3.10.21

Dans mon carnet au bison rouge, j’ai écrit : Édifier un autel à Samson François et lui vouer un culte pour la joie d’aduler quelque chose, une idée, quelqu’un, des notes de musique. Les sociétés démocratiques exècrent le sublime, elles ne tolèrent que les manageurs et les enquêtes de satisfaction. Sans SF, je n’aurais jamais toléré Chopin. Quelle erreur c’eût été.

2.10.21

J’essaie de rassembler mes idées pour trouver quelque chose à dire, mais je n’y parviens pas vraiment. Il fait trop chaud. J’ai l’impression qu’il fera éternellement chaud, une chaleur toujours plus étouffante, quand même elle serait moins intense qu’en plein été, plus lourde, et qui accable, de la sorte que j’avais ressentie à Naples il y a deux ans, au moins de novembre, et qui m’avait donné envie de fuir cette ville, de partir loin, là où il ferait doux, là où ce serait enfin l’automne et pas cet irrespirable été qui s’attarde. Si moi, ceci étant dit, je m’attarde sur la question, ce n’est pas pour des raisons météorologiques, quoiqu’il ne faille pas les négliger, je ne dis pas le contraire, mais pour des raisons esthétiques. Il y a une qualité de l’air absente que je désire précisément parce qu’elle n’est pas là et qu’à sa place, je chasse ces mouches hideuses qui n’en finissent pas de venir tourner sous mon nez. Qui a inventé ces bêtes, les insectes ? L’autre jour, c’était étrange, d’un côté, si l’on tournait ses regards vers la ville, on pouvait admirer les tas d’ordures qui s’amoncelaient pour former çà et là de petits édifices improvisés, temples à la laideur consacrées, de l’autre, si l’on tournait ses regards vers les collines qui délimitent une frontière physique de la ville, on pouvait se délecter de l’harmonie des couleurs, le blanc de la pierre détachant le vert des pins sur le plan profond du bleu du ciel. C’était étrange parce que, je m’en fais la réflexion à présent, c’est devenu tout cela la Méditerranée, à la fois l’ordure et le sublime et que l’on n’est jamais bien sûr de savoir s’il faut la haïr ou bien l’aduler. Ce que je reproche au monde, pour dire les choses grossièrement, ne devrais-je pas toutefois me le reprocher à moi-même ? Ne dois-je pas me reprocher à moi-même ce qui me retient de jouir sans retenue, cette crainte du kitsch qui fait sans cesse dévier le regard pour voir ce qu’il y a de l’autre côté, derrière les apparences, et caetera ? Je serais tenté de me répondre par ceci que ce n’est pas moi qui jette ces tas d’ordures par terre, oblige par mon comportement à ériger toujours plus de frontières de métal, inventions géniales du mobilier urbain, et l’on pourrait me reprocher de prendre le problème par le petit bout de la lorgnette, mais par quel bout le prendre ? Il faut avoir le nez sur le réel si l’on veut y comprendre quelque chose : la civilisation est là, et les envolées lyriques des rédempteurs de l’humanité ne valent rien quand celle-ci a les pieds dans la merde — littéralement. Mais pourquoi est-ce que je raconte ça ? Ne pourrais-je pas, pour une fois, raconter quelque chose de beau, de simple, d’édifiant ? Mais à quelles fins ? Pour son anniversaire, j’ai offert un stylo à Daphné.

1.10.21

C’est un peu comme si hier avait été le jour des performances et qu’aujourd’hui en accusait forcément le coup. De fait, je me sens légèrement vide. Fais des choses futiles. Ne pense à rien. Ou pas grand-chose. Ah oui, je lis des poèmes de Baudelaire à haute voix, qui disent : « Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor ! (Mon gosier de métal parle toutes les langues.) » Roule puis marche dans les rues crasses de Marseille : conteneurs à poubelles qui vomissent ce dont on les a gavés, sacs qui craquent et se déversent sur la chaussée, puanteur qui envahit l’atmosphère malgré le vent, même la mer semble recracher la saleté qu’on y a déversé, sur le rivage multitude de déchets, qui rendent inane toute opération consistant à enfiler des gants pour ramasser, une fois l’an, ce qui traîne par terre, oh ! les gens se font du bien, je n’en doute pas, mais ils ne font rien, par terre, bouteilles de bières éclatées, couteaux verts qui craquent sous les pieds, image du quart monde sans le charme de l’ailleurs. C’est ici ma demeure. D’un geste vif et sans remord, je m’occupe d’anéantir un moustique quand, soudain, le bruit du camion de ramassage des ordures me tire de ma rêverie mélancolique. Comme la pluie après la canicule, une gifle après le ridicule, la pilule du lendemain, tout finit par rentrer dans l’ordre aberrant de ce qui précédait.

30.9.21

Ces derniers jours, le matin plus précisément, quand je range dans le lave-vaisselle la vaisselle dont nous venons de nous servir pour le petit-déjeuner, après le départ de Nelly qui conduit Daphné à l’école, je pense à ma mère. Qui trébucha un soir sur le lave-vaisselle resté ouvert alors qu’elle accomplissait je ne sais quelle tâche ménagère dans le noir. Elle devait penser qu’elle n’avait pas besoin de lumière pour ce faire. Et elle avait raison, en temps normal. Pourquoi est-ce que, dans mon esprit, cet événement banal et certainement peu digne de figurer parmi les souvenirs que l’on associe à la mémoire de sa défunte mère — on préfère généralement des souvenirs plus flatteurs, quitte à prendre quelque liberté avec la vérité, ce n’est pas mon cas —, pourquoi ce souvenir est-il associé dans mon esprit avec la fin des temps normaux ? Ma mère tomba, se fit mal, fit des analyses, tomba malade, et quelques années plus tard décéda. Ce ne sont pas les analyses qui la rendirent malade, certes, non, pas plus qu’il n’y a de lien de causalité entre la chute dans la cuisine, le cancer, et la mort après des années de souffrances absurdes (mais qui suis-je moi pour juger ces souffrances absurdes ? moi qui ne les ai vécues qu’au second degré, ces souffrances, peut-être ma mère les trouva-t-elle justifiées, ces souffrances, même si, à la fin, elle ne risquait plus de trouver quoi que ce soit, si confuse qu’elle ne comprenait plus rien du tout, ce qui fut, pour moi, la pire de toutes les souffrances, voir cette femme si cultivée, si passionnée d’art, si vive d’esprit, si forte de ses convictions ne même plus savoir où elle était, s’il fallait se lever ou s’assoir, sans plus âme qui vive dans ce corps qui allait bientôt mourir), mais ces événements sont indissolublement liés. Il y a une ligne, une suite logique, une continuité sans hiatus, pour moi, très claire, qui conduit de la chute de ma mère dans la cuisine à cause de la porte du lave-vaisselle ouverte à sa mort des suites d’un cancer quelques années plus tard. Je sais très bien que ce n’est pas la cause de son décès, car je sais aussi que, si ce n’en est pas la cause, c’en est l’origine. La fin des temps normaux, la fin de l’insouciance, la fin d’une certaine innocence, de l’enfance (au sens où l’orphelin n’est pas un enfant), toutes ces fins ont leur origine dans cet événement banal, destiné à l’oubli, mais où mon esprit refuse à le voir tomber parce que c’est là que tout commence, là que tout finit. Il y a une ligne directe qui relie l’événement le plus banal à la tragédie. Et, c’est cette ligne qu’on appelle la vie. Tout est possible, tout arrive, tout finit, c’est la vie. Qui ignore ce lien, j’entends par là l’envers de la face trop souvent cachée de l’ignorance : qui n’a pas fait l’expérience de ce lien, ne peut rien comprendre à la vie. Elle lui échappe bêtement, comme ces morts confuses au terme de longues souffrances absurdes. La platitude de la tragédie, le fait qu’elle prenne ses racines dans l’expérience la plus ordinaire, la plus commune, la plus indifférente, la moins digne de nos souvenirs, est le sens exact de ce dont nous faisons l’expérience en vivant. Ce qui ne signifie en aucun cas que tout se vaut, c’est précisément le contraire : c’est parce que nous oublions cette platitude de la tragédie que nous égalisons tout dans une vision myope des circonstances de notre existence. Quand je pense à la chute de ma mère dans la cuisine, je suis envahi par une tristesse infinie parce que je sais que c’est à cet instant-là que les choses ont changé, pour ne jamais plus être les mêmes, c’est-à-dire pour laisser place à une nouvelle époque. Est-ce que je vis dans la nostalgie de cette autre époque, ancienne, défunte ? Je ne sais pas. Si je vais au bout des conséquences de ma logique, si je suis la ligne continue qui court jusqu’aujourd’hui, je dois admettre que cet événement est aussi celui qui a conduit à la naissance de Daphné, souvent triste de n’avoir pas connu sa grand-mère, et pour qui elle a cependant fait une prière, m’a-t-elle confié l’autre jour sur le chemin qui nous ramenait de l’école, elle qui ne croit pas en Dieu, dit-elle, et qu’ainsi la platitude de la tragédie est sans rupture avec la grandeur de l’existence. Comme je l’écris à É., Marseille est une poubelle échouée au beau milieu du sublime.

29.9.21

Cherche ami. Je devrais passer une petite annonce qui dirait à peu de choses près ceci : « Jérôme Orsoni, écrivain, cherche ami, milieu social équivalent ou supérieur, pour moments privilégiés, pas dandy s’abstenir. » Le devrais-je ? — Je ne sais pas si ce serait une bonne idée. Non que tout ce que je viens d’écrire ne soit pas vrai, mais parce que, peut-être, que personne n’aurait envie d’y répondre parce que personne n’a envie d’être mon ami. Tu me diras, c’est ce que je me dis, tant que tu n’as pas publié ta petite annonce, tu ne peux pas savoir si tu as tort ou tu as raison, mais ce n’est pas tout, très vite, un autre problème se soulève : où publier une telle petite annonce, j’entends : de sorte qu’elle ait quelque chance d’être lue par une personne susceptible d’être intéressée, où ? J’étais allé courir et, rentrant de ma course avant de faire mes séquences de gainage et de pompes, je me suis imaginé que ce serait bien d’avoir un ami, un véritable ami, c’est-à-dire : quelqu’un avec qui parler, de tout de rien, peu importe, mais qui partagerait grosso modo le même point de vue que moi sur les choses. Il n’est pas nécessaire que ces deux points de vue (celui de l’ami et le mien) soient en tout identiques, il peut y avoir des divergences, c’est même plus intéressant quand il y a des divergences, mais il faut quand même que le point de vue global, la weltanschauung, pour ainsi dire, que la weltanschauung soit la même, sinon, en effet, très vite, on s’aperçoit qu’on n’a rien à se dire parce que l’amitié reposait en réalité sur un vaste malentendu. Or, des malentendus, j’en ai assez. Et puis, j’entends très bien, tu sais. Il est vrai que la probabilité qu’un tel ami se trouve en la bonne ville de Marseille est assez faible, ce qui compliquerait encore un peu plus la tâche, c’est ce que je me suis fait remarquer, marchant après avoir couru pour rentrer chez moi au milieu des conteneurs poubelles (on devrait dire conteneurs à poubelles, mais il me semble qu’on ne le dit pas, on ne dit plus rien de toute façon, preuve grotesque que ceux qui pensent qu’on ne peut plus rien dire ont tort, on ne dit plus rien du tout) conteneurs à poubelles donc qui débordaient déjà à cause de la grève des éboueurs, rendant par là même Marseille encore plus sale qu’elle ne l’est déjà, plus repoussante qu’elle ne l’est déjà, plus détestable qu’elle ne l’est déjà ; quelle espèce de dandy pourrait bien avoir l’idée de venir s’échouer ici ? Hier, c’est un algorithme qui me l’a rappelé, hier, cela faisait quatre ans que nous étions venus nous installer ici. Et si ce n’est pas en tout une mauvaise idée, il faudrait s’interroger, toutefois, sur la nature de l’esprit dérangé qui a bien pu avoir cette idée saugrenue de venir vivre ici. Comment celui-ci, imbécile parmi les imbéciles, pourrait-il bien se faire le moindre ami ?

28.9.21

Seul le ciel sauve ou mérite d’être sauvé. Je ne sais pas. Bon, je reprends. Seul le ciel sauve ou mérite d’être sauvé, mais de quoi ? Je ne sais pas. Bon, je reprends. Sauf le ciel sauve ou mérite d’être sauvé mais le ciel n’existe pas. Bon, je reprends. Lisant les dernières pages d’À rebours de Huysmans, je me suis senti une grande proximité avec des Esseintes, comme une sympathie d’esprit, dirais-je, dans la façon qui est la sienne, notamment, c’est ce qu’il m’a semblé, ou alors je me suis vu en train de le penser à l’endroit où lui aurait pu le penser s’il l’avait pensé, bref, dans sa façon de refuser le catholicisme au nom du catholicisme même, d’une certaine idée de lui, comme moi qui, n’étant pas catholique en ce sens que mes parents ne jugèrent pas bon de me faire baptiser (supplice que je n’ai pas infligé à Daphné pour ne pas reproduire à mon tour cette grossière erreur commise par des membres ou compagnons de route du PCF, en toute bonne foi, qui plus est, personne n’est parfait, décidément, mais passons, là n’est pas le sujet), moi qui me dis que je pourrais le devenir si seulement la messe se disait encore en latin. Par exemple. Ce que des Esseintes reproche au monde dans lequel il vit, ce sont les dénaturations que lui a fait subir la révolution industrielle : le vin de messe est coupé avec des produits chimiques et l’hostie est faite avec de la fécule de pomme de terre. Sans être la dupe de toute cette histoire non plus, glissant alors le long de la pente du plus parfait athéisme, quand il se demande ce qu’est au juste que cette transsubstantiation qui ne peut s’opérer qu’avec du vrai vin et du vrai pain, avant de s’effondrer. Mais ce n’est pas cette pente que je voulais suivre, quant à moi. Donc, je reprends. Ce qu’il y a de plus insupportable, ce n’est pas que les choses changent, ou pour le mieux formuler : que notre goût des choses changent, mais que les choses ne soient plus les choses qu’elles étaient, c’est-à-dire : que les choses ne soient plus les choses qu’elles sont. La révolution industrielle a dénaturé les choses qui lui préexistaient tout en prétendant que ces choses demeuraient les mêmes. Or, c’est sur ce mensonge que nous vivons, c’est sur ce mensonge que la civilisation issue de la révolution industrielle vit, sur ce mensonge que tous nos dogmes se fondent. Et c’est ce mensonge qui rend la vie insupportable à qui a encore un peu le goût des choses (et des personnes quand même, elles, n’en auraient plus, de goût pour les choses). Le dandysme de des Esseintes est un purisme, et le purisme dans un monde où les choses ne sont plus ce qu’elles sont, notamment parce qu’elles ne sont plus ce qu’elles étaient, mais pas seulement, parce qu’elles sont ce qu’elles ne seront plus, ce qui est pire, — le purisme dans un monde impur conduit tout droit à la névrose. Il n’y a pas de refuge. Je crois que c’est cette lucidité qui est ce qu’il y a de plus beau dans le livre de Huysmans : il n’y a pas de refuge — de toute façon, quoi qu’il arrive, quoi qu’il fasse, l’individu qui veut être un individu, l’individu qu’il est, c’est-à-dire qu’il devient (comme le vin qui devient le sang, le pain qui devient le corps), l’individu sera annihilé par la société. Que l’une des conséquences de la révolution industrielle soit l’apparition de grands mouvements sociaux à tendance totalitaire n’est pas un hasard de l’histoire, mais une suite logique : les choses ne sont plus les choses qu’elles étaient parce qu’elles ne seront plus les choses qu’elles seront. Plus personne ne peut plus rien devenir sinon la réplique fabriquée en série dans une usine d’un modèle unique répondant aux caractéristiques conformes au brevet déposé valable dans le monde entier. Tout est destiné à se fondre en une version unique, valable pour la totalité de l’univers. Tout doit être immédiatement compréhensible, immédiatement consommable, immédiatement consommé. Tout le reste (la chose qui est une chose), tout le reste doit être condamné. Et le sera.

27.9.21

Nous n’avons rien à vivre. D’événements microscopiques, nous faisons des épopées destinées à être oubliées. Un hurluberlu jette un œuf sur le président de la République et la vidéo de la scène est diffusée dans son intégralité par les journaux, prétexte que prennent ensuite des millions d’imbéciles, qui n’attendent rien que pareille occasion de décharger leur petit foutre fielleux, pour avoir quelque chose à dire à ce sujet. Mais c’est faux. Tout comme nous n’avons rien à vivre, nous n’avons rien à dire. Le paradoxe, peut-être, le paradoxe, c’est que nous ne faisons même pas semblant, nous sommes convaincus d’avoir quelque chose à vivre, quelque chose à dire, incapables que nous sommes de nous rendre compte que nous sommes dans l’erreur, que l’ensemble de nos vies sont vécues dans l’erreur. Idée négative. Vue d’une certaine façon, c’est vrai, la vie est belle. Je ne dis pas le contraire. Il m’arrive même de le penser. L’ondulation des cheveux de mon enfant qui grandit, voilà une preuve que la vie est belle. Sauf que le dire, comme ça, tout bêtement, La vie est belle, tu sais, le dire a quelque chose d’effroyable, non que la phrase ne désigne rien, mais son sens, ce sens si simple, si trivial, est hideux. Le kitsch, qui est totalement le kitsch, incarne le mal, mais sa destruction tout autant : l’un et l’autre rendent la vie invivable car non proprement vécue. Nous vivons toujours quelque chose d’autre que ce que nous vivons. Des événements qui ne nous concernent pas et qui ne nous dévient pas simplement de notre chemin, mais nous rendent encore inaptes à vivre les événements que nous devrions vivre. C’est tout ce que j’ai à dire aujourd’hui. N’est-ce pas triste ? J’ai recommencé ma lecture d’À rebours aujourd’hui, que je n’étais jamais parvenu à lire, et que j’ai trouvé très beau. Peut-être parce qu’il épousait mon humeur à la perfection, mon désir d’être une île excentrique qui laisse tomber dans l’oubli le monde autour d’elle, mon éternel regret aussi de n’être pas né aristocrate héritier d’une fortune suffisante pour vivre dans le confort de la grande mesure. Peut-être parce qu’il est beau, tout simplement, peut-être parce que la vie est belle tout simplement. Ce soir, au coucher, le soleil semblait illuminer les nuages par en bas.

26.9.21

Au loin les éclairs. Je les vois qui claquent dans le ciel noir. Je voudrais me perdre dans ce journal. C’est ce que je me suis dit après avoir écrit la page d’hier. Ne me l’étais-je pas déjà dit, un jour ? Je crois. Mais je ne sais plus quand. Disparaître dans ce journal. Ne plus exister en dehors de lui. Si je faisais cela, ne serait-ce que cela, ne serait-ce pas déjà quelque chose ? Au sens de l’œuvre. Les éclairs claquent dans le ciel noir au loin, je le sais, je vois les zébrures blanches qui le déchirent. Si je ne le fais pas, disparaître, donc, ce n’est pas que je n’en ai pas envie, ce serait — de fait — ce que je ferais de mieux, m’unir avec mon œuvre, comme tel saint avec ses mémoires, c’est que j’ai trop d’idées. Une, deux, trois par semaine (rien que cette semaine : trois, en effet). Lesquelles restent toutes, ce me semble, à l’état embryonnaire qui est le leur quand je les ai. Quand j’ai perdu mon ami, la semaine dernière, au bout de deux jours à peine, j’avais l’impression que cet événement étrange avait eu lieu la semaine précédente et, les jours passant, il me semble que cet effet d’étirement du temps s’accentue à tel point que demain j’aurais peut-être l’impression que cela fait trente ans que nous ne nous sommes vus. Et c’est peut-être vrai. Ou que nous n’aurions jamais dû nous voir. Je ne regarde pas le ciel, c’est que, quand un éclair le déchire, il attire mon attention à lui. L’objection à Paris ? Le prix de l’immobilier. N’est-ce pas imbécile ? En rentrant de Manosque, Nelly conduisant, je regarde le paysage autour de nous, que je trouve sublime. Mais n’est-ce pas imbécile aussi ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? L’amour que je porte à mon épouse et à ma fille. Ce matin, au Café Georges, pendant que Daphné prend sa leçon de piano, je lis à Nelly les premières lignes d’un article du monde sur les femmes féministes qui ont choisi de se passer des hommes pour vivre en célibataires. L’article commence par le récit d’une femme qui dit qu’elle a quitté son copain à cause d’une tache de sauce tomate. La tache de trop, dit-elle, raconte la journaliste. Je cite encore. Et si l’on voulait faire passer les femmes pour des folles hystériques (ce sont des femmes qui ont écrit l’article, pas d’horribles mâles dominateurs, violeurs, misogynes, non, des sœurs, des sorcières), on ne s’y prendrait pas mieux. Croix blanche dans le noir. Je revois ces visages entraperçus hier à Manosque. Que cherchent les gens qui assistent à ces choses bizarres, ces rencontres qui n’en sont pas (de fait, on ne rencontre personne, on se contente de regarder quelqu’un assis sur une estrade qui raconte quelque chose) ? Qu’en retiennent-ils ? Y a-t-il seulement quelque chose à retenir ? Je ne regarde pas le ciel, c’est le ciel qui attire mon attention à lui — c’est le ciel qui me regarde.

25.9.21

À Manosque où, par amour, par dévotion, j’accompagne Nelly qui doit s’y rendre pour le travail, les peigne-culs succèdent aux peigne-culs. Grands tirages suspendus au-dessus de la rue principale de photographies en noir et blanc de gens célèbres en train de lire : Augustin T. dans son bain, Lou D. un micro à la main, Patrick M. jouant à être Patrick M., — meilleur moyen de dégoûter de la lecture. Bien évidemment, le restaurant où j’ai réservé est en partenariat avec le festival et les hôtes et les hôtes viennent y déjeuner en échange de leur ticket repas. Nelly me montre le directeur du festival qui est aussi le directeur de la maison de la poésie, où donc il n’y a jamais de poésie. Et puis, c’est mon ancienne attachée de presse qui vient s’assoir à la table à côté. Moment embarrassant, personne n’ayant envie de parler à autrui jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à nous remarquer, Nelly et moi, Nelly surtout, évidemment, et que moi, dépassant les bornes de l’incorrection, je la traite avec le plus souverain mépris (sourire, bonjour, et puis plus rien). À la terrasse comme dans la rue, c’est le défilé. Des éditeurs, des auteurs, des accompagnants en tout genre. On peut admirer Marie D. manger une glace, activité qui semble la déprimer au plus haut point. À quoi bon des siècles d’analyse ? Interminable, évidemment. Laissant Nelly assister à ce à quoi elle est payée pour, la pauvre, nous nous asseyons Daphné et moi à la terrasse des Nuits des Thés, place des Marchands, où, très vite, Laura V. vient s’assoir elle aussi avec son attachée de presse. Elle lui demande comment elle était. Super, évidemment, même si elle, non, feint de ne le croire pas, elle était « au bout de sa life », elle dit, je cite, avec son accent à couper un Catalan au couteau. Je ne fais jamais que citer. Est-ce que rapporter les propos tenus par des gens (plus ou moins) connus constitue une atteinte à la vie privée, à la dignité de la personne ? Quelle personne ? Quelle dignité ? Pressentant sans doute qu’une réponse à la question se trouverait ici, j’avais demandé à Nelly en nous promenant sur la rue principale : Pourquoi est-ce que ces gens ont du succès et pas moi ? Pourquoi ? Pas facile de répondre, pas vrai ? Mais Nelly, elle, sait qui dit : Parce que tu ne veux pas te prêter à ça. Et c’est vrai. Et j’ai tort. Ce n’est pas elle qui le dit, c’est moi. Ce sont eux qui ont raison, pas moi. Quoi de plus sincère, en effet, quoi de plus honnête que de se trouver une cause (les femmes, les Syriens, les migrants, les chiens, les vaches, les homosexuels) et écrire un livre là-dessus et ensuite aller raconter à qui veut l’entendre que le mal ce n’est pas bien, que les méchants ne sont pas gentils, qu’il faut en finir avec la faim dans le monde, le réchauffement climatique, la domination masculine, le racisme, la haine et si, en passant, on pouvait faire quelque chose pour le RER, ce serait super ? J’ai bien conscience qu’écrire ce que j’écris, à supposer que quelqu’un me lise, c’est une sorte de suicide. Il faut respecter les règles du milieu. C’est comme la mafia. Si tu parles, on te descend. Mais que peut faire un écrivain sinon raconter et tout dire sans rien cacher ? Qui ne le fait pas est un escroc.

24.9.21

Considérant d’un œil distrait les nouvelles qui occupent l’espace public et semblent passionner mes contemporains (quelle drôle d’engeance), je suis pris d’une irrésistible envie de bâiller. Quel ennui ! me dis-je. J’essaie bien de réagir, mais ne trouve pas la force de le faire autrement qu’en recyclant des idées que j’ai déjà eues et qui ne parviennent pas à me convaincre moi-même. Il faudrait se taire pour toujours au lieu de quoi, comme cette mouche (peut-être la même que l’autre jour, les mouches ayant une durée de vie de 70 jours, je l’apprends), comme cette mouche qui se heurte à la baie vitrée alors que l’ouverture est juste à côté, nous butons contre les parois de notre bocal. Se taire non par passion du silence, mais parce que l’on ne peut même plus changer de sujet. À l’idée imbécile selon laquelle tout a déjà été fait, s’ajoute celle-ci qu’on ne peut plus rien dire, d’où cet interstice infime dans lequel nous nous débattons sans trouver d’issue. Et nous butons et nous rebutons. Quel ennui ! Quel ennui, en effet, que ces êtres sans consistance, figures spectrales qui peuplent nos imaginaires, quel ennui que ces désirs faméliques et leurs antidotes mortifères : quand on avance sur une crête étique, un pas d’un côté ne diffère pas d’un pas de l’autre, tous nous jettent dans l’abîme au fond duquel tout est exactement comme là-haut sur la cime. Le haut et le bas ne se ressemblent pas, ils sont un et le même. Je suis content toutefois de porter mes souliers à ressemeler, une nouvelle vie pour eux qui ont si beaux. J’ai des plaisirs simples, que contrarient à peine le désert qu’est la province : voilà deux semaines que la boutique où je sais pouvoir les trouver doit recevoir une paire de souliers — attente en vain, sentiment de médiocrité, la réalité crasse fait obstacle à la beauté. Songeant à mon passage dans les rues du centre-ville, je me fais remarquer qu’il y a une espèce de fatalisme méditerranéen, lequel me répugne, quelque chose de superstitieux dans les comportements, qui s’exprime, par exemple, quand on dit : « Marseille est sale ». Marseille n’est pas sale. Quand les Phocéens y accostèrent, le sol était-il jonché d’excréments d’animaux, de détritus, de mégots de joints, de bouteilles de bière brisées, tout semblait-il cassé, à l’abandon, détérioré par des mains malhabiles, les murs étaient-ils recouverts d’inscriptions insensées tracées dans des couleurs criardes ? Est-il étonnant qu’il ne reste rien ou presque de la Marseille grecque ? Perdue à jamais, elle s’enfonce chaque jour un peu plus dans le tréfonds de quelques rares mémoires. Marseille n’est pas sale — ce sont les gens qui y vivent aujourd’hui qui le sont, qui manquent de dignité, ne se respectent pas eux-mêmes, se complaisent dans l’image vulgaire que l’on donne d’eux et, pour tout cela, méritent notre plus grand mépris. Tout est parfait. Tout pourrait demeurer parfait, or non, tout est cassé. Irréparable. Pas comme mes beaux souliers bordeaux que le temps a patinés et dans lesquels, bientôt, je pourrais marcher, de nouveau.