18.10.21

À la télé, un type que l’on présente comme entrepreneur, essayiste et activiste, mais il a été cycliste et chanteur aussi, et sans doute d’autres choses encore, choses que j’ignore, dit au type qui l’interroge et qui acquiesce comme si c’était une parole profonde, que prendre soin de soi, c’est prendre soin de la planète, d’ailleurs il a créé une application pour ça, et la vraie question qui se pose, c’est qu’est-ce que je fais là, moi, à regarder ça, un dimanche après-midi ensoleillé alors qu’il y aurait tant d’autres choses à faire ? Mais ces autres choses à faire, à supposer qu’elles existent, à vrai dire, je n’ai pas envie de les faire. Et peut-être, la sagesse est-elle là, je ne sais pas, je formule les idées telles qu’elles se présentent à moi, c’est comme si je réfléchissais à haute voix, mais par écrit, peut-être que la sagesse est là, au contraire de tous les vendeurs de bonne conscience et de solutions clefs en main pour sauver le monde, — ne plus rien entreprendre. Oui, d’accord, mais alors pas devant la télé. Et pourquoi pas ? La télévision fait partie de la réalité, et je ne puis m’en dispenser : je veux voir le monde tel qu’il est, pas tel qu’il me plaît. Je voudrais le réinventer tel qu’il me plaît, ça, c’est vrai, mais ce n’est pas ainsi qu’il est, pas ainsi qu’il est fait, et puis, je ne veux pas faire comme tout le monde, me fabriquer une microréalité où vivre à ma façon, avec mes semblables de la même couleur de peau que moi, de la même religion que moi, de la même orientation sexuelle que moi, de la même opinion politique que moi, dans une sorte d’immobilité qui s’ignore, microsociétés figées, closes et forcloses. Je veux voir le monde tel qu’il est. Je veux voir comme je l’avais vu quelques jours auparavant un type en insulter un autre en lui disant tu es un facho ce à quoi l’autre répond et toi tu es un con ce à quoi le premier répond et toi tu es un facho ce à quoi l’autre répond et moi je vais te casser la gueule, je veux le voir parce que c’est une image de la société dans laquelle je vis, du monde dans lequel je vis. Hier ainsi, regardant sans en croire vraiment mes yeux, ces deux types imbus d’eux-mêmes enfoncer avec un plaisir ni feint ni dissimulé toutes les portes qui s’ouvraient grand devant eux, je me suis demandé ce qu’il y avait de plus ignoble : le spectacle ou le spectateur ? Eux ou moi ? Mais c’est une question déjà obsolète — à l’ère du faux, il n’y a plus de différence entre le spectacle et le spectateur, entre la réalité et sa représentation, tout peut être converti en n’importe quoi, la vérité ne durant qu’aussi longtemps que dure le laps de temps qui sépare une publicité d’une autre. Qu’est-ce que je fais là ? C’est une question que je me pose souvent, devant la télévision ou ailleurs. Et elle mérite d’être posée. Quand même je n’aurais que rarement la réponse. Je crois qu’il y a plus de vérité dans le fait de lire un texte à haute voix tout seul chez soi sans demander la permission à personne, sans rien exiger de personne, sans se soucier de nulle représentation, dans l’acte pur et simple de faire vivre une langue morte qui dès lors ne l’est plus, dans ce dépassement des choses par les choses mêmes qu’est la vie que dans toutes ces déclarations, prises de position, admonestations, pétitions, manifestations, représentations superposées à des représentations du monde. Et n’est-ce pas ce que j’ai fait hier aussi ? Et je lisais Rabelais.

17.10.21

Tout ce qui vibre. Tout ce qui fait vibrer. Tondant ma barbe où elle résonne dans le carrelage clos de la salle de bains, la note émise par le rasoir électrique s’harmonise avec la musique électronique que je suis en train d’écouter. Perfection spontanée de l’univers. Sans désir, rien que la manifestation de soi. Un peu plus tard, lisant un article de « parentologie » (je cite), je me fais cette réflexion : qui le prétend ne te veut pas de bien. Bien au contraire. Au contraire de moi, dirais-je, qui ne te pardonne aucune faiblesse, ne tolère aucune de tes approximations, n’ai pas la sympathie condescendante de te réconforter, de te conforter dans ce que tu es, parfois même semble te vouloir du mal, à ceci près que ce que tu prends pour du mal, cette dureté, cette intransigeance, ce purisme, c’est du bien. Je ne veux pas faire preuve d’humanité, abstraction pompeuse pleine de vide. Toujours nous succombons à la mollesse et, croyant aimer, croyant aider les gens, nous leur faisons le tort de les maintenir dans leur être figé, — mais peut-être est-ce là ce que nous entendons par le bien, une nette absence de perspective, de dynamique, de force, quand ne compte que ce qui se compte (l’argent, les profits, les chiffres de vente, le nombre de vues, que sais-je encore ?). Et tenir le plus longtemps possible. Dans le décousu de mes pensées, je note des bribes de remarques pas forcément achevées, en suspens, entre deux airs, comme la supercherie que je constate d’une société déconstruite à la télévision, et plus largement sur tous les écrans où l’image bouge, son mouvement immédiat nous voulant un mal que nous ne semblons pas capables de mesurer. Pourquoi me sens-je si peu à ma place, singe en cage dans ce monde ; — est-ce parce qu’il est factice et que je suis vrai ? Note cette précision grammaticale : je ne dis pas vrai, je suis vrai. Nelly me dit une journée comme aujourd’hui rachète tout, et je comprends ce qu’elle veut dire, mais j’ai l’impression que le climat ne fait plus son effet sur moi, son effet rédempteur. Alors, pas tout de suite après, un peu plus tard, je lui réponds il faudrait commencer par décider où nous voudrions vivre, et dans cette affirmation se dissimule mal l’évidence que je n’en ai pas la moindre idée. Phrases qui m’émeuvent dans les relevés de Quentin Leclerc : « En fait des fois c’est difficile de faire comprendre aux autres que ça fait du mal d’être le second couteau, le truc qui passe après, la personne à qui on pense pas, la voix qu’on peut caler vite fait en fin d’émission après que tout le monde a eu le temps de bien parler. / Toute mon adolescence, j’ai été la personne qu’on oubliait d’inviter aux soirées. / Je joue le jeu parce que j’ai toujours l’espoir qu’on jour quelqu’un prenne son téléphone et m’appelle pour me dire : viens ce soir y a un truc super ça ferait plaisir que tu sois là. / Mais la vérité c’est que ça n’arrivera jamais. / Il n’y a pas de points d’exclamation dans mes phrases parce que je suis triste, et que je l’ai été toute ma vie. / Un jour j’ai été heureux. / C’est quand j’étais enfant, et que vous n’existiez pas. »

16.10.21

Daphné est d’accord : sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde. Façon plus ou moins distinguée de dire qu’un théoricien du déclin quelque peu sérieux devrait être capable de dater avec précision les étapes dudit phénomène dans la mesure où il ne devrait pas s’agir de vitupérer, de mettre à l’index crasseux, mais de documenter avec science un processus qui se déroule dans le temps et qui, s’il ne l’est pas, peut sembler n’être qu’une vue de l’esprit malade, acariâtre, atrabilaire, tout ce que l’on voudra. Vatican II. Pas plus que Georges, me rétorquera-t-on, pas plus que Brassens, je ne vais à la messe, c’est vrai, mais ce n’est pas une raison. Je pourrais tout à fait y aller. D’autant que la culture n’est pas l’apanage d’un cénacle, d’un cercle restreint, elle appartient à qui l’étreint. Mais n’est-ce pas justement ce à quoi tendait la fin de la messe en latin : élargir le cercle des fidèles en rendant accessible (toujours le même fantasme de la démocratisation) ? Oui, — avec les résultats qu’on connaît. Si la culture, je crois que c’est ce que je veux dire, si la culture n’est pas l’exclusive d’un petit club imbu de ses privilèges, peut-elle cependant survivre sans faire l’objet d’un culte ? Non, et le fait que notre époque multiplie les rituels semblerait le prouver, par la négative, en quelque sorte : comme il n’y a plus de culture, comme il n’y a plus de culte, on fabrique des rites microscopiques pour survivre à la déshérence du sens. Car oui, c’est ce que je crois (décidément, quelle foi), il y a bien encore un sens, mais il n’a plus d’héritiers. Ce qui nous porte un pas plus loin que Char : ce n’est pas que notre héritage n’est précédé d’aucun testament, mais qu’il n’y a plus d’héritage. Que ferions-nous dès lors d’un testament ? La messe en latin était le testament, sa fin n’est pas la pathologie, mais le symptôme de ce dont nous sommes déshérités. Nouveaux souliers, ampoules aux pieds.

15.10.21

Mandarines satsuma. Dans l’après-midi, je cuisine le ragù pour les lasagnes du soir en écoutant Unit Structures de Cecil Taylor. Ce faisant, je me dis quel sentiment étrange que celui qui veut que l’on perçoive simultanément que le monde est pourri et que la vie est belle, sans que l’on puisse détacher un membre de cette conjonction de l’autre, sans qu’il soit possible de l’envisager, sinon de manière abstraite, s’imaginant, par exemple, d’autres époques que la nôtre (sans que je sache très bien si ces époques sont des fictions ou des réalités) parce que telle est notre façon de sentir, — et nous ne pouvons pas en connaître une autre. Étrange aussi que je sois là, totalement là dans ce que je fais, cuisiner, en l’occurrence, et que je sois aussi dans la musique et aussi dans mes pensées, que je fais (musique et pensées) aussi, en un sens bien particulier, que je sois ainsi totalement partout, pas un morceau par-ci un morceau par-là, mais que la totalité de moi, ce soit cette rencontre ici et maintenant de plusieurs dimensions, dans cette cuisine banale (j’entends la pièce de la maison pas l’activité), quelque chose qui ne l’est pas (banal) se produit, et c’est cela qui est sublime. Tout comme le fait que je sois fasciné par l’ordinaire, parce que je le trouve beau, et que je le trouve répugnant, que ce qui me fascine, ce soit encore cette conjonction d’une extrême et de l’autre dans l’existence, comme si les points les plus éloignés d’une échelle se rejoignaient. Pense au mètre étalon, rue de Vaugirard, celui-là qui se trouve derrière le Sénat, et sa proximité douteuse, j’allais dire naturelle, au sens de logique, normale, sans surprise, avec les conteneurs à poubelle, installés là parce que c’est pratique, même si c’est imbécile et laid, et penses-y non comme à une image de la réalité mais comme à la réalité même, celle-là la seule avec laquelle il faut et il faut ne pas prendre ses distances.

14.10.21

Sentiment étrange lorsqu’il y a deux jours j’ai lu cette phrase de René Char : « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », phrase qu’on m’avait refilée en classe préparatoire sans prendre la peine d’expliquer vraiment d’où elle venait, l’agrégé de philosophie méchu qui émargeait là se contentant de la précision laconique « Comme le dit René Char… », ce qui ne veut rien dire, mais enfin, la culture est ainsi, faite de trous mal bouchés avec le plâtre de la citation, si c’est René Char qui le dit, ou Heidegger, ou Hannah Arendt, obsessions des professeurs de philosophie pour classes préparatoires, c’est forcément vrai. Qui aurait l’outrecuidance d’en douter ? Sentiment étrange dis-je de découvrir cette phrase des années plus tard, sans la comprendre différemment, je crois, mais de tomber sur elle comme sur un objet trouvé dans son environnement textuel, de la lire réellement pour la première fois, là, dans les Feuillets d’Hypnos sous le numéro 62. Lisant ce texte, moi qui n’avais jamais rien pensé de René Char, est-ce que j’en ai soudain pensé quelque chose de précis ? Peut-être, — ce que je sais en tout cas, c’est que cette phrase dans le milieu littéraire qui est le sien avait un parfum différent, celui du sang, de la poudre, du maquis provençal, et non plus cette chose désincarnée et morne (morte) qu’on laisse tomber sur un ton sentencieux et qui, dès lors, est privée de toute vitalité, forme sclérosée et close sur elle-même, inaccessible — car qui pourrait bien vouloir y accéder ? La phrase est un organisme. Pas un lambeau de chair putride détaché du corps dont elle provient. La phrase est un univers. Pas un parpaing de béton dont on fait les murs à la va-vite. La phrase est un organisme, la phrase est un univers. La phrase est une vie.

13.10.21

« Vivre dangereusement. » C’est cette expression que je découvre, ce matin, regardant malgré moi une vidéo où on les voit tous les deux, dans la bouche de feus les bourgeois de la pop, Serge Gainsbourg et Jane Birkin, vivre dangereusement qui signifie alors boire, fumer, baiser, changer de partenaire, recommencer. Évidemment, il y a plus de feu dans le moindre feuillet d’Hypnos que dans nos existences ternes, mais ce n’est pas un argument. Hypnos vivait l’intrusion de la barbarie dans la civilisation et y répondait avec sa haute culture et nous, eh bien, nous, nous n’avons plus rien, que les ruines mal fichues de la catastrophe. Dans le journal le Monde, une psychologue explique qu’on peut, en modifiant les expressions du visage, modifier les états mentaux correspondant, c’est-à-dire que si, au lieu de faire la grimace, un individu sourit, son cerveau fera comme s’il était heureux. Elle évoque les travaux de scientifiques qui prouvent que plus il y a de « i » dans le vocabulaire, plus les gens sont heureux, alors qu’en revanche les « o » rendent triste, et d’autres de chercheurs qui prônent l’injection de botox pour, luttant contre le froncement des sourcils, procurer de la joie. De l’ère du soupçon, nous étions entrés dans celle du spectacle ; bienvenue dans l’ère du faux. Il ne s’agit pas de percevoir clairement la réalité, mais de duper son cerveau afin qu’il perçoive ce qu’il percevrait si l’individu dont c’est le cerveau était heureux : tout est faux, mais du moment que je me sens heureux parce que mon cerveau me dit que je le suis, faisant comme si je l’étais, quelle importance ? Nous ne cherchons plus à comprendre le monde, mais à le déformer de telle sorte que nous ne ressentions plus nulle douleur, nulle souffrance, nulle peine. Ataraxie autoinduite mais sans sagesse. Si je puis, tout en étant exploité, avoir le sentiment du bonheur, quel besoin de mettre fin à mon exploitation, qui n’a plus dès lors aucune importance ? Tout est faux, tout est factice ; nous avons renoncé à la réalité au profit de notre bien-être, si artificiel soit-il — antidépresseurs, chirurgie esthétique, sous-culture euphorique, tout est bon pour entretenir l’illusion. Depuis que Guillaume Vissac a mentionné mon nom à côté du sien, je lis les relevés de Quentin Leclerc, ce que je ne faisais plus depuis longtemps. Dans le relevé d’hier, il était question d’un entretien avec un certain Graciano (le genre de texte dont les prescripteurs chauves disent : « Si vous ne devez lire qu’une chose, lisez ceci » et qui moi me vaccine contre), Graciano qui ne lit pas de littérature contemporaine, à l’exception de Quignard, Bergougnioux, Michon, auquel Leclerc oppose Valouzz, et sa prose. Comme je ne connais ni l’un ni l’autre, je google tout ce petit monde. Graciano est poète, Valouzz blogueur. En un sens, cette recherche est salutaire, parce qu’elle me montre que, dans une certaine mesure, les deux se valent. Graciano parle de novlangue, mais pour moi, la notion même de  « novlangue », sortie du texte d’Orwell, c’est déjà de la novlangue, et comment combattre de la novlangue avec de la novlangue ? Ça, tu ne le peux pas. Pas étonnant que ça ne marche pas. C’est une idée prête à porter, pratique pour signaler qu’on appartient au camp du bien de gauche (il y a un autre camp du bien, de droite, celui-là, et les deux s’affrontent sur les plateaux télé). Quant à Valouzz, je pense sincèrement qu’il n’existe même pas. Qu’il n’est qu’une sorte d’hologramme. Leclerc dit que la langue de Valouzz est plus ancrée dans le monde physique (je ne comprends pas ce que cette expression veut dire) que la langue de Graciano et qu’il s’en inspire parce qu’elle parle aux gens qui parlent comme Valouzz parle pas comme Graciano parle et, ajoute Leclerc, la langue de Valouzz parle à des millions de personnes. Mais la langue de Leclerc, inspirée de celle de Valouzz, à combien de personnes parlent-elles ? À peu près autant que celle de Graciano. Il y a des failles partout dans les raisonnements. En parcourant les relevés de QL pour l’année 2020, je lis la description d’une scène de tatouage que Pidi se fait pour être la jumelle parfaite de son jumeau parfait qui s’est fait un tatouage et la réaction de Valouzz qui s’ensuit (qui, c’est ce que je suppose, est le compagnon de Pidi, sinon pourquoi son corps l’intéresserait autant ?). Comme je ne connais pas ces gens, tout ceci est très confus, et cette confusion pourrait avoir quelque chose de passionnant si j’étais un anthropologue venu d’une autre planète, mais ne l’est pas parce que je viens de celle-ci et que je sais très bien de quelle angoisse séminale tout cela participe. En plus d’être très confus, en effet, tout ceci est très malsain, comme si les émotions, les événements étaient vécus sans profondeur, dans une espèce de plan visuel parfaitement transparent, mais dont la transparence ne donnerait rien à voir parce qu’il n’y a rien derrière le plan, tout est sur le plan. Il n’y a pas de dimension parce qu’il n’y a qu’une seule dimension (l’unidimensionnalité annule la dimensionnalité, pourrais-je dire si cette phrase voulait dire quelque chose), et la langue épouse cette forme d’adimensionnalité dans sa platitude parfaite, grammaire minimale, vocabulaire très pauvre, profusion de mots issus du vocabulaire contemporain. Graciano, je n’ai pas le courage de le lire parce que les références qu’il donne (Quignard, Bergougnioux, Mignon) me font peur, sans doute parce que c’est eux que certains s’imaginent être les incarnations de la grande littérature française, celle qui s’inscrit dans la grande tradition littéraire française, et moi, je trouve que ce n’est pas possible, que ce ne peut pas être ça, ou alors que si c’est ça, il faut faire autre chose, mais pas du Valouzz, parce que Valouzz, c’est l’accomplissement pur et simple du processus d’autodestruction de la culture initié au XXe siècle et qui donna ce feu effrayant aux pages de René Char. Ces pages que j’ai lues hier au soir me fascinent parce qu’elles ne sont pas destinées à être bonnes, elles sont à vif, et leur vie les brûle, littéralement, métaphoriquement, tout ce que tu veux. Char n’écrit-il pas, d’ailleurs, de ces notes qu’« un feu d’herbes sèches eût tout aussi bien été leur éditeur » ? Automne doux et sec : belle saison.

12.10.21

Quel est le contraire d’intègre, — désintègre ? Ce matin, les jardiniers fous étaient encore au travail quand moi j’essayais d’écrire. Or c’est très difficile de suivre une phrase quand deux ouvriers font vrombir le moteur de leur machine de malheur. Et puis, qui prendra en compte la pénibilité de mon travail à cause du vacarme abrutissant que fait le leur ? (Je remarque que le mien ne fait pas de bruit.) Personne. L’écrivain est seul, et c’est comme ça que ça doit finir. Mais, sans penser à lui sur le moment, c’est à présent que j’y pense seulement, j’applique la méthode de Cage et j’intègre le bruit parasite à ce que je suis en train de faire de sorte qu’il cesse d’être parasite pour faire partie de l’écriture, après tout, en effet, il fait partie du monde, et tout ce qui fait partie du monde a sa place dans l’écriture. Quand je dis que l’écrivain est seul, je ne plaisante qu’à moitié. Depuis des semaines que je vois tourner en boucle la couverture du même livre, je me dis que j’ai tort de plaisanter. Il y a des gens qui font des affaires sérieuses pendant que d’autres — sont-ils naïfs ? souffrent-ils de quelque déficience mentale, de quelque tare congénitale ? — essaient d’écrire quelque chose qui puisse leur survivre. C’est vrai que tout est pourri, mais que peut qui ne s’y résout pas, qui ne parvient pas à se dire que c’est comme ça, n’a pas l’indécence d’en profiter ? C’est vrai que parler morale quand les autres parlent chiffres, c’est comme réciter des vers de Baudelaire en réponse à un sondage qui t’interrogerait sur tes intentions de vote au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, — Et si c’est Éric Zemmour face à Emmanuel Macron au second tour, pour qui voteriez-vous ? — Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte ! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! qui, comme chacun sait, est la fin des Fleurs du mal. C’est-à-dire : s’interroger sur le sens de la vie et la meilleure façon de la vivre quand tout le monde se demande comment faire tourner au mieux sa boutique (escroquer le plus grand nombre possible pour maximiser ses profits) condamne à n’être pas compris de grand-monde. Je sais que la figure du poète maudit ni celle du génie incompris ne sont plus à la mode, mais comment se fait-il sinon que les gens ouvrent des yeux tout ronds sans rien dedans que l’expression de leur hébétude quand tu essaies de changer de sujet ? Il est bon de vouloir redresser les torts — il y en a tant —, mais il n’est pas bon de s’y oublier soi-même. Les mêmes gens qui ont les mêmes goûts qui fréquentent les mêmes gens qui ont les mêmes goûts qui lisent les mêmes livres et qui en pensent les mêmes choses ne font pas tourner le monde, non, ils occupent le terrain intellectuel de l’époque, lequel ressemble plus aux steppes de l’Asie centrale qu’aux forêts équatoriales. Luxuriance, où es-tu ? Je voudrais écrire un livre qui serait une sorte d’essai poétique ou de poème essayiste, mais je ne sais pas par quel bout le prendre. Alors, j’écoute Ascension de Coltrane. Pire musique pour se concentrer. Ainsi, comme je n’y parviens pas, ai-je soudain l’idée lumineuse d’essayer ce pantalon lie de vin dans lequel je ne rentre plus depuis des lustres et quand — ô miracle de la sainte ceinture abdominale ! gloire à vous, heures de course à pied, séances de gainage, dizaines de pompes ! — je parviens à en fermer et le bouton et la braguette, je me récompense d’un sourire bienveillant. Il faudra encore quelques efforts pour fermer le second bouton du pantalon et jouir du confort de son velours ancien, mais la voie semble toute tracée. Rien n’est impossible à l’homme de bonne volonté. Le monde est pourri, oui, mais la taille s’affine.

11.10.21

J’ai rêvé de S. cette nuit. Nous étions au restaurant, Daphné, Nelly et moi, et il passait devant nous en affectant de ne pas nous avoir vus, affectation qui dissimulait mal l’air méprisant (j’ai tout d’abord écrit méprisé avant de corriger en méprisant ce lapsus qui n’est pas sans exprimer ce que je ressens vraiment le concernant) qui tirait les traits de son visage vers le bas. Me levant de table pour l’insulter, je m’aperçus très vite que le cœur n’y était pas. Comme je n’ai pas eu l’occasion de lui parler dans la vie diurne, la dernière fois que je l’ai appelé, il n’a pas daigné décrocher son téléphone, me faisant basculer immédiatement sur répondeur, et je ne sais pas ce qu’il a pu penser du message imbécile que je lui ai laissé, l’idée de l’insulter, de lui dire la vérité quant à ce que je pensais de lui et de la façon dont ils s’étaient comportés O. et lui, m’avait paru stimulante, assez en tout cas pour que, après un moment de résistance, je n’y tienne plus, mais sa réalisation était particulièrement décevante comme si, finalement, je me moquais de ce que j’avais à lui dire, n’y croyant pas vraiment moi-même, toute cette histoire ne signifiant pas grand-chose, à part ce sentiment de médiocrité totale qui ne nous surprend même plus au contact de nos semblables, tellement nous y sommes habitués. Dans le rêve, j’ignore ce que je faisais après m’être levé pour l’insulter, mais je sais que ce sentiment d’indifférence m’accompagne aussi dans la veille. J’entends notamment que, rêvant, cette scène me sembla quelque chose de fastidieux et que, rêvant, de plus, j’avais l’impression d’assister à mon rêve, spectacle que je commentais en exprimant les mêmes sentiments que ceux que j’éprouvais dans le rêve : quel ennui. Quel ennui, en effet. Nous fantasmons des amis dont la compagnie nous aiderait à accomplir le projet de refaire le monde et nous nous trouvons bêtement à rêver d’amis qui ne nous aiment plus parce que nous ne correspondons pas à l’idée qu’ils se font des amis qu’ils voudraient. Nous prenons alors conscience de la grande incompréhension, du grand malentendu qui règne entre les êtres, malentendu qui me semble parfois au cœur de la vie sociale, une sorte de séminal faute de mieux qui donne naissance à la vie en société : peut-être qu’au commencement de l’association, il y eut quelque désir vrai de vivre ensemble, mais depuis quand n’est-ce plus le cas ? Combien d’enfants vendus pour un peu de terre, d’argent, de pouvoir ? Comment tous ces marchandages d’êtres qui ont fait l’histoire n’auraient-ils pas influencé profondément notre conception des rapports sociaux, si intimes soient-ils ? Nous faisons le commerce de nous-mêmes et des autres, non pour nous rendre plus heureux, mais pour renforcer notre prestige, confirmer l’idée que notre conception (consciente ou non) du monde social est la bonne. C’est faux, mais il faut bien croire en quelque chose. Qui est assez fort en effet pour supporter l’idée que tout ne repose sur rien ?

10.10.21

Tout abolir pour ne conserver que la question esthétique ultime est-ce que tu es un génie ou non ? Non ? alors tais-toi, tu n’as pas le droit à la parole. Oui mais qui décide de qui est un génie ? Personne. C’est la preuve que tu n’as pas compris la question, que tu es toujours dans une approche démocratique de la question laquelle approche est abolie en réalité abolie par la question esthétique. C’est ce que j’étais en train de me dire avant d’écraser ce moucheron contre le mur de la salle de bains. Hier, parlant avec Nelly de l’habeas corpus ou, plutôt, de son inexistence en France, à propos de la disparition du corps de Delphine Jubillar et de l’incarcération de son mari, je me suis fait cette réflexion que je n’avais jamais tué que des insectes et, alors que je faisais le geste d’écraser ce moucheron, j’ai accédé à la conscience que, pour moi, ce n’était pas grave de tuer un insecte, que ce n’était même pas le tuer que de l’écraser, mais simplement l’écraser, ce qui n’est pas la même chose dans la représentation que l’on se fait du geste, mais a pourtant la même violence quant à l’acte. Moi, je ne trouve pas grave de tuer un moucheron, mais pour le moucheron, c’est tout à fait autre chose, s’il y a un peuple des moucherons qui vivent dans mon appartement, pour ce peuple, je suis le grand exterminateur, une sorte de déité terrible et sanguinaire dont l’arrivée dans la salle de bains (ou ailleurs, mais ces sales bêtes ont élu dans la salle de bains leur domicile privilégié, humidité oblige) signifie une mort quasi certaine pour qui s’y trouve. Le meurtre du moucheron ayant interrompu ma méditation sur la dimension antidémocratique de l’esthétique du génie — je crois que j’ai employé ce mot de génie précisément parce que plus personne ne croit au génie, un peu comme ce type, là, Christophe André, je crois qu’il s’appelle comme ça, ce type dont j’avais vu la vidéo chez Busnel — mon Dieu, dans quel monde nous vivons —, alors que je cherchais un enregistrement d’un poème de Baudelaire, dans l’esprit de cet enregistrement de Vittorio Gassman en train de lire l’infinito de Leopardi, enregistrement que je n’ai pas trouvé, bien évidemment, nous sommes français pas italiens, une vidéo où il racontait qu’il n’aimait pas Baudelaire parce que Baudelaire avait inventé la figure du poète maudit, et que je m’étais dit, non mais vraiment c’est fou ce pays n’importe quel crétin peut avoir un avis sur Baudelaire sur la poésie sans même rien y comprendre dans quel monde nous vivons mon Dieu ! —, je ne comprenais déjà plus très bien cette histoire de génie, un maillon de la chaîne du raisonnement faisant défaut, écrasé sur le mur lui aussi au côté du moucheron. Où le retrouver, ce maillon ? Est-il perdu à jamais ? Sans doute, mais alors tant pis pour lui. C’est cette question qui obsède aussi Guillaume Vissac quand il prend prétexte d’un reportage assez mauvais — j’entends : trop dans l’air du temps, comme il est de bon ton d’en faire aujourd’hui, façon méta autobiographique — sur les voix standardisées des reporters télé pour déplorer la standardisation des langues de 99% qui composent la production littéraire romanesque (je pense pour ma part qu’en poésie et ailleurs, c’est pareil), pourquoi tout est-il si scandaleusement mauvais ? faut-il que tout soit si scandaleusement mauvais ? les auteurs se sentent-ils obligés de produire des choses si scandaleusement mauvaises ? et la réponse n’est pas moins obsédante que la question : oui. Tout ce qui échappe aux exigences du marché (exprimées en des termes limpides par l’agent, l’éditeur, le distributeur, le libraire, le médiateur, le journaliste, le présentateur, l’actionnaire majoritaire, bref, la chaîne de ce boulet qu’est le livre) est non avenue. C’est-à-dire, au sens esthétique, que tout ce qui est susceptible de tendre vers le génie est inacceptable, hors-jeu, exclu. Dans une lettre à Madame Straus à laquelle il m’arrive de penser souvent, Proust explique que l’écrivain doit faire sa langue comme le violoniste son son. Or, c’est cette nécessité que le marché interdit à l’auteur, qui ne doit pas exister en tant que langue mais uniquement en tant que produit, dans une finitude qui le disqualifie en tant qu’œuvre, en tant qu’ouverture vers la génialité — le sans pareil, l’unique, l’insaisissable. L’auteur dépressif qui court après les foires du livre, les invitations à la radio, les rencontres en librairie, les prix littéraires, tout ce qu’il peut amasser, tout, n’a pas le droit de parler une autre langue que celle que tout le monde parle parce qu’il ne peut pas prendre le risque de ne pas être compris. La nécessité proustienne de faire sa langue fait courir un risque à qui cherche à le faire parce que un il est tout à fait possible de ne pas la trouver, sa langue et deux, l’ayant trouvée, il est fort probable qu’étant unique, seulement qui l’écrit saura la parler. Qui a quelque chose à vendre ne peut pas se permettre de n’être pas compris, de parler seul sa langue, l’incompréhension signifiant des ventes en moins : il faut être dans l’actualité la plus transparente, la plus immédiatement accessible. La mouche que j’écrase n’a pas le temps de souffrir, le génie languit, sans voix au chapitre, réduit au silence dans un recoin sombre de l’histoire des idées, pâle figure fantomatique que les auteurs de contenus démocratisés, les vendeurs de bien-être, les faiseurs de succès, les amasseurs de profits ont désigné il y a longtemps déjà comme le coupable absolu. Et le génie envie le sort de la mouche.

9.10.21

Aujourd’hui, en lisant par inadvertance des choses qui se disent sur les choses qui se passent, j’ai pensé que je ne me sentais pas coupable, et cette pensée non plus ne m’a pas fait me sentir coupable. Pourquoi est-ce que je lis ce qu’il se dit sur ce qu’il se passe ? C’est une bonne et sérieuse question. Parfois, je ne sais pas, il se trouve que c’est comme ça, on ne fait pas attention, c’est le hasard, la mauvaise fortune. Parfois, il se trouve que ce sont des gens que j’estime qui relaient ce genre de propos alors, comme je les estime, ces gens, à défaut des propos, mais cela, je l’ignore encore avant de le jeter, je jette un œil, mais non, ça ne prend pas. Je ne dois pas être le bon terreau, le bon terrain, le bon sujet, le bon tout, le bon rien, le bon n’importe quoi. Je sais que nous — ce nous me déplaît, on va comprendre pourquoi — que nous sommes nombreux dis-je à ne pas nous sentir coupables, trop nombreux aux yeux de qui voudrait que nous nous sentions coupables, déjà ce nous me dégoûte moins, mais mon absence de culpabilité a ceci de particulier que j’ai conscience des raisons pour lesquelles je devrais me sentir coupable et que, si je ne me sens pas coupable, ce n’est pas esprit de réaction, pas forfanterie virile, pas fascisme viscéral, pas je-m’en-foutisme ontologique, je crois même que je suis dans la catégorie sociologique type de qui devrait se sentir coupable de tous les crimes commis par l’Occident européen, c’est simplement que non, ça ne vient pas. J’ai conscience de tout, mais je n’en conçois aucune culpabilité. Un jour, un type m’a expliqué qu’il se retenait de m’insulter parce que je n’avais pas employé le bon mot pour défendre la bonne cause, j’imagine que si cela s’était produit dans la vraie vie il m’aurait menacé de me casser la gueule, c’est généralement ainsi que les choses passent, parfois même sans les menaces, et moi je ne me suis pas excusé, je me suis contenté de lui répondre que si ces gens souffraient, ce n’était pas de ma faute, et c’est vrai, je n’y suis pour rien, — comment se sentir coupable quand on n’y est pour rien ? Mon père est né en Algérie quand c’était la France, l’Algérie, et moi, je ne me sens aucun lien avec ce pan-là de l’histoire de France, comme on dit, de l’histoire du monde, je la regarde de l’extérieur, et parfois, oui, parfois, je crois que je peux avoir une opinion à ce sujet, mais ce n’est pas en tant que descendant de je ne sais pas trop quoi, c’est simplement en tant que moi. Mon père déjà n’ayant pas demandé à y naître n’avait pas grand-chose à voir avec l’histoire dans laquelle il devait se trouver pris au piège (prendre un bateau au départ d’Oran pour traverser la Méditerranée un jour de mai 1962). De même que, pour moi, le fait de porter un patronyme corse n’a aucun sens, aucune importance, c’est comme un flatus vocis, je ne vois pas en quoi je devrais m’identifier à tel ou tel héritage, telle ou telle histoire — qu’est-ce que j’y peux si d’autres ont existé avant moi et si, parmi tous ces gens qui ont existé avant moi, certains m’ont donné naissance, en quoi est-ce que je dois me sentir appartenir à quelque chose que je n’ai pas choisi, pour quoi je n’ai aucun désir, avec quoi je n’ai aucune accointance, qui est là comme ça, comme les nuages au-dessus de moi, je peux les trouver beaux les trouver laids, ces nuages, mais au nom de quoi devrais-je ne pas me sentir à eux étranger ? Je ne me sens pas étranger à mon père, non, ce n’est pas ce que j’ai dit, tu ne comprends pas, ce n’est pas d’une histoire personnelle que je parle, je donne un exemple que je connais, mais à toutes ces injonctions historiques, toute cette géopolitique de la flagellation, toutes ces foutaises malsaines auxquelles on voudrait que je me convertisse. Pourquoi est-ce que, au motif que quelqu’un dans mon arbre généalogique est né quelque part, il y a 100 ou 200 ou 300 ans, pourquoi est-ce que je devrais me sentir partie liée avec ce quelque part ? La question devrait frapper par son absurdité — il n’y a absolument aucune raison. Et pourtant, c’est tout ce que nous faisons sans cesse : ramener les êtres à leurs origines, à leur identité, à leur naissance, leur absence de naissance, que sais-je ? Comme s’il était odieux de laisser les gens vivre. Est-il odieux de laisser les gens vivre ? Au lieu de leur donner les outils dont ils ont besoin pour se débrouiller par eux-mêmes, avec une ténacité qui tient de la cruauté et du masochisme, les assigner à autre chose qu’eux-mêmes, les poursuivre comme les prêtres devaient poursuivre les insouciants, jadis, de leurs menaçants Repentez-vous ! — la culpabilité, le plus vieil instrument de torture de l’Occident, qui n’en finit pas de faire ses preuves, de faire ses ravages, avant comme après la décolonisation.