable. Pourquoi est-ce que je lis ce qu’il se dit sur ce qu’il se passe ? C’est une bonne et sérieuse question. Parfois, je ne sais pas, il se trouve que c’est comme ça, on ne fait pas attention, c’est le hasard, la mauvaise fortune. Parfois, il se trouve que ce sont des gens que j’estime qui relaient ce genre de propos alors, comme je les estime, ces gens, à défaut des propos, mais cela, je l’ignore encore avant de le jeter, je jette un œil, mais non, ça ne prend pas. Je ne dois pas être le bon terreau, le bon terrain, le bon sujet, le bon tout, le bon rien, le bon n’importe quoi. Je sais que nous — ce nous me déplaît, on va comprendre pourquoi — que nous sommes nombreux dis-je à ne pas nous sentir coupables, trop nombreux aux yeux de qui voudrait que nous nous sentions coupables, déjà ce nous me dégoûte moins, mais mon absence de culpabilité a ceci de particulier que j’ai conscience des raisons pour lesquelles je devrais me sentir coupable et que, si je ne me sens pas coupable, ce n’est pas esprit de réaction, pas forfanterie virile, pas fascisme viscéral, pas je-m’en-foutisme ontologique, je crois même que je suis dans la catégorie sociologique type de qui devrait se sentir coupable de tous les crimes commis par l’Occident européen, c’est simplement que non, ça ne vient pas. J’ai conscience de tout, mais je n’en conçois aucune culpabilité. Un jour, un type m’a expliqué qu’il se retenait de m’insulter parce que je n’avais pas employé le bon mot pour défendre la bonne cause, j’imagine que si cela s’était produit dans la vraie vie il m’aurait menacé de me casser la gueule, c’est généralement ainsi que les choses passent, parfois même sans les menaces, et moi je ne me suis pas excusé, je me suis contenté de lui répondre que si ces gens souffraient, ce n’était pas de ma faute, et c’est vrai, je n’y suis pour rien, — comment se sentir coupable quand on n’y est pour rien ? Mon père est né en Algérie quand c’était la France, l’Algérie, et moi, je ne me sens aucun lien avec ce pan-là de l’histoire de France, comme on dit, de l’histoire du monde, je la regarde de l’extérieur, et parfois, oui, parfois, je crois que je peux avoir une opinion à ce sujet, mais ce n’est pas en tant que descendant de je ne sais pas trop quoi, c’est simplement en tant que moi. Mon père déjà n’ayant pas demandé à y naître n’avait pas grand-chose à voir avec l’histoire dans laquelle il devait se trouver pris au piège (prendre un bateau au départ d’Oran pour traverser la Méditerranée un jour de mai 1962). De même que, pour moi, le fait de porter un patronyme corse n’a aucun sens, aucune importance, c’est comme un flatus vocis, je ne vois pas en quoi je devrais m’identifier à tel ou tel héritage, telle ou telle histoire — qu’est-ce que j’y peux si d’autres ont existé avant moi et si, parmi tous ces gens qui ont existé avant moi, certains m’ont donné naissance, en quoi est-ce que je dois me sentir appartenir à quelque chose que je n’ai pas choisi, pour quoi je n’ai aucun désir, avec quoi je n’ai aucune accointance, qui est là comme ça, comme les nuages au-dessus de moi, je peux les trouver beaux les trouver laids, ces nuages, mais au nom de quoi devrais-je ne pas me sentir à eux étranger ? Je ne me sens pas étranger à mon père, non, ce n’est pas ce que j’ai dit, tu ne comprends pas, ce n’est pas d’une histoire personnelle que je parle, je donne un exemple que je connais, mais à toutes ces injonctions historiques, toute cette géopolitique de la flagellation, toutes ces foutaises malsaines auxquelles on voudrait que je me convertisse. Pourquoi est-ce que, au motif que quelqu’un dans mon arbre généalogique est né quelque part, il y a 100 ou 200 ou 300 ans, pourquoi est-ce que je devrais me sentir partie liée avec ce quelque part ? La question devrait frapper par son absurdité — il n’y a absolument aucune raison. Et pourtant, c’est tout ce que nous faisons sans cesse : ramener les êtres à leurs origines, à leur identité, à leur naissance, leur absence de naissance, que sais-je ? Comme s’il était odieux de laisser les gens vivre. Est-il odieux de laisser les gens vivre ? Au lieu de leur donner les outils dont ils ont besoin pour se débrouiller par eux-mêmes, avec une ténacité qui tient de la cruauté et du masochisme, les assigner à autre chose qu’eux-mêmes, les poursuivre comme les prêtres devaient poursuivre les insouciants, jadis, de leurs menaçants Repentez-vous ! — la culpabilité, le plus vieil instrument de torture de l’Occident, qui n’en finit pas de faire ses preuves, de faire ses ravages, avant comme après la décolonisation.

8.10.21

J’allais commencer cette page par l’expression : « Le problème, c’est que » suivie de la description du problème en question, je ne sais pas lequel, il y en a tant, mais non. Je n’ai la tête à rien. Frivole ? Pas du tout. Aujourd’hui, hier, demain, je ne sais pas trop, je manque de constance, ou bien j’ai de la constance dans le rien, pas même l’inconstance, je vais courir le matin, c’est vrai, mais en matière de discipline, j’ai beau prétendre le contraire, c’est un peu limité, je trouve, c’est-à-dire que oui, c’est bien une discipline, mais si elle n’est pas autotélique au sens propre du terme, non, elle n’est pas bonne à grand-chose. Je me maintiens par là, mais dans quoi, à quel niveau ? Peut-être que même Dieu ne le sait pas. On ne pourra pas dire de mon œuvre Il aura couru, ça ne veut rien dire, j’entends : ce n’est pas suffisant pour se voir décerner le prix Nobel. D’autant que oui c’est vrai je l’ai déjà dit, il n’y a pas d’enjeux dans ce que je fais, rien de ce qui compte pour les gens qui vivent à mon époque : — je ne défends les droits d’aucune minorité — je ne cherche à redresser les torts faits à aucune espèce en danger — je n’ai pas d’idée géniale pour sauver la planète — je ne prône pas la libération par les attouchements extracoïtaux — je ne milite pas pour le véganisme décolonial féministe intersectionnel — je ne prêche pas pour la pratique d’une obscure religion assise — pas plus que je ne dénonce en bloc l’aliénation que représentent les religions en tant que telles — en plus l’écriture inclusive, je trouve ça bête et laid, une insulte faite à l’intelligence, mais de l’intelligence, ses promotrices et ses promoteurs n’en ont pas le début de l’idée, et, de ces faits-là, enfin, de tous ces faits négatifs, il s’ensuit que ce que je fais ne vaut rien. Nib. Que ces prétendus engagements ne soient que des manières plus ou moins subtiles d’asservir un peu plus les gens, en réalité, eh bien, en réalité, je l’ai déjà dit aussi, et le fait de me le répéter à moi-même comme je suis en train de le faire, ce fait supplémentaire me fatigue. Hier, quand j’ai relu le premier chapitre de la vie sociale, même moi, je ne parvenais pas très bien à savoir si j’étais sérieux, et cette indétermination est peut-être une des données du problème, pas celui dont je m’étais dit que j’allais parler, je l’ai déjà oublié, enfin, non, mais je devrais l’oublier, l’indétermination suscite la pensée, pas des phrases définitives, définitivement absurdes. Sauf que ça ne rapporte pas, la pensée, l’indétermination. Ça ne paye pas. Ça n’a jamais payé. C’est dommage, en tout cas, moi, je le déplore, c’est bien dommage que je ne sois pas riche, mais ce n’est pas étonnant. Et puis, soyons sérieux, qui donnerait un prix d’un million d’euros à quelqu’un qui dépenserait une grande partie pour s’habiller sur-mesure (Ça fait combien de costumes en grande mesure, un million d’euros ? Pas énormément. Pas énormément.) J’exagère, ce n’est pas ce que je ferais avec, non, je saurais me montrer responsable, digne de l’honneur que l’on me ferait, insigne, naturellement. Je me répète. Je crois que c’est cela qui m’embête le plus, que je me répète. Le reste, c’est secondaire. Mais quand on y pense un peu sérieusement, j’entends : en prêtant un peu attention à l’objet réel de sa pensée, on s’aperçoit que Baudelaire, déjà, n’a rien fait que se répéter, que Musil, aussi, n’a rien fait que se répéter, que, quand il a trouvé de quoi parler, Pascal, idem, n’a rien fait que se répéter, alors de quoi faudrait-il que j’aie peur ? Des oiseaux qui de mer qui s’époumonent dans le ciel ? Soyons sérieux.

7.10.21

Comme je ne suis pas riche, je dois vivre avec l’imperfection, la médiocrité basse, l’à peu près. Pour être clair, je dois à la vérité de dire que cette imperfection, cette médiocrité n’ont rien à voir avec ce que peuvent être ma propre imperfection, ma propre médiocrité, lesquelles se manifestent au cours de sortes d’épiphanies négatives et se corrigent, du moins en théorie sinon toujours en pratique. Non, cet à peu près dont je parle, cette imperfection, cette médiocrité basse est celle du travail mal fait, bâclé, sans considération aucune pour l’objet qui devrait être l’œuvre, et ne l’est plus œuvre, mais chose repoussante, rendu vil et laid qu’il est par cette action mauvaise. Ce sont des coutures qui ne vont pas, par exemple, et qui ou bien ne sont tout simplement pas vues ou bien le sont mais sont négligées, par incompétence, malhonnêteté, inattention, laisser-aller, relâchement. Qu’est-ce que la richesse a à voir là-dedans ? La richesse, rien. Son absence, tout. Puisque l’absence de richesse interdit d’avoir accès à l’excellence, elle contraint à se contenter de ce qu’il y a, ne pouvant payer au-delà du raisonnable, il faut se satisfaire de moins que cela : l’approximatif, le quelconque, le raté, le de travers, qui n’apportent jamais la moindre satisfaction. Si la pauvreté peut sans doute posséder quelque vertu édifiante, c’est ce dont les prêtres ont fait leur fonds de commerce en tout cas, la moyenne au sens de la classe moyenne, elle, cet entredeux qui n’a même pas le courage du nini, ou alors par défaut, faute de mieux, dirais-je, non, même pas, elle n’est même pas rien, elle n’est que presque rien : si elle n’a ni vertu ni vice, c’est qu’elle n’en a pas les moyens, sa morale étant celle du pré carré, de la défense de ses petits intérêts égoïstes, et son libertinage, celui de la partouze grossière, de l’application de rencontres pour forniquer. En vérité, la classe moyenne n’a aucune classe — ni société ni élégance, elle fait de son moins bien avec ce qu’elle peut, ce qui lui tombe sous la main, pas grand-chose, pas très beau, d’où ces spectacles débiles érigés en œuvres d’art, cette anticulture dénaturée en culture, cette faiblesse de caractère tournée en mœurs à force de contorsions sémantiques. La richesse, dans les poches des riches qui la détiennent aujourd’hui, pourtant, que produit-elle ? Rien que de la vulgarité, rien que de la laideur. Jeff Koons roi du pétrole. Le problème, donc, le problème, ce n’est pas l’argent, c’est l’usage qui en est fait. Le problème, ce ne sont pas les pièces, mais les mains dans lesquelles elles tombent. Et que ne sont-elles dans les miennes, de mains, ces pièces. Je donnerais à la perfection, à l’excellence, à l’élégance, à la justesse, à la beauté un sens nouveau.

6.10.21

Quand la mégère de moins de cinquante ans a déversé tout le fiel qu’elle avait conçu contre notre fille sur Nelly, je n’ai pu m’empêcher de penser que l’inquiétude d’une intelligence valait mieux que la paix de la bêtise. Laquelle, façonnée et renforcée par la surconsommation de produits standardisés, la surexposition à des écrans aux exclusives vertus dégénératives, sans animosité aucune mais dans la plus parfaite ignorance de ce qu’il peut y avoir de vraiment beau et bon en ce monde, constitue le lot commun de l’humanité occidentalisée. Et même si, en ce moment notamment, je suis épuisé, si je m’emporte alors que je ne le devrais pas, perds mon calme et fais des leçons de morale dont je suis, m’assommant moi-même, la première victime, alors que je sais très bien que l’enfant n’est pas « difficile », comme ils disent, ceux-là qui entendent la faire passer pour une hystérique mal élevée, mais simplement intelligente et que, non, les gens intelligents ne voient pas le monde de la même façon que ceux qui ne le sont pas, que leurs désirs ne sont pas les mêmes, que leurs exigences non plus, que la façon dont ils projettent leur volonté dans le monde n’est pas la même, et qu’elle se heurte à tous les obstacles que les imbéciles s’acharnent à mettre, par bêtise ou par haine, voire les deux, elles qui ne sont que rarement étrangères, en travers de leur chemin. Je le sais, oui mais je suis fatigué : les ruptures, peu importe leur nature (amoureuse ou amicale), peu importe les responsabilités, les torts des parties en présence, les ruptures ne sont jamais des moments faciles à vivre et ce, quand même on saurait que c’est mieux ainsi — on ne veut pas se l’avouer, mais on finit par ne plus rien partager que des propos insignifiants, des moments embarrassants. J’essaie de trouver des remèdes à la fatigue, dont certains pourraient ne pas sembler les meilleurs prima facie, tels ces vers de Baudelaire que j’apprends par cœur pour ne pas abandonner définitivement ma mémoire (Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, etc.), elle que je n’ai jamais vraiment fait travailler, mais qui me permettent, je crois, de tenir le coup. Le coup contre quoi ? contre tout, contre moi, surtout, voudrais-je croire, mais c’est contre le monde, à l’évidence. Le vent seul est le salut de la ville. Les jours comme aujourd’hui où il se déchaîne, comme pour purifier le ciel par la terre souillé, sont malheureusement bien trop rares pour que l’air soit respirable. Partout, on bâtit l’horreur sur l’horreur avec vue sur l’horreur, des plaies neuves et surcotées. Bientôt, tout cela, tout ce bâti dépourvu de la moindre valeur esthétique, tout cela ne vaudra plus rien, et puis quoi ? de toute façon, tout autour, la chaussée est défoncée, les murs lézardés, les gens décivilisés, le vent souffle, mais ce n’est pas assez, tout est enraciné, pas assez fort pour déraciner. Quand les images sont trop choquantes, les belles âmes crient à l’écocide pour se donner bonne conscience, mais elles ne sont ni καλαἰ ni αγαθαί. Et c’est si loin de la vérité. C’est vrai que j’ai cru qu’elle se trouvait ici. Je me suis trompé. Quel mal y a-t-il à le reconnaître ? N’est-elle donc pas de ce monde ? Mais de quel autre ­— puisqu’il n’y en a qu’un ? Voilà que je me découvre plus pugnace que je ne le pensais. Fatigué, oui, mais pas abattu — loin de là.

5.10.21

Pas de force pour rien. Parfois, ce journal me fait l’impression de n’être pas une œuvre, mais un long catalogue de plaintes, des détestations écœurées où percent de rares euphories malades du haut desquelles l’auteur chute. Je n’ai pas travaillé depuis je ne sais combien de temps, mais je ne cherche même pas à, c’est un long catalogue de plaintes et, pourtant, je n’ai pas vraiment à me plaindre, je vis dans un certain confort, sans lequel, d’ailleurs, je crois que je ne pourrais pas vivre. Vivre. Justement. J’ai envie de vivre quelque part de beau, écris-je au moment où la lumière qui soudain illumine le ciel, jaune tirant sur l’orange tirant sur le rose, me tire de mes phrases, j’ouvre la baie vitrée, prends la photographie de ce que je vois, reviens à mon poste d’écriture, quelque part de beau, oui, mais le ciel n’est pas habitable, depuis que les dieux l’ont déserté, et puis la science moderne ne reconnaît même pas son existence. Les gens qui se sont étonnés de l’ordure qui s’est déversée sur les plages et la ville après les inondations de ces derniers jours n’avaient-ils donc rien vu, rien voulu voir ? L’ordure, en effet, ne tombe pas du ciel, c’est le royaume des humains. Je ne sais plus où je lis que 40% des jeunes de 16 à 25 ans n’ont pas envie d’avoir d’enfants et si, d’un certain point de vue je les comprends, au regard de la sacrosainte théorie de l’emprunte carbone je m’étonne toutefois de leur lâcheté — afin de la réduire, pourquoi ne commencent-ils pas par se suicider ? Comme si les enfants s’élevaient seuls, comme si le monde s’inventait seul, comme s’il n’y avait jamais de responsable que l’autre, le vieux, le pauvre, le riche, n’importe qui pourvu que ce ne soit pas moi, ce moi qui doit pouvoir continuer de jouir de sa liberté infinie, de sa sexualité fluide, de son mode de vie égoïste, de sa technologie narcissique. L’angoisse planétaire de façade cache mal l’obésité de ce moi difforme que personne ne veut plus aimer. Il flotte seul dans un océan d’aigreur, de plaisirs sur commande, de désirs fabriqués en série. On se cherche une cause parce qu’in fine on le sait : on ne vaut pas grand-chose. J’ai envie de vivre quelque part de beau, mais ce n’est pas ici ; on ne vit pas dans le paysage. Je consulte des pages d’annonces immobilières où s’affichent des demeures sublimes — oh, rien d’exubérant pour moi, pas de château ni de palais pour moi, simplement quelques mètres carrés de beauté au cœur d’une ville vivable dans ce monde qui en manque cruellement —, sublimes et lointaines où je ne vivrai probablement jamais. Pendant ce temps, au moins, à tort peut-être, mais pendant ce temps, au moins, je rêve.

4.10.21

La bande de lumière orange qui sépare le niveau des nuages de celui de la mer ne m’émeut pas. Je fais rouler dessus le voile des volets sans le moindre remords, dans la plus parfaite indifférence ; ce n’est pas le sublime qui ne mérite pas mon attention, mais le lieu dégradé où il trouve à s’incarner. Après avoir enfilé mon pyjama, je m’asperge d’une simple vapeur d’eau d’orange verte, et décide d’écrire cette page au lit, fatigué comme je le suis de tout de rien, de je ne sais ni qui ni quoi, d’une certaine espèce de généralité, d’une certaine forme de banalité. Dans la cuisine, un peu avant le dîner, Nelly et moi nous étions demandés si tel phénomène est normal ou s’il ne l’est pas avant de tomber d’accord sur le fait que, s’il est très probablement normal, la normalité est détestable, et nous n’en voulons pas. La haïssons, même, au contraire. Le fils de la bonne bourgeoisie avait tort, évidemment, l’enfer, ce n’est pas les autres, c’est la norme, la normalité. Qu’une chose soit ou ne soit pas, cela ne signifie pas que nous devions l’admettre, ou plutôt : cela ne signifie pas que nous devions l’aimer. Je préférerais être meilleur, mais n’y parviens pas, me traîne animal lamentable mes défauts, mes insuffisances, ma nullité. Après tout, je mérite tout ce qu’il m’arrive, tout le mal qu’il m’arrive. Quant au bien, existe-t-il seulement ? Qu’il me soit permis, ce soir, d’en douter.