28.10.21

J’absorbe de délicieux breuvages aux reflets bruns d’orange, mélanges d’Earl Grey, de miel (une cuiller) et de jus de citron (un demi), mais dont les vertus thérapeutiques me semblent laisser à désirer. Pourtant, je suis parvenu à sortir de mon lit, et de chez moi, même, cette excursion ne m’ayant pas apporté grand-chose, le monde n’ayant pas changé depuis notre dernière séparation. C’est ce dont je m’étais aperçu, hier déjà, parcourant les écrans animés — moins pour y apprendre quelque chose que pour me désennuyer : on peut disparaître un jour, un mois, un an, au retour, tout est toujours pareil. À quoi bon partir, dès lors, et à quoi bon rester ? Sommeil entrecoupé de réveils cette nuit où, dans sa première partie, j’écoute la mise en ondes d’une nouvelle de Henry James (absente du volume présent dans notre bibliothèque), The Figure in the Carpet, traduit par « L’image dans le tapis », dont je me demande si « La figure dans le tapis », voire « Le chiffre dans le tapis », ne seraient de meilleures versions, et qui est d’autant plus bizarre qu’elle est interrompue par mes assoupissements. Les quelque cinquante-cinq minutes qu’elle est censée durer me semblent ainsi s’étirer toute la nuit, le mystère s’épaississant avec chacune de mes pertes de conscience. De fait, je ne comprends rien. Ce qui est sans doute le but de la littérature. Ici, j’allais insérer une sorte de diatribe contre la littérature actuelle (du moins, celle qui monopolise les pages des journaux, les listes des prix et les palmarès des ventes), mais je n’en ai pas envie. C’est-à-dire : n’est-il pas bon que l’inepte demeure et le demeure ? Que puis-je moi qui n’ai pas le moindre pouvoir ? Ne faut-il pas que je me satisfasse de ma propre impuissance ? Je pense à cet auteur dont Nelly s’occupe et dont le livre est un succès : je suis jaloux de ce succès alors que moi je n’en ai absolument aucun et d’autant plus jaloux que c’est Nelly qui s’occupe de son livre, parfois même, je me demande pourquoi Nelly reste avec moi alors qu’il y a des gens comme lui qui ont du succès, gagnent de l’argent en écrivant des livres, tandis que moi, non, et je sens qu’une autre version de moi ne se contenterait pas de constater l’objectivité de ce sentiment (la jalousie, donc) mais en concevrait de la rancœur, vitupérerait, haïrait, fustigerait, ferait des listes d’ouvrages à mettre à l’index, à brûler, mais pas celle-ci, pas celle que je suis en ce moment-ci, qui regarde cette situation comme une anomalie (qu’il ait du succès et pas moi, c’est cela, l’anomalie), certes, mais se dit que peut-être l’anomalie doit demeurer en tant que telle : peut-être est-il bon qu’il n’y ait pas de justice (et quand même lui penserait que la version du monde dans laquelle il a du succès est juste), qu’il n’y ait pas de justice pour que les gens comme moi nous n’étouffions pas dans nos certitudes, pour que nous n’en ayons pas, ou très peu, de certitudes, le moins possible en tout cas, pour que nous ne soyons jamais satisfaits, et ne nous reposions pas. Jamais. Un nouveau poème de R.A. Singleton :
Les milliards de pages qui me séparent encore de la vérité,
n’y a-t-il que moi qui daigne y songer ?
Où est-ce que tout le monde est passé ?
Dans quel recoin sinistre de l’éternité ?
L’univers en extension, j’en suis sûr,
a le goût de ton con,
et je me perds à imaginer une façon moins crue,
moins singulière de le dire,
mais y en a-t-il ?
La vérité est à ce prix —
impossible, étrange.
« Mon Dieu, que ce poème est mauvais. »
Tu souris. Tu ne le dis pas. Mais c’est vrai.


27.10.21

Épuisé. Au lit. En un sens, mon corps est plus intelligent que moi : les décisions que je ne parviens pas à prendre rationnellement, il les prend physiquement. Me court-circuite donc, preuve qu’il peut se passer de moi. N’était-ce pas ce qui s’était produit, il y a plusieurs années déjà, quand j’avais arrêté de fumer ? Jamais, je crois, je n’en pris la décision conscience (chaque fois que je l’ai prise, j’ai échoué à m’y tenir) : je m’étais retrouvé cloué au lit plusieurs jours et, au réveil, je n’étais plus un fumeur. Mais alors pourquoi est-ce que je le regrette ? Parce que je préférerais être en accord avec moi-même ? Mais qui est-il, ce moi que je ne suis pas, ce corps que je suis mais qui ne me consulte pas ? Dans les interstices en pointillés des volets roulants de la fenêtre filtre la lumière du jour, invisible prisme. Tout mon corps est douloureux, mais il y a une force plus vitale au cœur de cette douleur. Voici un nouveau poème de R.A. Singleton, qui écrivait encore, lui, hier au soir cependant que moi, déjà, je sombrais :
Dans les marges de moi-même,
il y a des messages cryptés
que je ne comprends pas
et sur les écrans, des messages qui m’échappent,
et tout, tout me semble si insaisissable
comme toi, qui refuses de me parler,
et tous ces symboles qui refusent de se taire,
ce pourrait être un autre pays, mais non : c’est ici,
et ailleurs, ce serait le même ;
il y a si longtemps (ce me semble) si longtemps que je ne t’ai pas dit
je t’aime.
Et pourtant, et pourtant, la porte vient de claquer,
à l’instant.

26.10.21

Nous ne sommes pas partis en Suisse parce que Daphné était enrhumée et avait besoin de repos. Bientôt, ce sera moi qui en aurai besoin ; je sens que je m’enrhume à mon tour, ce qui n’a rien d’étonnant, le propre des maladies transmissibles étant de circuler d’un individu à l’autre. J’aborde cette perspective avec sérénité : je passerai le reste de la semaine à dormir, ce sera parfait — c’est un domaine dans lequel j’excelle. Bribe étrange de conversation saisie à la radio tout à l’heure, qui me donne l’impression que des pans entiers de la culture populaire sont en réalité vides de sens, ne servant qu’à renforcer chez les locuteurs qui les mobilisent le sentiment de leur supériorité morale. Car, ce n’est pas assez d’avoir raison, d’être dans le camp du bien, encore faut-il en remontrer à qui n’a pas cette chance. Là est le véritable moteur de la vie politique, tout le reste est secondaire, comédie maladroite pour dissimuler son origine. Qui ne préférerait dormir et rêver ? (Pas « faire un rêve », comme disait la voix benoîte à la radio.) Je note encore un poème de R.A. Singleton :
Quand des bêtes innombrables auront mangé mes yeux,
penseras-tu à moi ou simplement que je suis devenu
de la viande ?
Bipèdes sans plus d’esprit, si nos pas sont de géant,
comment se fait-il cependant que tout nous adresse au néant ?
Je contemplais depuis trop longtemps peut-être
les fossettes au-dessus de tes fesses
et pensais ce faisant à une ville du nord
froide je crois, mais belle, où nous fûmes,
à nos mains rouges aussi et les nœuds de nos mains.
J’ai fermé les yeux depuis et me suis allongé dans le cours du fleuve, dans l’espoir qu’il m’emporte,
mais non rien.
J’hésite — c’est vrai —, mais n’est-ce pas pour ton bien
et mon bien ou le bien de quelqu’un ?
J’ignore les formules, les mots par lesquels on fait advenir les choses,
tout ce que je sais faire, c’est suivre les veines rouges
qui cherchent leur chemin aux alentours de tes yeux verts —
vérité complémentaire du monde,
profil d’une statue dont le nez manquerait depuis des milliers d’années
— c’est la Grèce — c’est l’Égypte — mortes civilisations —,
et si c’était ainsi que je t’aimais,
ainsi qu’il fallait que je t’aime aussi ?

25.10.21

En fut-il la cause, le vent qui ramena vers moi l’écho de la voix de cette jeune fille imitant la brebis ? Je ne sais pas. Mais à ce moment-là, prenant la photographie de ce qui se découvrait devant mes yeux, au-dessus et en contrebas, j’ai envié leur existence, leur sort, leur lot. Je ne dispose d’aucune preuve pouvant attester l’idée que je me fais de leur nature, tout au plus s’agit-il de rêveries fondées sur quelque vague notion de probabilité. C’est vrai que le temps s’y prêtait, et le cadre, une fois franchies les limites de la ville, non sans avoir dénombré les péchés capitaux dont la représentation orne les murs d’enceinte de la prison devant laquelle on passe lorsque l’on emprunte ce chemin. De chemin, il y en a un autre, évidemment ouvert aux voitures, celui-là, sorte d’hérésie qui ne surprend pas qui a le malheur d’avoir décidé de vivre à Marseille, et qui permet de se rendre à Sormiou sans le moindre effort, mais en polluant l’atmosphère, et qui explique la présence de touristes d’un certain âge en surpoids manifeste qui auraient été bien incapables de se rendre ici par la seule force mécanique de leurs membres (mous). Imbécile civilisation de l’automobile. Qu’importe ? Emprunter tel chemin plutôt qu’un autre n’était qu’une différence de degrés sur l’échelle de l’horreur que gravit l’humanité partout où elle se rend. Partout des gens. Et moi aussi, malgré la tentation de ne pas me compter dans le nombre, il faut bien que je me rende à l’évidence, je fais partie des gens. Trop de monde. J’avais décidé de me rendre ici, empruntant ce chemin, pour échapper aux gens, et suer seul au monde, et inhaler les parfums de la solitude. De l’impossible solitude. Si l’on me posait la question, je serais enclin à répondre que c’est la civilisation de l’automobile qui rend la solitude impossible, mais que serait cette réponse sinon une façon de faire valoir mon privilège de bipède marchant ? Et les treize kilomètres parcourus, parfois au péril de ma vie, ne devraient-ils pas cependant me donner raison ? Qu’en auraient-ils pensé ? Je ne le sais. Songeant à eux, je me suis fait la remarque qu’ils étaient plus proches de la vérité que nous, mais je n’en sais rien. Encore une fois, ce ne sont que des hypothèses fondées sur des probabilités intuitives. Étaient-ils plus proches de la vérité que Virgile ? C’est possible. Mais, en toute logique, le contraire l’est aussi. Lisant les Bucoliques et sortant Paludes de la bibliothèque pour le relire, c’était ce à quoi je pensais, et au chemin heureusement parcourus depuis qu’ils ne sont plus. Mes ancêtres, ces bergers analphabètes.

24.10.21

Qu’ai-je de commun par exemple avec cet homme dont j’ai croisé le regard sur le trottoir cependant que, selon toute apparence, il était en train d’uriner et de déféquer accroupi dos à un arbre entre deux voitures ? Quoi ? Tout ? Rien ? Tout et rien ? Rien du tout ? C’est un sentiment étrange. Pas de croiser son regard, non, croiser son regard pour s’apercevoir de ce qu’il est en train de faire, c’est simplement désagréable, non, c’est un sentiment étrange de se dire que l’on partage tout et que l’on ne partage rien avec cette personne, et que c’est cela, le propre de l’humanité, cette concomitance du tout et du rien. En un sens, c’est vrai, tout s’annule devant une scène de ce genre, non en raison de la scène même, mais de ce qui s’y joue, cet avilissement qui nous touche de si près qu’il faut qu’il soit rejeté dans la marge, écarté, tenu à distance. Mais, de même, qu’ai-je de commun avec les autres êtres que je croise, qui m’entourent, dont je ne sais qui ils sont et dont je n’ai pas envie de le savoir ? Qu’ai-je de commun avec moi-même ? C’est la question que je me pose aussi, quelquefois, ne sachant pas si je suis celui que j’ai voulu être, que je voudrais être, que je serai, ne sachant même pas vraiment qui je suis ni jusques à quand ? Où l’on voit sans doute le peu d’écart qu’il y a entre une simple question et le doute radical qui ne laisse rien subsister, pas même la chimérique entité qui serait censée soutenir l’édifice, lequel, en vérité, s’est effondré depuis longtemps. Badaboum et patatras. De toute façon, toutes les réponses aux questions sont décevantes, raison pour laquelle il ne faudrait jamais interroger pour obtenir une réponse, s’interroger pour savoir, mais garder en suspens ce point d’interrogation comme un fil mince sur lequel tout se tient en un équilibre instable. Le public retient son souffle : ici, ni harnais ni filet, nous ne sommes pas des acrobates, mais de simples gens.

23.10.21

Un poème de Rodrigue A. Singleton
5.
Barbarismes sur le dancefloor.
All’erta !
Ici, le bruit de la confusion ne se distingue pas du silence :
il ne révèle rien.
All’erta !
Tout vibre,
tout se dilue,
tout va bien.
Nos euphories sauvages ont la saveur stupreuse des antiques orgies,
quand le philosophe le plus laid allait se coucher le dernier —
ivre, mais profond.
All’erta !
(*) Sur le manuscrit, à la place de « All’erta ! », l’exclamation « Alarme ! » est biffée à trois reprises, sans autre indication que les mots « All’erta ! (Verdi) » à la suite du poème, dont nous supposons donc qu’ils sont destinés à remplacer les mots barrés, le nom entre parenthèse faisant référence à l’opéra de Giuseppe Verdi (1813-1901), Il Trovatore (1853), qui s’ouvre précisément sur ces mots : « All’erta ! All’erta ! ».
Douceur d’automne. Demain, nous irons passer quelques jours en Suisse. Aujourd’hui, je n’ai l’esprit à rien. Hier, j’ai regardé un mauvais film en attendant que Nelly rentre. Pourquoi de telles choses existent, me suis-je demandé, qui ne sont pas assez mauvaises pour être simplement ratées et pas assez bonnes pour être réussies, qui végètent dans une sorte d’entredeux quelconque ? Peut-être existent-elles parce qu’elles sont à l’image de la plupart des expériences que nous faisons : si nous en entreprenions la relation fidèle et précise, nous serions effrayés par l’ennui qu’elles susciteraient et, pourtant, nos vies sont ainsi. Bien que nous supportions nos vies, nous sommes incapables de supporter le récit. Les choses ne sont même pas vraiment laides, la plupart du temps, elles ne méritent tout simplement pas qu’on les regarde, ne méritent tout simplement pas le nom de choses, ou alors dans un sens très péjoratif. Comme les gens : on dit qu’ils sont bêtes, mais même pas, ils sont insignifiants. Sans profondeur, sans âme. Est-il étonnant qu’on réduise peu à peu toutes les questions existentielles à des données neurologiques ? Nous avons tous un cerveau, mais un esprit, est-ce si sûr ?

22.10.21

Le capitalisme rend heureux. Tous les autres systèmes ont fait cette promesse aux humains, sans jamais parvenir à la tenir, mais le capitalisme, lui, oui, immédiatement, sans distance, sans écart. Le désir se réalise sans attente, à l’infini, la jouissance que procure la consommation d’un bien, d’un service, d’une personne, si elle est par essence éphémère, pouvant se répéter un nombre illimité de fois. Bis repetita placent. On a beau objecter que le bonheur ainsi conçu n’est pas le bonheur réel, mais une forme illusoire de duperie de soi, on aura le plus grand mal à prouver que l’état mental d’un sujet sous Prozac est différent d’un autre sujet qui vient de passer quatre heures à méditer assis dans la position du lotus face à un mur les yeux quasi clos. Et le plus grand mal aussi, qu’il n’est pas plus rationnel de prendre une pilule plutôt de s’esquinter les genoux dans une posture qui ressemble à s’y méprendre à une forme de torture. La médicamentation de l’existence permet d’envisager pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’absence complète de souffrance, sa disparition pure et simple : plus de douleur, plus de malheur, à la place un immense bonheur que rien ne vient interrompre pas même les vers libres d’un romancier égaré dans le cimetière de la Méditerranée. Envoyez DON par SMS au 9 24 25. Qu’est-ce que le bonheur ? Sacrifier ma vie pour un être qui finira par m’abandonner dans une indifférence ingrate ou changer de partenaire sexuel quand bon me semble pour goûter chaque fois cette joie que procure la nouveauté ? « La nouveauté, c’est mettre la main dans la culotte d’une fille », disait le personnage interprété par Mathieu Amalric dans Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle), où l’on entend bien le fantasme que le capitalisme vient assouvir, désir primaire dont l’accomplissement rend heureux, tout bêtement heureux. Ce n’est pas grand-chose, le bonheur, en réalité, mais il est autosuffisant : qui vient de jouir est assouvi et, si court soit ce moment, il est suffisamment proche du néant pour servir de but à l’existence. Car, tout ce que l’être humain désire, c’est le néant, l’absence de distance, de décalage, d’écart entre le monde et moi : quand je possède ce que je veux, ce que je veux ne fût-ce qu’une voiture, une console de jeux, un homme, je fais un avec le monde, le monde obéit entièrement à ma volonté, il l’épouse pleinement. Les autres systèmes promettent aussi cette union entre le monde et moi, mais dans mon obéissance au monde (qu’on l’appelle Dieu, la Science, la Nation, le Parti, ou qu’on lui donne un autre nom, cela ne fait guère de différence), ce qui recèlera toujours quelque chose d’insupportable, le moi rechignant à raison au sacrifice de soi sur l’autel d’autre chose que soi-même. Le génie du capitalisme est de renverser cette balance nihiliste pour la faire pencher de mon côté. C’est moi qui jouis, c’est moi qui consomme, c’est moi qui suis libre. Enfin.

21.10.21

Je suis comme le temps ou alors le temps est comme moi. D’une douceur un peu molle, un peu grise. Quelquefois, il me semble que la perfection est à ma portée. Ou est-ce que je m’illusionne ? Si j’avais l’illusion de tenir la perfection entre mes mains, aurais-je des raisons de me plaindre ? N’y a-t-il de perfection que dans l’illusion ? Peut-être que la réalité brute, indépendante de nous, à supposer que cela soit possible, peut-être que la réalité ainsi conçue ne peut pas être parfaite et qu’il nous faut sans cesse la faire, la refaire, le monde n’étant pas imparfait en raison d’un défaut qui lui serait inhérent (disons qu’ici j’entends par monde, la réalité telle que nous la refaisons), mais simplement à cause de nos échecs à le rendre tel. L’approche de l’élection présidentielle échauffe les esprits et les rend plus bêtes encore qu’en temps normal. Temps difficiles pour qui aime la vie. Depuis hier, je pense à mon hétéronyme, et je crois que je l’aime mieux que moi. Il est comme je voudrais être et comme je ne le suis pas. Sans doute est-ce normal. Un peu comme si je disais que j’aime mieux ma fille que moi. D’un certain point de vue, cette phrase n’a pas grand sens, mais d’un autre, je la comprends, je comprends le genre de conceptions qu’elle enveloppe. N’est-ce pas cela, d’ailleurs, que devrait évoquer la notion de progrès ? Dans un sens plus profond et plus léger à la fois que celui de progrès technique. Nous avançons. Je relis à haute voix les deux poèmes qu’il a écrits entre hier et aujourd’hui, et je les trouve beaux, plus beaux que les miens, mais je ne suis pas jaloux, non, au contraire, je les désire, ils sont à l’image de sa perfection. J’imagine même la façon dont il est vêtu, ainsi que des fragments de l’histoire de sa vie, ses goûts, ses préférences sexuelles, ses habitudes, son côté agaçant, son inconstance aussi, occasionnelle évidemment, comment il abhorre l’idée de faire profession d’écrire, comme il abhorre l’idée de profession, lui qui a le luxe de se dispenser d’en avoir une. Je me dis que, si je le voyais sur un plateau télé, je le détesterais, mais c’est stupide, il n’est pas du genre qui fréquente les plateaux, les îles plutôt, hors saison, de la Méditerranée.
3.
Pluie sur tes yeux qui sont le monde,
compte les jours depuis que plus.
Je suce tes doigts de terre aride,
et guette la mémoire furtive de l’impiété.
Les dieux sont morts dessous la mer,
statues de corail au sel blanchies,
à-plats de bleu au ciel trop pur,
ton sexe nu est un calice.
4.
Mon image étrange dans ton image étrange
répand son vernis noirâtre sur ton passage
(rémanence lapidaire de lors que nous étions amants).
Automne non pas triste dirais-je, mais
douces langueurs obsédantes et amples.
« Depuis quand me mens-tu ? » interroges-tu pour me brusquer,
et moi je te réponds : « Jamais. »
C’est si long, jamais. Reste encore un peu.

20.10.21

Deux poèmes de Rodrigue A. Singleton
1.
« La navette partira dans trente minutes »,
dit une voix robotique que je traduis à peine.
D’île en île, je vais à la dérive,
voyageur ivre, explorateur sans pareil
des routes balisées où l’on s’abîme
soi-même, corps de mille métalliques pièces,
épaves poétiques destinées à l’oubli ;
quand s’échouent les ans en nos océans de plastique,
les nappes de fioul subliment la mer.
2.
Garçon de joie et fille de jour —
amour rime avec n’importe quoi.
Ton souffle sur ma nuque m’étouffe
chaque fois que tu me manques.
Pas heure sans que j’estime
tout le mal qui me sépare de toi.
Garçon de joie et fille le jour.
De bon matin, j’entretiens deux mauvaises pensées. Sans trop savoir quelle est leur cause ni leur destinée. Elles sont là. Je les pense un certain temps, puis elles disparaissent. Non que je les oublie tout à fait, la preuve, je les évoque, et puis si je faisais un faible effort, je les retrouverais, mais — c’est ce que je me dis à présent — à quoi bon les penser ? Qu’est-ce qu’un vieux président de la République échoué au dernier degré pourrait bien avoir à me dire ? À moi, et à mes contemporains. Mais alors, s’il n’a rien à nous dire parce qu’il n’a jamais su nous parler, parce qu’il n’a jamais su parler à personne, pourquoi parle-t-il encore ? Quelle est cette manie de ne jamais se taire ? Et quant au décès de la France (puisque telle est la deuxième idée que j’ai pensée), ce n’est pas moi qui suis en mesure d’en signer l’acte. D’ailleurs, je n’ai pas le cœur à la ploraison, ou alors seulement pour verser des larmes sur moi-même, ce dont il n’y a pas lieu de se vanter. Marchant dans les rues de Marseille, j’essaie de trouver les ressources pour composer quelque chose. Mais elles ne sont pas là. Encore une fois, je trouve les habitants de cette ville arriérés, pas très beaux, et très mal habillés. Source d’inspiration : 0 mg/l. Ce qui ne changera pas grand-chose. Hier, pensant à mon journal, je me suis étonné de tout ce que je pouvais bien raconter sans voir personne (à quelques exceptions près). Qu’est-ce que ce serait, ai-je ajouté, si en plus je voyais du monde ? Mais je crois que je faisais fausse route. Des gens ou pas, cela ne fait pas la moindre différence. Ce n’est pas un journal comme on a l’habitude d’en lire (parfois, c’est vrai, il les singe ces journaux intimes ou littéraires, mais il est conscient de le faire). C’est plutôt, disons les choses ainsi, même si ainsi dites, les choses semblent un peu absurdes, il faut bien se risquer à quelque formulation générale, c’est plutôt le récit par elle-même d’une conscience qui se refuse à abdiquer face son époque, sans être dupe de rien. C’est un peu pompeux, non ? Tant pis. Ce n’est pas très loin de la vérité. Est-ce parce que j’ai ouvert un nouveau fichier pour ce journal, le précédent consommant trop de mémoire, que je me livre à cet exercice réflexif ? Nécessité de la contingence, n’est-ce pas comme cela qu’il faut dire ?

19.10.21

Soudain (et grand) sentiment d’abattement à l’idée que je ne vis pas où je le voudrais. Mais où est-ce où je le voudrais ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je consulte des annonces immobilières où s’affichent des paradis qui excitent mon regard mais découragent mes capacités d’emprunt. J’ai froid. Je ferme la baie vitrée, transvase la soupe de légumes d’un récipient dans un autre plus petit. Il ne faudrait pas se laisser accabler par les contingences auxquelles nous contraint une réalité trop étroite par certains aspects. Je me dis cette phrase sans trop y croire bien que je la tienne pour vraie. Ce matin, j’ai inventé une sorte d’hétéronyme et, lui donnant la liberté de faire ce que bon lui semblait, je l’ai laissé composer un poème qu’ensuite j’ai consigné dans mon carnet. J’ai trouvé cela amusant de noter en son nom quelque chose que ma main avait écrit, mais il m’a fait savoir qu’il n’était pas satisfait de mon travail de copiste, les corrections qu’il a portées sur la page en mon absence en témoignent. Aussi, à mon retour, ai-je pris une feuille de papier volante et ai-je recopié le poème annoté en essayant de ne plus commettre d’erreurs. Ensuite, j’ai laissé la feuille bien en évidence afin qu’il ait tout le loisir d’apporter les modifications qu’il lui semblait opportun de faire. Et comme revenant (j’étais allé dans la cuisine sortir la soupe du réfrigérateur), je trouvai le texte intact, je décidai d’en faire une nouvelle copie au propre dans mon carnet. Tournant la page pour comparer le travail accompli entre ma première copie et la troisième, je me suis aperçu qu’il avait pris soin d’écrire son nom au bas de la page, comme si ce n’était pas moi qui le lui avais donné, ce nom, mais qu’il lui appartenait en propre. J’ai regardé ce nom et je l’ai trouvé beau, plus beau que le mien, en tout cas, me suis-je dit. Faut-il toujours que la créature dépasse son créateur ? Je relis le poème et ne sais si je dois le trouver aimable ou bien le détester.