23.9.21

Je suis allé acheter un pantalon aujourd’hui. Le pantalon que j’ai acheté ne correspondait pas à l’idée que je me faisais du pantalon que je voulais acheter, pas tout à fait, mais c’est celui-là que j’ai acheté, pas à cause de l’écart entre la réalité du pantalon et son idée, mais parce que c’était celui qui m’allait le mieux. Quand je suis rentré chez moi avec mon pantalon, je l’ai essayé, j’ai passé une chemise, des chaussettes, mis une paire de chaussures que j’ai l’intention de faire ressemeler parce qu’elles sont belles mais un peu abîmées, la veste que Nelly m’a offerte pour mon anniversaire, un ou deux accessoires de plus, et, quand je me suis regardé dans le miroir, je me suis dit que c’était à cette personne que je voulais ressembler, ce qui tombait bien parce que cette personne à qui je voulais ressembler, c’était moi. J’ai fait ces essayages, un peu ridicules comme tous les essayages, un peu femme, un peu dandy, et puis je me suis changé pour remettre les vêtements que je portais avant les essayages et ce, quand même, dans ces vêtements, je ne ressemblais plus à la personne à qui je voulais ressembler et que cette personne qui ne ressemblait pas à la personne à qui je voulais ressembler, c’était moi. Moi aussi. Ensuite, j’ai préparé une salade tomates pour mon déjeuner. J’ai mangé la salade de tomates. Ensuite, je me suis préparé un café avec un carreau de chocolat. J’ai bu le café et mangé le carreau de chocolat. Ensuite, j’ai ressenti un grand vide. Je le précise, mais ce n’est peut-être pas la peine. Cette description, c’est ce que je me dis l’écrivant, cette description de moi ne fait pas de moi un maniaque, non, elle en dresse le portrait. Mais comment vivre autrement qu’en devenant un maniaque ? Tout autre forme d’existence ne conduit-elle pas au laisser-aller le plus déplorable, le plus regrettable, le plus insupportable ? Non, je ne suis pas un maniaque — un maniaque n’aurait pas remis les vêtements dans lesquels il ne ressemblait pas à la personne qu’il aurait voulu être, il ne les aura jamais mis du tout —, je suis un maniaque en idée. Quelle déception. Mais je puis devenir un maniaque. Il me suffit de faire un effort, un tout petit effort. Que, je crois, j’ai l’intention de faire. Ne serait-ce que pour m’amuser, et changer de personnalité. Il faut bien que les choses changent, si elles étaient toujours les mêmes, l’ennui ne serait plus tolérable ; il faut du changement, il faut devenir maniaque pour que l’ennui soit tolérable. D’autant qu’être maniaque, me semble-t-il, ne s’oppose à l’action, la preuve : aujourd’hui, j’ai fait quelque chose que je n’aurais pas fait précédemment, et je me suis senti différent, oh, c’est quelque chose d’insignifiant (j’ai réservé une table dans un restaurant au téléphone), et l’insignifiance de la chose risque de masquer l’importance de l’action, c’est tout le problème, dans les détails se logent les choses les plus fantastiques, les aventures les plus extraordinaires, qu’on néglige trop souvent, cette action insignifiante ne se résume pas à son insignifiance, elle exprime une attitude différente face à la vie, il y avait une manière d’aborder la chose, d’aller en quelque sorte de l’avant, de ne plus se laisser faire par le temps, oh, je sais que c’est ridicule, tout ça pour un pantalon ? tout ça pour une table réservée au restaurant ? oui, mais, cette action n’est pas seulement l’action qu’elle est, en termes platonisant, elle est l’instance d’un universel, si l’on veut, on peut voir les choses comme ça, oui. Ce qui change tout. Enfin, je crois.

22.9.21

Quand, après que je lui ai demandé son adresse pour lui envoyer ma traduction de Morton Feldman quand elle paraîtra, G. m’a répondu non, sans employer le mot, il est beaucoup trop subtil pour cela, parce qu’il aurait plus de plaisir à acheter le livre, je me suis demandé tout d’abord s’il fallait que je me sente offensé, c’était tout de même un don qu’il refusait, et puis je me suis dit, non, ne le prends pas comme cela, mais plutôt comme ceci : il y a encore des gens formidables et, non seulement il y a encore des gens formidables, mais en plus tu en connais. A. aussi, qui est en tout point ce que nous rêvions qu’elle serait avec Daphné, et mieux, même si ce n’est pas vrai, nous ne rêvions de rien, ce n’est qu’une façon de parler un peu convenue — vraiment ? Je ne sais pas. C’est l’idée. C’est l’idée qui compte. Hier quand, un peu avant dix heures du soir, je me suis trouvé la tête coincée dans l’espace passablement étroit qui sépare le réservoir, ouvert pour l’occasion, des toilettes qui fuyaient et l’espèce de placard dans lequel se trouve le ballon d’eau chaude, puis contraint de traverser en pyjama le couloir de l’étage heureusement désert où nous habitons pour aller fermer le robinet d’arrivée d’eau parce que le robinet d’arrêt situé dans l’appartement sur le conduit qui alimente le réservoir des toilettes n’a jamais fonctionné depuis que nous vivons ici (pourquoi quelque chose ne serait-il pas cassé en ce bas monde, c’est vrai, pourquoi ?), cependant que Nelly lisait des histoires à Daphné avant de s’endormir, soit dit en passant je jette un voile pudique sur les jurons prononcés en la situation, et alors que je mourrais d’envie de regarder un ou deux épisodes d’Howards End confortablement installé dans mon lit, dans sa totalité pas plus que dans ses parties,je n’avais pas une telle foi en l’humanité. La prise de conscience, parce que nous en connaissons un ou deux, qu’il y a des gens formidables en ce bas monde n’est pas simplement une satisfaction personnelle, c’est aussi une sorte de sens nouveau de l’existence qui s’offre à nouveau : les 4×4, les tatouages, la piscine individuelle, la chirurgie esthétique, les salaires comptés en ka euros, les enfants que l’on assomme à grands coups de jeux vidéo et que l’on gave de cochonneries industrielles, les stars vulgaires et imbéciles qu’on adule parce qu’on a la flemme d’ouvrir un livre digne de ce nom sont le produit d’une pression de la société sur l’individu pour qu’il adopte les comportements de l’époque dans laquelle il vit, mais personne n’est obligé d’adopter ces comportements — il y a une contrainte, mais la contrainte n’implique pas nécessité, la part de contingence qui est aussi notre part de liberté (ou le peu qu’il nous reste), la part de contingence est immense, et non seulement elle est immense, mais elle , à portée de la main. La solution de facilité, celle qui consiste à abdiquer face à la société, en nous trouvant toutes les excuses du monde et tous les anesthésiques du monde (la pression sociale, la charge mentale, la résilience, les antidépresseurs, la pleine conscience — conscience de quoi ? que tu es un connard, connard ?), n’est pas l’unique solution, c’est simplement la plus facile, celle qui consiste à se laisser faire, à devenir un autre que soi, comme tout le monde. Et puis quoi ? Et puis, ce matin, nous avons fait venir un plombier. Il a remplacé ce qui était cassé. Et c’était fini. Il y a tellement de gens formidables en ce bas monde, pourquoi tout est-il toujours cassé ?

21.9.21

Qu’est-ce que je déteste le plus au monde ? n’est pas la meilleure question avec laquelle se réveiller le matin, commencer la journée et, d’ailleurs, ce n’est pas avec elle que je me réveille. Mais avec Daphné. Cinq heures du matin. Un peu trop tôt. Je tourne, me retourne, prends Nelly dans mes bras. Nous nous rendormons un peu. Sans trop penser, plus tard, je pars courir, et sens mon corps disponible alors que tout justifierait le contraire, mais non, il y a quelque chose d’aérien malgré mes kilos en trop qui me poussent vers le sol qui me tire vers le ciel. C’est une façon de parler. Ne suis-je pas victime d’une illusion ? Depuis des mois, j’ai l’impression que quelque chose est toujours en train de se mettre en place et, pourtant, chaque fois, rien. Avec Nelly, plus tard dans la matinée, nous comptons le nombre d’amis en moins depuis que nous sommes venus nous installer à Marseille — en moins ici, voulons-nous dire. Évidemment, tout est de ma faute, ce n’est pas elle qui le dit mais moi, mais qu’est-ce que ça change de le dire, de le penser, de le croire ? Évidemment, d’un certain point de vue, la région est magnifique et, d’un autre, pourtant, c’est le port de l’angoisse. Du regard, je suis une grosse mouche qui tourne dans la pièce. Elle vient se poser sur le rideau de la fenêtre en face. Je la vois qui se frotte les pattes. Vais-je me lever ? Pour la chasser ? Pour l’écraser ? Décide finalement de tout laisser en place. La considère quelques instants de plus. Quel est le destin d’une mouche ? Sa fonction ? Le but de sa vie ? On est tenté pour échapper au chaos insignifiant de chaque existence individuelle d’envisager les choses à plus grande échelle, à l’échelle de l’écosystème, de la planète, de l’univers, s’imaginant sans doute que, vu de plus loin, cet insignifiant chaos trouvera un sens qu’il n’a pas vu de plus près, mais est-ce vrai ? N’est-ce pas une illusion ? Par exemple, si l’univers est infini ou en expansion (peut-il être les deux simultanément, infini et en expansion ? je me le demande), quel est le point de vue le plus lointain ? Pour tout point de vue, n’y a-t-il pas un point de vue plus grand ? Mais ce n’est pas avec un argument plus ou moins logique que je voudrais répondre à la question. Vu depuis le point de vue de Dieu, pourquoi l’ensemble des choses aurait-il plus de sens que vu de notre point de vue ? Y a-t-il seulement un ensemble des choses ? Une organisation ? L’univers ne tient pas vraiment en place, il se détruit sans cesse, des êtres naissent des êtres meurent, nous y mettons de l’ordre vu à l’échelle de notre existence, voire de notre espèce, voire de notre système solaire, mais qui nous dit que, à l’échelle de l’infini, ce n’est pas la même absence de raison décisive, le même doute, la même question, le même point d’interrogation qui s’écrit ? Quel est le but de la vie d’une mouche ? Elle s’envole, recommence son va-et-vient, et puis je la perds de vue.

20.9.21

Si l’ami est un autre soi-même, si le voyant, c’est soi-même que l’on voit, un peu comme en un miroir, certains jours, je me trouve d’une laideur repoussante. Me dis-je, mais cela n’a pas vraiment d’importance ; comme le déclara un jour Thomas Bernhard à l’occasion du discours de réception d’un prix que sa patrie lui remettait : Alles ist lächerlich, wenn man an den Tod denkt. Maxime qu’il faudrait se tatouer sur l’avant-bras ou quelque part dans le genre, si toutefois la pratique du tatouage n’était pas fondamentalement répugnante, pour n’oublier ni que l’on va mourir ni que la pensée de la mort par comparaison à elle rend tout comiquerisibleabsurdeinsignifiantdérisoire, tout dépend la façon dont on choisit de traduire l’adjectif lächerlich. Solution radicale au problème de la vie, la prendre par la fin rend la vie à une espèce de nullité dont on se débarrasse dans un haussement d’épaule. Je ne sais pas s’il y avait beaucoup d’espoir dans le ton de Bernhard, et là n’est pas la question, à vrai dire, mais d’un certain point de vue, cette risibilité de la vie ne la rendrait-elle pas supportable ? Le pire étant à venir et certain, tout ce qui se déroule entre l’instant qu’il nous est donné de vivre et l’instant quand il ne nous sera plus donné de vivre doit se prendre à la légère. Mais ces considérations m’éloignent du sujet dont je voulais traiter aujourd’hui : moi. Et les décisions prises auxquelles j’essaie de me tenir sans vraiment y parvenir sans vraiment échouer. Quelque chose bouge, ai-je envie de dire, preuve que le cadavre est encore loin, c’est-à-dire : tout semble s’ouvrir quand même tout semble fermé. (À ajouter à ma collection de paradoxes.) Quelque chose tremble et c’est dans cette vibration que quelque chose apparaît. Par quelle suite dans les idées en suis-je venu à penser ce midi, seul attablé devant ma salade de tomates, à Paul McCartney et à l’espèce de vide désespérant qu’il devait ressentir, à l’approche de la mort ? Considérant tout ce qu’il pensera avoir accompli de son vivant, se dira-t-il : J’échangerai toute cette gloire, toute cette grandeur, tout, pour quelques instants de plus en cette vie ? Tel est notre drame : nos meilleurs sentiments viennent trop tard et, s’ils viennent si tard, ce n’est pas qu’ils n’auraient pas pu venir plus tôt, mais qu’ils ne sont pas sincères. En qui ou en quoi croyons-nous ? Nous-même, une enfant, une lueur rougeâtre dans un ciel qui n’existe pas, une déité sublime et qui nous ignore, le destin, — rien ?

19.9.21

On faisait les choses pour les avoir faites, telle pourrait être dans quelques années l’épitaphe de notre époque. Et on se prenait en photo en train de. Image pathétique mais réelle de notre unique art de vivre. D’où le capitalisme, la consommation de la culture, la consommation de l’existence tout court, la vie, quoi. Moi, j’ai envie de dormir. Et ce n’est pas seulement une métaphore, cette expression a encore un sens littéral. Dans le sarcophage de mon ennui, prendre congé de tout. De mes incompréhensibles contemporains surtout — qui pourrait bien vouloir les comprendre ? La vraie question est là : quelle espèce d’esprit malade peut bien avoir envie de comprendre ses contemporains ? S’ils le sont, nos contemporains, contemporains, c’est que nous sommes en retard (sur le temps, l’époque, nous-même avant tout). Et si nous ne le sommes pas, nous ne saurions en avoir. En fait, aujourd’hui, du fond de mon sarcophage, je songe surtout à mes souliers, — profond problème quand on vit  comme moi la tête dans les nuages et les pieds sur terre. Je pense à cette paire que je possède déjà et qu’il me faudrait faire nettoyer, à cette autre que j’envisage de faire ressemeler, et à cette troisième enfin, dont je considère l’acquisition. Préférerais-je donc mes souliers à mes contemporains ? Quelle question. Qui peut bien vouloir des souvenirs ? me demandé-je tout à coup, sans comprendre d’où la question vient. Je la note, la consigne comme le mémorialiste zélé de mon inconscient.

18.9.21

Aux abonnés absents. Quelque chose comme une tête parfaitement vide, sans la moindre idée dedans. Mais heureux, enfin je crois. Je marche au soleil. Cuisine en écoutant Lazar Berman jouer les années de pèlerinage de Franz Liszt. Je ne veux plus de cette chaleur qui semble s’être installée indéfiniment. C’est moins une question de météo, qu’une question de style vestimentaire : comme je l’ai déjà dit, il fait trop chaud pour s’habiller. Survêtement pour tout le monde. Ou collants léopard à la sortie de l’école. Le Marseillais n’est pas un Napolitain, il arbore son débraillé comme un uniforme. À l’image de la ville, sublime et hideuse, lumineuse et répugnante, belle et sale. Mais je ne voulais pas être négatif. Assis en tailleur sur le fauteuil beige, j’écris ces quelques phrases. Pieds nus. Libre pour quelques instants.

17.09.21

The rose fades
and is renewed again
by its seed, naturally
but where

save in a poem
shall it go
to suffer no diminution
of its splendor.

Pour me souhaiter un joyeux anniversaire, Christian m’adresse ce poème de William Carlos Williams avec qui nous partageons la propriété insigne d’être nés un 17 septembre. Je suis un mauvais correspondant, mais je suis touché, parce que je ne suis pas un mauvais ami. Le fait que je n’en aie pas ici ne signifiant pas, en effet, que je le suis. Au contraire, aurais-je envie de dire, ce matin quand, me disposant à aller faire quelques courses pour le petit dîner que j’organise demain en mon honneur, je trouve les Marseillais veules, laids, stupides, incultes et mal fagotés. Or, changeant de sujet et prenant la Gineste en direction de La Bédoule, où j’achèterai une partie du vin que nous boirons demain soir à table, je découvre comme avec des yeux neufs la Méditerranée que j’adule, malgré les défigurations que des promoteurs avides et imbéciles (l’un ne va pas sans l’autre) s’acharnent à lui infliger ; — le bleu si profond du ciel qu’on dirait la mer, le vert vif infini, les parfums à la pureté de garrigue qui embaument l’air, lui confèrent un souffle nouveau, la lumière surtout, enfin adoucie par l’éclat de la saison qui finit, qui ne rend plus aveugle, mais fait voir. Oui, c’est cela — faire voir. Qui peut désirer autre chose ? Sentir et faire sentir. Sur des feuilles volantes, sur des applications connectées, je note des phrases, des remarques où je crois voir se dessiner quelque chose de moins négatif que ces derniers temps. Le laps de temps qui précède mon anniversaire, je le constate depuis des années, est une période où je suis et me sens détestable, je m’en rends compte, au contraire de Daphné, que l’approche du sien surexcite. Est-ce le chemin que nous empruntons tous ? — Ne feins pas l’indifférence, je vois clair dans ton jeu.

16.9.21

J’essaie de me déstyler ou de me restyler, enfin de changer de style, quoi, pas dans l’écriture, dans l’écriture, c’est trop facile, dans la vie, en général. Dans ma façon de m’habiller, dans la façon d’aborder l’existence, les relations avec les autres. Pour l’instant, ça ne se voit pas trop encore, mais quelque chose est en train de changer, je le sens. Ce n’est pas que j’aie envie d’être un autre que moi, peut-être que j’ai envie, plutôt, d’être vraiment moi, mais qui c’est vraiment moi ? C’est cela qu’il faut que je découvre. Changer de style, changer de vie, bon, dit comme ça, évidemment, ça ne veut pas dire grand-chose, mais je sens ce que je veux dire. Je passe beaucoup de temps à regarder des vêtements, en ce moment, avec des gens dedans, je veux dire, un homme, notamment, qui n’a rien à voir avec moi, il est dessinateur au New Yorker, noir, grand, mince, il semble s’habiller sur mesure à Berlin (où, si j’en crois les images qu’il partage, l’un de ses amis est tailleur), vit à Vienne, mais il me fascine, probablement parce qu’il est tout sauf moi et que c’est ce que je voudrais être, parce que, peut-être, mon véritablement moi est tout sauf moi. C’est fou le nombre de types qui se montrent en train de porter leurs vêtements, pour une bonne part, il doit y avoir quelque chose de très érotique là-dedans, notamment les Italiens, enfin, c’est ce je me dis, d’autoérotique, des hommes qui passent leur temps à s’habiller, à caresser les vêtements qu’ils portent, des fétichistes du sur-mesure, mais ce type-là, celui du New Yorker, non, je ne trouve pas, enfin, c’est ce que je me dis, je n’en sais rien, il y a quelque chose qui me fascine dans cette élégance qui semble naturelle, la minceur, tout, alors que moi, je me trouve gros et mal fagoté, de toute façon, à Marseille, où depuis des semaines règne une chaleur étouffante, impossible de s’habiller dignement, tout ce qui est plus long que les manches d’un tee-shirt et les jambes d’un bermuda est insupportable. Est-ce de là que provient mon envie de quitter cette ville ? L’insupportable chaleur. Aujourd’hui, il pleut. Mais ce matin, quand je suis allé courir, la chaleur était encore pesante, moite au bout de quelques pas, complètement trempé au bout d’un kilomètre à peine, et tout le reste du temps passé à courir, je me traîne avec ce tissu détrempé sur le corps qui colle à la peau. Comment ne pas haïr un tel endroit ? Est-ce que c’est ça que j’appelle me déstyler : regarder un autre que moi et me dire : Tiens, je voudrais être comme lui. Mais je ne voudrais pas être comme lui, je voudrais être comme moi. Est-ce possible ? Je ne le sais pas. Presque pas dormi, cette nuit. Entre les pensées parasites, les idées noires, l’atmosphère irrespirable, les songes négatifs, je tourne et me retourne dans le lit sans trouver un endroit où je me sente bien et, quand je m’endors enfin, comme toujours, c’est déjà le moment de se lever. Sauf que je ne m’aperçois pas que je m’endors, sinon je ne m’endormirais pas, alors j’invente cette conscience du sommeil, alors je mens, je déforme la réalité pour la faire tenir dans une phrase, alors que c’est l’inverse qu’il faut faire, d’où cette phrase alambiquée, mais égale à la vie. Après le réveil, j’ai quand même la force. L’aspirateur est cassé, je passe donc le balai. Sors. Reviens. Depuis le mois dernier, j’ai perdu 5 kilos. Selon certains calculs, je suis à mi-chemin. Selon d’autres, je n’en ai rien à foutre. Selon d’autres enfin, tout est foutu. Mais ce ne sont là que façons de parler, me dis-je en buvant mon café — noir. 

15.9.21

Le vent n’apporte pas de fraîcheur, mais semble alourdir les masses d’air chaud et étouffant qui enveloppent la ville, gris aveuglant. Je veux noter ici les pensées qui me sont venues ces deux derniers jours, dans l’ordre inverse de la chronologie, et puis dans le désordre. Cela ne me dérange pas le moins du monde de consacrer ma journée à Daphné, au moins ai-je le sentiment de me sentir utile, de servir à quelque chose. C’est un sentiment imbécile que celui de l’utilité, je le sais, mais c’est le sentiment de notre époque (en ce sens, nous ne sommes pas sortis du xixe siècle). D’où la question qui brûle les lèvres des faiseurs de talents : À quoi ça sert écrire ? Le fait que nous ignorions ou ayons oublié que l’écriture est le cœur même de la civilisation et que, donc, en ce sens, elle ne sert à rien, elle est ce qui précède tout, l’utile comme l’inutile, le sublime comme l’atroce, révèle à quel point nous sommes perdus. J’insiste sur ce nous car cette dérive est la dérive de notre culture, de notre mode de vie, de nos existences. Cherchant sur internet quelque chose à propos du rapport de Baudelaire au dandysme (quelle idée saugrenue), je tombe sur le site de France inter et, une image en entraînant une autre, une pression en entraînant une autre, un lien un lien, je me retrouve nez à nez avec la photographie de Pierre Ducrozet qui raconte son tour du monde à Laure Adler (à vrai dire, je ne sais plus très bien à qui il le raconte, mais je sais qu’ils se sont retrouvés tous les deux dans la même émission à un moment ou un autre, mais les liens succédant aux liens n’éclaircissent pas nos idées quant à la piste à suivre pour sortir du labyrinthe, mais ajoutent de la confusion à la confusion, et nous nous enfonçons toujours plus avant dans la pénombre). Vision qui me désespère parce qu’il est évident que ce type a du succès (que ce soit Pierre Ducrozet ou Jean-Philippe Lalane, cela ne fait aucune différence, ce n’est pas telle ou telle personne, le sujet, le sujet, c’est l’idée de la réussite — mais qui est Jean-Philippe Lalane ?) et que moi, je n’en ai pas. Et si la probabilité n’est pas nulle (les probabilités nulles, cela n’existe pas, ou alors c’est très rare) que je sois célèbre après ma mort, disons que c’est une consolation trop lointaine pour avoir quelque efficace sur mon état présent. Je me demande une fois de plus pourquoi je fais ce que je fais, ne le sais pas, mais ne veux pas faire autre chose. J’y ai repensé à l’instant en allant chercher mon colis à Carrefour. Il y avait une affichette pour recruter des caissier/ères en contrat 30h/semaine, et je me suis dit que je devrais déposer mon CV et ma lettre de motivation (qu’est-ce que je pourrais bien raconter ? ce serait un bon sujet, ça), tout plutôt que d’être contraint d’exposer ma vision forcément écologiste, féministe, décroissioniste, inclusiviste, postdécolonialiste du monde à une mitterrandienne chiroplastée du siècle dernier pour vendre des livres. Ramenant mon colis à la maison, j’ai regardé ces deux jeunes assis par terre au milieu d’un groupe de flics qui venaient probablement de les arrêter (sinon je ne sais pas ce qu’ils faisaient là,  assis sur le trottoir du rond-point), et je me suis dit qu’il faudrait, si je voulais jouir du succès de Pierre Ducrozet ou d’un de ces types qui lui ressemblent, qui pensent tous la même chose, écrivent tous le même livre, un tous les deux ans, histoire d’avoir le temps quand même de faire le tour du monde avec ma femme entretemps, il faudrait que je dénonce cette situation, que je m’insurge contre les violences policières, et alors là, oui, peut-être, peut-être que j’aurais une chance de réussir ma vie d’écrivain connu. Mais non, je suis me contenté de rentrer chez moi déballer mon colis. Peut-être, oui, peut-être qu’après tout, je n’ai pas envie de réussir ma vie.

14.9.21

Au bord des larmes hier au soir (mais vraiment, comme dirait Daphné), lisant les pages que Barbey consacre à la fin de Brummell : « Il n’ôtait plus son chapeau dans la rue quand on le saluait, de peur de déranger sa perruque, et il rendait le salut de la main comme Charles X. Il vivait à l’hôtel d’Angleterre. À certains jours, et au grand étonnement des gens de l’hôtel, il ordonnait qu’on lui préparât son appartement comme pour une fête. Lustres, candélabres, bougies, fleurs en masse, rien n’y manquait, et lui, sous le feu de toutes ces lumières, dans la grande tenue de sa jeunesse, avec l’habit bleu Whig à boutons d’or, le gilet de piqué et le pantalon noir, collant comme les chausses du xvie siècle, se tenant au centre, il attendait… Il attendait l’Angleterre morte ! Tout à coup, et comme s’il se fût dédoublé, il annonçait, à pleine voix, le prince de Galles, puis lady Connyngham, puis lord Yarmouth, et enfin tous ces hauts personnages d’Angleterre dont il avait été la loi vivante, et croyant les voir apparaître à mesure qu’il les appelait, et changeant de voix, il allait les recevoir à la porte, ouverte à deux battants, de ce salon vide, par laquelle ne devait, hélas ! passer personne ce soir-là, ni les autres soirs, et il les saluait, ces chimères de sa pensée ; il offrait le bras aux femmes, parmi tous ces fantômes qu’il venait d’évoquer et qui, certes ! pour revenir à ce raout du Dandy déchu, n’auraient pas voulu quitter, un seul instant, leurs tombes. Cela durait longtemps… Enfin, quand tout était plein de ces fantômes ; quand tout ce monde de l’autre monde était arrivé, voilà que la raison arrivait aussi et que le malheureux s’apercevait de son illusion et de sa démence ! et c’est alors qu’il tombait accablé dans un de ces fauteuils solitaires et qu’on l’y surprenait, fondant en pleurs ! » Avoir été tout et n’être plus rien — expérience ultime, mais qui ne sert jamais à personne : pour qui la fait, il est trop tard, elle ne peut être utile à rien et pour qui en consulte la relation, elle semble ne jamais servir d’exemple. Avoir été tout et n’être plus rien, n’y a-t-il pas une morale à tirer, pourtant, pas rébarbative, mais profonde, de cette manière de maxime amputée ? De deux choses l’une, en effet, ou bien ce que nous cherchons dans l’ascension, c’est la chute, et qui cherche autre chose est victime d’une grave illusion qui sera précisément sa perte, ou bien, redoutant la chute, ou plutôt ayant compris qu’elle est notre seule fin, nous renonçons à l’ascension, non pour demeurer terre à terre, mais à la recherche d’une autre élévation. L’élévation sociale de Brummell, à quoi pouvait-elle bien conduire sinon à la disgrâce ? Car l’individu, le singulier qui prend la forme du dandy (comme le soulignera Barbey dans son article sur Lauzun : « Toujours la singularité ! toujours le Dandysme ! »), montrant dans le plus brillant des éclats qu’il est supérieur à la société, ne peut finir autrement que victime du bourreau qu’elle est : qui tient sa puissance du pouvoir ne peut tolérer une puissance qui lui est supérieure, un pouvoir qui ne tient pas à l’ordre historique sur lequel il se fonde, mais à la seule individualité de celui qui est. C’est un scandale pour la société qu’un individu puisse lui échapper totalement non par les marges — ce qui, à la rigueur, se trouve dans l’ordre des choses —, mais par son centre même et lui tendre l’image en miroir de sa nullité puisqu’un fils de presque rien peut devenir plus grand qu’un fils de roi héritier du trône. L’erreur du dandy, toutefois, c’est de prendre sa vanité au sérieux, de se laisser aveugler par elle, de tomber dans le piège de son propre jeu. Mais cette erreur est nécessaire, sans elle, le dandy serait trop parfait, ce serait un dieu parmi les hommes, et cela ne doit pas exister. Si la dernière comédie de la déchéance de Brummell est tellement émouvante, c’est que nous y voyons mise en scène notre vie même. Dans toute tentative d’édifier notre propre monument, il y a le risque que nous tombions subjugué devant notre grandeur. Or cette grandeur est illusoire, elle fait partie de cette infinité de chimères auxquelles la vie donne naissance pour divertir, — divertissement et diversion. Finalement, le dandy (et n’est-ce pas ce que Barbey suggère ?) est un héros pascalien qui s’ignore, c’est-à-dire qu’il est pascalien justement parce qu’il s’ignore : il aspire à tout, y succombe, et se découvre rien. Mais il est trop tard. Ce qui nous laisse avec une autre question : comment faire autrement ? — Tout est là.